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HISTOIRE DU CIEL 



f 

I 



CAMILLE FLAMMARION 



aN par ^ 



DESSINS PAR BENETT 



^ PARIS 
BIBLIOTHÈQUE 
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION 

J. HET2EL ET C", l8, RUE JACOB 
1873 



/Istr 



y 8 7a 






PRESERVATION MASTER 
AT HARVARD 



10610. — Typographie Lahure, rue de Fleurus. 9, à Paris. 



CAUSERIE PRÉLIMINAIRE 



Il y a quelques années, plusieurs personnes remarquables 
par leur science et leur érudition se trouvèrent fortuitement 
réunies au bord de la mer, et passèrent ensemble la fln de la 
saison d'été. C'était au cap de Flamanville, qui s'avance dans 
la mer au milieu d'une vaste baie et forme, dans l'anse de Dié- 
lette, le seul port de refuge qui existe entre Cherbourg et Gran- 
ville. Élevé au sommet septentrional de la chaîne de granit qui 
traverse la Manche et compose, émei^és des ondes, les mas- 
sifs de Jersey et les côtes de Bretagne, Flamanville domine la 
mer sur une immense étendue, et la vue, qui distingueà l'ouest 
les iles anglo-françaises posées sur la surface des flots, n'est 
bornée qu'au loin par la pointe de Jobourg, au pied de laquelle 



VI CAUSERIE PRÉLIMINAIRE. 

roulent les flots terribles du ras Blanchard. Dans cette immen- 
se nappe liquide^ mille variations se succèdent d'une journée 
à Tautre. Tantôt Tonde calmée sommeille dans le repos le plus 
absolu; aussi bleue que Tazur céleste^ elle s'étend comme une 
glace transparente jusqu'aux collines rougies^ qui se reflètent 
à ses bords; le port de Diélette ressemble alors au golfe de 
Venise : des barques reposent sur l'eau tiède^ des pêcheurs 
sont étendus sur la jetée^ des groupes d'enfants blancs se bai- 
gnent ou se sèchent au soleil. Tantôt les flots agités font tres- 
saillir du dessus de leur surface une multitude de crêtes blan- 
ches qui, de nuit et au clair de lune^ font songer aux voiles 
neigeuses des Williz poursuivies. Tantôt^ et c'est le cas le 
plus général^ l'Océan remué jusqu'en ses profondeurs par le 
flux des marées^ troublé par les aspérités de son lit^ soulevé 
par les vents impétueux et exaspéré par les obstacles de ce ri- 
vage aux dents de roehe^ précipite en tourbillons les vagues 
amoncelées, couvre les falaises d'une écume voltigeante^ roule 
un poids gigantesque d'énormes galets sur les grèves^ brise 
avec fracas ses flots amers contre les anfractuosités des ro- 
chers géants ou dans les sillons des cavernes^ et soulève dans 
les airs ses montagnes liquides avec des gémissements et des 
plaintes sans fin. Le spectacle change d'un jour à l'autre^ d'une 
heure à Tautre^ selon la hauteur de l'eau soulevée par la lune; 
et le rivage plus ou moins étendu^ plus ou moins sablonneux^ 
semble changer lui-même d'aspect et de caractère avec l'état 
de la mer et l'état du ciel. 

Le château de Flamanville offrait sa gracieuse hospitalité aux 
personnes dont j'ai parlé en commençant cette causerie. La mar- 
quise et ses fils avaient renouvelé^ dans cette habitation féodale 
et dans le parc immense qui l'entoure^ toutes ces prévenances 



CAUSERIE PRÉLIMINAIRE, VII 

inaugurées par le siècle de Louis XI V^ en vertu desquelles le 
temps se métamorphose et disparaît. Les semaines passaient 
comme des jours^ et Tannée entière^ sans doute^ aurait passé 
comme une semaine. Les promenades^ le yacht, Téquitation, 
la botanique ou la géologie prenaient une bonne partie de la 
journée. Le soir après dîner, on avait Thabitude de se réunir 
soit au salon, où presque toujours une excellente muâique se 
faisait entendre, soit plutôt au bord de la mer près d'un chalet 
encadré d'un parterre de roses, et Ton discourait à sa fantai- 
sie sur mille sujets, parmi lesquels l'un surtout prédomina 
bientôt. 

Quels étaient les personnages ainsi réunis par le hasard? 
Mentionnons d'abord un astronome de l'Observatoire de Paris, 
M. E. L. . ., qui avait passé ces dernières années à visiter les prin- 
cipaux observatoires du monde. Après être resté quelque temps 
en Chine, à l'Observatoire de Pékin, il avait traversé les deux 
Amériques et avait aidé à l'installation de l'Observatoire de 
Rio-de- Janeiro. Il arrivait de celui de Greenwich et revenait 
en France pour y séjourner désormais. Par ses longs travaux 
(son âge était d'environ 50 ans), il avait acquis une science 
générale extraordinaire sur tous les sujets qui de près ou de 
loin touchent à l'Astronomie. Et quelle est la branche des 
connaissances humaines qui n'ait aucun point de contact avec 
la science de l'univers, avec la science fondamentale par excel- 
lence? 

Parmi les hôtes du château, je présenterai ensuite un savant 
historien, très-célèbre, non-seulement en France, mais encore 
dans l'Europe entière, et partout estimé autant pour son noble 
et généreux caractère que pour sa haute valeur intellectuelle. 
C'était M. H. M..., qui visitait alors au point de vue archéolo- 



VIII CAUSERIE PRÉLIMINAIRE. 

gique les rives de la basse Normandie et de la Bretagne. Sa 
conversation était à la fois profonde et agréable, hardie et 
tempérée. Lorsqu'il exposait les enseignements de Thistoire, 
on croyait entendre un druide revenu sur cette terre pour 
nous faire assister de nouveau aux œuvres des anciens jours. 
Il y avait, il y a, précisément sur le cap de Flamanville, un 
dolmen élevé par les druides, et souvent c'était là que com- 
mençaient les conversations relatives à l'histoire de l'huma- 
nité, de la planète et de l'univers. 

Un député, M. G. B..., faisait également partie de ce groupe 
momentané d'hommes éminents à différents titres. D'un 
caractère bien différent de celui de Thistorien et de l'as- 
tronome, il n'aimait pas traiter longuement et technique- 
ment les questions même les plus instructives, mais préférait 
glisser d'un sujet à un autre. Fin et nerveux autant quespiri- ^ 

tuel, il se plaçait dans la conversation comme tout exprès pour 
arrêter par une remarque ingénieuse la monotonie d'un long 
discours, ou pour mettre en doute les assertions posées. Comme 
l'historien, d'ailleurs, il avait une prédilection marquée pour 
l'astronomie, et fréquentait ponctuellement, lorsqu'il était à 
Paris, les soirées de l'Observatoire. 

Il y avait encore là un pasteur de l'Église réformée, M. D..., 
arrivé récemment du comté de Kerry et des lacs de Kil- 
larney, l'esprit meublé de toutes les interprétations faites 
sur la Bible et des mille tentatives d'accord essayées entre 
son texte et la parole de la science moderne. D'une ten- 
dance systématique bien différente était un capitaine de fré- j 
gâte de Cherbourg, M. F..., alors également à Flamanville, en 
même temps qu'un érudit professeur de philosophie de la 
même ville, M. D. L. C... Le commandant était parfaitement 



j 



• CAUSERIE PRÉLIMINAIRE. IX 

rationaliste, et le philosophe ne s'éloignait pas à une trop 
grande distance de la sphère catholique. Les daines étaient 
d'un sentiment tout à fait orthodoxe. 

Tels sont les personnages en scène ici. Je pourrais m'y ajou- 
ter moi-même, si j'y avais été à d'autres titres que comme 
simple auditeur, et si je n'étais autre chose qu'un narrateur. 
Par la tendance intellectuelle de la plupart d'entre eux, par 
le site, la saison, l'heure, l'astronomie ne tarda pas à devenir 
le sujet dominant des conversations. Les astres qui s'allu- 
maient dans le ciel, le souvenir de leur rôle dans l'histoire de 
Thumanité, la figure des constellations, qui se reflétaient par- 
fois dans Tonde aussi pure qu'un miroir, le lever de la lune 
et le coucher du soleil, une éclipse dont nous fûmes témoins, 
les marées et le mouvement de la terre, que sais-je encore? 
mille points d'interrogation se posèrent devant les pensées 
contemplatives, et l'on en vint à causer chaque soir des mys- 
tères du ciel. 

Dès les premières causeries, on prit plaisir à ces entretiens 
dont la forme antique offrait un charme fort particulier; et pour 
ne pas en laisser tput à fait la conduite au hasard, il fut con- 
venu que l'on dresserait d'avance la liste des sujets suscep- 
tibles d'être traités, et que dans ses pérégrinations du jour 
chacun songerait à recueillir des souvenirs et à les apporter le 
soir. Ainsi se formèrent insensiblement ces divers entretiens. 
On me chargea, comme étant le plus jeune de la société, du rôle 
de secrétaire, et je fis consciencieusement mes efforts (dans 
mon intérêt personnel, je l'avoue) pour conserver les discus- 
sions si instructives émises de part et d'autre sur les plus 
grands problèmes de la nature. 

C'est cette rédaction, c'est cette série de Soirées> que je me 



X CAUSERIE PRÉLIMINAIRE. 

permets de publier aujourd'hui, en répondant, avec trop de 
Confiance peut-être, à Tinvitation sympathique d'un éditeur 
ami des lettres. Je crains en effet de n'avoir pas rendu exacte- 
ment l'exposition variée et savante de Y Histoire du Ciel. Je 
crains que la forme d'entretiens que j'ai dû laisser dans son 
élat primitif ne paraisse surannée. Plusieurs des questions 
traitées dans ces conversations ne sont pas encore absolument 
résolues pour cela, et peuvent donner cours à de nouvelles dis- 
cussions, à de nouvelles critiques. Malgré ces imperfections, 
je me suis décidé néanmoins à livrer au public ces études, 
dont le principal avantage est de faire passer en revue presque 
tous les systèmes imaginés par les hommes sur l'univers, sur 
sa forme, sa construction, son état, ses origines et ses desti- 
nées futures. 

En effet, les pages qui vont suivre dérouleront l'histoire po- 
pulaire de l'Astronomie, depuis l'époque antique où les hiéro- 
phantes chaldéens observaient les astres du haut de la tour de 
Babel, jusqu'aux temps modernes où le génie humain a su pé- 
nétrer les secrets du Créateur et découvrir le véritable système 
du monde. L'antiquité primordiale de l'Astronomie, l'origine 
de la sphère et des constellations, les idées des anciens sur l'u- 
nivers, l'astrologie, le ciel du paganisme et du christianisme, 
les formes supposées à la terre jusqu'à Christophe Colomb, 
l'arrangement religieux et astronomique du ciel jusqu'à Coper- 
nic, les voyages imaginaires faits dans le ciel et sur la terre, 
et même dans les régions mystérieuses de l'autre monde, etc., 
etc., tous ces panoramas de la science et de 1 érudition consti- 
tuent un spectacle immense, dans lequel on verra se révéler 
pour ainsi dire toute l'ume de l'Humanité, avec ses aspirations 
et ses défaillances, ses inquiètes curiosités et ses angoisses, 



CAUSERIE PRËLIMINAIRË. XI 

avec son suprême désir ^ jamais satisfait^ de connaître^ de sa- 
voir, et de régner. 

Un dernier mot au lecteur. Les entretiens qui suivent étant 
à peu près la reproduction de ces soirées, et ce livre se trou- 
vant ainsi par son mode de rédaction particulièrement appro- 
prié au ton des lectures en famille, j'oserai terminer cette cau- 
serie préliminaire en conseillant à mes lecteurs de ne lire cet 
ouvrage qu'en raison d'un chapitre par jour. Tel est en effet le 
nombre des documents rassemblés dans chacune de ces XYI 
soirées, que très-certainement ce sera pour le lecteur le plus 
assidu et le plus avide un travail déjà suffisant d'absorber 
successivement chacune de ces études, et d y réfléchir ensuite 
à son aise sans se fatiguer par une trop rapide lecture. 

Puisse cette histoire populaire de l'Astronomie faire connaî- 
tre et admirer la grandeur des travaux pacifiques de l'esprit 
humain, dont le génie persévérant est parvenu à découvrir la 
merveilleuse construction de l'univers! Puisse cet écho de nos 
causeries des bords de la mer susciter des goûts élevés et des 
entretiens instructifs, et faire aimer la science sublime qui, en 
nous affranchissant, nous a initiés aux mystérieuses splen- 
deurs de la nature ! 



Paris, septembre 1872. 



PREMIERE SOIREE 



QUE NOUS SOMMES ACTUELLEMENT DANS LE CIEL 
ET QUE LA TERRE EST LN ASTHE- 



Les appareni:es : la Terre parall Tormer U partie brérieure du monije ; tes astres 
et le Ciel panis^nt former la partie supérieure. — La réalité : posiiiou de la 
Terre <lans l'csi^ace et son mouvement autour Ut Soleil. Les autres mondes 
planétaires. Les étoiles. — Phénomènes célestes cauaé^ par le moivemenide la 
Terre autour du Soleil. Translations appa^cniea du Soleil, de la Lune et des 
planètes la 1oi}g du ZoSiaijtte. — E'erspectives célestes. — Idées primitive], astro- 
nomiques et religieuses, enj;endr£es par l'obscrvalioc de ces oiouverLCnts. 



Les circonstances qui nous avaient réunis au bord de la mer et 
([ui ont donné lieu aux entretiens suivants, ont été rapportées dans 
notre causerie préliminaire. A Tlieure où ces entretiens commen- 
cent, i'Asironome, assis dans son vieux fauteuil de chêne, contem- 
plait d'un air pensif le reflet rougeàtre des eaux lointaines, et tais- 



2 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

sait ses regards errer vaguement à Thorizon. Nous étions assis 
assez irrégulièrement, de petites tables sur lesquelles le thé devait 
être servi avaient été disposées devant la façade du chalet. Un grand 
silence planait sur la montagne, et loin de le troubler, le bruit mon- 
tant de la mer semblait plutôt l'augmenter encore. Gomme la réu- 
nion était au complet, et que les conversations particulières s'éva- 
nouissaient pour faire place à l'entretien scientifique, l'astronome 
commença à peu près dans les termes suivants : 

Le Soleil vient de descendre sous l'océan, dit- il, sans détacher ses 
yeux de l'horizon rouge et en indiquant de la main le point où Tastre 
avait disparu ; son passage reste encore tracé dans le ciel du cou- 
chant par des lignes de feu qui en rougissent les nuées ; le dieu du 
jour trône maintenant sur le méridien d'autres peuples, et le cré- 
puscule, qui vient à sa suite, répand déjà ses voiles à travers notre 
atmosphère. Le croissant de la Lune devient plus vif et verse une 
clarté argentée dans Tair tranquille. On distingue les plus brillantes 
étoiles, Arcturus, Véga, Capella, les sept de la Grande-Ourse, et 
même déjà l'étoile polaire et Gassiopée. La mer ne mugit pas ce 
soir, et semble apaisée, comme si le recueillement de la nature en 
cette heure silencieuse l'invitait à être attentive avec nous au spec- 
tacle du ciel étoile; ses lames viennent doucement s'éteindre sur le 
rivage, et l'on n'entend que le bruit cadencé du flot qui arrive .et se 
retire. Ne croirait-on pas que cette scène a été préparée exprès 
pour nous ce soir? L'air, d'une transparence limpide, est illuminé 
de tièdes clartés et parfumé de la senteur sauvage des petites plantes 
dont les falaises sont tapissées. Depuis bien longtemps le Soleil, la 
Lune, les étoiles, le Giel et tous ses mondes, semblent ainsi se 
lever, briller et se coucher...; depuis bien longtemps les constel- 
lations s'allument le soir sur la tête des humains, et s'avancent en 
silence de l'orient à l'occident...; depuis longtemps les vagues de 
la mer viennent caresser le dur granit de ce rivage...; et depuis 
longtemps aussi des hommes ont élevé, comme nous le faisons ce 
soir, leurs yeux interrogateurs vers la voûte mystérieuse du ciel, se 
demandant en quoi consiste ce firmament étoile, et quelle est la 
condition de la Terre au milieu de ces mouvements universels.... Il 



LES FALAISES DE FLAUANVILLE. 
{P. 2.) 



LE CIEL ET LA TERRE. 3 

leur a semblé, à ces hommes, premiers investigateurs des secrets 
de là nature, il leur a semblé, comme il nous le parait à nos yeux 
aujourd'hui, que le Ciel était une voûte haute et vaste, constellée 
d'étoiles, et que la Terre était une immense surface plane, base so- 
lide du monde, sur laquelle réside l'homme, la tête élevée vers le 
iiaut de l'univers. Deux régions bien distinctes parurent ainsi com- 
poser l'univers : le haut^ ou Tair, l'espace céleste, les divers astres 
mobiles, les étoiles fixes, et par-dessus tout, le Ciel éternel ; puis le 
bas^ ou la terre et les mers, le monde matériel dont la surface est 
parée des ornements (le la vie végétale, dont les profondeurs solides 
se composent des minéraux, des métaux, des pierres, des substances 
lourdes capables d'assujettir les fondations du monde. 

En effet, continua l'astronome, nous aurons bien souvent, sans 
doute, lieu de constater dans nos conversations suivantes, que parmi 
les curieuses hypothèses imaginées par l'esprit iiumain pour se 
rendre compte de l'état de la création, cette dualité de la Terre et du 
Ckl domine comme une charpente toute faite par la nature^ sur la- 
quelle on s'est contenté de varier les formes secondaires, l'orne- 
mentation superficielle, les sculptures et broderies de la fantaisie, 
sans modifier l'architecture générale de l'édifice. Cette conception 
naturelle d'un système du monde aussi simple que celui-là, qui se 
borne à supposer la Terre au bas du monde, comme un soutien so- 
lide et inébranlable, et le Ciel posé comme un dôme sur la surface 
terrestre, cette conception, disje, forme en même temps la base de 
tous les systèmes religieux y nécessairement édifiés sur la structure 
astronomique, et qui depuis l'origine de Thumanité ont essayé 
de nous représenter nos destinées présentes et futures et notre 
condition spirituelle. Il semble en effet que le témoignage de nos 
sens soit ici l'expression simple et manifeste de la réalité. 

— C'est sans doute au point de vue historique, fit observer la mar- 
quise, que nous devons entendre cette exposition ; car il est bien 
certain que, maintenant, on ne croit plus à cette opposition du Ciel 
et de la Terre. Tout le monde sait que la Terre est une planète. 

— Je me permettrai de ne point partager une opinion aussi favora- 
ble, répondit l'astronome. Aujourd'hui encore (peut-être tout le monde 
ici ne me croira~t-il pas, mais je puis vous l'affirmer comme un fait 



4 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

d'observation), aujourd'hui encore un grand nombre de personnes, 
féminines et masculines, n*ont qu'une idée très-vague et souverai- 
nement fausse de la forme et de la situation de la Terre, et s'imagi- 
nent, sans trop s'en rendre compte, il est vi*ai, que le Ciel est une 
voûte bleue, d'une substance mystérieuse, posée comme un dôme sur 
la surface de la Terre. D'autres, sachant avec plus ou moins d'exac- 
titude que la Terre est une sphère isolée, suspendue dans le vide, 
supposent qu'elle se tient dans l'air, et considèrent le Ciel comme 
une sphère beaucoup plus grande , enveloppant notre globe à une 
grande distance. Lorsqu'on leur demande ce qui, dans leur hypo- 
thèse, soutient la Terre au milieu du Ciel, elles témoignent par leur 
étonnement qu'une telle question leur a toujours paru insoluble, etc. 
Cette ignorance, plus générale que certains esprits ne sont portés à 
le croire, a d'abord pour cause l'insuffisance de l'éducation pre- 
mière, surtout (pourquoi ne pas l'avouer?) chez les femmes; et en- 
suite la forme abstraite et sèchement mathématique sous laquelle 
on avait cru pouvoir enseigner l'astronomie jusqu'ici. 

— Pardon, monsieur I interrompit avec ingénuité la fille du ca- 
pitaine, mais est-ce que le Ciel n'est pas une voûte bleue? 

— Une voûte bleue? Et comment vous la représentez -vous ? 

— Mais.... reprit avec hésitation la jeune fille ...je mêla représente 
comme une voûte.... je ne sais pas trop.... 

— Matérielle?... solide? 

— Pas tout à fait. 

— Comment, pas tout à fait? 

— Non, pas solide, mais pourtant assez solide.... enfin, vous allez 
vous moquer de moi, ajouta-t-elle en riant, mais j'avais toujours cru 
qu'elle était faite avec une substance dans le genre de.... l'amidon. 

Nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire à cette révélation 
inattendue, et la conversation allait se diviser sur mille sujets, tels 
((ue l'enseignement de la cosmographie dans les pensionnats, la bi- 
zarrerie des illusions, lorsque l'astronome reprit son sujet inter- 
rompu : 

Cependant l'Histoire du Ciel ne saurait laisser en notre esprit des 



NOUS SOMMES DANS LE CIEL. 5 

résultats positifs et utiles, ajouta- 1 il, si nous ne consentions, dès 
cette première soirée, à nous affranchir immédiatement de cette an- 
tique conception qui divise l'univers en deux parties : le Ciel et la 
Terre. Il faut que nous ayons le courage d'abandonner sans regrets 
et sans inquiétudes la croyance que nos sens, faibles et trompeurs, 
nous ont imposée ; et que dès ce moment nous nous servions des 
lumières dont la science nous a gratifiés depuis trois siècles, pour 
dissiper les ténèbres qui favorisaient notre ignorance cosmographi- 
que. En effet, malgré la simplicité de notre représentation vulgaire, 
malgré le charme même que nous éprouvons à contempler sans fa- 
tigue ces beaux couchers de soleil, à rêver que tout est fait pour 
nous en ce monde, à nous sentir les rois, ou, sous une image plus 
orientale, les pachas de la création : malgré les respects dus à des 
opinions séculaires et illustres, je crois qu'il ser^ très-bon pour 
nous d'ouvrir carrément nos entretiens par la proposition suivante : 
La Terre n'est pas au-dessous du Ciel ; le Ciel n'est pas étranger à la 
Terre; la Terre vogue à travers le Ciel, et nous vivons actuellement 
dans le Ciel, 

— Je crois que cette idée fera plaisir à bien du monde, fit le député. 

— Si on pouvait la démontrer ! répliqua le pasteur. 

— Rien n'est si facile, reprit l'astronome. Oui, nous vivons actuelle- 
ment dans le Ciel, aussi bien que si nous habitions Jupiter ou Vénus. 
La Terre est un astre du Ciel, et ne diffère point, par sa position ni 
par sa nature, des autres terres célestes qui se balancent comme elle 
dans l'espace sous l'impulsion des forces cosmiques. Cette proposition 
peut paraître à première vue téméraire ou même paradoxale. Mais 
elle n'est que l'expression de la vérité. Nous sommes aujourd'hui 
dans le Ciel même, nous y avons toujours été et nous y demeurerons 
toujours. Quelque étonnant que ceci puisse vous paraître, Messieurs, 
il est incontestable qu'en cette année 1867, sous le pontificat de 
Pie IX, et sous le règne de Napoléon III, nous sommes dans le Ciel. 

— Je m'aperçois avec plaisir, interrompit le député de l'opposition, 
que les paradoxes sont aussi brillamment cultivés à l'Observatoire 
qu'au Corps législatif. 

— Mais ce n'est pas un paradoxe, continua Tastronomc. La seule 
méthode que nous puissions employer pour apprécier exactement la 



6 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

condition cosmographique de la Terre, c'est de nous supposer placés 
non plus sur elle, mais à côté, dans l'espace, et immobiles; au lieu 
d'être, comme nous le sommes, entraînés par son propre mouve- 
ment. Ainsi isolés de ce globe, nous pourrons l'observer sans parti 
pris, sans idée préconçue, sans patriotisme, et constater son mou- 
vement astronomique. Nous savons, en effet, que pour juger du 
mouvement d un corps, il ne faut pas appartenir à ce mouvement. 
Lorsque nous sommes sous le pont d'un navire, nous ne pouvons 
juger de la marche du navire. Lorsque nous voyageons, tranquille- 
ment assis, dans la nacelle d'un ballon, soit que nous voguions au- 
dessus ou au-dessous des nuages, ou dans leur sein, ou dans un air 
pur, nous n'avons aucune idée de la vitesse qui nous emporte, et nous 
nous sentons au contraire absolument immobiles, quoique nous 
soyons parfois (commeje m'y suis vu personnellement) emportés avec 
une rapidité supérieure à celle d'un train express. Pour connaître 
notre cours, nous devers observer avec soin les paysages qui passent 
au-dessous de nous, et noter des points de repère lorsque notre per- 
pendiculaire aboutit à quelque signe susceptible d'être marqué sur 
nos cartes, comme un clocher, une gare, un lac, la traversée d'une 
rivière ou d'une route, etc. Tel est le cas de la translation de la Terre, 
({ui nous emporte à notre insu dans l'espace avec une gigantesque ra- 
pidité. Pour l'apprécier, nous devons nous supposer placés en de- 
hors de son mouvement, dans la situation de celui qui reste sur le 
rivage au moment du départ d'un navire, ou qui voit passer devant 
lui un train rapide sur une voie ferrée. 

Ainsi placés dans l'espace, non loin de la route céleste suivie par 
le globe terrestre dans son cours, nous verrions d'abord ce globe 
venir de loin, sous Vaspect dune ctoile grandissante. Le volume appa- 
rent du globe s'accroissant à mesure qu'il approche, nous le ver- 
rions ensuite avec le diamètre de la Lune dans son plein. Alors déjà 
nous pourrions distinguer sa surface, les continents et les mers, le 
pôle éclatant de blancheur, l'atmosphère marbrée de nuages. Bientôt 
le globe s'enflant davantage nous apparaîtrait grandissant toujours. 
Son mouvement de rotation sur lui-même commencerait à se mani- 
fester par le mouvement général de sa surface d'ouest en est. Nous 
reconnaîtrions les diverses parties du monde, les deux vastes trian- 



NOUS VOYAGKONS DANS LE CIEL. 7 

gles de r Amérique, l'Europe déchiquetée dans ses rivages; l'Afrique 
ocrée, les bandes équatoriales, les zones météoriques. Notre atten- 
tion chercherait à distinguer les plus petits détails de sa surface, 
entre autres, sans doute, une région verdoyante qui n'en occupe qu« 
la millième partie et qu'on appelle la France.... Mais quoi! voilà ce 
boulet tourbillonnant qui grossit, qui grossit encore I soudain il 
occupe la moitié du Ciel, se, dressey monstre colossal^ devant notre 
vision effrayée; nous percevons un instant le vague tumulte des 
bêtes féroces des tropiques et des hommes des régions tempérées ; 
mais déjà l'immense boulet, continuant son cours, passe et s'enfonce 
lourdement dans les profondeurs béantes de Vespace, Puis, se rape- 
tissant à mesure qu'il s'éloigne, il disparaît de notre examen, 
laissant notre âme confondue dans la contemplation d'un pareil 
spectacle.... 

— Et nous sommes si tranquillement assis au bord de la mer I 
interrompit la marquise. Mais si l'on songeait à cela, on ne .dormi- 
rait plus. 

— C'est sur ce boulet que nous rampons tous, disséminés autour de 
sa surface, comme d'imperceptibles fourmis, continua l'astronome, 
et emportés dans l'espace insondable par une force vertigineuse 
que l'i.nagination la plus puissante ne saurait suivre elle-même. 

La vitesse qui emporte notre planète dans le vide sans bornes 
est de 27 500 lieues par heure, ou de 660 000 lieues par jour !... 

Voilà comment nous voyageons sans cesse dans le Ciel, avec une 
rapidité qui dépasse autant la marche d'un train express, que celle- 
ci dépasse le pas tardif d'une tortue ! 

— C'est la première fois que cette vérité me frappe aussi fort, fit le 
professeur de philosophie. 

— La Terre où nous sommes est donc un astre, continua le premier 
orateur, c'est là la vérité fondamentale dont nous devons bien nous 
pénétrer une fois pour toutes. Et comme notre globe, tous les astres 
innombrables, qui brillent soit de leur propre lumière soit d'une 
lumière empruntée, cette armée d'étoiles et de planètes, ces my- 
riades de myriades de mondes Se meuvent dans tous les sens, dans 
toutes les directions, avec des vitesses analogues à celle que nous 
venons de constater pour la Terre, et souvent incomparablement su- 



8 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

périeures encore; et dans le sein de TinGni ces millions de globes 
circulent comme des géants rapides à travers les immensités de 
l'espace, de telle sorte que pour l'œil qui saurait l'embrasser dans 
sa grandeur, l'étendue infinie serait sillonnée dans tous les sens par 
la multitude de ces corps formidables tombant les uns les autres dans 
l'abîme sans fond du vide éternel ! . . . 

La ligne idéale parcourue en une heure par notre monde errant, 
est une ligne droite de 27500 lieues. Celle qu'il parcourt en un jour 
est encore presque une ligne droite. Mais le cours entier de la Terre 
est une ellipse, presque une circonférence, qui est accomplie en 
365 jours 6 heures, et qui mesure 241 millions de lieues, cercle 
d'une telle étendue, qu'une longueur de cent mille lieues prise sur 
lui n'en manifeste pas la courbure ! 

Au centre de ce cercle gigantesque décrit par l'astre-Terre dans 
son cours formidable, réside le Soleil, globe immense relativement 
à celui que nous habitons, car si nous comparons les dimensions de 
la Terre à celles d'un boulet de canon, celles du Soleil seront repré- 
sentées par un boulet de la grosseur du dôme du Panthéon. Le globe 
solaire est un million quatre cent mille fois plus gros que le nôtre 
et trois cent cinquante mille fois plus lourd. La distance qui nous 
sépare de cet astre central est de 38 millions 230 mille lieues. Cette 
distance est de l'ordre des grandeurs qui surpassent de trop haut 
nos conceptions habituelles pour être justement appréciées par notre 
trop fragile cerveau. En y réfléchissant longuement même, nous ne 
pouvons certainement pas arriver à nous représenter une ligne de 
38 millions de fois quatre kilomètres. Aussi la jugerons-nous moins 
difficilement si nous nous figurons qu'un boulet de canon de 24, 
chassé par 6 kilogrammes de poudre, et qui marcherait avec une 
vitesse constante de 400 mètres par seconde, soit lancé pour traver- 
ser ce vide immense qui nous sépare du Soleil. Dès la première mi- 
nute, il aura parcouru 24 kilomètres; dès la première heure, il aura 
franchi 360 lieues; après un jour de marche, il sera déjà éloigné de 
8640 lieues. Or il lui faudra continuer son vol pendant des mois et 
des années ; à la fin de la première année, son cours mesurera une 
ligne de 3 155 760 lieues. Pour atteindre l'éloignement où réside le 
Soleil, pour mesurer notre ligne, ce projectile infatigable, gardant 



LA TERRE DANS LE CIEL. — PERSPECTIVES. 9 

avec lui sa force vive, devra voyager pendant douze ans et six se- 
maines!... Si nous essayons de suivre un tel voyage par la pensée, 
nous nous formerons une idée moins vague de l'énorme vide qui 
sépare le globule terrestre du monde solaire. 

C'est à cette distance que la Terre gravite autour du Soleil, avec la 
prodigieuse vitesse que nous avons appréciée tout à l'heure. On peut 
juger par là de quelle puissance est cette mystérieuse force d'attrac- 
tion universelle, qui relie ainsi, à travers l'immensité, deux globes 
l'un à l'autre. 

— Je crois vraiment, dit l'historien, que dans toute l'histoire des 
civilisations et des progrès de l'esprit humain, il n'y a pas un ordre 
de faits capable de rivaliser avec la simple vérité astronomique pour 
l'éloquence. 

— Pour juger exactement les phénomènes célestes, reprit l'astro- 
nome, il est nécessaire que nous nous représentions bien clairement le 
Soleil, vaste globe immobile, et la Terre tournant en un an autour de 
lui, au sein d'un immense espace vide. Supposons donc que nous 
ayons sous les yeux la circonférence décrite par notre planète autour 
de son point central qui est le Soleil. Sachons maintenant que cette 
circonférence est isolée au milieu d'un vaste désert. Sur les confins de 
ce désert, au loin dans l'espacé, trônent d'autres soleils, disséminés 
dans toutes les profondeurs, mais si éloignés de nous qu'ils nous 
apparaissent seulement sous la forme de petites étoiles. Ces étoiles, 
par leurs positions réciproques et permanentes aux mêmes points 
de l'espace, dessinent certaines figures géométriques plus ou moins 
régulières, des triangles de différentes formes, des rectangles, des 
lignes courbes, droites ou brisées, etc., que les habitants de la Terre 
n'ont pu s'empêcher de remarquer, et qu'ils ont désignés sous le nom • 
de constellations. Or, comme la Terre décrit en un an une circonfé- 
rence autour du Soleil, elle interpose tour à tour cet astre le long 
de la circonférence entière de constellations qui se trouvent sur le 
plan de l'orbite terrestre, c'est-à-dire sur le prolongement des 
rayons successifs qui vont au Soleil de chaque point occupé par la 
Terre dans son mouvement. Ces constellations forment une bande 
céleste qu'on appelle, comme nous le verrons plus loin^le zodiaque. 
Une comparaison fera du reste clairement saisir cet effet. 



10 PREMIÈRE SOIREE. — LE CIEL. 

Supposons-nous sur la place de la Concorde, près de l'obélisque, 
et tournant autour de cette magnifique aiguille de pierre. Nous con- 
naissons tous la place de la Concorde qui, il y a cent ans, se nom- 
mait place Louis XV, puis fut trop justement nommée place de 
la Révolution, et porta en 93 Téchafaud sur lequel tomba la tête de 
Louis XVL Au centre de cette place, Louis-Philippe P', roi des Fran- 
çais,— comme c'est sculpté en lettres d'or sur le granit du piédestal, 
—fit ériger l'obélisque amené de Louqsor, lequel obélisque, habitué 
jadis aux graves mystères de l'antique patrie des sphinx, ne cesse 
pas, depuis trente ans qu'il est là, de s'étonner du caractère frivole 
des Parisiens qui pullulent à ses pieds. Du côté du couchant, à 
Textréraité de la splendide avenue des Champs-Elysées, on voit 
posé dans sa grandeur et dans sa majesté, l'Arc de Triomphe de 
l'Étoile, le plus beau monument des temps modernes s'il ne re- 
présentait une gloire trop chèrement achetée. — Au sud, le Corps lé- 
gislatif veille sur les destinées de la France, et se raconte à lui-même 
des histoires pour occuper ses loisirs. — A l'est, le pavillon des 
Tuileries hisse son drapeau derrière le bois sombre et luxuriant. 
— Au nord, la Madeleine, monument élevé à Mars et surpris par 
un culte plus pur, élève son portique corinthien au delà de l'a- 
venue ouverte par les deux édifices grecs de Louis XIV. Notre 
orientation faite, et étant convenu d'ailleurs que nous marchons 
autour de l'obélisque en décrivant un cercle, la place de la Concorde 
représente pour nous l'espace planétaire, l'obélisque sera le Soleil, 
nous sommes la Terre, et l'horizon parisien sur lequel nous venons 
de prendre quatre points principaux sera le cercle de constellations 
situé dans le prolongement du plan de l'orbite terrestre. 

Nous arrivons , je suppose , du faubourg Saint-Germain ou du 
quartier Latin par le pont de la Concorde, et nous commençons 
notre marche circulaire de droite à gauche, comme si nous allions 
aux Champs-Elysées, mais en regardant toujours tobélisqut. Or voici 
les remarques inportantes qui vont nous établir en petit la marche 
du Soleil suivant les signes du zodiaque, ou celle de l'obélis- 
que se projetant par suite de notre translation sur les objets, les 
arbres et les édifices situés de l'autre côté de lui en face de nous. 

Dans notre première position, nous sommes placés entre le Corps 



PERSPECTIVES CÉLESTES. 11 

législatif et l'obélisque : celui-ci se projette sur la Madeleine — pre- 
mier signe du zodiaque. Nous marchons comme nous l'avons dit. En 
arrivant à l'avenue des Champs-Elysées, nous avons l'Arc de 
Triomphe derrière nous, puisqu'il est convenu que nous regardons 
toujours l'obélisque, et nous voyons celui-ci, qui a décrit un quart 
de cercle en sens inverse de notre mouvement, se placer mainte- 
nant devant la façade du pavillon des Tuileries (V. la fîg.)- Nous 
continuons toujours notre cercle, et nous arrivons bientôt entre 
l'obélisque et la Madeleine, c'est-à-dire à 180 degrés, ou juste à l'op- 



posé du point par lequel nous avons commencé. Alors l'obélisque 
éclipse le milieu de la façade du Corps législatif. Continuons noire 
petit voyage. En arrivant du cité des Tuileries, sur la ligne menée 
de la grille du jardin à l'obélisque, nous voyons celui-ci se dresser 
au beau milieu de l'Arc de l'Étoile. Entin si nous achevons notre 
cercle en le continuant jusqu'à notre point de départ, nous arrive- 
rons à voir de nouveau l'obélisque s'avancer en apparence jusqu'au 
fronton de la Madeleine. 

Eh bien ! c'est exactement là le voyage que fait la Terre en circu- 
lant en QD an autour du Soleil. Les édifices du Ciel sont les constel- 
lations, et le Soleil passe devant elles suivant les positions prises 
par la Terre. 



12 PREMIÈRE SOIRÉE. - LE CIEL. 

— On peut même, interrompit avec finesse le député de lagauche, 
montrer de suite la correspondance entre nos quatre édifices et les 
constellations du zodiaque. Nous nous voyons forcés de convenir 
que la Madeleine représente dans votre description le premier signe, 
ou l'animal irrévérencieux qui s'appelle le Bélier; que les Tuileries se 
trouvent par un hasard inexplicable correspondre à YÉcrevisse; que 
le Corps législatif est désigné avec justice et légalité par la Balance; et 
que VArc de Triomphe est un monument élevé au titre du Capricorne^ 
chèvre sauvage originaire de certaines iles arides et dont l'ambition 
est de monter toujours. Eh! qu'en dites-vous? 

— Si nonvere, e bene trovato! s'écria le professeur.... 

— Ce que c'est que le hasard! fit doucement la marquise.... Enfin! 
nous connaissons déjà quatre signes du zodiaque. 

— La circonférence du Ciel, reprit l'astronome, sur laquelle le Soleil 

m 

paraît successivement se projeter en vertu du mouvement annuel 
de la Terre autour de cet astre, a été partagée en douze parties, dont 
chacune est traversée en un mois. On voit que ce mouvement du 
Soleil à travers les signes du zodiaque n'est qu'un effet de perspec- 
live. Ceux qui, par exception, comme mademoiselle, n'auraient pas 
encore vu Paris et la place de la Concorde, se formeront de notre pers- 
pective céleste une idée aussi exacte, s'ils se figurent tourner autour 
d'un peuplier dans une prairie. La comparaison est champêtre, mais 
puisqu'il s'agit d'un mouvement céleste dont peu de personnes se 
font une idée parfaite, j'espère qu'on me la pardonnera. Eh bien! 
tandis qu'une personne fera le tour de l'arbre, à quelques mètres de 
distance, elle verra successivement le peuplier paraître tourner aussi, 
mais en sens contraire , et cacher successivement les bouquets 
d'arbres, les buissons, les monticules, ou les fermes disséminées 
dans la campagne. C'est le mouvement apparent du Soleil le long 
du cercle zodiacal. 

« 

Le passage mensuel du Soleil dans chaque signe du zodiaque dé- 
signant la succession des mois et des saisons, fixant le calendrier et 
les époques importantes de l'année au point de vue de l'agriculture 
et des fêtes publiques, on comprend qu'il ait été remarqué et ait 
joué le plus grand rôle dans les origines de l'histoire de l'astro- 
nomie. 



PERSPECTIVES CÉLESTES. — LE ZODIAQUE. 13 

Je nommerai de suite ces signes, dont nous aurons beaucoup à 
parler dans la suite, et que tout le monde doit savoir « par cœur * 
comme on dit ici : 

L'un de ces groupes prit le nom de Bélier t; son voisin, en 
marchant de Toccident à l'orient, s'appela le Taureau tJ' ; le troi- 
sième prit le nom de Gémeaux tf ; le quatrième, celui de Cancer 6^, 
Viennent ensuite, en suivant Tordre de leur succession : le Lion Si , 
la Vierge n)i, la Balance '^y le Scorpion n\^y le Sagittaire >^^ le 
Capricorne % , le Verseau tss et les Poissons )( , 

Les deux vers latins suivants du poëte Ausone donnent ces douze 
noms dans le même ordre : 

Sunt : Arles, Taurus, Gemini, Cancer, Léo, Virgo, 
Libraque, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces. 

Les signes, placés à côté de ces douze noms, sont ceux par les- 
quels on désigne ces constellations dans les ouvrages d'astronomie 
et dans les calendriers. Quelques-uns de ces signes sont faciles à 
expliquer. Ainsi, le premier r indique les cornes du Bélier, le se- 
cond V la tête du Taureau. Le dard, ajouté à une sorte de lettre ?n, 
distingue le Scorpion i%; la flèche ne peut laisser aucun doute sur 
le mot Sagittaire » ; '^i est formé de la réunion des deux lettres t et p 
qui commencent le mot grec xpa^oç, c'est-à-dire bouc. Remarquons, 
entre parenthèses, que le mot tragédie vient des deux mots grecs 
bouc et chant, 

— Oui : Tpayo; w5r„ s'écria le professeur de philosophie. Si on ne 
connaissait pas le sens du mot tragédie, on serait longtemps à le 
deviner par son étymologie ! 

— Il en est ainsi de bien d'autres mots, répliqua l'astronome, 
comme nous ne manquerons pas de le voir en cherchant l'origine 
des constellations et des dénominations célestes. Le signe de la 
Balance, ajouta-t-il, et celui des Poissons se reconnaissent facilement 

« 

à leurs marques ^^ )( . Enfin le Verseau est marqué par un courant 
d'eau ï=^. 

La constellation du Bélier, actuellement très-voisine de Téqua- 
teur, est celle qu'au temps d'Hipparque le Soleil traversait à l'équi- 
noxe de printemps. 



U PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

Nous verrons plus tard qu'en vertu du mouvement de précession 
l'équinoie, qui, du temps d'Hipparque, arrivait dans le Bélier, a lieu 
maintenant dans les Poissons, malgré les almanachs et les calen- 
driers, qui continuent à faire entrer le Soleil le Si mars dans le Bélier. 

On a bien compris que si le Soleil paraît parcourir en un an ces 
douze signes, c'est parce que la Terre, en tournant autour de lui, le 
place successivement devant chacun d'eux. 

Nous discuterons et nous exposerons plus loin l'origiDe des noms 
donnés à ces signes, ainsi qu'aux autres constellations. Le point 
important, dont il importe que nous soyons pénétrés dès cette pre- 
mière soirée, c'est de savoir que ces apparences sont dues au mou- 
vement de la Terre autour du Soleil. 



Ici l'astronome dessina la marche de la Terre autour du Soleil. 
Au delà de l'orbite de la Terre il décrivit un cercle concentrique 
dans lequel il traça les signes du Zodiaque, au-dessus de chacun 
desquels il inscrivit le nom du signe — et au-dessus de chaque 
nom il dessina le signe zodiacal lui-même. Enfin , dans un dernier 
cercle il inscrivît les positions des consultations, qui ne correspon- 
dent plus aux signes, comme on le reverra dans un entretien suivant. 
Le Soleil est immobile au centre, comme l'obélisque, dont il a été 



PERSPECTIVES CÉLESTES. — LE ZODIAQUE. 15 

parlé tout à Theure. La Terre marche dans le sens indiqué par la 
flèche. Au SI mars (équinoxe de printemps) le Soleil se projette sur 
le commencement du signe du Bélier et sur la constellation des PoiS'^ 
sons. De mois en mois, il se projette sur chaque signe successif. 

Maintenant que nous nous représentons clairement le mouvement 
annuel de notre planète, continua l'astronome, nous pouvons aller 
un peu plus loin, et savoir qu'elle n'est pas le seul globe tournant 
ainsi autour de l'astre lumineux. Nous avons vu qu'elle en est dis- 
tante de 38 millions de lieues environ. Entre elle et le Soleil exis- 
tent deux globes analogues à elle : Mercure, plus petit qu'elle, tour- 
nant autour du Soleil en 88 jours, et Vénus, de même volume que 
notre globe, tournant autour du soleil en 224 jours. La distance de 
Mercure au Soleil, ou le rayon de son orbite, est de 15 millions de 
lieues; celle de Vénus est de 22 millions de lieues. 

Continuons. Au delà de la Terre, en dehors de son orbite, c'est-à- 
dire à une distance du Soleil plus grande que la sienne, circulent : 
Mars, un peu plus petit que notre globe, à 58 millions de lieues, et 
en II mois environ; — Jupiter, 1400 fois plus gros que la Terre, si- 
tué à près de 200 millions de lieues du Soleil, et mettant près de 1 2 ans 
à accomplir son mouvement de translation; — Saturne, 734 fois plus 
gros que notre globe, éloigné à 364 millions de lieues du Soleil, et 
tournant en 29 ans et demi autour de lui ; — Uranus, 82 fois plus gros 
que la sphère terrestre, suivant, à 733 millions de lieues du Soleil, 
l'orbite immense qu'il met 84 ans à décrire; — enfin Neptune, 105 
fois plus volumineux que la Terre, efTectuant, à la distance de 
1 milliard 147 millions de lieues de notre Soleil, son cours qu'il 
n'accomplit qu'en une marche de 164 ans. 

Toutes ces planètes circulent autour du Soleil, presque dans le 
même plan que la' Terre. C'est comme si tout à Theure, pendant 
que nous tournions autour de l'obélisque, d'autres personnes 
avaient tourné également, à diverses distances et avec diverses vi- 
tesses, autour du même monument. Suivant la combinaison de noire 
mouvement et du leur, elles nous paraîtront passer tour à tour 
aussi devant les points qui dessinent notre horizon, devant les 
Champs-Elysées, le Corps législatif, les Tuileries, etc. Le rap- 



16 PREMIÈRE SOIRËE. — LE CIEL. 

prochement serait encore plus exact si, au lieu d'être parcourus 
pendant le jour, ces mouvements étaient accomplis pendant la nuit 
par des personnes portant sur la tête des lumières qui se dépla- 
ceraient ainsi parmi les becs de gaz. 

C'est précisément la remarque que les anciens ont faite dès la 
plus haute antiquité. Us ont observé que les planètes suivaient dans le 
Ciel la même route que le Soleil, c'est-à-dire le zodiaque, et se mou- 
vaient dans un même plan, au lieu de courir au-dessus ou au-des- 
sous de la bande zodiacale. L*étymologie de planète est le parti- 
cipe irXavYiTo; du verbe eirer^ parce qu'en raison des combinaisons va- 
riées qui se produisent, comme on s'en aperçoit facilement, entre 
leurs positions respectives et celle de la Terre, elles paraissent mar- 
cher plus ou moins vite, et parfois même stationner et reculer (ré- 
trograder), tandis que les étoiles en général sont fixes et immo- 
biles. 

Parmi les planètes signalées plus haut, cinq étaient connues des 
anciens, parce qu'elles se trouvent en condition d'être visibles à 
l'œil nu. Mercure et Vénus, situées entre le Soleil et la Terre et ne 
s'écartant jamais beaucoup de l'astre lumineux, étaient considérées 
comme suivant cet astre dans son cours zodiacal. Mars, Jupiter et 
Saturne étaient considérées comme plus éloignées en raison de la 
lenteur de leurs mouvements. 

L'exposition qui précède nous donne une première et juste idée 
des éléments du système du monde. Gomme les aspects, dont nous 
aurons à nous entretenir pendant les soirées prochaines, sont causés 
par le mouvement de la Terre autour du Soleil, il importait essen- 
tiellement de bien savoir d'abord que la Terre est un astre, et que 
les observations faites sur les configurations célestes, d'où tant de 
fables sont sorties, proviennent de la perspective où nous place 
l'observatoire mobile que nous habitons. A cette exposition spéciale 
du système du monde, nous devons ajouter maintenant le mouve- 
ment de la Lune. 

Tournant autour de la Terre en 29 jours et demi, la Lune trace, 
comme le Soleil et les planètes, sa route éthérée à travers les signes 
du zodiaque. Dans notre exemple, c'est comme si l'un de nos amis 
tournait autour de nous, à la distance de quelques mètres seulement, 



TRANSLATION ET ROTATION DE LA TERRE. 17 

tandis que nous faisons lentement et à une certaine distance le tour 
de l'obélisque. Notre ami passerait successivement, et plus rapidement 
qu'aucun autre, devant lés divers points que nous avons marqués, il 
passerait même entre nous et l'obélisque et nous l'éclipserait. Ce 
mouvement de la Lune sur les signes du zodiaque a été le premier 
remarqué, parce qu'il est le plus visible. Celui des planètes et celui 
du Soleil n'ont été constatés que plus tard, parce que les planètes 
ne se différencient pas des étoiles d'une manière éclatante, et parce 
que le Soleil, éclipsant le Ciel étoile par son éblouissante lumière, 
n'a permis de reconnaître sa situation zodiacale que par des compa- 
raisons faites à l'aide des étoiles qui «livent son coucher. Nous 
verrons même que c'est à l'observation du mouvement mensuel de 
la Lune que l'on doit le premier tracé du zodiaque. 

D nous reste à observer maintenant que le mouvement de trans- 
lotion de la Terre autour du Soleil n'est pas le mouvement unique 
qui l'entraîne ni même le plus sensible pour nous, malgré son 
énorme vitesse. Son mouvement de rotation sur son axe, qui cause 
le jour et la nuit, en vertu duquel le Soleil parait suivre une ligne 
oblique dans le Ciel et les étoiles tourner ensemble autour de 
l'étoile polaire, ce mouvement diurne est le plus apparent dans ses 
effets immédiats. 

Si l'on tient délicatement une orange entre le pouce et le doigt du 
milieu, par ses deux extrémités opposées, et qu'on la fasse tourner 
sur elle-même, on a là une image fort simple et bien exacte du globe 
terrestre. Les deux points opposés (la tête et la queue de l'orange) 
se nomment les pâles. La ligne du milieu^, qui comme une aiguille 
idéale traverse le fruit d'un pôle à l'autre, et autour de laquelle s'ef- 
fectue le mouvement, se nomme Vaxe. L'axe même et les pôles sont 
immobiles , on le voit facilement avec un moment d'attention. 

Les points voisins du pôle tournent, mais avec une extrême len- 
teur, puisqu'ils emploient 2k heures à parcourir un petit cercle. Plus 
on s'éloigne du pôle, plus la distance à l'axe est grande, et plus le 
cercle à parcourir en 24 heures est vaste, par conséquent plus la 
vitesse augmente. Elle est à son maximum à l'équateur, c'est-à- 
dire au grand cercle de la sphère qui se trouvant à égale distance 
^es deux pôles donne la circonférence exacte du globe. 

2 



18 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

Ces vitesses sont : 205 mètres par seconde à la latitude de Paris, 
ou 1098 kilomètres (375 lieues) à l'heure; 464 mètres par seconde 
pour la ville de Téquateur, Quito^ ou 1670 kilomètres (418 lieues) à 
l'heure. Ainsi, en France, par exemple, nous sommes emportés par 
deux mouvements principaux : le premier nous fait parcourir 87 500 
lieues à Theure à travers l'espace céleste; le second ajoute 275 lieues 
à ce premier nombre pour notre déplacement résultant du mouve- 
ment diurne, 

— Le mouvement de translation de la Terre, interrompit la mar- 
quise, nous donne Tannée?... 

— Grâce encore à rinclinaison de son axe, ajouta le capitaine de 
frégate, car sans cette inclinaison nous n'aurions pas les saisons, 
te Soleil devant s'élever alors aussi haut et aussi longtemps en 
hivw qu'en été. 

— Mais nous aurions toujours Tannée, répliqua Tastronome, dans 
une succession moins frappante, comme Tout par exemple les habi- 

tants de Jupiter. 

— La belle planète au printemps perpétuel! fit la marquise. Mais 
jo reviens à mon idée- Le mouvement de rotation de la Terre nous 
clonne les heures du jour ?. .. 

— Précisément. 

— Et c'est par lui que nous sommes en retard ici d'un quart d'heure 
sur Paris, parce que Paris passe directement sous le Soleil quinze 
minutes avant que Flamanville y arrive. Lorsqu'il est midi à Paris, 
il n'est encore que midi moins le quart ici, n'est-ce pas ? 

— On ne saurait être meilleur astronome, répliqua le capitaine 
de frégate. Et voilà aussi, ajouta-t-il, ce qui fait que pendant la 
dernière moitié de ma vie vécue, ma femme dormait à l'heure où 
je dînais (ma femme étant à Cherbourg et moi à Nevsr-York ou à la 
Nouvelle-Orléans). Je dirai même que c'est aussi pour cela que j'ai* 
24 heures de moins que tous ceux qui sont nés le même jour et 
la même heure que moi. 

— Tiens, fit le député, ceci est assez rare. 

— Vous avez donc fait le tour entier du globe en sens inverse du 
mouvement du Soleil? demanda Tastronome. 

— Précisément ; de sorte que le Soleil est passé une fois de moins^ 



IMPORTANCE DE LA CONNAISSANCE DU CIEL. 19 

sur ma tête que sur celle de tous ceux qui sont nés le même jour 
que moi. 

— C'est fort curieux. 

— Mais, ajouta la marquise, si quelqu'un faisait le tour du globe 
en 24 heures avec la vitesse apparente du SoleiLet en sens inverse 
du mouvement de la Terre, en partant, par exemple, un jour à midi, 
il aurait toujours le Soleil au-dessus de sa tête, et ce serait toujours 
midi pour lui.... et il n'arriverait jamais au lendemain. 

— Et ce serait, madame, comme si la Terre ne tournait pas; il 
n'y aurait plus de temps. 

— Plus de temps ! 

— Plus de jours, ni d'heures, de minutes, de secondes, répondit 
l'astronome. Absolument parlant, le temps n'existe pas; il n'est qu'une 
mesure transitoire créée par le mouvement. Au delà de la Terre, 

« 

dans l'espace pur, il n'y a plus de temps, mais l'immobile éternité. 

— Voilà de quoi réfléchir, fit le pasteur. 

— Mais revenons à notre sujet, reprit l'astronome. Des deux 
mouvements que j'ai traduits tout à l'heure résulte la presque to- 
talité des phénomènes célestes dont nous avons i nous entretenir ; 
d'eux résultent les opinions humaines imaginées pour expliquer, les 
aspects de l'univers, les systèmes créés par la raison observatrice 
ou par l'imagination téméraire , les théories enfantées par l'esprit 
humain pour se rendre compte de la nature du monde, de son his- 
toure et de sa destinée. 

Ces mouveiûents de la Terre ne pouvant être observés directe- 
ment, la Terre fut naturellement considérée comme immobile. 
Ce seul état la séparait radicalement du reste de. l'uni vers et créait 
cette antique dualité : le Ciel et la Terre. 

Les hommes, n'ayant encore pu s'éleverà la connaissance astrono- 
mique des autres mondes et i la conception philosophique de l'uni- 
vers, n'avaient pu admettre comme une vérité fondamentale la doctrine 
de la Pluralité des mondes habités, qui devait être inébranlablement 
fondée au dix-neuvième siècle sur les découvertes de la science mo - 
deme; elle n'était pour eux qu'une intuition vague et insuffisante. 
Bornant à la Terre le royaume de la vie, la Terre devenait parla même 
le centre de l'action divine. Sur cette eireur longuement accréditée 



20 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

s'est édiCé Tantique système cosmo-théologique du monde, sou* 
tenu pendant des siècles par la vanité humaine, qui n'a pas de plus 
ferme soutien que l'ignorance. 

— L'Histoire du Ciel, dit le député, pourrait être appelée, sous un 
certain point de vue, « l'histoire de la vanité humaine se contem- 
plant dans ses œuvres. » L'homme s'est si naïvement et si sincère* 
ment admiré, qu'il s'est considéré comme le centre de la création, 
a écrit son histoire dans la configuration des astres, les a de plus 
supposés créés et mis au monde exprès pour agir sur sa propre 
existence, et, pour combler la mesure, a fini par créer Dieu lui- 
même selon son image et ressemblance. 

— Aussi, reprit l'astronome, pouvons-nous déclarer hautement, avec 
Laplace, que l'astronomie, par la dignité de son objet et la perfection 
de ses théories, est le plus beau mouvement de l'esprit humain, le 
titre le plus noble de son intelligence. Séduit par les illusions des 
sens et de l'amour-propre, l'homme s'est regardé longtemps comme 
le centre du mouvement des astres ; et son vain orgueil a été puni 
par les frayeurs qu'ils lui ont inspirées. Enfin, plusieurs siècles de 
travaux ont fait tomber le voile qui lui cachait le système du 
monde. Alors il s'est vu sur une planète presque imperceptible 
dans le système solaire, dqnt la vaste étendue n'est elle-même qu'un 
point insensible dans l'immensité de l'espace. Les résultats su* 
blimes auxquels cette découverte l'a conduit, sont bien propres aie 
consoler du rang qu'elle assigne à la Terre, en lui montrant sa propre 
grandeur, dans l'extrême petitesse de la base qui lui' a servi pour . 
mesurer les cieux. Conservons avec soin, augmentons le dépôt de 
ces hautes connais3ances, les délices des êtres pensants. Elles ont 
rendu d'importants services à la navigation et à la géographie, mais 
leur plus grand bienfait est d'avoir dissipé les craintes occasionnées 
par les phénomènes célestes, et détruit les erreurs nées de l'igno- 
rance de nos vrais rapports avec la nature, erreurs d'autant plus fu- 
nestes, que l'ordre social doit reposer uniquement sur ces rapports. 

— Je crois au surplus, fit observer l'historien, que l'utilité de la 
connaissance populaire de Tastronomie a été reconnue dès les temps 
anciens et n'a été niée qu'au moyen âge, au temps où le concile de 
Tours, par exemple (1169), et celui de Paris (1209), interdirent la 



L'HISTOIRE DU CIEL. 2Ï 

coupable lecture des ouvrages de science physique. La géographie, 
disait StraboD^ « nous parait être autant qu'aucune autre science du 
domaine des philosophes ; et plus d*un fait nous autorise à penser de la 
sorte ; celui-ci d'abord, que les premiers auteurs qui osèrent traiter de 
la géographie étaient précisément des philosophes (Homère, Anaxi- 
mandre, Hécatès, Démocrite, Eudoxe, Ératosthènes, Polype, Posido- 
nius). En second lieu, la multiplicité des connaissances indispen- 
sables à qui yeut mener à bien une pareille œuvre, est le partage 
uniquement de celui qui embrasse dans sa contemplation les choses 
divines et humaines. Enfin, la variété d'application dont est suscep- 
tible la géographie, qui peut servir à la fois aux besoins des peuples 
et aux intérêts des chefs, et qui tient à nous faire mieux connaître 
le Ciel et la Terre, cette variété, disons-nous, implique encore dans 
le géographe ce même esprit philosophique, habitué à méditer sur 
le grand art de vivre et d'être heureux. » 

Gejugement du géographe Strabon est sans contredit plus appli- 
cable encore à l'astronomie qu'à la géographie, car plus que celle-ci, 
la science du Ciel embrasse dans sa grandeur l'histoire de la nature 
et celle de l'homme. 

Outre la description des phénomènes célestes , l'Histoire du Ciel 
comporte une double histoire : celle des idées humaines sur la na- 
ture du Ciel et sur le système du monde ; celle du Ciel lui-même, 
car les mondes éthérés ne sont pas plus immuables que la Terre, et 
la science a déjà constaté de curieux changements opérés dans les 
étoiles depuis l'origine des observations astronomiques. 

— Aussi pouvons-nous tracer dès ce soir la marche probable de 
nos causeries, reprit l'astronome. Interrogeant d*abord les anciens 
peuples, nous leur demanderons ce qu'ils ont pensé sur ce grand pro- 
blème de la construction de l'univers, comment ils se sont figuré 
la Terre, l'Océan, l'atmosphère, le Ciel, quelles craintes les domi- 
naient à l'époque primitive où, se voyant la proie des éléments, ils 
n'avaient pas encore acquis les premières notions des sciences. Nous 
verrons l'honmie mêler sa propre histoire aux apparences de l'uni • 
vers, et se supposer au centre de la création. La mythologie et la 
théologie seront les deux compagnes inséparables de l'astronomie 
naissante, et daqs leurs jeux comme dans leurs travaux, il nous 



n PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

sera parfois difficile de les isoler. L'idée du monde s'agrandira avec 
les conquêtes et avec les voyages. Les observations deviendront plus 
positives. Bientôt des philosophes clairvoyants, devançant leur 
époque, devineront le véritable système du monde. Chaque peuple 
aura coloré son système de son caractère et de ses tendances. Mais 
le jour vient où toutes les erreurs tombent devant la réalité re- 
connue, et où l'astronomie étudie enfin le véritable Ciel. En arrivant 
historiquement au véritable système du monde, nous apprenons ce 
système lui-même, car l'histoire de l'astronomie moderne n'est 
autre chose que la description du Ciel même» tel que nous le con- 
naissons aujourd'hui. Or, cette description nous montre dans l'uni- 
vers céleste une véritable histoire, établissant le ttde ^e la Terre 
parmi les autres planètes, et développant sous les yeux de notre 
esprit une injage du passé et une vue anticipée de l'avenir. 

Lorsque nous aurons revu les âges disparus de l'ancienne astro- 
nomie, rainée des sciences, je tracerais, notre programme comme 
ceci : nous chercherions i connaître l'origine des constellations et 
l'explication de ces figures singulières dont on a couvert la sphère 
céleste. Les signes du zodiaque viendraient ensuite nous dessiner dans 
leurs hiéroglyphes lès premières conceptions humaines, les migra- 
tions des peuples, les histoires. Dès lors, nous pourrions aborder 
les opinions variées de l'antiquité sur la nature et la structure du 
Ciel, qui fut supposé solide pendant tant de siècles. Rien n'est plus 
curieux que ces conceptions des philosophes. Nous apprécierions en 
passant leurs idées sur l'harmonie dans le Ciel et sur la musique des 
sphères. Les systèmes astronomiques se succéderaient ensuite sous 
nos yeux, et nous amèneraient au véritable système du monde, que 
déjà nous avons esquissé ce soir. 

— Ne pourrions-nous donc, s'écria le navigateur, revoir les opinions 
des anciens sur le monde terrestre, la forme de la Terre, sa situation, 
la géop-aphie et la cosmographie de Moïse, d'Homère, d'Aristote ? 
C'est une mine de surprises. Et le monde des premiers chrétiens 
avec ses sphères 1 — et celui du moyen âge avec son paradis terrestre 
et son purgatoire ! — et les cartes géographiques avant Christophe 
Colomb!... Enfin, vioidrait l'histoire des comètes, des éclipses, 
des astres de terreur, de l'astrologie et de la fin du monde..,. 



L'ASTRONOMIE, BASE DE TOUTE SCIENCE. Î3 

— Mais nous n'aurons jamais le temps de voir tout cela, s*éeria 
le pasteur. 

— Quant à moi, répliqua la marquise, je trouve ce programme 
plein de promesses, et je propose de l'adopter. 

— A Tunanimité ! s'écria-t-on de toutes parts. 

— Voyons, reprit l'astronome en se recueillant, que disions-nous 
tout à rheure? que l'Astronomie avait joué le premier rôle dans 
l'histoire. Dès son origine, en efiet, elle est théologique, et, à ce 
titre, domine les commencements de toutes les genèses. E.le fonde 
le calendrier, ordonne les travaux de l'agriculture, dirige le navire 
sur les flots mystérieux, établit l'histoire, fixe les fêtes des peuples 
«è otrrre les annales des nations. C'est à l'Astronomie que nous 
devons de pouvoir porter un flambeau sur les ténèbres des époques 
barbares ; c'est elle qui nous délivra naguère des chaînes sous 
lesquelles succombait l'Europe superstitieuse et ignorante. Fille du 
Ciel comme la lumière, elle demeure suspendue inattaquable au- 
dessus des abîmes des révolutions humaines, et lorsque, dans l'a- 
venir, nos descendants, cherchant la place où Paris resplendissait, ne 
trouveront dans le désert de France que des lambeaux déchirés de 
notre grande histoire, c'est encore à l'Astronomie qu'ils s'adresse- 
ront pour rétablir le méridien et la latitude de Paris , et uxer les 
dates mémorables de la vie de notre nation !... 

— On voit que vous aimez votre science ! s'écria l'historien, et que 
vous savez faire passer vos convictions dans l'âme de ceux qui vous 
entendent. Je suis heureux de confirmer de mon côté vos paroles, 
et de déclarer que les études historiques mènent à la même glorifi- 
cation de l'astronomie. J'ajouterai même à votre discours, en ma- 
nière de péroraison, que tous les peuples n'ont pas également 
compris le spectacle de l'univers. Pour les uns, ils n'y prêtèrent pas 
une attention plus grande qu'au tableau d'une lanterne magique. 
Pour les autres, il semble que l'univers ne soit qu'un immense ca- 
tafalque, un étemel séjour de deuil et de contrition. Pour d'autres, 
c'est un théâtre dont les acteurs automates sont mus par des 
ficelles invisibles. Pour quelques-uns au génie plus clairvoyant, 
l'univers est un ensemble harmonieux de mondes arrivés à divers 
degrés de conditions d'existence, et sur lesquels la vie rayonne 



24 PREMIÈRE SOIRÉE. — LE CIEL. 

comme dans la nature terrestre. Eh bien I permettez-moi de vous 
avouer ici mon sujet de prédilection : j'ai le légitime orgueil de 
revendiquer pour nos aïeux la plus haute conception du monde 
que l'antiquité puisse nous offrir. Mieux que tous les autres peuples, 
les Gaulois ont su comprendre la grandeur de l'univers, et lui faire 
correspondre la mesure de nos destinées. A mon avis, il serait lo^- 
gique, et de plus fort agréable, pour le but que nous nous sommes 
proposé, de ressusciter ici l'astronomie des Druides avant de nous 
occuper d'aucun autre peuple. 

— Voilà une thèse nouvelle, qui nous charme particulièrement, 
répondîmes-nous d'un commun accord, et nous serions curieux de 
savoir à quoi nous en tenir sur ub point discuté depuis si longtemps. 

— Si j'étais sûr que cette question vous intéressât, j'aurais le 
plaisir.... 

— Tout le plaisir sera pour vos auditeurs.... 

— Eh bien , soit ! Mais vous me permettrez de ne point entre- 
prendre un tel sujet ce soir, après la victorieuse exposition de 
notre cher astronome, à la suite de laquelle nul ne doutera plus 
que nous ne soyons actuellement dans le Ciel. Restons sur cette 
agréable certitude ! Je révérai cette nuit à ma promesse, et demain 
soir je vous entretiendrai de nos ancêtres. 

L'attention commune ainsi diversifiée par ces réflexions nouvelles 
laissa s'éteindre par ces dernières paroles notre premier entretien 
astronomique, et voltigea dès lors sur d'autres sujets plus frivoles. 
Le croissant lunaire venait de s'éteindre derrière la nappe sombre 
des mers, et malgré la douceur de la température et la commodité 
de la situation, lorsque le thé fut achevé, on se sentit la velléité de 
se relever et de marcher un peu. On se promit d'un commun accord 
de se retrouver le lendemain sous les mêmes sapins , dont les 
branches étendues servaient d'écran au rayonnement terrestre, — 
comme on dit en physique, ^ et protégeaient la tiédeur de l'atmo- 
sphère. Groupe par groupe, on s'éloigna bientôt, suivant l'avenue 
spacieuse qui conduit des falaises aux bosquets du parc. 



DEUXIEME SOIREE 



LA PHILOSOPHIE DU CIEL SELON LES GAULOIS 

NOS ANCÊTRES. 



La conversation autour du dolmen. Revendication de la science antique des 
Druides. Théologie astronomique des Gaulois. Doctrine de la pluralité des 
mondes. Les cercles de la vie immortelle. Chants des hardes. Mort et transmigra- 
tion; les existences dans le Ciel. — Les Gaulois ont imprimé leur astronomie sur 
leurs pièces de monnaie. Anciennes médailles de la Gaule. Culte de la nature 
et respect envers les astres. Anciennes monnaies astronomiques de la Chine 

et des autres peuples. 



L'Historien fut Fun des premiers au rendez-vous. Il avait déposé 
sur la table rustique quelques notes résumant ses travaux d'érudi- 
tion, et quoique nos entretiens dussent avant tout garder la forme 
d'improvisations simples et spontanées, nous nous aperçûmes néan- 
moins qu'il avait scrupuleusement préparé son sujet. Tout en atten- 
dant le moment où la fantaisie nous prendrait de commencer la con- 
férence, nous nous demandions si les ombres des bardes ne seraient 
pas quelque peu surprises de voir leur science antique mise au pre- 
mier rang des éléments d'une Histoire du Ciel. Nous discourions sur 
la vieille institution des druides, dont on retrouve encore les der- 
niers débris dans la Bretagne française et surtout dans la Grande- 
Bretagne ; nous causions les uns les autres, chacun selon notre 
inspiration immédiate, comme il arrive dans toute conversation non 
organisée et naturellement décousue, lorsque l'historien nous dit, 
en nous indiquant de la main une énorme pierre noire, en forme 



26 DEUXIÈME SOIRÉE. — LES GAULOIS. 

(l'œuf, posée sur trois autres non moins colossales, et formant presque 
un petit monticulei tout au bord du plateau, sur le sommet du cap : 

Ce monument druidique, l'un des plus anciens de la Gaule, que 
nos paysans appellent encore aujourd'hui le tombeau d'Oscar^ sera, 
si vous le permettez, le lieu de notre réunion pour ce soir. Chacun 
de vous pourra prendre sa chaise avec soi — à la campagne comme 
à la campagne I — Quant à moi, je réclame l'honneur de m'asseoir 
sur le granit même de Tune des trois pierres qui soutiennent le 
dolmen. 

La proposition fut adoptée à l'unanimité, et nous fûmes nous 
installer d'un commun accord à cinquante pas du chalet, autour du 
vieux dolmen, contre la terrasse du sémaphore ; car ooi antique dol- 
men, posé là depuis plusieurs milliers d'ans par nos ancêtres, est 
maintenant englobé dans la grossière muraille de terre qui entoure 
le terrain d'un petit observatoire de marine. 

Nous étions i peine installés, que l'historien ouvrait sa thèse 
comme il suit : 

Je ne sais en vérité pourquoi Tantiquité classique a si complète- 
ment usurpé les plus beaux titres de gloire de notre propre patrie. 
Grâce aux soldats de César qui firent la conquête du sol gaulois, 
grâce aux soldats du Christ qui firent la conquête des intelligences, 
nous avons oublié nos origines. Je n'attache certes pas une valeur 
exagérée ni un sens militaire au mot de patrie; et j'ai l'espérance, au 
contraire, que le jour viendra où les patries nationales s'effaceront 
devant le sentiment sublime de la fraternité universelle, où les peu- 
ples cesseront de s'entr'égoi^er comme des esclaves de l'ambition 
dynastique, où la guerre et les haines se seront évanouies devant le 
soleil de l'humanité.... Mais en attendant qu'il n'y ait plus qu'un 
peuple sur la terre — ce que notre génération n'aura pas le bonheur 
de voir — je veux revendiquer pour notre beau pays de France la 
grandeur que nos études universitaires ont reportée à la Grèce et à 
l'Italie 1 Autour de moi s'élèvent encore les vénérables monuments 
du culte astronomique de nos pères ; la pierre où je suis assis est 
«Ile-même un vieux dolmen, les flots qui mugissent à mes pieds ont 
bercé les rêves des druides et des prêtresses du Gui ; là-bas, dans ces 



ASTRONOMIE ET PHILOSOPHIE DKS GAULOIS. ^ 

lies de Jersey et de Gueraesey, jadis réunies à la terrede Gaule, veillent 
encore les vestiges du même culte, et jusqu'au fond de la Bretagne 
l'esprit studieux découvre les restes sacrés de la science de nos pè- 
res. Apprenons donc à lire l'Histoire du Ciel dans les annades de 
pierre et d'airain de notre antique famille, et cherchons à reconnaî- 
tre, parmi les rares débris de ce passé glorieux, la grande et immor- 
telle idée qui faisait palpiter le cœur de nos aïeux, et les éleva à ce 
degré d'héroïsme que leurs conquérants eux-mêmes envièrent sans 
pouvoir y atteindre ! 

Il est incontestable, dirai-je avec mon ami regretté Jean Reynaud, 
il est incontestable que, jusqu'ici, nous ne nous sommes pas fait 

sufGt&eaatatent -honneur de nos pères. H tremble qu'éblouis par les 
prestiges de Tantiquité hébraïque, et de l'histoire classique grecque 
et romaine, nous nous soyons empressés, par une sorte de honte, 
de faire bon marché de la nôtre et de la glisser sous le voile. On croi- 
rait, à lire nos propres historiens, que nos druides n'étaient que des 
espèces de sauvages, ensevelis, à la façon des bétes fauves, dans les 
tanières de leurs bois. Sanguinaires, bruts, superstitieux, on ne 
voit d'eux que leurs sacrifices humains, leur culte du chêne, leurs 
pierres levées; sans rechercher si ces traits, dont se scandalise 
notre goût, ne sont pas simplement le legs d'une ère primitive, 
dont, à côté des religions délabrées du vieux paganisme, le drui • 
disme était demeuré le continuateur fidèle. Cependant nos druides 
méritent dans l'ordre de la pensée un rang éminent. 

Pour les Gaulois, comme pour tous les peuples primitifs, Tastro- 
nomie et la religion étaient étroitement enchaînées. Pour eux, plus 
que pour aucun peuple, l'âme était éternelle, et les astres étaient 
des mondes successivement habités par les migrations spirituel- 
les. Pour nos aïeux, la vie humaine réside dans les astres au même 
titre que sur notre planète, et c'est cette image de la vie future 
qui constitue leur force et leur grandeur. Ils repoussaient toute 
idée de l'anéantissement de la vie, et préféraient voir sous les phé- 
nomènes du trépas, un voyage pour une région déjà peuplée 
d'amis. 

C'est la doctrine que nous partageons aujourd'hui, depuis que 
nous avons su rejeter la prétendue fin du monde qui devait clore 



28 DEUXIÈME SOIRÉE. — LES GAULOIS. 

les temps dans le règne éternel de Timmobilité. Nous sentons en 
nous-mêmes une force secrète, nous avertissant que, non-seulement 
rien ne peut anéantir le principe de notre existence, mais que rien 
ne peut imposer l'inactivité à cette force, ni arrêter notre âme dans 
sa poursuite incessante de la perfection. L'univers matériel, lien 
physique de nos destinées spirituelles, loin d'être condamné à s'é- 
vanouir un jour, est fait pour nous offrir i jamais des mondes pro- 
portionnés à nos variations ; de sorte qu'en définitive, reconnais- 
sant que toute créature vit toujours d'une vie véritable, et que tout 
le mystère de la mort se réduit à un déplacement, nous revenons 
de nous-mêmes aujourd'hui à l'ancienne cosmogonie de nos 
pères. 

Sous quelle forme la science druidique se représentait- elle l'uni- 
vers?— Leur contemplation scientifique du Ciel est en même temps 
une contemplation religieuse. Il nous est donc impossible de sépa- 
rer dans notre histoire leur ciel astronomique de leur ciel théolo- 
gique. Et au surplus, n'est-ce pas encore faire « l'Histoire du Ciel » 
que de saisir en passant les idées de l'humanité sur ce ciel théolo- 
gique, plus ondoyant et moins solide, sans doute, que le premier, 
mais qui ne peut être réel qu'à condition d'être fondé sur la vérité 
de la nature ? 

Pour la théologie astronomique — ou pour l'astronomie théolo - 
gique — des druides, la totalité des vivants se divisait en trois cer- 
cles. Le premier de ces cercles, cercle de Timmensité, ceuganty cor- 
respondant aux attributs incommunicables, infinis, n'appartient qu'à 
Dieu : c'était proprement l'absolu, et nul, sauf l'être ineffable, n'y 
avait droit. Le second cercle, cercle de la béatitude, gwyn-fydy réu- 
nissait les êtres parvenus aux degrés supérieurs de l'existence: c'é- 
tait le ciel. Le troisième, cercle des voyages, abred^ comprenait tout 
le noviciat : c'est là, au fond des abîmes, dans les grands océans, 
comme dit Taliesin, que commençait le premier soupir de l'homme. 
Le but proposé à sa persévérance et à son courage était d'atteindre 
à ce que les Triades bardiques appellent le point de liberté, vrai- 
semblablement le point où, s'étant convenablement fortifié contre 
les assauts des passions inférieures, il n'était plus exposé à être 
troublé, malgré lui, dans ses aspirations célestes, et, arrivé à ce 



ASTRONOMIE ET PHILOSOPHIE DES GAULOIS. i9 

point si digne de l'ambition de toute âme jalouse de se posséder 
elle-même, il quittait enfin le cercle d'Abred pour celui de Gwyn- 
fyd : rheure de la récompense était enfin venue. 

Démétrius, cité par Plutarque, raconte que les druides croyaient 
ces âmes d'élite tellement liées à notre cercle, qu'elles ne pouvaient 
en sortir sans en rompre l'équilibre. Cet écrivain rapporte qiie, se 
trouvant â la suite de l'empereur Claude, dans une des îles de la 
Grande-Bretagne, il y éclata tout â coup un ouragan terrible, et que 
les prêtres, seuls habitants de ces iles sacrées, expliquèrent aussitôt 
le phénomène, en assurant qu'un vide venait de se produire sur la 
Terre, par le départ de quelque âme considérable : « Les grands 
hommes, tant qu'ils vivent, disait-il, sont comme des flambeaux 
dont la lumière est toute bienfaisante et ne cause jamais de mal à 
personne ; mais quand ils viennent à s'éteindre, leur mort excite 
d'ordinaire, ainsi que vous le voyez, des vents, des orages et des 
troubles dans l'air. » 

— Voilà une singulière météorologie! fit le capitaine de fré- 
gate. 

— Cette superstition n'était pas dépourvue d'une certaine majesté, 
répondit l'historien, et nous rappelle la légende suivant laquelle 
le monde serait entré dans les ténèbres au dernier soupir du Christ. 
C'est une image populaire de ce que pèsent les grandes âmes dans 
la balance de l'univers. 

Le système palingénésique des Gaulois est complet en lui-même, 
et prend l'être à son origine, pour le conduire jusqu'au dernier cer- 
cle céleste. Au moment de sa création, comme le fait remarquer 
Henri Martin dans son commentaire, l'être n'a pas conscience de ces 
dons' qu'il porte en lui à l'état latent. Il est créé au moindre degré de 
toute vie, dans Annwfn (annoufen)^ l'abîme ténébreux, le fond d'A- 
bred. Là, enveloppé dans la Nature, soumis à la nécessité, il monte 
obscurément les degrés successifs de la matière inorganique, puis 
organisée. Sa conscience s'éveille enfin. Il est homme I < Trois cho- 
ses sont primitivement contemporaines : l'homme, la liberté et la lu- 
mière. » Avant l'homme, il n'y avait dans la création que la fatalité 
des lois physiques : avec l'homme commence te grand combat de la 
liberté contre la nécessité, du bien contre le mal. Le bien et le mal 



30 DEUXIÈME SOIRÉE. — LES GAULOIS. 

s'offrent à rhomme en équilibre : < et l'homme peut, à sa volonté, 
s*attacher à Tune on à l'autre alternative. > 

Il peut paraître, au premier abord, que ce soit porter les choses 
à l'excès que d'attribuer aux druides la connaissance, non pas sans 
doute du vrai système du monde, mais de l'idée générale qui y con- 
duit. Cependant, considérée de plus près, cette opinion ne laisse pas 
de prendre une certaine consistance. Si c'est aux druides que Pytha- 
gore avait emprunté le fond de sa théologie, comment ne serait-ce 
point à eux qu'il aurait emprunté aussi celui de son astronomie ? 
Pourquoi, s'il n'y a pas de difficulté à ce que le principe de la su- 
bordination de la terre ait pu sortir des méditations d'un esprit 
isolé, en trouverait- on à ce qu'il eût pris jour au sein d'une corpo- 
ration de théologiens imbus des mêmes croyances que le philoso* 
phe sur la circulation de la vie, et appliqués, avec une assiduité 
séculaire, à l'étude des phénomènes célestes ? La Gaule, n'ayant pu, 
comme la Grèce, se bercer des erreurs mythologiques, était entraînée 
par là même à imaginer dans l'espace d'autres mondes du même 
genre que le nôtre. 

Indépendamment de sa valeur intrinsèque, cet aperçu est appuyé 
de plus par le témoignage des historiens. Un détail singulier consi- 
gné par Hécatée, à propos des usages religieux de la Grande-Breta- 
gne, s'y adapte d'une manière frappante. Cet historien rapporté que 
la Lune, vue de cette île, paraît beaucoup plus grande que de par- 
tout ailleurs, et que l'on va même jusqu'à distinguer à sa surface, 
des montagnes comme sur la terre. Comment les druides avaient-ils 
réussi à faire une observation de ce genre? Peu importe qu'ils 
aient réellement vu les montagnes lunaires, ou qu'ils les aient seu- 
lement imaginées, tout ce qui compte ici, c'est qu'ils se soient per- 
suadés que cet astre portait, comme k'Terre, des montagnes et une 
surface de quelque ressemblance avec la nôtre. Plutarque, dans 
son traité De Fade in orbe Lunxy nous dit que d'après les Gaulois 
et conformément à une idée qui s'est longtemps maintenue dans 
la scieiice, la surface de la Lune serait parsemée de plusieurs Médi- 
terranées, que le philosophe grec compare à la Caspienne et à la 
mer Rouge. On y avait également cru voir d'immenses abîmes, dont 
deux principaux que l'on supposait en communication avec l'hé- 



ASTRONOMIE ET PHILOSOPHIE DES GAULOIS. 31 

m 

misf^ère opposé à la Terre. Enfin, Ton se faisait des dimensions de 
cette contrée flottante, des idées tout à fait différentes de celles qui 
avaient cours chez les Grecs. « Sa grandeur et sa largeur, dit le 
voyageur mis en scène par l'écrivain, ne sont point telles que le di- 
sent les géomètres, mais de beaucoup supérieures. » 

C'est par le même auteur, d'accord i cet égard avec tous les bar- 
des, que nous savons aussi que cette terre céleste était considérée^ 
par les théologiens de TOccident, comme la résidence des âmes 
heureuses. Elles montaient et s'en rapprochaient à mesure que leur 
préparation était arrivée à son terme ; mais dans l'agitation du tour- 
billon, beaucoup arrivaient au contact de l'astre, que l'astre ne re- 
cevait point encore. « La Lune en repousse un grand nombre et les 
rejette par ses fluctuations, au moment où ils la touchent déjà ; 
mais ceux qui ont meilleur succès s'y fixent d'une manière défini- 
tive, leur âme est comme la flamme, car s'élevant dans Téther de la 
Lune, comme le feu s'élève de lui-même sur cette Terre, ils en re- 
çoivent force et solidité de la même manière que le fer ardent quand 
on le plonge dans l'eau. » 

— A s'en rapportera ce document, dit le pasteur, la Lune n'aurait 
été qu'un paradis intermédiaire. Les âmes auraient continué a s'y 
épurer sans doute, et, parvenues au degré convenable de spiritua- 
lité, elles en seraient sorties par une seconde mort pour s'élever, 
cette fois, vers le Soleil. C'est donc â l'astre radieux qu'auraient 
tendu finalement tous les êtres ? 

— Au sein de leurs forêts solitaires, sur leurs falaises, ici peut- 
être, répondit l'historien, nos ancêtres en contemplant l'astre mé- 
lancolique des nuits, y voyaient de préférence leur paradis pro- 
chain. Plus on apercevait d'analogie entre la Lune et la Terre, plus 
les imaginations devaient s'y sentir à l'aise, tandis que dans le 
Soleil la nature se montre véritablement inabordable ; et la poésie, 
d'accord à cet égard avec nos instincts les plus naïfs, préférera tou- 
jours l'image d'un monde futur analogue au nôtre, où nous ayons 
encore nos paysages, nos bois, nos fontaines, nos brises et nos par- 
fums. Voilà précisément ce que peignent les bardes. C'est toujours, 
au fond, de la nature terrestre qu'ils s'inspirent. Quel charme devait 
donner au ciel de la nuit une telle croyance! La Lune était le lieu, 



32 DEUXIÈME SOIRÉE. - LES GAULOIS. 

» 

et par là même le gage visible de l'immortalité. Aussi jouissait-elle 
de toutes les faveurs de la religion; on réglait Tordre de toutes les 
fêtes d'après le sien, on recherchait sa présence dans les cérémo- 
nies, on invoquait, on aspirait ses rayons. Ce n'est pas sans raison 
que les druides avaient le croissant à la main. 

L'astronomie et la théologie étant liées dans l'esprit des druides 
par de si intimes connexions, on comprend sans peine que les deux 
études aient été menées de front dans leurs collèges. A certains 
égards, on peut dire que les druides n'étaient que des astronomes; 
cette qualité n'avait pas moins frappé les anciens chez eux que chez 
les Chaldéens. L'observation des astres était une de leurs fonctions 
officielles. César nous apprend, sans entrer dans plus de développe- 
ments, qu'ils enseignaient beaucoup de choses touchant la forme et 
la dimension de la Terre^ la grandeur et les dispositions des diverses par^ 
lies du Ciel, le mouvement des astres; il y a là tous les problèmes es- 
sentiels de la géométrie céleste, et c'était déjà beaucoup que de les 
avoir posés. Que l'on réfléchisse seulement à ce que suppose de vrai 
savoir ce simple passage de Taliesin : (c J'interrogerai les bardes, 
dit-il, dans son Chant du Monde, j'interrogerai les bardes, et pour- 
quoi les bardes ne me répondraient-ils pas? Je leur demanderai ce 
qui soutient le monde, pour que, privé de support, le monde ne 
tombe pas; et s'il tombe, quel est le chemin qu'il suit? — Mais qui 
pourrait servir de support? Grand voyageur est le monde? Tandis 
qu'il glisse sans repos, il demeure tranquille dans sa voie; et com- 
bien la forme de cette voie est admirable, pour que le monde n'en 
sorte dans aucune direction M » 

1 . Ce magnifique passage du barde antique suffit pour attester que les données des 
druides sur les phénomènes matériels des cicux n'étaient point inférieures à leurs con- 
ceptions des destinées de Pâme, et qu'ils avaient des vues scientifiques d'une tout autre 
porlée que les Grecs alexandrins, que les Latins, disciples des Grecs, et que le moyen 
âge. Une anecdote du huitième siècle fournit une preuve de plus en faveur de la scfence 
druidique. Tout le monde sait que Virgile, évêque de SaUbourg, fut accusé d'hérésie 
par saint Boniface, auprès du pape Zacharie, pour aïoir avancé qu'il existe des anti- 
podes. Virgile était sorti de ces savants monastères d'Irlande, peuplés de bardes chré* 
tiens, qui avaient conservé les traditions scientifiques du druidisme. Un personnage 
historique, qu'une tradition matériellement erronée fait disciple de Pythagore, Numa 
Pompilius, pourrait être relié avec pfus de vraisemblance aux druides qu*à Pythagore, 
non plus fous le rapport scientifique, mais sous le rapport religieux. A partir de Numa, 



CÉRÉMONIE ASTRONOMIQUE CHIZ LES DRUIDES- 

(,. 3Î.) 



LE CIEL ET LA MORT CHEZ NOS PÈRES. 33 

Qui ne sent frémir dans ces paroles, s'écrie à ce propos l'auteur 
de VEsprit de la Gaule dans un magnifique langage, « qui ne sent fré- 
mir dans ces paroles le même courant d'où était sorti Pythagore, et 
qui, se ranimant à la Renaissance, devait produire Copernic, Galilée, 
Kepler et tous les explorateurs modernes du monde sidéral ! Flammes 
sacrées, qui enleviez nos pères au sein des contrées mystérieuses 
qu'ils voyaient flotter dans l'espace, et qu'a sitôt abattues la main 
fatale de Rome : notre race, en reprenant possession d'elle-même, ne 
vous verra-t-elle point reparaître, et nos poètes ne sauront-ils pas 
retrouver, à vos rayons, la puissance de nous faire voyager encore 
au delà des horizons de cette terre, qui, à mesure qu'ils se définis- 
sent, deviennent si pauvres et si bornés? Ëspérons-le ! bien que les 
trésors de cette antique poésie aient disparu dans le silence des voix 
qui les chantaient, il nous reste pour ranimer les déserts du Ciel, 
avec les secrètes impulsions du sang de nos aîeux> le souvenir de 
leur foi dans l'infinité de la vie. » 

L'alliance fondamentale de la doctrine de la pluralité des mondes 
avec celle de l'éternité des âmes doit être pour nous le caractère le 
plus mémorable de la pensée de nos ancêtres. La mort terrestre 
n'était pour eux qu'un fait psychologique et astronomique, pas plus 
grave pour celui qui le subissait qu'une éclipse de lune pour l'astre 
des nuits, ou que la chute de l'habit verdoyant du chêne sous le souf- 
fle du vent d'automne. On voit ces conceptions et ces mœurs, au 
premier abord si extraordinaires, se revêtir d'un aspect simple et 
naturel. Les Gaulois étaient tellement convaincus de la vie future 
dans les astres, qu'ils allaient jusqu'à se prêter de Vargent à rembour- 
ser 'dans l'autre monde! 

— Tiens ! exclama le député, voilà une coutume qui ne prendrait 
pas chez les Gaulois d'aujourd'hui! 

— Aussi , reprit l'historien , avait-elle singulièrement frappé les 

Plutarque rapporte que,^ durant cent soixante-dix ans, il n*y eut point d*images dans 
les temples de Rome. Cette absence d'idoles, et les doctrines pythagoriciennes attri- 
buées à Nunia, ont une eiplication fort plausible : c'est que Numa représente dans la 
Rome primitive un élément demi-gaulois, comme Romulus et Tullus représentent l'é- 
lément latin, comme les Tarquins représentent l'élément étrusque. Les montagnards de 
la Sabine, patrie de Numa, étaient en voisinage et en rapports continuels avec les Gau- 
lois ombriens (Henri Martin, Histoire de France.) 



3^ DEUXIÈME SOIRÉE. -^ LES GAULOIS. 

autres peuples, et sans doute elle devait causer sur ceux qui la pra- 
tiquaient journellement une impression bien plus profonde encore, 
c Le règlement des a£Giiires, nous dit brièvement Pomponius Mêla, 
et même le remboursement des créances, était remis aux enfers. » 
Valère Maxime nous rapporte le même témoignage. « Après avoir 
quitté Marseille, nous dik-il, je trouvai en vigueur celte ancienne 
coutume des Gaulois, qui ont institué, comme on le sait, de se 
prêter mutuellement de l'argent i se restituer dans les enfers, car 
ils sont persuadés que les âmes des hommes sont immortelles. » 

En passant dans l'autre monde, on ne perdait ni sa personnalité, 
ni sa mémoire, ni ses amis ; on y retrouvait des affaires, des lois, 
des magistrats : on y faisait usage de capitaux, et c'est dire toute l'é* 
conomie de nos sociétés. On se donnait rendez-vous, comme des 
émigrants peuvent, aujourd'hui, se donner rendez-vous en Améri- 
que. Cette même superstition, si louable quant à la manière dont elle 
imprimait dans les âmes le ferme sentiment de l'immortalité, con- 
duisait à brûler, avec le mort, tous les objets qui lui avaient été 
chers et dont on pouvait supposer qu'il lui plairait encore de se 
servir. « Les Gaulois, dit Pomponius Mela^ brûlent et ensevelissent, 
avec les morts, ce qui était propre aux vivants. » 

lis avaient une autre coutume, inspirée par le même esprit, mais 
plus touchante encore : lorsque quelqu'un prenait ainsi congé de la 
Terre, chacun s'empressait de lui apporter des kttm pour Us amis 
absents qui allaient le recevoir à l'arrivée, et sans doute Taccabler 
de questions sur les choses d'ici-bas. C'est Diodore qui nous a con- 
servé ce trait précieux. « Dans les funérailles, dit-il, ils déposent 
des lettres écrites aux morts par leurs parents, afin qu'elles soient 
lues par les défunts. • Us suivaient du regard de la pensée rame 
du mort en voyage pour d'autres planètes, et l'on voit même que 
souvent les survivants regrettaient avec douleur de ne pouvoir ac- 
complir le voyage de compagnie ! J'ajouterai même que plusieurs ne 
pouvaient résister à la tentation. < Il y en a, dit Mêla, qui se font 
brûler avec leurs amis, pour continuer à vivre ensemble. > 

—Décidément, interrompit de nouveau le député, les Gaulois étaient 
des hommes tout à fait curieux, et je ne regrette qu'une chose, c'est 
de n'avoir pas vécu de leur temps. 



LE CIEL ET I,A MORT CHEZ NOS PÈRES. 35 

— Mais rien ne prouve, répondit Thistorien, que vous n'avez pas 
vécu déjà sur la terre il y a trois ou quatre mille ans ; peut-être 
même avez -vous été l'un des héros chantés par Ossian. Mac Phersoo 
saurait nous renseigner. Quoi qu'il en soit, et pour rester dans ila 
sphère de vos attributions, je puis ajouter que le tirage au sort qui 
fait passer au hasard (en apparence) les hommes de cette vie dans 
l'autre, la mort, autrement dit, s'offrait aussi à l'esprit des Gaulois 
conune une sorte de recrutement commandé par les lois de l'uni- 
vers pour l'entretien de l'armée des existences. Dans certains cas 
on se faisait même remplacer. Posidonius, qui avait visité la Gaule 
à une époque où elle était encore solide, et qui la connaissait bien 
mieux que César, nous a laissé à cet égard des informations cu- 
rieuses. Qu'un homme se sentit sérieusement averti par la ma- 
ladie de se tenir prêt pour un prochain départ, mais que cepen- 
dant il eût, pour le moment, des affaires importantes; que les 
besoins de sa famille l'enchaînassent à la vie ; que la mort enûn 
lui fût désagréable; si aucun membre de sa famille ou de ses clients 
n'était en mesure de s'offrir pour lui, il faisait chercher un rempla- 
çant : celui-ci arrivait bientôt, accompagné d'une troupe d'amis ; et, 
stipulant pour prix de sa peine une certaine somme d'argent , il la 
distribuait lui-même en souvenir d'adieux à ses compagnons. Sou- 
vent même, il s'agissait tout simplement d'un tonneau de vin : on 
dressait une estrade, on improvisait une sorte de fête, puis, le ban- 
quet terminé, notre héros se couchait sur son bouclier; et, se fai- 
sant plonger un glaive à travers la poitrine, partait.... 

— Pour l'autre monde I... fit la marquise avec un geste d'effroi. 
Et l'on trouvait des sacrificateurs pour accomplir de telles horreurs I 

— Ce n'était pas une affaire, reprit l'historien; devant l'abîme 
de la mort, qui effraye tant d'imaginations timides, le Gaulois, sa- 
chant qu'il ne s'agissait que d'un fossé, s'élançait en souriant sur 
l'autre bord. 

— Vous en parlez à votre aise, monsieur l'historien , répliqua la , 
marquise, mais en y réfléchissant, avouez qu'il n'est pas difficile 
d'apercevoir les inconvénients de ceCte facilité à distribuer et à re - 
cevoir la mort : les suicides, les immolations volontaires, l'abus 
des duels et des guerres civiles.... 



36 DEUXIÈME SOIRÉE. 

—Il faut avouer, fit observer le capitaine de frégate, que ces mœurs 
offrent un étrange contraste avec l'état de civilisation que vous dé- 
peigniez tout à rheure, et qu'à ce titre nos pères ressemblaient 
passablement à certaines peuplades sauvages que j'ai eu l'occasion 
de visiter en Afrique , où la vie humaine est loin d'être appréciée 
à sa légitime valeur. 

—Mais il y a cette grande différence, ajouta le ministre, que le mé- 
pris de la mort avait pour cause, chez les Gaulois, leur croyance à 
l'immortalité. Est-ce qu'ils n'avaient pas même, si j'ai bonne mé- 
moire, une habitude annuelle de célébrer le symbole et la renais- 
sance du monde, dans la nuit du l** novembre, nuit pleine de 
mystères, que le druidisme a léguée au christianisme et que le glas 
des morts annonce encore aujourd'hui ? 

— Chacune des grandes régions du monde gallo-kimrique, ré- 
pondit l'historien , avait un antre, un milieu sacré, auquel ressor- 
tissaient toutes les parties du territoire considéré, et dans lequel 
on a cru reconnaître le symbole du Soleil au centre du système 
planétaire. Dans ce centre brûlait un feu perpétuel qu'on nom- 
mait le père-feu. Les traditions irlandaises rapportent que , dans la . 
nuit du i*' novembre, les druides se rassemblaient alentour et l'é- 
teignaient : à ce signal., de proche en proche s'éteignaient tous les 
feux de l'ile ; partout régnait un silence de mort; la nature entière 
semblait replongée dans une nuit primitive. 

A la même doctrine se rapporte évidemment un rite terrible, 
particulier aux druidesses de la Loire. Les druidesses nunnettes 
(nantaises) devaient chaque année, dans l'intervalle d'une nuit à 
Tautre, abattre et reconstruire le toit de leur temple rustique, em- 
blème en action de la destruction et du renouvellement du monde. 
Après avoir abattu la charpente et dispersé le chaume de l'ancien 
toit, elles se h&taient d'apporter les matériaux du nouveau. Si 
l'une d*elles laissait tomber ce fardeau sacré, elle était perdue ; les 
dieux la réclamaient pour hostie. Ses compagnes, saisies d'un trans- 
port frénétique, se précipitaient sur elle et la mettaient en pièces. 
On prétend que jamais une année ne se passait sans victimes; 

En cet(e même nuit , toutes les âmes trépassées dans Tannée se 
dirigeaient vers l'occident. Dépassant la Bretagne, ces fantômes se 



l 



L LÉGENDE DES DRUIDESSES DE BBETAGHE. 

(p. 33.) 



LE CIEL CHEZ LES GAULOIS. 37 

faisaient transporter en barque par les nautoniers jusqu*à l'ouest, 
où le Dieu des morts les jugeait. 

En résumé, ajouta l'historien, astronomie et religion ne faisaient 
qu'un chez nos ancêtres. La seconde est entée sur la première. 
Tentâtes habite le haut firmament. La Voie lactée s'appelle la viUe 
de Gwyon (Ca'èr ou Ker-Gwydion; Ker en breton ; Caêr en gallois ; 
Kathair en gaélique). Certaines légendes bardiques donnent à Gwyon 
pour père un génie appelé Don, qui réside dans la constellation 
de Gassiopée, et qui figure comme le c roi des fées » dans les 
croyances populaires de l'Irlande. L'empyrée est ainsi partagé entre 
divers esprits célestes. Arthur ou Arzur a pour résidence la Grande- 
Ourse, appelée par les Gallois le « Chariot d'Arthur. » 

— Comme ces coïncidences entre l'astronomie primitive et la my- 
thologie primitive sont remarquables chez tous les peuples ! s'écria 
l'astronome, qui avait écouté avec la plus vive attention le récit de 
l'historien. Mais mon cher celtique, vous nous aviez annoncé hier 
des monnaies astronomiques dues à nos pères ? 

— J'allais y arriver, répondit Thistorieni et je vous confirmerai 
de suite que très-certainement les Gaulois ont imprimé leur astronomie 
sur leurs pièces de monnaie. 

— En ce cas, interrompit le député de la gauche, elles étaient 
moins banales que les nôtres, et les lauriers de la flatterie.... 

— La politique, monsieur le grand interrupteur, dit en riant la 
marquise, ne doit^elle pas, par convention, rester étrangère à nos 
causeries? 

— Sans doute, madame, car celle de notre époque est certes bien 
indigne de prendre le moindre instant réservé à la dive science du Ciel. 

— J'en reviens à ma proposition, reprit l'astronome. 

— Si vous m'en croyez, messieurs, répliqua la marquise, nous 
retournerons d'abord au chalet, où le thé nous attend, et tout en 
prenant l'infusion chinoise, notre cher historien terminera la séance 
d'aujourd'hui par sa description numismatique de l'astronomie gau- 
loise. 

La nuit était venue. La tiède chaleur du thé et de.s lampes changea 
un instant le cours des esprits. Lorsque le calme fut un peu rétabli, 



ZS DEUXIÈME SOIRÉE. 

et tandis que nous faisions de nouveau remplir nos Sèvres» Torateur 
reprit la parole : 

Les opinions dont nous venons de nous entretenir sur les doctrines 
eosmogoniques de nos pères, dit-il, sont basées sur les témoignages 
historiques parvenus jusqu'à nous, et sur la discussion des monu- 
ments de pierre qui servaient au culte druidique. Mais dans le sol 
même de notre patrie, d*heureuses découvertes ont rendu à la lu- 
mière certains trésors enfouis pendant les révolutions antiques, en 
ces jours sanguinaires où la liberté gauloise fut déchirée par le fer 
de Rome. Le soc de la charrue, labourant la terr^ où fleurirent au- 
trefois des cités inconnues, se heurte à des casques remplis d*or; la 
pluie et Teau du torrent déblayant des ravins, découvrent des coupes 
et des sacs de monnaie jetés dans le fossé depuis 2000 ans ; des 
fouilles faites au fond des fleuves ramènent des médailles et des 
vestiges de Tâge de bronze; et ainsi, par le cercle des transforma- 
tions de la nature, nous revivons aujourd'hui au milieu des souvenirs 
ressuscites, nos musées s'enrichissent des pièces frappées jadis pour 
le commerce et les voyages^ et à défaut de manuscrits ou de livres, 
nous lisons aujourd'hui sur l'airain l'histoire des idées et des cou- 
tumes de nos ancêtres. Ainsi, dans quelques dizaines de siècles, nos 
descendants cherchant la place où fut Paris, trouveront à côté des 
ossements blanchis que la dent Carnivore ou la consomption du 
temps n'auront pas tout à fait détruits, — nos descendants, dis-je, 
trouveront les vestiges de la civilisation actuelle, — les chapiteaux 
de nos palais, — les marbres de nos portiques, — les locomotives 
couchées sur le flanc, — les bibliothèques rongées, — les statues 
mutilées, — le grand désordre de la mort ! Certaines découvertes, et des 
plus merveilleuses, n'auront même laissé aucune trace. Les poteaux 
et les fils du télégraphe ne serOnt-ils pas perdus dans les herbes? 
La sphère magique de nos aérostats, égarée dans les nuages, ne 
flottera-t-elle pas comme une méduse solitaire au sein des va^es 
océaniques? On rassemblera à grand'peine quelque monnaie au 
millésime de 1867, jetées pêle-mêle avec 1848, 1815 et 1793; onnet- 
toyera quelques squelettes que Ton placera comme types sous une 
vitrine, vous peut-être àcôté de moi,... Garibaldi à côté de Pie IX,... 



LA CONTEMPLATION DES AGES. 39 

Ninon de Lenclos à côté de sainte Thérèse,... Louis XVI à côté de 
Marat,... et autres rapprochements aussi mystérieusement bizarres; 
et Ton vivra d'une autre vie au milieu de notre poussière, en disser- 
tant sur l'état de civilisation de nos peuples contemporains, dont les 
rapports réciproques, comme la plus haute puissance peuvent être 
actuellement symbolisés par une balle de fusil 1 

— C'est brutalement vrai, interrompit le député; n'est-ce pas une 
honte pour notre époque?... 

— Permettez! fit le capitaine. 

— Mais n'anticipons pas trop sur les événements, continua l'his- 
torien comme s'il n'eût pas entendu l'interruption, et au lieu de 
suivre nos générations descendantes, revenons à nos ascendants de 
l'Aquitaine, de la Narbonnaise, de la Lyonnaise et de la Belgique. 

La conversation précédente nous a montré que l'astronomie, 
l'astrologie, la cosmologie jouaient le premier rôle dans le culte 
druidique et dans les mœurs gauloises. Nous allons trouver ce rôle 
inscrit sur les monnaies elles-mêmes, sur ce moyen d'échange établi 
conventionnellement pour les transactions commerciales, pour tous 
les besoins de la vie. 

La collection du cabinet national de Paris offre tout un ensemble 
curieux, fournissant des explications acceptables des principales 
constellations de notre hémisphère. 

Si l'on examine, d'un point de vue général ou synthétique, une 
grande collection de médailles gauloises, on y observe, au premier 
abord, parmi les symboles essentiels qui occupent le champ des re- 
vers, les types du Chevaly du Taureau, du Sanglier y de YAigUy du Lion^ 
du Cavalier et de l'Ours. 

On remarque ensuite un grand nombre de signes, le plus souvent 
astronomiques, ordinairement accessoires et exceptionnellement 
essentiels, qui sont le signe c/>, les globules entourés de cer- 
cles concentriques, les étoiles à cinq, six ou huit pointes, les 
astres rayonnes ou flamboyants, les croissants, le triangle, la roue 
à quatre rayons, la trisquèle, le ûo , le croissant lunaire, le zig- 
zag, etc. 

Enfin on remarque d'autres types accessoires représentés par des 
images d'objets réels ou des figures d'animaux, tels que : la Lyre, 



U DEUXIÈME SOIRÉE. — GAULOIS ET DRUIDES. 

Iq Diota, le Serpent, la Hache, VŒU humain, le Glaive, le Hameau, la 

Lampe, le Fleuron, VOisrau, la Flèche, VÉpi, les Poittons, etc. 

Sur un grand nombre de médailles, sur les statères de Vercingé- 
torix, sur les revers de monnaies de diverses époques, on reconnaît 
principalement le signe du Verseau qui parait avoir symbolisé pour 
une partie de l'antiquité, la connaissance de la sphère céleste. Sur 
les types gaulois, ce signe (amphore à 2 anses) porte le nom de 
Diota, et représentait chez les druides comme chez les mages la 
science astronomique et astrologique. — Mais examinez plutôt, ajou- 
ta-t-il, en tirant de sa poche les six monnaies suivantes et en les 
alignant sur la table. 




La première, dit-il, représente le cours du Cheval-Soleil arrivant 
au tropique du cancer (solstice d'été) et ramené au solstice d'hiver 
(tropique du capricorne). — On voit dans la seconde le symbole de 
l'année entre le sud (représenté par le Soleil G) et le nord (repré- 
senté par le sanglier boréal) ; — dans la troisième, le calendrier (ou 
le cours de l'année) entre le Soleil O et la Lune C . — Le Temps, le 
Soleil et le Sanglier sont visibles sur la quatrième. — Le mouvement 
diurne du ciel est représenté sur la cinquième monnaie. — Enfin, 
voici le Verseau, le Cheval-Soleil, et le signe du Cours des astres 
sur ma sixième pièce. 

Sur d'autres groupes de monnaie on a pu constater la présence 
du zodiaque ; ce qui me confirme dans mon opinion que les peuples 



MONNAIES ASTRONOMIQUES DE LA GAULE. 41 

de la Gaule nous ont bien réellement transmis sur leurs monnaies 
leurs croyances côsmogoniques. 

— Est-ce que Tinterprétation de ces signes monétaires, dit Tas- 
tronome , n'est pas due à notre ancien ami , ce laborieux Ducha- 
xais • • • • 

—Mais surtout, répondit l'historien, à notre savant conservateur du 
musée du Guéret, M. Fillioux, qui a consacré de longues recherches 
à une discussion systématique des monnaies gauloises* Ses études 
l'ont amené à constater que les propensions astronomiques de nos 
pères se sont reflétées jusque sur leurs disques monnayés. «Après 
avoir fixé, me disait-il cet été, le caractère symbolique propre à 
chaque signe monétaire, je recherchai ses divers emplois et ses com- 
binaisons variées, tant avec d'autres emblèmes qu'avec le type prin- 
cipal de la médaille sur laquelle il figurait ; en procédant ainsi, je 
ne tardai pas à reconnaître que, dans la plupart des cas, ces concor « 
dances de signes et d'emblèmes constituaient de véritables aspects 
célestes; et, dès lors, il me fut possible de poser les premières 
bases d'une sorte de langage hiératique, se rapportant à la divini- 
sation des phénomènes du ciel et des forces de la nature. > 

Il est permis, dès à présent, de reconnaître que cette branche de 
la science, si négligée, peut nous fournir un grand nombre de don- 
nées positives qui nous manquaient sur la religion, les sciences, les 
mœurs, la langue, les relations commerciales, enfin surtout ce qui 
constituait la vieille civilisation celtique. Elle était loin d'être aussi 
barbare qu'on s'est plu à le supposer, et nous en serons plus fiers 
quand nous l'aurons mieux connue, quand la science moderne aura 
restitué les chaînons qui la rattachent, d'une part, aux époques Içs 
plus reculées, de l'autre, aux origines du moyen âge. 

Après avoir cherché longtemps une formule claire et concise 
pour déterminer exactement le caractère symbolique et religieux 
du monnayage gaulois, notre ingénieux numismate s'est arrêté à la 
suivante : 

Les monnaies de la Gaule odt pour champ ordinaire le ciel ; 

Au droit elles représentent presque constamment des têtes idéales 
de dieux ou de déesses, ou, à leur défaut, des symboles qui leur 
sont consacrés ; 



42 DEUXIÈME SOIRÉE. ^ GAULOIS ET DRUIDES. 

Au revers, pour le plus grand nombre des cas, elle» reproduisent, 
soit par des types directs, soit par des emblèmes combinés avec 
l'art, les principaux corps célestes, les divers aspects des constella- 
tions et probablement les lois qui, selon la science antique, prési- 
daient à leur cours; dans une proportion plus restreinte, elles rap- 
pellent les mythes religieux qui formaient la base des croyances 
n<itionales de la Gaule. Nous l'avons vn plus haut: pour le Gaulois, 
la vie présente n'était qu'un état transitoire de l'àmè, qu'un pro- 
drome à la, vie future qui devait se développer dans le ciel et les 
mondes astronomiques dont il est peuplé. 

Empreintes d'un spiritualisme élevé, incessamment tendues vers 
les mondes célestes, ces idées convenaient singulièrement à une 
nation à la fois guerrière et marchande, ayant le goût des voyages 
et des expéditions aventureuses, à cette Gaule riche et toujours re- 
muante qui avait porté au loin ses armes et son nom. Ces circon- 
stances expliquent la raison d'être de ces types bizarres, à la fois 
entés sur ceux des autres peuples et empreints de ce symbolisme 
religieux qui était l'âme du druidisme. C'est bien, en effet, à cette 
caste sacerdotale qu'il faut reporter l'honneur de cette conception 
aussi ingénieuse qu'originale, consistant à transformer les revers 
des médailles gauloises en une véritable carte céleste ; pouvait-elle 
imaginer rien de plus capable d'inspirer le respect et la confiance 
aux populations que ces types monétaires, mystérieux et savants^ 
représentant les phénomènes des cieux ! 

Ne faisant pas usage de l'écriture pour l'enseignement de leurs 
dogmes qu'ils voulaient maintenir dans les mystères de l'initiation, 
les druides imaginèrent de placer sur leurs monnaies ce symbolisme 
céleste dont eux seuls avaient la clef. 

Déjà plusieurs historiens avient conclu de l'observation de ce fait 
primordial, que lesdiverses religions qui se succédèrent dans lemonde 
antique dérivaient toutes d'une même source, l'adoration des grands 
phénomènes de la nature. Ce culte était celui des nations de Tlndo- 
Perse ; et la science actuelle, grâce aux merveilleux progrès de la 
philologie, n'a plus à se demander maintenant quels sont ces peu- 
ples, qui nous ont tout appris, comme le disait d'Alcmbert, excepté 
leur nom et leur existence 



MONNAIES ASTRONOMIQUES DE LA GAULE. 43 

1^8 plus antiques idées religieuses se rapportent i un culte des 
phénomènes naturels et des puissances physiques dont l'astrono- 
mie était la plus saisissante expression ; ces idées n'étaient donc 
point particulières à la Gaule, mais elle les avait adoptées en 
les revêtant de formes spéciales i son propre génie, et elle sut 
les garder presque intactes jusqu'au jour où elle perdit son indé* 
pendance. 

Venues de l'Orient, ces idées religieuses dominèrent d'abord 
dans la Perse et l'Egypte, où deux puissantes théocraties les érigè- 
rent en dogmes mystérieux dont elles conservèrent longtemps le 
dépôt sacré; puis elles envahirent la Grèce, où elles disparurent 
devant les nouvelles créations de l'anthropomorphisme : cepen* 
dant elles n'étaient pas encore oubliées au temps du poëte Ana- 
créon, puisqu'il s'exprime ainsi à propos de la ciselure d'un vase 
d'argent : 

c Ne représente pour moi, autour de ce vase, ni les astres, ni le 
Chariot, ni le triste Ocioiï ; je n'ai que faire des Pléiades et du Bou- 
vier. » Le chantre lyrique de Téos ne veut voir sur ce vase qu'il 
commande à un artiste que des sujets mythologiques.... de son 
goût. 

*- On connaît Anacréon, interrompit le député. 

— Est-ce un des auteurs classiques des pensionnats? demanda 
ingénument la jeune fille. 

— Non, mademoiselle, répondit le député, car on ne peut le lire 
qu'en grec 

— Les mêmes tendances à reproduire des mythes astronomiques, 
reprit l'historien, nous sont révélées par les vases peints, et un 
grand nombre de types monétaires qu'adopta le monde grec, sans 
parler des plus connus : ceux d'Athènes, de la Crète, de Rhodes, de 
la Thessalie, de Chypre, d'Argos, de la Sicile, etc. 

Ces mêmes idées religieuses, nées de l'observation du Ciel^ furent 
de bonne heure familières également aux peuples de Tltalie et de 
la Gaule; mstis, dans ce dernier pays, comme en Egypte et comme 
en Perse, elles devinrent l'apanage d'une théocratie qui, après en 
avoir fait un culte, s'en réserva l'enseignement et les traditions. 
C'est par ce lien étroit et direct que la Gaule demeura si longtemps 



ikk DEUXIÈME SOIRÉE. - LA GAULE. 

rattachée aux plus anciennes civilisations qui avaient d'abord éclairé 
le monde. 

Ce furent donc les druides qui Grent frapper les monnaies et 
imaginèrent ces types bizarres combinés avec des symboles, à la 
fois religieux et astronomiques; seuls, ils eurent le droit de changer 
quelque chose aux mystérieux caractères de cette langue sacrée et 
d'en communiquer la clef explicative, soit à leurs disciples, soit à un 
petit nombre d'initiés. 

— D'où pensez-vous que proviennent ces signes et ces caractères? 
demanda le député. 

— Des époques les plus anciennes; ils se retrouvent presque tous 
sur les armes et ustensiles de Tâge de bronze : les uns, comme les 
cercles concentriques ponctués, le croissant avec un globule ou une 
étoile, la ligne en zigzag, furent usités en Egypte où ils servaient 
à désigner le Soleil^ le moiSf Vannée^ V élément fluide; ils paraissent 
avoir eu en Gaule la même signiGcation. Les autres signes comme 
le (/), et ses combinaisons multiples, les cercles centrés, groupés, 
deux et un; les anelets, les caractères alphabétiques rappelant la 
forme d'un astérisme, la rouelle à quatre rayons, les trisquéles, 
les disques rayonnes, etc., sont tous représentés à leur tour, sur 
les armes de bronze trouvées dans les pays celtes, germains, bre- 
tons, Scandinaves, etc. 

Ce serait doncjusqu a cette période reculée et fortement empreinte 
du génie oriental qu'il conviendrait de faire remonter les origines 
du symbolisme celtique. On a pu prétendre, non sans motifs raison- 
nables, que cette époque, d'ailleurs contemporaine des établisse- 
ments phéniciens sur les côtes de l'Océan, fut pour la Gaule un âge 
de civilisation et de progrès ; ses idées religieuses se modifièrent en 
même temps qu'elle acquérait de justes notions en astronomie et 
dans l'art de fondre les métaux. Beaucoup plus tard, la théocratie 
druidique ayant, avec un soin religieux, conservé les symboles de 
ses plus anciennes traditions, voulut les produire comme type sur 
les monnaies qu'elle fit frapper. 

Ce fait capital se manifeste d'une manière incontestable sur les 
grossiers essais du monnayage gaulois, et cet état de choses se per- 
pétue même à travers l'époque la plus florissante de l'art, sur les 



MONNAIES ASTRONOMIQUES ANCIENNES. 45 

statëres imités de la Macédoine, où l'on voit les vieux symboles celti- 
ques associés à quelques emblèmes d*origine grecque. 

En Italie, les choses durent se passer autrement, parce que l'élé- 
ment guerrier des castes nobles y domina bientôt l'élément reli- 
gieux ; cependant, les plus anciennes monnaies de Rome, celles qui 
nous sont connues sous le nom de médailles consulaires, n'échap- 
pent point à la loi commune qui semble avoir présidé, chez tous les 
peuples, aux origines monétaires. Les deux types les plus usités, 
l'un pour le bronze, Janus Bifrons, avec le palus; l'autre pour l'ar- 
gent, les DioscureSj avec leurs étoiles, ont un caractère éminemment 
astronomique. 

La plus ancienne médaille dentelée connue est une incertaine au 
type des Dioscures et au symbole de la roue solaire. 

On peut suivre dans l'examen comparé des monnaies gauloises et 
romaines une série d'analogies fort remarquables au point de vue 
astronomique. Pour n'en citer que quelques exemples, on peut 
observer que sur un grand nombre de deniers de diverses familles 
on voit Auriga, « le cocher, » conduisant un quadrige, soit le soleil 
sous une autre forme (tête radiée et de profil), soit Diane avec ses 
attributs lunaires, soit les cinq planètes bien caractérisées, par 
exemple Vénus par une étoile double : du matin et du soir; soit 
enfin des constellations comme le Chien, Hercule, la Chèvre, la 
Lyre, presque tout le zodiaque, les circompolaires, les sept bœufs 
{septem triones). Plus tard, sous les Césars, on trouve à la villa 
Borghèse un calendrier dont la disposition fait songer aux mon- 
naies gauloises. Les tètes des douze grands dieux et les douze si*' 
gnes du zodiaque sont représentés, et le dessin des constellations 
établit une correspondance entre leur lever et la position du Soleil 
dans le zodiaque. On peut donc affirmer que dans le monnayage 
et dans les œuvres d'art de l'Italie et de la Grèce on retrouve 
comme en Gaule l'influence caractéristique des vieux cultes astro- 
nomiques. 

— Comme Platon le fait dire à Socrate dans son dialogue le Cratyîe^ 
remarqua le professeur de philosophie, les anciens peuples de la 
Grèce paraissent s'être représenté pour premiers dieux les astres 
qui étincellent sous la voûte céleste, le Soleil, la Luncy la Terres les 



46 DEUXIÈME SOIRËË. — LA GAULE. 

Étoiles et le Ciel^ et comme ils avaient remarqué la course perpétuelle 
de ces objets de leur culte, ils tirèrent de ce mouvement général 
de la matière exprimé par le verbe OsTv, courir, le nom de 6cot, 
qu'ils donnèrent i leurs dieux. Tout nous porte à croire qu'il y a 
une vérité historique dans cette opinion du grand dialecticien 
et certainement quelque chose de plus qu'une étymologie ingé- 
nieuse. 

— Ce sont là de curieuses questions d'origines sur lesquelles 
nous nous entretiendrons dès notre prochaine soirée, dit l'astrono- 
me. Nous aurons peut-être une autre étymologie de 9toç. 

— En effet, reprit l'historien, nous voyons cette idée de mouve- 
ment se manifester avec constance dans le plus grand nombre des 
vieux types solaires imprimés sur les monnaies ; le Cheval au ga- 
lop, le Lion qui court, le Taureau qui bondit, le Bige, le Cavalier, 
le </) qui n'est que le développement du cercle centré ou du soleil O, 
la Roue, la Trisquéle qui tournait, etc. 

Ce symbolisme y occupe une place importante, car il s'étend A 
tout un ensemble de lois astronomiques; les notions embrassent 
la marche du Soleil à travers les douze signes du zodiaque, la con- 
statation des équinoxes et des solstices, les aspects des con- 
stellations boréales et australes tels qu'ils se produisent aux di- 
verses époques de l'année, les phases lunaires; enfin, le cours des 
cinq planètes. A cet exposé, il faut encore joindre quelques signes 
spéciaux qui ont paru se rapporter à des méthodes d'uranographie 
et de gnomonique. 

Concluons donc que la cosmographie a construit les véritables 
dogmes.de la religion gauloise qui, au fond, était la même que celle 
des vieilles théocraties orientales. Les pratiques extérieures du 
culte s'adressaient au Soleil, à la Lune, aux astres et aux phéno- 
mènes du monde visible; mais, au-dessus de la nature» il y avait 
le grand principe générateur et moteur, que les Celtes placèrent 
probablement plus tard dans les attributions de leurs dieux su- 
prêmes. 

J'espère, messieurs» ajouta l'historien en se levant, avoir suf- 
fisamment satisfait à mon mandat, et vous avoir convaincus que nos 
ancêtres méritaient une place d'honneur dans THistoire du CieU 



ANCIENNES MONNAIES ASTRONOMIQUES. kl 

— Vous avez bien mérité de la patrie 1 fit la marquise en lui ten- 
dant la main. 

— Est-ce que vous êtes convaincue de ce roman ? dit en souriant 
le député. Quant à moi, je ne le suis guère, et je ne me mets encore 
à genoux ni devant les druides, ni même aux pieds des drui- 
desses. 

— Pour ma part, je pense, dit de son côté le ministre anglais, 
qu'avant d'ajouter une foi absolue à Tingénieuse interprétation qui 
vient de nous être développée, il serait bon de savoir si dans 
toute l'histoire de Thumanité il n'y a pas un seul autre peuple qui 
ait eu cette même idée de fabriquer des monnaies astronomi- 
ques. 

•— Certes ouil fit le professeur de philosophie, car enfin si les 
Gaulois sont seuls et uniques, on conviendra qu'une interprétation 
isolée a infiniment moins de valeur. 

— Ne vous ai-je pas cité tout à l'heure les monnaies consulaires 
de la république romaine? répliqua l'historien. 

— Par exemple 1... la coïncidence est vraiment curieuse, s'écria 
le capitaine de frégate. 

— Ouelle coïncidence ? 

— Ahl.cest vraiment incroyable, continua le capitaine sans s'oc- 
cuper de notre question. Aurait-on jamais cru que vingt ans après.... 

— Mais de quoi s'agit-il donc? cria le professeur. 

— .... Car enfin, il y a vingt ans jour pour jour.... c'est bien cela, 
septembre 1847, nous avons acheté ensemble, à Péking, l'histoire 
des anciennes monnaies chinoises, et j'ai rapporté moi-même d'an- 
ciennes pièces. 

— Voyons, commandant, fit la marquise, est-ce que vous tenez à 
votre style apocalyptique ? 

-•- Moi? madame, mais en aucune façon. Je me faisais simplement 
la réflexion que les Gaulois ne sont pas le seul peuple dont les mon- 
naies aient eu un caractère astronomique, car les anciennes mon- 
naies chinoises sont dans le même cas. 

— Il était dit, fit le député, que la Chine et la Gaule devaient se 
donner la main ce soir ici, car après le thé chinois voici maintenant 
les monnaies chinoises. 



48 DEUXIÈME SOIRÉE. 

La révélation du capitaine de frégate avait produit un autre effet 
sur l'historien. Il s'était approché, d'un seul trait, du voyageur et le 
questionnait à brûle-pourpoint. 

— Vous avez bien connu, lui disait celui-ci, mon ancien compa- 
gnon de voyage, M. Marchai de Lunéville ? 

— L'ancien président, celui qui a rapporté la fameuse coupe d'o- 
nyx sur laquelle la Grande-Ourse est gravée, laquelle coupe ap- 
partenait jadis au patrimoine des empereurs? 

— Précisément. Eh bien, je lui dois mon exclamation de tout à 
l'heure. C'est lui qui m'a fait connaître les anciennes monnaies chi- 
noises. Or j'ai trouvé sur ces monnaies, non-seulement la plupart 
des constellations de l'hémisphère nord, et fréquemment la Grande- 
Ourse dessinée avec toutes les déformations imaginables, mais en- 
core, et c'est ce qu'il y a de plus curieux, tous les signes du zodiaque. 

— Je serai content de voir ces monnaies, s'écria l'astronome. 
Mais avez-vous pu exactement distinguer les Ogures de ce zodiaque, 
et sont-ce les mêmes que les nôtres ? 

— Nullement. Ce sont — ne riez pas — ce sont : la Souris, le 
Taureau, le Tigre, le Lièvre, le Dragon, le Serpent, le Cheval, le 
Mouton (ou le Bélier), \e Singe, le Coq, le Chien et le Porc. 

— Dieu ! quel zodiaque, fit la marquise. 

— J'en ai pris une copie que je vous présenterai demain, ajouta 

■ 

le capitaine. Vous aur^z là deux spécimens authentiques des an- 
ciennes monnaies astronomiques de la CMne. Sur l'une d'elles j'ai inscrit 
les signes correspondants du Japon. 

— Et ces monnaies astronomiques ne sont pas les seules, reprit 
l'historien. J'ai vu et examiné au cabinet des médailles de la biblio- 
thèque de Paris, ainsi que dans celui de Vienne, de très*riches 
collections de monnaies zodiacales. 

^ De sorte, fit le député, qu'il est entendu que les premiers livres 
d'astronomie furent de populaires pièces de monnaies. Je suis fort 
heureux d'avoir appris cela ce soir. 

— Je pourrais, si le temps me le permettait, vous citer de plus 
longs exemples, continua l'historien. Le Mongol a possédé une série 
de monnaies zodiacales du règne du Jehanjir Shah (1014). Il fit frap- 



MONNAIES ASTRONOMIQUES DE LA CHINE. 49 

per des pièces en or, représentant le Soleil dans la consteUation du 
Lion. Quelques années après, on exécuta une série de coins nommés 
roupies zodiacales. Les monnaies d'or étaient frappées d'un côté avec 
le signe du zodiaque, dans lequel se trouvait le Soleil à l'époque de 
la fabrication de la monnaie. On rencontre une série de douze piè- 
ces, contenant ces empreintes. 

L'origine de ces médailles serait assez curieuse, si l'on en croit 
Tavemier. Une des femmes du sultan voulant éterniser sa mémoire. 



Uonnaies astronomiques de U. Chine et du Japon. 

sollicita avec instance de Jehanjir le pouvoir de régner pendant 
vingt-quatre heures. Le jour de sa souveraineté arrivé, elle donna 
ordre de frapper, i l'aide de coins zodiacaux fabriqués d'avance par si 
fantaisie, et elle fut si promptement obéie qu'elle put, dans la même 
journée, distribuer au peuple une immense quantité de pièces nou- 
velles d'or et d'argent. 

— C'étaitun moyen très-fin et très-spirituel de passer à la posté- 
rité, lit le capitaine. Mais je reviens à mon zodiaque chinois mon- 
nayé. Que dites- vous de sa composition * 

— Pourquoi ces noms-là ont-ils été choisis de préférence aux nô- 
tres! demanda la fille du capitaine. 

— Pourquoi cette ménagerie céleste ne correspond-elle pas avec 
notre Zodiaque î fît le député. 

— Dans quel but ces anciens peuples ont-ils gravé les choses du 
Ciel sur leurs monnaies? ajouta la marquise. 



50 HISTOIRE DU CIEL. 

— N'y a*t-il pas eu contact entre les Gaulois et les Chinois à une 
époque primitive? répliqua le ministre. 

— Pourquoi a-tron mis tous ces animaux-li dans^ le Ciel, dit à 
«;on tour le comte. 

— Si vous m'en croyez, messieurs, répondit Tliistorien, nous 
laisserons à notre astronome le soin d'éclaircir ces différents points 

et bien d autres sans doute) dans la suite de nos soirées ; et nous 
constaterons par nos montres que le temps, pour s'être écoulé bien 
vite ce soir, n'en est pa3 moins assez avancé dans la nuit. A de- 
main, si vous le voulez. 

— Nous nous entretiendrons de Tancienneté de l'astronomie , 
ajouta l'astronome en aclievant sa quatrième tasse de thé, et si vous 
n'y voyez pas d'inconvénient, nous remettrons la partie à demain 
soir. 



TROISIÈME SOIRÉE 



ANCIENNETÉ DE L^AST RON G M 1 E . 



Naissance de rastronomic. Peuples pasteurs. Époques primitives de rhumanité. — 
Mystères des premiers âges. Les Âryas. Premier système du monde imaginé par 
les hommes. Curiosités étymologique» ; sens primitif des mots: Dieu — Ciel — 
Terre — Soleil — Lune y etc. Discussion sur ^antiquité réciproque des deux 
races sémitique et japétiqne. — Les hiérophantes de la vieille Egypte et les as- 
tronomes de la Cbaldée. Culte de la nature. Le dieu Soleil. Astronomie dite 
antédiluvienne. L'Inde, la Chine et les plus anciens peuples. 



Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.... Le beau soleil Ce 
septembre, qui depuis plusieurs semaines rayonnait dans un cie! 
sans nuage, fyt voilé, le lendemain de la conversation précédente, 
par des nuées lourdes venant de Jersey et de TOcéan. Une petite 
pluie fine assombrit la matinée, et, le soir venu, les hôtes du châ- 
teau se sentirent fort peu disposés à affronter Thumidité trop sen- 
sible de l'atmosphère. Après dîner, on passa à la bibliothèque, 
vaste pièce boisée de vieux chêne aux antiques sculptures, où dor- 
ment sous de riches reliures les chefs-d'œuvre du dix-septième 
siècle. Cette pièce antique, faisant face à la chapelle du châ- 
teau, donnait d'une part sur la cour d'honneur, et d'autre part 
sur le parterre fleuri. Un religieux silence semblait planer 
dans cette pièce solitaire, et lorsqu'on la choisissait pour un 
lieu de réunion on eût pu croire que les vieux auteurs du grand 
siècle écartaient les rideaux verts des hautes vitrines pour assis- 



52 TROISIÈME SOIRÉE. 

ter aux discussions de notre âge et imposer le respect à l'assem- 
blée vivante. 

Lorsqu'on fut réuni autour de la table ronde, dont ti'ois dragons 
forment le pied grimaçant, le comte plaça, sur la demande de l'as- 
tronome, plusieurs in-folios sur la table massive. C'étaient : L'His- 
toire de VAslronamie ancienney de Bailly, cet homme savant, judicieux 
et sage, qui par le triste jeu des passions populaires, ne se vit à la 
tête du peuple de Paris que pour tomber, bientôt après, sur le par- 
vis de l'échafaud; V Exposition du système du monde ^ de Laplace, 
le Newton français; VOrigine des Cultes, de Dupuis; V Astronomie in- 
dicnne et chinoise, de Biot, et deux livres d'Arago et de Humboldt. On 
remarquait aussi la Bible des Aryas : le Rig-Véda. 

Avec de tels maîtres et de tels amis, dit l'astronome, nous ne 
nous égarerons pas dans nos recherches. Us ne s'accordent pas tou- 
jours, il est vrai, les uns les autres; mais, en examinant les ques- 
tions sans idée préconçue, nous saurons sans doute faire, parmi 
ces ténèbres des origines, une lumière satisfaisante pour notre 
curiosité. 

L'astronomie, ajoute-t-il en s'installant comme pour un discours 
de quelque longueur tandis que nous prenions place autour de la 
table, l'astronomie est la plus ancienne des sciences, et c'est elle 
qui remplit le rôle le plus important dans toute l'histoire de l'an- 
tiquité. A quel mortel privilégié doit-on sa création et son éta- 
blissement? Il semble que, dès le Jour où les yeux d'un être ter- 
restre furent animés par la pensée, la contemplation du Ciel 
s'imposa pur son charme, par sa grandeur et aussi par son utilité. 
Elle est antérieure à la fondation des cités et des luxueuses capitales. 

Tandis que les autres sciences ont pris naissance au milieu du 
tumulte des villes, la nôtre est née au sein des campagnes. C'est 
la science du repos, de la solitude et de la jouissance de soi-même. 
Des hommes troublés , agités par les passions , ne l'auraient pas 
devinée , ou l'auraient dédaignée comme inutile. Il lui fallait des 
hommes simples, dont l'âme libre, sans désirs, sans ambition, pût 
se livrer en silence à la douce contemplation des cieux. Ces pas- 
teurs nomades, en veillant sur leurs troupeaux, ont fondé celle de 



ANCIENNETÉ DE L'ASTRONOMIE. 53 

tes les sciences que Tesprit humain devait un jour étendre da- 
vantage. 

On peut dire que, dès que le Ciel a eu des témoins, il a eu des 
admirateurs. Si Ton accordait le titre d'inventeurs à ceux des hom- 
mes qui les premiers ont été frappés de ce spectacle, ils auraient 
tous le même droit, et l'astronomie serait aussi ancienne que 
rhomme lui-même. Le véritable inventeur de la science est celui 
qui, en découvrant la première vérité, a posé la base de nos con- 
naissances astronomiques. 

— Cet inventeur est-il unique? demanda le capitaine de frégate. 
La science, également antique chez différents peuples, a-t-elle plu- 
sieurs inventeurs? 

— La question serait décidée, répondit l'historien, si l'on pouvait 
s'en rapporter aux traditions ; chaque nation nomme ses premiers 
guides : Uranus et Atlas chez les Grecs primitifs; Fohi à la Chine; 
Tliaut ou Mercure en Egypte; Zoroastre et Bel us dans la Perse et 
dans la Babylonie. 

— Ceci peut suffire à ceux qui ne cherchent que des noms, et qui, 
dans ces récits de la tradition nationale, veulent bien en croire la 
vanité sur sa parole, répliqua le navigateur. 

— Sans avoir approfondi l'histoire des sciences, reprit lastro- 
nome, on voit que leur lumière, née dans l'Orient, comme celle du 
Soleil, s'avance ainsi que cet astre vers l'Occident, et, dans une ré- 
volution très-lente, semble, comme lui, devoir faire le tour du 
monde. 11 est sans doute des connaissances premières et simples, 
qui ont pu s'offrir d'elles-mêmes et qu'on doit s'attendre à retrou- 
ver partout. Mais celles qui sont le fruit de la méditation, d'une 
observation longue et des moyens combinés des arts appliqués 
à la science, ne peuvent être établies que chez des nations ancien- 
nement policées, lesquelles, ayant existé longtemps sur la Terre, 
ont eu le temps nécessaire au développement de l'industrie hu- 
maine. 

— Uranus, Atlas, Pohi, Thaut, Zoroastre, Belus, demanda la 
marquise, sont-ils les premiers astronomes? sont-ils, au moins, les 
plus anciens dont les noms nous soient parvenus, et à notre égard 
les véritables instituteurs de la science? 



Wi TROISIÈME SOIRÉE. 

— Mais , interrompit le capitaine , est-il certain même que ces 
hommes aient vraiment existé ? 

— Nous sommes fort indécis sur l'identité historique des noms 
anciennement célébrés, répondit l'astronome; les actions et les 
ouvrages des premiers chercheurs sont enveloppés d'obscurité, 
tout est mêlé de fables dans la tradition, de sorte que Ton peut sou- 
tenir que ces personnages, ainsi que le plus grand nombre de ceux 
dont il est question dans la mythologie grecque, ne sont que des 
emblèmes. 

— C'est ce que soutiennent entre autres, reprit Thistorien, 
Pluche, Warburton, et quelques modernes dont les ouvrages sont 
remplis de recherches profondes et de vues ingénieuses. 

— Les explications de Pluche, observa l'astronome, m'ont tou- 
jours paru si générales, que, par cette seule raison, je les juge sus- 
pectes. On est étonné de le voir marcher si librement dans les ténè- 
bres des antiquités égyptiennes. Un ancien prêtre â'Héliopolis, 
revenu exprès sur la Terre, ne nous guiderait pas plus facilement 
dans ce labyrinthe. On croit voir un homme qui, du haut d'une 
montagne, dessine pendant la nuit le paysage dont il est environné, 
et qui y place au hasard des plaines, des champs cultivés, des ruis- 
seaux, des arbres et des maisons, parce qu'il sait que ces différents 

. objets se rencontrent dans un paysage. 

On doit respecter la tradition, sans l'adopter tout entière; elle 
grossit en roulant à travers les siècles, elle se charge et s'enveloppe 
de fables ; mais toute enveloppe a un noyau qui lui sert d'attache, 
et ce noyau, c'est la vérité historique. 

— Alors, vous admettez, reprit le capitaine, qu'Uranus, Atlas, 
Saturne et ses enfants sont des personnages réels ; leur existence 
vous paraît vraisemblable, parce qu'elle est attestée par un certain 
nombre d'écrivains? 

— . Que tous ces noms soient historiques (comme on Ta supposé 
jusqu'à notre époque), c'est ce que je n'admets pas, reprit l'astro- 
nome; mais, symboliques ou historiques, ils représentent pour nous 
les origines de l'astronomie. Plusieurs, comme Uranus, sont cer- 
tainement symboli(|Ucs. 

— C'est dans les temp's obscurs, qui ont précédé les temps hislori- 



ANCIENNETÉ DE L'ASTRONOMIE. 5& 

ques de TÉgypte, que nous devons chercher l'époque mystérieuse 
où rêva le vieil Atlas dit l'historien. Les fables et les contradictions, 
que présente d'abord l'ancienne chronologie égyptienne, nous voilent 
ces origines que Bailly a cherché à ressusciter. 

La difficulté de remonter à ces origines, continua-t-il, provient 
surtout de la diversité des révolutions , par lesquelles les hommes, 
les mêmes peuples, ont, é différentes époques, mesuré le temps : 
employant tantôt la révolution apparente du Soleil en 24 heures, 
tantôt celle de la Lune en un mois, tantôt la durée de la saison ou 
l'intervalle d'un solstice à l'autre, et donnant, à ces différentes ré- 
volutions, le même nom d'année, parce que ce mot signifiait primi- 
tivement révolution *. Les historiens, ou mal instruits ou peu soi- 
gneux de nous instruire, adoptant différentes manières de compter 
sans les spéciûer, ont jeté la confusion dans la chronologie ; et les 
modernes ont accusé tous les anciens peuples de vanité et de men- 
songe. 

Par des computations et des comparaisons faites précisément sur 
différentes sortes d'années, Bailly est arrivé à découvrir que les 
chronologies de tous les anciens peuples peuvent être accordées, et 
place l'origine de l'astronomie pratique « 1500 ans avant le déluge, de 
sorte qu'elle aurait aujourd'imi plus de 7000 ans d'existence. » 

— Cette conclusion m'est d'autant plus suspecte, répliqua l'astro- 
nome, qu'elle est due à l'esprit systématique de l'auteur, qui tenait 
avant tout à établir l'existence de son peuple des Atlantes, et qui 
était fort heureux de trouver un prétexte à le rendre nécessaire à 
l'explication de l'origine commune apparente des sciences. 

L'astronomie est plus ancienne que ces dates, dirai-je en ren- 
chérissant sur les conclusions de notre savant compatriote. Avant 
les observations assidues, il faut des connaissances astronomiques 
établies et cultivées. Il est nécessaire d'avoir réfléchi sur le spec- 
tacle du Ciel, longtemps suivi les phénomènes du mouvement diurne^ 
distingué les planètes et reconnu le mouvement qui leur est propre. 
Quoique ces remarques semblent se suivre assez naturellement dans 

1. Annus signifie si évidemment cycle, révolution, cercle, f\\x^Annulut^ son diminu- 
tif, veut dire petit cercle. Ces deux mots ont le môme rapport entre eux que Circus et 
Circulus. 



56 TUOISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

Tordre des idées, la nature des progrès de l'esprit humain sépare 
ces remarques par de longs intervalles. Les laboureurs, les bei^ers 
d'aujourd'hui sont eux-mêmes supérieurs aux premiers hommes ; 
que de temps ne faudrait-il pas pour qu*il se formât parmi eux un 
astronome qui tentât des observations, et des astronomes qui se 
succédassent? Mais combien n'a-tril pas fallu de siècles pour soup- 
çonner seulement que le Soleil se mouvait d'occident en orient? 
Quand ce mouvement a été découvert, combien de siècles pour le 
mesurer? Que de difficultés, quand on pense que ces premiers 
hommes n'étaient aidés d'aucun instrument; que ces peuples étaient 
nomades, les familles isolées, qu'il y avait peu de commerce pour 
les besoins, et par conséquent pour les idées; que les dépôts, les 
registres étaient des pierres ^ livres assez durables sans doute, mais 
qu'on n'emporte pas sous son bras dans les courses d'une vie errante! 

La profonde obscurité qui voile d'un brouillard impénétrable les 
origines de l'humanité sur la Terre, continua l'astronome sur un 
ton quelque peu mélancolique, nous interdit sans doute la décou - 
verte de l'explication absolue des premiers systèmes astronomi- 
ques, des figures imaginées dans le Ciel, des commencements de la 
science. Vivant aujourd'hui d'une tout autre vie, nous ne saurions 
juger paf les mêmes raisons et sentir par les mêmes impressions. 
Savons-nous quelle était cette humanité primitive, essayant pour 
la première fois sur ce globe les forces de la pensée et les vel- 
léités de l'imagination?... Habitant la lisière des vastes forêts, dres- 
sant leurs tentes sur les rives des larges fleuves, subissant direc- 
tement les influences de la nature, ignorant d'ailleurs et la forme 
de la Terre et l'état du Ciel, ils ne pouvaient que transporter à 
l'univers extérieur les impressions natives de leur âme, incorpwer 
en des mots Vexpression de leur pensée^ personnifier l'orage, le vent, 
la pluie, les météores, les astres, et, s'enveloppant à leur insu d'une 
vie qui répondit à la leur, commencer l'histoire de l'astronomie par 
la représentation extérieure de leurs propres impressions. ' 

C'est là, en effet, le premier système du monde^ si l'on peut dé- 
corer de ce titre la première œuvre de l'imagination naissante. Nous 
le trouvons dans le plus ancien livre que la vieille antiquité nous 
ait lègue, dons le Rig-Véda, dont les premiers hymnes remontent 



FREUIËRES IDÉES ASTRONOMIQUES. 57 

à un âge devant lequel s'évanouit la petite histoire de notre civilisa- 
tion hébraîco-chrétienne et gréco romaine. Le Rig-Védal antique 
épopée de la vieille humanité, écrit dans la langue aryenne, sur les 
bords de l'Ozus, d'où descendirent les Gaulois nos ancêtres. 




Sjst'me primitif àii monde, cliez les Arjas, tes Gr^cs e 



L'Iiumanité enfant a fait ce que nous faisions nous-mêmes étant 
enfants : elle s'est représenté le Ciel comme une voûte posée sur 
une plaine indéfinie. 

Nos grands-oncles les Aryas de l'Inde et nos grands-pères les 



58 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

Aryas de TEurope ont trtCc^ dans leur « Livre des Hymnes > la pre 
mière esquisse de la nature extérieure contemplée par l'homme. 
Ils vivaient avec celte nature dans une intimité dont nos mœurs 
modernes nous ont entièrement éloignés^ et que nous ne savons 
plus comprendre. Quelle simplicité ! quelle enfantine naïveté dans 
la première traduction de leur pensée observatrice 1 Sous quel 
aspect Tunivers extérieur nous apparaît-il tout d'abord? La Terre, 
surface plane indéfinie, être passif formant la base du monde; le 
Ciel, voûte lumineuse et variable sous laquelle la lumière rayonne 
et féconde. Aussi, voyez; ils appellent P'RTHOVI « la vaste étendue^^ 
la surface de la Terre; ils nomment VARUNA « la voûte, » le Ciel 
étoile ou azuré; ils j3lacent, sous cette voûte, la région des nuages» 
où trône la lumière DYAUS, c'est-à-dire Vair lumineux. 

Rien au monde n'est si simple que ce système primitif, ajouta 
l'astronome; le voici tout entier en trois traits, fit-il en traçant sur 
un cahier une ligne horizontale représentant la Terre plane indé- 
finie, et une voûte figurant le Ciel. 

C'est là, continua-t-il, la première idée que tous les peuples, se sont l 

formée de tunivers. Chez les Grecs, nous voyons le nom du Ciel ex- 
primant la même supposition d'une voûte : c'est xoiXo;, creux, con- 
cave. La Terre est rn» c'est-à-dire la mère, la génératrice. Chez les 
Latins, le nom du Ciel, Cœlum, a la même signification que chez les 
(Jrecs. La Terre, Terra, vient du participe passé Tersa (l'élément sec), 
par opposition -à mare, l'élément humide. Ainsi se révèlent dans 
les significations des mots l'idée, Vimpression qui les a formés. 

— Ah I dit l'historien, je reconnais là le grand système étymolo- 
gique de mon ami Chavée. Mais je n'y crois pas fort. Vous serez 
peut-être bien étonnée, madame la marquise, si Ton vous assure 
que l'origine du nom de Jupiter et du nom de Dieu est déjà dans 
cette figure élémentaire. 

— Comment cela? fit la marquise. 

— Mais, en efTet, répliqua l'astronome, ne voyez -vous pas : 
Que de : Dyaus (l'air lumineux) 
on a fait : Zsuç, c'est-à-dire : Zeus, 
et ensuite : Dios,.., — ©loç.... — Deus.... — Dieu 
et, en ajoutant Père : Dios-pater, — Zcm-paler, — Jupiter, 



ETYMOLOGIES. — DIEU. - CIEL. — TERRE. 59 

— Vous me permettrez, mon cher astronome, dit le pasteur, de 
me souvenir que le premier nom de Dieu est Jehovah^ que le mot 
Jehov signifie le père de la vie, que les Grecs l'ont traduit par Zeus ou 
DioSy qui a le même sens, dérivant de Zao), vivre, et que les Romains 
en ont fait Deus, J'avoue que je préfère garder cette simple étymo- 
logie plutôt que de remonter à vos Aryas. 

-— Pour moi, répliqua le professeur de philosophie, j*ai une 
troisième étymologie, bien préférable aux deux précédentes, attendu 
qu'en hébreu, c'est-à-dire dans l'un des dialectes de la langue 
commune à la- basse Asie , Yahouh est le participe du verbe Mh, 
exister^ étre^ et signifie Y existant ^ c'est-à-dire le principe de t)îe, le 
moteur ou méma le mouvement (l'âme universelle des êtres). Or, 
qu'est-ce que Jupiter? Écoutons les Latins et les Grecs expliquant 
leur théologie : « Les Égyptiens, dit Diodore, d'après Manéthon,'prélre 
de Memphis, les Égyptiens, donnant des noms aux cinq éléments, 
ont appelé l'esprit ou éther, YoupUer^ à raison du sens propre de ce 
mot : car l'esprit est la source de la vie, l'auteur du principe vital 
dans les animaux; et c'est par cette raison qu'ils le regardèrent 
comme le père, le générateur des êtres. » Voilà pourquoi Homère 
dit père et roi des hommes et des dieux. La secte des orphiques chan- 
tait déjà que Youpiter, peint la foudre à la main, est le commence- 
ment, l'origine, la iin et le milieu de toutes choses : puissance une 
et universelle, gouvernant tout, le Ciel, la Terre, le Feu, l'Eau, les 
éléments, le Jour, la Nuit. Porphyre rapï)orte que comme les philo- 
sophes dissertaient sur la nature et les parties constituantes de ce 
Dieu, et qu'ils n'imaginaient aucune figure qui représentât tous 
'ses attributs, ils le peignirent sous l'apparence d'un homme.... 
assis pour faire allusion à son essence immuable ; il est découvert 
dans la partie supérieure du corps, parce que c'est dans les parties 
supérieures de l'univers (les astres) qu'il s'offre le plus à découvert 
et vêtu depuis la ceinture, parce qti'il est plus voilé dans les choses 
terrestres; enfin tenant un sceptre de la main gauche, parce que le 
cœur règle toutes les actions. 

— Et moi, répliqua à son tour le capitaine de frégate, qui était 
resté versé dans la littérature latine, je préfère encore mon étymo- 
logie. 



60 TROISIÈME SOIRÉE.— LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

— Numéro quatre ! interrompit Thistorien. 

— Oui. Aulugelle m'a prouvé incontestablement que les premiers 
Lcftins appelèrent Jupiter le souverain des dieux et des hommes, du 
mot juvare, aider; et, en y joignant le mot pater, père^ ils en formèrent 
celui de Jupiter^ père qui aide. Par la même méthode, on composa les 
noms de Neptunus pater, père Neptune ; Satumus pater, père Sa- 
turne; Janus pater, père Janus; et Mars pater ou Marspiter, père 
Mars. De même Jupiter fut appelé Dies pater et Dijovis, Dieu du 
jour, et encore Lucetius, source de la lumière, parce que c'est ce Dieu 
qui répand la lumière du même bras dont il soutient nos jours.... 

— Oh ! oh ! s'écria la marquise, quelle érudition 1 Mais où est le 
vrai dans tout cela? * 

— Au fait, répliqua le député, j'ai aussi une étymologie à pro- 
poser. Voyons! faisons un peu de littérature.... 

— Ah! si nous continuons, interrompit l'astronome, je crois que 
nous laisserons la proie pour courir après l'ombre, et que notre 
Histoire du Ciel restera en arrière. Convenons de suite, si vous 
voulez, avec Voltaire, que les étymologies sont vraiment un thème 
inépuisable. Quand on songe, par exemple, que cheval \ient i'equus, 

— En changeant e en che et quus en val, fit le capitaine de frégate- 
Voilà un mot convenablement métamorphosé! 

— En effet, ajouta le député, il faut convenir 

Que, pour arriver jusqu'ici, 
Il a bien changé sur la route. 

— Non-seulement Ji^pî7cr est dans notre tracé, reprit l'astronome, 
mais encore Uranus, ancien nom classique du Ciel. Et, en effet, ma- 
dame la marquise, vous suivez sans peine la similitude des mots: 

Varuna, 

Ouranos, 

LYanus. 

— Cette succession de mots, répliqua le pasteur, paraît assez na- 
turelle. 

— Dans cette conception primitive des Aryas, continua l'astronome, 
le Soleil est le mari de la Terre qu'il féconde et embellit. Son nom 
est Savitr' et Surya, dont le radical signifie à la fois verser et fécon- 



ÉTYMOLOGIES. — CIEL. — TERRE. — SOLEIL. — LUNE. 61 

der. De Surya, Sauil (gothique) est frère en étymologie. Descendent 
également de là le lithuanien Saule, et le kymrique Haul, et le grec 
Helios, et le latin Sol, et le français Soleil. 

A l'opposé, la nuit signifia la destructive : Nakt, d'où sont venus 
nux, nacht, night, etc. 

— Et la Lune? demanda la marquise. 

— Elle tire son étymologie, répondit l'astronome, du verbe san- 
scrit 6Uu, qui veut dire briller. Glucina est le participe de Gluc; sont 
venus ensuite Lucina — Lucna — Luna — Lune. Séléné vient de 
Swel ^ qui n'est que le féminin de Soleil. 

Dans la poésie védique, le Soleil devient l'œil de Yarouna per- 
sonnifié. Les étoiles sont les sbires clairvoyants du même dieu, qui 
inspecte éternellement les actions des hommes. 

Ces premiers penseurs ne se demandèrent pas d'abord comment 
ce monde se tenait suspendu dans l'espace. La Terre était censée 
plonger dans l'infini des fondations inébranlables ; le Ciel était une 
voûte posée sur elle. 

Plus tard les philosophes, se croyant plus avancés, assurèrent que 
la terre était finie , limitée de toutes parts, et qu'elle était soutenue 
sur douze colonnes. 

— Mais les colonnes? 

— Les prêtres qui se formèrent en caste'enseignèrent que ces co- 
lonnes de la Terre étaient soutenues à leur tour sur.... sur les sacri- 

« 

fices. Le peuple devait donc offrir des sacrifices, des bœufs et des mou- 
tons, sans quoi toute la mécanique de l'univers se serait efibndrée ! 

Un second système du monde apparut à côté de cette cosmogonie 
primitive, qui la modifiait et la complétait. Accumulés en masses 
plus ou moins épaisses, les nuages furent considérés comme les 
ramifications touffues d'un arbre immense. Cet arbre du monde, 
tantôt figuier, tantôt frêne, on le retrouve depuis le Rig-Véda jus- 
qu'au Zend Avesta, jusqu'aux chants Scandinaves, jusqu'à la mytho- 
logie grecque, où le frêne (Mélia) est pris pour une nymphe. Les dieux 
habitent dans les branches de cet arbre gigantesque. C'est là que 
perchent les deux oiseaux divins : Agni (d'où Ignis), dieu du feu, et 
Indra (d'où Udôr), dieu des eaux. 

Une autre image de la même époque,, et qui peint bien les idées 



62 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

de la vie pastorale, c'est celle qui représente les nuages comme des 
troupeaux, qui tantôt se précipitent tous ensemble vers Thorizon, 
tantôt se suivent lentement, et sont appelés moutons, vaches, che- 
vaux. Dans les jours d'orage et de tempête, la nuée noire est carac- 
térisée sous le nom détesté d'une louve dévorante accourant pour 
ravager le troupeau que le soleil fait paître dans les vastes plaines 
des cieux; le pasteur se fait loup lui-même pour séduire la terrible 
louve ; c'est alors que nait Téclair ou Agni lui-même. Issu du ma- 
riage du soleil et de la nuée, cet éclair produisit jadis le premier 
homme. 

— Je vois que nos pères n'avaient pas l'imagination stérile, dit la 
marquise. Mais dans tout cela, un détail me préoccupe particulière- 
ment : c'est de savoir si cette cosmogonie a été faite avant ou après 
le déluge.... 

— Toujours des dates? s'écria le comte. 

— Quel déluge? dit en souriant le député. 

— Le déluge de Moïse. 

— Oh ! madame, reprit l'astronome, vous savez que le déluge de 
Moïse n'est pas bien ancien, puisque la Bible le place moins de 
quatre mille ans avant l'ère chrétienne. La géologie en constate un 
grand nombre incomparablement plus antiques. Paris a été quatre 
fois recouvert par les eaux depuis que les ptérodactyles venaient y 
pécher des étoiles de mer.... Flamanville touchait jadis les iles an- 
glo-françaises, et l'évêque de Coulances allait en litière à Jersey, il y 
a tout au plus mille ans. La mer anglaise mange chaque jour un 
peu nos rivages, et le temps viendra où nous serons de nouveau 
dans l'Océan. Mais ces mouvements généraux ne s'accomplissent 
qu'avec une grande lenteur. Nous ne savons pas apprécier la durée 
desàges. Un siècle n'est rien. Quatre mille ans, c'est foit peu impor- 
tant, même dans l'histoire de l'humanité. Les systèmes cosmogoni- 
ques dont nous venons de parler doivent, si Ton en croit nos linguistes 
contemporains, avoir été construits entre Fan 19337 et Fan 13900 
avant notre ère. 

— Alors c'était bien avant le déluge asiatique, répliqua la 
marquise. 

— Et avant la gande émigration de la Bactriane, fit l'astronome. 



ANCIENNETÉ DE L'ASTRONOMIE. — ARYENS. 63 

— De sorte que c'est de Ya&tronomie antédiluvienne! s'écria .le 

député. 

N'en déplaise aux théories précédentes, dit à son tour l'his- 
torien, je garde la persuasion que la vieille civilisation égyptienne, 
l'antique Ghaldée et l'Asie centrale sont antérieures aux Aryas tant 
vantés. Je ne donne pas dix mille ans aux Aryas. J'en donne le 
double aux Chaldéens. Les Sémites sont la plus ancienne race de 
l'histoire humaine. 

— Mais comment ces assertions peuvent-elles être démontrées ? ré- 
pliqua l'astronome. 

— Infiniment mieux que les hypothèses aryennes. Les traditions, 
les monuments, les vestiges de ces âges disparus parlent avec élo- 

({uence I 

Ne vous souvenez-vous pas de ce que les prêtres égyptiens ra- 
contèrent à Hérodote, au père de l'histoire? Ils gardaient la tradi- 
tion fabuleuse, mais significative, que dans l'espace de 1 1 d40 ans on 
avait vu changer quatre fois le cours du soleil, et l'écliptique se 
placer perpendiculairement à l'équateur: ils avaient donc pu appré- 
cier la variation de l'obliquité de l'écliptique. 

Ne vous souvenez-vous pas, pour remonter moins haut, qu'au 
moment de l'expédition d'Egypte les savants de la commission dé- 
couvrirent une allée conduisant de Karnak à Louqsor, qu'ils com- 
parent, pour l'étendue et pour l'effet, à l'avenue des Champs-Elysées, 
depuis l'arc de triomphe de l'Étoile jusqu'à la place Louis XVI Celte 
avenue était décorée de chaque côté de la route d'une rangée de 16 
sphinx à corps de lion et à tètes de bélier. 

Or dans l'architecture égyptienne, les ornements ne sont jamais le 
résultat du caprice ou du hasard. Au contraire, tout y est motivé, et 
souvent ce qui par.iît bizarre au premier abord finit, après avoir 
été étudié et examiné avec soin, par présenter des allégories pleines 
de sens et de raison, fondées sur une connaissance approfondie des 
phénomènes de la nature. Ce n'est certainement pas par l'effet du 
hasard que des têtes de bélier et des tètes de femme étaient ainsi 
ajustées sur des corps de lion, et qu'une avenue tout entière était 
formée de béliers. Les sphinx et les béliers des avenues étaient pro- 
bablement des emblèmes ayant pour objet de rappeler les divers 



64 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

signes du zodiaque placés sur la route du soleil. Quelle haute anti- 
quité ne devons- nous donc pas supposer à la science de ce peuple! 
D'ailleurs toute la religion et la théogonie des Égyptiens sont fon- 
dées sur l'astronomie. 

II n'y a peutrétre pas de pays, écrit Diodore^où les positions et les 
mouvements des astres aient été observés avec plus d'exactitude qu'en 
Egypte. < Us conservent, depuis un nombre incroyable d'années, des 
registres où ces observations sont consignées. On y trouve des ren- 
seignements sur les mouvements des planètes^ sur leurs révolutions 
et leurs stations ; de plus, sur le rapport de chaque planète avec la 
naissance des animaux, enfin sur les astres dont l'influence est 
bonne ou mauvaise. En prédisant aux hommes l'avenir, ces astro- 
logues ont souvent rencontré juste; ils prédisent aussi fi^équemment 
l'abondance et la disette , les épidémies et les maladies des trou- 
peaux. Les tremblements de terre, les inondations, l'apparition des 
comètes et beaucoup d'autres phénomènes qu'il est impossible au 
vulgaire de connaître d'avance, ils les prévoient d'après des obser- 
vations faites depuis un long espace de temps. On prétend même 
que les Ghaldéens de Babylone, si renommés dans l'astrologie, étaient 
une colonie égyptienne et qu'ils furent instruits dans cette science 
par les prêtres d'Egypte. » 

Sémiramis avait élevé, au milieu de Babylone, un temple consacré 
à Jupiter que les Babyloniens nommaient Bélus. 11 était extraor- 
dinairement élevé, et servait d'observatoire. Tout l'édifice était 
construit avec beaucoup d'art, en asphalte et en brique. Sur son 
sommet trônaient les statues de Jupiter, de Junon et de Rhéa, re- 
couvertes de lames d'or. 

Autour du monument d'Osymandias, à Thèbes, étaient bâties, 
toujours d'après Diodore, un grand nombre de galeries ornées de 
la peinture de tous les animaux de l'Egypte. On montait sur des 
marches au sommet du tombeau, où li y avait un cercle d'or de 365 
coudées de circonférence et de l'épaisseur d'une coudée. Ce cercle 
était divisé en autant de parties qu'il comprenait de coudées ; cha- 
cune indiquait un jour de l'année ; et on avait écrit à côté les levers 
et les couchers naturels des astres, avec les pronostics que fon- 
daient là-dessus les astrologues égyptiens. Le cercle fut, dit-on, dé- 



LES ASTRONOMES CHALDÉENS EUR LA TOUR DE BABEL. 



L'ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. 65 

robé par Gambyse dans les temps où les Perses conquirent VSr 

gypte. 

Les Thébains d'Egypte se disaient les plus anciens des hommes, 
et prétendaient que la philosophie et l'astrologie avaient été in- 
ventées chez eux, leur pays étant très -favorable pour observer, 
sur un ciel pur, le lever et le coucher des astres.- Ils avaient aussi 
distribué les mois et les années d'après une méthode qui leur fut 
longtemps particulière, comptant les jours, non d'après la Lune, 
mais d'après le Soleil ; chaque mois de trente jours, et ajoutant cinq 
jours et 1/4 aux 12 mois pour compléter ainsi le cycle annuel. Us 
n'avaient pas recours, comme les Grecs, aux mois intercalaires ou i 
des soustractions de jours. Ils paraissent aussi avoir su calculer les 
éclipses de Soleil et de Lune de manière à pouvoir en prédifë avec 
certitude les différentes phases. 

En suivant le récit de Diodore de Sicile, continua l'historien, nous 
voyons que « les Ghaldéens étaient les plus anciens des Babyloniens, et 
formaient, dans l'État, une classe semblable à celle des prêtres en 
Egypte. Institués pour exercer le culte des dieux, dit-il, ils passent 
toute leur vie à méditer les questions philosophiques, et se sont acquis 
une grande réputation dans l'astrologie. La philosophie des Ghal- 
déens est une tradition de famille ; le fils qui en hérite de son père 
est exempt de toute charge publique. Ayant pour précepteurs leurs 
parents, ils ont le double avantage d'apprendre toutes ces connais- 
sances sans réserve, et d'ajouter plus de foi aux paroles de leurs 
maîtres. » 

Pendant les nuits tièdes de leurs chaudes latitudes, ils se réunis- 
saient au sommet de ces pyramides en gradins dont « la Tour de 
Babel > est restée un exemple, et au lever de la Lune 'derrière les 
noirs obélisques, étudiaient les positions des constellations zo- 
diacales, le Lion, les Gémeaux, le Taureau, les étoiles d'Orion domi- 
nant le Ciel pur. 

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que Vastrologiej c'est-à-dire la 
recherche de l'influence apparente des astres sur les saisons, sur 
les animaux et sur les hommes, constituait à vrai dire toute Vas- 
tranomie primitive et l'absorbait. Les choses ont bien changé de- 
puis ! Les Ghaldéens étudiaient à ce point de vue les étoiles de l'été 

5 



66 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

et celles de l'hiver, les coïncidences des planètes avec certains phé- 
nomènes. Us appelaient les cinq planètes interprètes^ < parce que, dit 
Diodore, douées d'un mouvement particulier déterminé que n'ont 
pas les autres astres (étoiles) qui sont fixes et assujettis à une mar- 
che régulière , elles annoncent les événements futurs et interprè- 
tent aux hommes les desseins bienveillants des dieux. > 

En dehors du cercle zodiacal, ils avaient déterminé la position de 
S4 étoiles dont une moitié au nord et l'autre au sud ; ils les appe- 
laient juges de l'univers; les étoiles visibles étaient affectées aux 
êtres vivants, les étoiles invisibles aux morts, c La Lune se meut, ajou- 
tent les Chaldéens, au-dessous de tous les autres astres ; elle est la 
plus voisine de la Terre en raison de sa pesanteur ; elle exécute sa ré- 
volution dans le plus court espace de temps, non pas par la vitesse 
de son mouvement, mais parce que le cercle qu'elle parcourt est très^ 
petit; sa lumière est empruntée, et ses éclipses proviennent de l'om- 
bre de la Terre. > Quant aux éclipses de Soleil , ils n'en ont jamais 
donné que des explications très -vagues, n'osant ni les prédire, ni en 
déterminer les époques. Ils professaient des opinions tout à fait par- 
ticulières à l'égard de la Terre : ils la représentaient comme étant 
creuse, sous forme de nacelle. Diodore ajoute que depuis leurs 
premières observations astronomiques jusqu'à l'invasion d'Alexan- 
dre, ils ne comptaient pas moins de 473 000 ans. Qérose dit 490000; 
Ëpigènes 720000. 

Ces années ne sont que des jours. Ëpigènes nous apprend que 
leurs observations étaient gravées sur des briques. Il y en eut peut- 
être d'abord une pour chaque jour. On compta le temps écoulé par le 
nombre de ces briques. Les 720 000 années d'Ëpigènes étant suppo- 
sées des jours, ne font plus qu'environ 1971 années solaires : ce qui 
est d'accord avec le rapport de Simplicius, qui dit que Gallisthè- 
nés envoya à Aristote leur série d'observations embrassant 1903 
années. 

Les Assyriens, les Chaldéens et les Perses habitaient l'Asie depuis 
le fleuve Indus jusque vers la Méditerranée. On ne compte ordinai- 
rement dans cette partie de l'Asie que deux anciens empires , ceux 
de Ninive et de Qabylone. Mais il semble qu'on peut en ajouter un 
troisième, celui des Perses^ dont le siège fut établi à Persépolis, qui 



L'ASTRONOMIE, ORIGINE DES RELIGIONS. 67 

même doit être plus ancien. Leur année était de 365 jours. Diemschid 
régla qu'on n'y aurait point égard au quart de jour pendant 1 20 ans, 
au bout desquels on intercalerait un mois, d'abord à la fin du pre- 
mier mois, qui de cette manière était doublé. Au bout de 120 autres 
années, c'était à la fin du second mois, et ainsi de suite ; de sorte 
que le mois intercalaire tombait, après 1440 ans révolus, à la fin du 
douzième mois. Ces 1440 ans s'appelaient la période de Tinterca-» 
lation. 

On commença à compter par des années solaires à Babylone l'an 
2473 avant notre ère. Cette date est celle du règne d'Evechous pre* 
mier, roi de Babylone, qui porta le nom de Ghaldéen. 

— En somme, s*écria le député, il résulte de tout ce que nous 
venons de dire que, si l'on est assuré de la haute et vénérable anti« 
quité de l'Astronomie, on ne peut assigner à aucun peuple ni à 
aucun siècle des droits exclusifi^ à la fondation de cette science. 

— Nous avons salué^hier les Gaulois anciens et les Chinois, repli* 
qua la marquise. Aujourd'hui nous avons reconnu les Aryas de 
1 5 000 ans de date, et les Égyptiens étudiant l'astronomie 2000 ans 
avant les Grecs. Sans doute aurons-nous tout à l'heure d'autres peu- 
ples sous la main. J'aime assez cette richesse et cet embarras. Un 
peu de mystère en toutes choses ne nuit point. 

— D'autant plus, observa le professeur de philosophie, que ces 
origines n'intéressent pas seulement l'histoire de 1 Astronomie^ mais 
encore celle des religions. 

— Gomment cela ? fit le pasteur. 

— Mais , répondit le professeur, nous avons déjà vu le nom dé 
Dieu lui-même en sortir, avec celui d'Uranus, celui de Jupiter, celui 
du Ciel, celui de la Terre. La dualité du Ciel et de la Terre forme sur- 
tout, selon moi, la charpente principale des religions. Deux aspects 
ont^ en efiet, frappé les hommes dans la contemplation du monde : 
ce qui semble y demeurer toujours^ et ce qui ne fait que pas- 
ser : les causes et les efiets. Le Ciel et la Terre présentent l'imagé 
de ce contraste frappant de l'Être éternel et de l'être passager. 
Dans le Ciel, rien ne semble naître, croître, décroître et mourir 
lorsqu'on s'élève au-dessus de la sphère de la Lune. Elle seule 
parait offrir des traces d'altération de formes dans ses phases, tan- 



68 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

dis que d'un autre côté elle présente une image de perpétuité dans 
sa propre substance, dans son mouvement et dans la succession in- 
variable de ces mêmes phases. Elle est comme le terme le plus élevé 
de la sphère des êtres sujets à altération. Au-dessus d'elle, tout 
marche dans un ordre constant et régulier, et conserve des formes 
éternelles. 

A la surface de la Terre, on voit la matière subir mille formes 
diverses, suivant les variations incessantes, de la vie et des meta- ' 
morphoses. 

Cette distinction dut donner lieu à des comparaisons avec les géné- 
rations d'ici-bas, où deux causes concourent à la formation des êtres 
vivants : Tune activement, l'autre passivement; l'une comme père et 
l'autre comme mère. La Terre fut regardée comme le réceptacle des 
germes et la nourrice des êtres produits dans son sein; le Ciel, 
comme le principe de la semence et de la. fécondité. Le Ciel, dit Plu- 
tarque, parut aux hommes faire la fonction de père, et la Terre celle 
de mère, c Le Ciel était le père, 'parce qu'il versait la semence dans 
le sein de la Terre par le moyen de ses pluies; celle-ci, en les rece- 
vant, devenait féconde et paraissait être la mère. » L'amour, suivant 
Hésiode, présida au débrouillement du chaos. C'est là ce chaste ma- 
riage de la nature avec elle-même, que Virgile a chanté dans ses 
beaux vers du second livre des Gèorgiques. « La Terre, dit ce poëte, 
s'entr'ouvre au printemps pour demander au Ciel le germe de la fé- 
condité. Alors .Téther, ce dieu puissant, descend au sein de son 
épouse, joyeuse de sa présence. Au moment où il fait couler sa 
semence dans les pluies qui l'arrosent, l'union de leurs deux im- 
menses corps donne la vie et la nourriture i tous les êtres. » 

De là sont nées les Gctions que l'on rencontre à la tête de toutes 
les théogonies. Uranus épousa Ghé, ou le Ciel eut pour femme la 
Terre. Ce sont là les deux êtres physiques dont parle Sanchoniaton 
lorsqu'il nous dit qu'Uranus et Ghé étaient deux époux qui donnèrent 
leur nom, l'un au Ciel, l'autre à la Terre, et du mariage desquels 
naquit le dieu du temps Kronos ou Saturne. 

— Mon cher professeur, s'écria le pasteur, vous nous rappelez que 
l'auteur de V Origine des Cultes s'est appuyé sur cette explication 
pour donner à toutes les religions une origine purement symbolique. 



L'ASTRONOMIE, ORIGINE DES RELIGIONS. 69 

-^ Quoiqu'il se soit égaré parfois en de colossales exagérations, 
répliqua le professeur, il donne au moins pour les divinités du 
ciel astronomique une origine naturelle. Il exila de Thistoire les 
illustres princes Uranus, Saturne, Jupiter, Hélios, etc., et la blan- 
che princesse Séléné ou Lune, etc. Le sort des pères décidant de 
celui de leurs enfants et de leurs neveux, une grande partie de la 
famille des dieux, demi-dieux, quarts de dieux, héros et héroïnes a 
pu être rapportée ainsi à de pures dénominations des faits de la 
nature. 

A cette première division de l'univers en cause active et en cause 
passive s'en joint une seconde : c'est celle des principes, dont l'un 
est principe de lumière et de bien, Tautre principe de ténèbres et de 
mal. Ce dogme fait la base de toutes les théologies, comme l'a très- 
bien observé Plutarque. 

L'amour de la lumière et son assimilation avec le bien, la crainte 
des ténèbres, sont nés sans doute de la contempkiixNi même de la 
nature. Le tableau suivant, tracé par Dupuis, nous montre l'homme 
saluant dans le Soleil l'auteur de la lumière, de la vie, de la joie, 
du bien I < Au sein des ombres d'une nuit obscure et profonde, dit-il, 
quand tous les corps ont disparu à nos yeux et qu^ nous semblons 
habiter seuls avec nous-mêmes et avec l'ombre noire, quelle est 
alors la mesure de notre existence? Combien peu elle diffère d'un 
entier néant, surtout quand la mémoire et la pensée ne nous entou- 
rent pas de l'image des objets que nous avait montrés le jour ! Tout 
est mort pour nous, et nous-mêmes le sonames en quelque sorte 
pour la nature. Le Soleil seul peut nous donner la vie et tirer no- 
tre âme de ce mortel assoupissement. Un seul rayon de sa lumière 
peut nous rendre & nous-mêmes et à la nature entière, qui semble 
s'être éloignée de nous. C'est ce besoin de la lumière, c'est son éner- 
gie créatrice qui a été sentie par tous les hommes . Voilà leur pre- 
mière divinité, dont l'éclat brillant, jaillissant du sein du chaos, en 
fit sortir l'homme et tout l'univers, suivant les principes de la théo- 
logie d'Orphée et de Moïse. Voilà le dieu Bel des Chaldéens, l'Oro- 
maze des Perses, qu'ils invoquent comme source de tout le bien de 
la nature, tandis qu'ils placent dans les ténèbres et dans Ahriman 
leur chef, l'origine de tous les maux. Grande vénération pour la 



70 TROISIÈMR SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

lumière ! Grande horreur pour les ténèbres. Avec quels transports 
ces premiers hommes saluaient le lever du Soleil! L'or mêlant son 
éclat à Tazur, forme l'arc de triomphe sous lequel doit passer le 
vainqueur de la nuit et des ténèbres. La troupe des étoiles a disparu 
devant lui, et lui a laissé libres les champs de l'Olympe, dont il va 
seul tenir le sceptre. La nature entière l'attend; les oiseaux célèbrent 
son approche et font retentir de leurs concerts les plaines de l'air, 
au-dessus desquelles va voler son char» et qu'agite déjà la douce 
haleine de ses chevaux : la cime des arbres est mollement balancée 
par le vent frais qui s'élève de l'orient ; les animaux que n'effraye 
point l'approche de l'homme, s'éveillent avec lui, et reçoivent de 
l'aurore le signal de s'élancer dans les prairies et dans les champs, 
dont une tendre rosée a abreuvé les plantes, les herbes et les 
fleurs. > 

c Environné de toute sa gloire, ce dieu bienfaisant dont l'empire va 
s'exercer sur toute la Terre, élève son disque majestueux, versant à 
grands flots la lumière et la chaleur. A mesure qu'il s'avance dans 
sa carrière, l'ombre, sa rivale étemelle, comme Typhon et Ahriman, 
s'attachant à la matière grossière et aux corps qui la produisent, 
fuit devant lui, marchant toujours en sens opposé, décroissant à 
mesure qu'il s'élève, et attendant sa retraite pour se réunir à la 
sombre nuit i l'heure où s'évanouit le dieu du jour.... >' 

— Le dyaus salué par les Aryas, ajouta l'astronome. 

— Dupuis se trouve en effet d'accord avec les résultats de la linguis- 
tique actuelle, reprit le professeur. Le Soleil : voilà le premier dieu 
qu'ont adoré tous les hommes, qu'ont chanté tous les poëtes, qu'ont 

peint et représenté sous divers emblèmes et sous une foule de noms 

« 

différents les peintres et les sculpteurs dans les temples élevés & la 
grande cause ou à la nature. 

Cette division des deux grands pouvoirs qui règlent les destinées 
de l'univers et qui y versent les biens et les maux qui se succèdent 
dans toute la nature, est exprimée, dans la théologie des Mages, 
par l'emblème ingénieux d'un œuf mystérieux qui représente la 
forme sphérique du monde. Les Perses disent qu'Ororaaze, né de 
la lumière la plus pure, et Ahriman, né des ténèbres, se font mu- 
tuellement la guerre. 



L'ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. 71 

^ MaiSy monsieur le professeur, -dit U marquise, je crois que le 
Soleil vous écarte un peu de notre sujet, et que nous penchons 
maintenant vers la théologie. Ne revenons-nous pas à notre astro- 
nomie antédiluvienne ? J'aime beaucoup les antiques. 

—On ne peut regarder le tronc d'un vieux chêne, répondit Thisto- 
rien, sans voir en même temps l'origine des différentes branches 
qui en émanent ; on ne peut regarder Y astronomie primitive sans y 
voir en même temps les origines de la religion^ de la politiqucy de 
Vhistoire. 

— Tout est dans tout ! dit le capitaine. 

— On disait tout à l'heure, fit le député, que l'astronomie la plus 
ancienne avait laissé d'autres témoignages que ceux de la race 
aryenne primitive. 

r- Justement, répondit le pasteur, et j'approuve Topinion de notre 
historien sur l'antiquité de la race sémitique. Nos ancêtres classiques 
nous parlent eux-mêmes d'une astronomie antédiluvienne Si l'on en 
croit Josèphe, l'astronomie était cultivée avant le déluge par les en- 
fants de Seth. Selon lui, < on doit à leur esprit et à leur travail la 
science de l'astrologie ; et parce qu'ils avaient appris d'Adam, que 
le monde périrait par l'eau et par le feu , la crainte qu'ils eurent 
que cette science ne se perdit les porta à bâtir deux colonnes^ l'une 
de brique, l'autre de pierre, sur lesquelles ils gravèrent les connais- 
sances qu'ils avaient acquises, afin que s'il arrivait qu'un déluge 
ruinât la colonne de brique, celle de pierre demeurât pour conser^ 
ver i la postérité la mémoire de ce qu'ils y avaient écrit. Leur pré- 
voyance réussit, et on assure que cette colonne de pierre se voit en- 
core aujourd'hui dans la Syrie. « 

— Et vous croyez cela? dit le député. 

-— Je remarquerai avec Lalande, reprit le pasteur, que cette tradi- 
tion indique tout au moins Ip goût des anciens patriarches pour 
l-astronomie. — Au supplus, Josèphe n'est pas le seul qui ait rapporté 
cette tradition. 

Sanchoniaton, dont parlait tout â Thenre notre grave professeur, 
dit, dans Eusèbe, avoir composé son histoire d'après ces colonnes 
conservées dans les temples. Gassien, Ammiep Harcellin et quelques 
autres écrivains ont paru croire â cette tradition. Parmi les moder- 



72 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

nés, personne ne s'en montre mieux persuada que Bailly. Ricard 
croit pouvoir résumer après lui cette astronomie dans les éléments 
suivants : 

La connaissance des sept planètes; la manière de compter d'abord 
par des jours , ensuite par des mois, lorsque les révolutions de la 
Lune furent découvertes ; une année lunaire de 354 jours, et une 
année solaire de 360 : la première sans doute civile et chronologie 
que, la seconde rurale ; la période, nommée depuis chaldaïque, due 
à l'observation des mouvements de la Lune et peut-être à celle des 
éclipses : période qui est de 223 mois lunaires, qui ramène les con- 
jonctions du Soleil et de la Lune à la même distance de Tapogée et 
du nœud de cette planète; une autre période de l& ans et II jours 
qui servait pour les éclipses; celle de 19 ans qui rendit dans la 
suite Méton si célèbre en Grèce, et que ces premiers astrono- 
mes employèrent pour indiquer les fêtes ; la fameuse période de 
600 ans attribuée par Josèphe aui plus anciens patriarches : Tin- 
tercalation de cinq jours à la fin du dernier mois, pour égaler au 
cours du Soleil Tannée qui n'était que de 360 jours ; celle d'un jour 
tous les quatre ans comme dans l'année bissextile, jour supprimé 
tous les 150 ans pour faire concorder les 600 ans de la période avec 
le mouvement du Soleil; l'usage du nombre sexagésimal, si com- 
mode pour le calcul et si général en astronomie; la division du 
zodiaque d'abord en 27 ou 28 constellations, et ensuite en U signes; 
le mouvement des étoiles le long de l'écliptique ; la mesure de la 
Terre peu différente de celle des modernes; la connaissance de la 
boussole très -ancienne dans l'Asie; celle du gnomon et des instru- 
ments astronomiques, et même du télescope; le calcul du retour 
des comètes ; enfin le véritable système du monde, qui place le So- 
leil au centre des mouvements célestes. 

— Cette astronomie, dit le député, me parait bien avancée pour 
un tel temps, et m'est avis que la critique moderne ne lui fait pas 
l'honneur de l'admettre. 

— La critique moderne, répondit le pasteur, est souvent plus pré- 
tentieuse que savante. Quand je vois la période de 600 ans en usage 
avant le déluge, je ne puis croire que l'astronomie n'ait pas été fort 
avancée à cette époque. 



L'ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. 73 

— La période de 600 ans? fit la marquise d'un air interrogateur. 

—C'est Josèphe {Antiquités judaïques) qui nous Ta conservée, répon- 
dit le pasteur, et voici son texte : « Dieu prolongeait la vie des pa- 
triarches qui ont précédé le déluge, tant à cause de leurs vertus que 
pour leur donner le iboyen de perfectionner les sciences de la géomé* 
trie et de Tastronomie qu'ils avaient trouvées; ce qu'ils n'auraient 
pu faire s'ils avaient vécu moins de 600 ans, parce que ce n'est qu'a- 
près la révolution de six siècles que s'accomplit la grande année. » 

— Le premier directeur de l'Observatoire de Paris, fit remar- 
quer l'astronome, J. D. Gassini, a discuté astronomiquement cette 
période. Elle est pour lui le témoignage de la haute antiquité de 
l'astronomie. * Cette période, dit- il,. est l'une des plus belles 
que l'on ait inventées; car, supposant le mois lunaire de 29J lîf" 
44"' 3% on trouve que 219 146 jours et demi font 7421 mois lunai- 
res; et ce même nombre de jours donne 600 années solaires de 
365i 5^ 51°" 36*. Si cette année est celle qui était en usage avant 
le déluge, comme il y a beaucoup d'apparence, il faut avouer que 
les anciens patriarches connaissaient déjà, avec beaucoup de préci- 
sion, le mouvement des astres, car ce mois lunaire s'accorde à une 
seconde près avec celui qui a été déterminé par les astronomes 
modernes.» 

—Ainsi, dit la marquise, nous avons des témoignages qu'il y avait 
déjà des astronomes avant le déluge asiatique. Votre ambition doit 
être satisfaite, ajouta-t-elle en s'inclinant devant l'astronome. Votre 
caste peut revendiquer une noblesse autrement ancienne que nous 
autres, pauvres marquis des croisades. Mais voyons I ne nous en- 
tendrons-nous pas sur la détermination d'un peuple antérieur à tout 
autre dans l'Histoire du Ciel ? 

—Je croirais volontiers pour ma part, dit le capitaine de frégate, 
que l'astronomie a été cultivée dans la haute antiquité par des mé- 
thodes inconnues. J'ai eu l'occasion d'être frappé parfois par des 
rapports singuliers. Ainsi, les livres des Indiens nous apprennent 
qu'ils voyaient au Ciel deux étoiles diamétralement opposées, qui 
parcourent le zodiaque en 144 ans. Ces étoiles opposées paraissent 
être celles que l'on nomme rOBil du Taureau et le Cœur du Scorpion, 
et montrent quelque analogie entre cette tradition et celle des Per- 



1k TROISIÈME SOIRÉE. - LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

ses, de quatre étoiles placées primitivement aux quatre points car- 
dinaux. A cette révolution bizarre de 144 ans, s'en ajoute une autre 
non moins problématique de 180. Mais le point curieux est que 
144 fois 180 ans font 25 920 ans, ce qui esta peu près la durée de la 
précession des équinoxes. 

— Voilà une coïncidence intéressante, répondit l'astronome. 

*- Au surplus, les Indiens, ajouta le commandant, ont bien des 
droits à notre respect. C'est de Tlnde que nous vient l'ingénieuse 
méthode d'exprimer tous les nombres avec dix caractères, en leur 
donnant à la fois une valeur absolue et une valeur de position; 
l'extrême facilité qui en résulte pour tous les calculs, placent notre 
système d'arithmétique au premier rang des inventions utiles ; et 
Ton appréciera la difficulté d'y parvenir, si l'on considère qu'il a 
échappé au génie d'Archimède et d'Apollonius, deux des plus grands 
hommes dont l'antiquité s'honore. Pour ma part donc mon opinion 
est que l'astronomie est très-ancienne chez les Indiens. 

— Et moi, répliqua l'historien, je dirai maintenant que les 
Chinois me paraissent beaucoup plus anciens encore dans la culture 
des sciences. Un grand nombre des méthodes de l'Inde sont vi- 
siblement empruntées à la Chine. Ici, l'astronomie forme la base 
de la nation et du gouvernement. Les annales chinoises sont au sur- 
plus nos plus anciens témoignages d'observations astronomiques. 
Sous le règne d'Hoang-ti, il y a 4564 ans, Yu-chi remarqua l'étoile 
polaire et les constellationa qui l'environnent. Le pôle de la Terre, 
dans sa révolution, rencontre successivement différentes étoi- 
les. Celle qu'aujourd'hui nous nommons polaire, était alors fort 
loin du pôle. Ce fait de l'histoire chinoise est pleinement confirmé 
par l'astronomie. L'an 2850 avant J. G., il y avait précisément au' 
pôle une étoile de seconde grandeur, très-propre À se fairci re- 
marquer : c'est celle qui est désignée dans nos catalogues sous 1^ 
nom de « du Dragon. En 2697 elle n'éhiit éloignée du pôle que de 
2 degrés; on devait donc la regarder comme immobile. 

Sous le règne de Ghou-kang, 2169 ans avant J. C, arriva unp 
éclipse fameuse, pfirce qu'elle est la plus ancienne dont les hommes 
aient conservé le souvenir, et qu'elle sert & prouver l'authenticité de 
la chronologie ehinoise. Cette éclipse, qui n'avait pas ^té annoncée, 



L'ASTRONOMIE ET L'HISTOIRE. 75 

OU qui ne l'avait pas été précisément pour le temps où elle fut ob- 
servée, coûta la vie à plusieurs astronomes. On félicitait les princes, 
lorsque les éclipses avaient été plus petites qu'on ne les avait an- 
noncées ; c'était leur présager un règne heureux que de déclarer 
qu'il n'y aurait point d'éclipsé totale de Soleil. Les exposer au dan- 
ger des éclipses, sans les prévenir, devenait un crime de lèse-majesté. 

Les sénateurs -directeurs d'observatoires impériaux de l'époque, 
fit le député, devaient être d'assez plats courtisans. 

— Gomme de nos jours, répondit l'astronome ; ils étaient aussi payés 
pour cela, recevant la bastonnade lorsqu'ils déplaisaient ou lors- 
qu'ils se trompaient. Quant aux observations des anciennes éclipses, 
il est remarquable que, tandis qu'en Ghaldée les éclipses de Soleil 
étaient négligées, au point que la mémoire d'aucune ne ft'wt con- 
servée, en Chine, au contraire, on a tenu très-peu de compte des 
éclipses de Lune, pour s'occuper surtout des éclipses de Soleil qui 
étaient plus liées à la superstition. 

Les éclipses, ajouta l'astronome, forment comme un trait d'union 
entre l'astronomie et l'histoire des anciens peuples; elles servent, 
d'une part aux historiens, pour fixer la date d'un événement qui fut 
marqué par un de ces phénomènes, mais dont l'époque précise n'a 
pas été relatée, d'autre part aux astronomes, pour établir la solidité 
des observations des anciens. 

Si l'histoire mentionne une éclipse totale de Soleil observée en un 
lieu déterminé de la Terre, sans indiquer la date de cette observa- 
tion, la détermination de cette date pourra résulter de la connais- 
sance précise que l'on possède maintenant des diverses particularités 
du mouvement de la Lune. Pour cela, remontant à l'époque à la- 
quelle le phénomène observé se rapporte, on passe en revue suc* 
cessivement les diverses éclipses de Soleil qui ont dû se produire 
pendant un nombre d'années tel, que l'on soit certain qu'il corn* 
prenne l'année où l'éolipse dont il s'agit a été observée ; en opérant 
ainsi, on trouve en général que, de toutes les éclipses, il n'y en a 
qu'une seule qui puisse s'identifier avec celle que Phistoire men- 
tionne, parce que seule elle ft pu être totale dans le lieu où l'obser- 
vation a été faite. Dès lors on obtint nonnseulement l'année, mais 
le jour et même l'heure de cette observation. 



76 TROISIÈME SOIRÉE. — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

Citons-en deux exemples : 

On lit dans Hérodote, liv. P', § 74 : « Les Lydiens et les Mèdes 
furent en guerre pendant cinq années consécutives. Or, comme 
la guerre se soutenait avec des chances égales des deux côtés, la 
sixième année, un jour que les armées étaient aux prises, il arriva 
qu'au milieu du combat le jour se changea subitement en nuit; 
Thaïes de Milet avait prédit ce phénomène aux Ioniens, en indiquant 
précisément cette même année dans laquelle il eut lieu en effet. 
Les Lydiens et les Mèdes voyant que la nuit succédait subitement 
au jour, mirent fin au combat et ne s'occupèrent plus que du soin 
d'établir la paix entre eux. » L'éclipsé dont il est ici question est 
connue sous le nom A^éclipse de Thaïes, Les différents auteurs qui 
en ontjMurlé lui assignent des dates très-diverses, depuis le 1*' octo- 
bre 583 avant notre ère (Scaliger) jusqu'au 3 février 626 avant 
notre ère (Volney). Le directeur actuel de l'Observatoire royal d'An- 
gleterre a récemment fixé cette éclipse au 28 mai de l'année 585 
avant notre ère. 

On lit encore dans Diodore de Sicile (liv. XX, § 5) le passage suivant 
relatif à une éclipse totale de Soleil, qui eut lieu pendant qu'Aga- 
thocle, fuyant du port de Syracuse où il était bloqué par les Cartha- 
ginois, se hâtait de gagner la côte d'Afrique : « Gomme Agathocle 
était déjà enveloppé par l'ennemi, la nuit étant survenue, il s'é- 
chappa contre toute espérance. Le jour suivant, il se produisit une 
telle éclipse de Soleil, que l'on pouvait croire qu'il était tout à fait 
nuit, car les étoiles apparaissaient de toutes parts. De sorte que les 
soldats d'Agathocle, persuadés que les dieux leur présageaient 
quelque malheur, étaient dans la plus vive inquiétude sur l'avenir.» 
En étudiant les éclipses de Soleil qui ont eu lieu à l'époque d'Aga- 
thocle et dans le voisinage de Syracuse, je vois par le dernier tra- 
vail de M. Delaunay qu*on a reconnu que Téclipse dont il s'agit 
ici doit être fixée au 15 août de l'année 310 avant notre ère. 

^ Enfin I dit la marquise, messieurs les cosmologues, le thé re- 
froidit, et je vois avec regret que malgré les différents jets de lu- 
mière projetés ce soir sur les origines mystérieuses de l'astronomie, 
nous allons nous séparer sans savoir bien au juste à quoi nous en 
tenir sur la date de sa fondation. 



I/ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. 77 

— Bornons-nous, madame, à avoir ressuscité de ses œndreis le 
premier système du monde, dû aux Aryas, il y a une quinzaine de 
mille ans, répondit l'astronome ; à savoir que Us Chinois sont le plus 
ancien peuple dont les observations précises nous sont parvenues j et à 
garder une idée générale de Vandenneté de notre science sublime. 
Je suis obligé de vous avouer que malgré mes longues recherches 
et les travaux spéciaux auxquels je me suis livré pendant plusieurs 
années sur ce point curieux des origines de l'astronomie, je ne 
suis pas parvenu à retrouver l'extrait de naissance de Jupiter, de 
Saturne, ni de Vénus, et j'ose même penser que nul n'y parviendra. 
Tout système exclusif conduit ici à de colossales erreurs. Nous ne 
possédons aujourd'hui que des feuillets isolés d'un livre immense 
consumé par les siècles. Plusieurs peuples, divers génies, différents 
caractères ont présidé à la confection de ce livre. Le génie français 
n'est pas en correspondance avec ces origines si dissemblables et ne 
saurait les comprendre toutes. Qui pourrait dire aujourd'hui quel- 
les tendances guidaient les historiens primitifs, quelles passions les 
dominaient, à quelles lois ils devaient obéir ? Qui pourrait ressusci- 
ter les doctrines mystérieuses de ces premiers âges, les opinions bi- 
zarres des philosophes, les discussions incomplètes sur lesquelles 
ils bâtissaient leurs systèmes? Pour se rendre compte de cet état 
social disparu depuis tant de siècles, il faudrait pouvoir y revivre 
par la pensée. Mais de ce monde éteint il ne reste plus que les cen- 
dres, et le vent muet du désert souffle depuis trop longtemps sur 
les plaines solitaires où florissaient les antiques capitales.... 

Les anciens eux-mêmes étaient tout aussi partagés et incertains 
que nous le sommes aujourd'hui. Pour les uns, tout est fabuleux; 
pour d'autres, les dieux eux-mêmes ont existé. Diodore de Sicile, 
parlant des Atlantes, dit : « Leur premier roi fut Uranus. Ce prince 
rassembla dans les villes les hommes qui avant lui étaient répandus 
dans les campagnes. Comme il était soigneux observateur des astres, 
il détermina plusieurs circonstances de leur révolution. Il mesura 
l'année par le cours du Soleil, et les mois par celui de la Lune; et il 
désigna le commencement et la fin des saisons. Les peuples, qui ne 
savaient pas encore combien le mouvement des astres est égal et 

constant, étonnés de la justesse de ses prédictions, crurent qu'il 



78 TROISIÈME SOIRÉE, — LA HAUTE ANTIQUITÉ. 

était d'une nature plus qu'humaine, et après sa mort ils lui décer- 
nèrent les honneurs divins. Ils donnèrent son nom à la partie supé- 
rieure de Tunivers, c'est-à-dire au Ciel, tant parce qu'ils jugèrent 
qu'il connaissait particulièrement tout ce qui arrive dans le Ciel, que 
pour marquer la grandeur de leur vénération pour cet honneur ex- 
traordinaire qu'ils lui rendaient. > 

Atlas et Saturne auraient été les deux plus célèbres des enfants 
d'Uranus; Pline est ici du même avis que Diodore. Celui-ci assure 
en particulier qu*ils excellèrent dans l'astrologie, que ce fut Atlas 
qui représenta le monde par une sphère, et que c'est pour cette rai- 
son qu'on a prétendu qu'il portait le monde sur ses épaules. Il ajoute 
que Hespérus, son fils, recommandable par sa piété, étant monté au 
plus haut du mont Atlas pour observer les astres, fut subitement 
emporté dans le Ciel par un vent impétueux, et que le peuple, tou- 
ché de son sort, lui décerna les honneurs divins, et donna son nom 
à la plus brillante des planètes. Atlas aurait été père de sept filles,- 
appelées Atlantides : Maïa, Élective, Taygète, Astérope, Mérope, AI- 
cyone et Celœno. Maïa, l'aînée, aurait eu de Jupiter un fils : Mer- 
cure, qui fut l'inventeur de plusieurs arts. Pline ajoute qu'elles 
étaient très-spirituelles, et que c'est pour cette raison que les hom- 
mes les regardèrent comme des déesses après leur mort, et les pla- 
cèrent dans le Ciel sous le nom dé Pléiades. 

Ces récits présentent tout à fait le caractère de la fable, et nous 
sommes maintenant portés à croire que ces noms étaient d'abord pu- 
rement symboliques et furent individualisés par les légendes. Et pour- 
tant, il se mêle parfois à ces récits des faits qui coïncident évidem- 
ment avec certains fastes de l'histoire. Cette obscurité n'a rien qui 
doive nous surprendre. Il n'en pouvait être autrement à une époque 
où l'on n'écrivait pas, et où les crimes nationaux des conquérants, 
d'une part, les phénomènes imposants de la nature de l'autre, pas- 
saient de génération en génération sur l'aile fantastique des hym- 
nes populaires. 

Ces opinions diverses nous engagent à observer que les fables ne 
peuvent être expliquées qu'au moyen de plusieurs clefs. L'allégorie 
est la première ; l'allégorie employée prr les philosophes et par les 
poëtes qui ont parlé d'une manière figurée. Leurs discours pris à la 



L'ASTRONOMIE, LA PLUS ANCIENNE DES SCIENCES. 79 

lettre ont été entièrement dénaturés : aussi beaucoup de fables ne 
sont que la description ou l'explication des faits physiques. Les hié- 
roglyphes fournissent une autre clef. Devenus obscurs par la suite 
des temps, ils ont présenté des idées différentes de celles qu'ils ex- 
primaient. Il ne parait pas douteux que les hiéroglyphes ne soient 
la source des hommes à tête de chien, de taureau, à pied de chè- 
vre, etc. Les fables naquirent encore de Vadaption des mots étran- 
gers. S'il y avait des mots semblables par le son, ou avec peu de 
différence chez le peuple qui les adoptait, les deux significations se 
sont confondues, et il en résulte un mélange de fables et de véri- 
tés, comme nous le verrons à Tune de nos prochaines soirées. Les 
Orecs, qui ont voulu placer leur ancienne histoire dans le Ciel, y 
ont cherché des rapports, les ont historiquement interprétés. On 
peut conclure que de tous les systèmes qui ont été faits pour 
rendre raison à la mythologie, il n'y en a aucun dont on ne puisse 
tirer quelque chose de vrai; mais qu'on ne doit pas tenter de ren- 
fermer toutes les fables dans une explication générale : elles sont 
l'ouvrage de plusieurs siècles, créées et augmentées par différentes 
causes et dans différents pays. 

En résumé, continua l'astronome en terminant, j'astronomie est 
la plus ancienne des sciences , et dès que l'homme eut conscience 
de sa raison, nous constatons qu'il sut élever au Ciel ses regards 
interrogateurs et se construire aussitôt des systèmes élémentaires 
destinés à satisfaire son besoin de connaître. Nous aurons lieu d'ob- 
server dans la suite de notre Histoire du Ciel quelle fut la nature 
et la succession de ces curieux systèmes, et d'assister à l'élabo- 
ration lente des sciences d'observation. Ainsi se révéleront succes- 
sivement à nous le caractère des peuples et la diversité des temps. 
Ce soir, nous devions nous en tenir aux généralités, et indiquer 
seulement l'esquisse du tableau. L'important pour nous est d'arri- 
ver maintenant à la pratique, à la substance même des opinions 
primitives, et en premier lieu à l'explication de Vorigine de la sphère 
céleste. Au milieu de cette multitude d'astres dont la voûte céleste 
est parsemée, le regard s'arrête spontanément sur des groupes 
d'étoiles brillantes, associées en apparence par une proximité frap- 
pante, ou bien sur des étoiles remarquables par leur éclat et par 



80 HISTOIRE DU CIEL. 

UD certain isolement dans la région qu'elles occupent. Ces groupes 
naturels font pressentir obscurément un lien, une dépendance 
quelconque entre les parties et l'ensemble. Ils ont été remarqués à 
toutes les époques , même par les races d'hommes les plus gros- 
sières. Les langues de plusieurs tribus dites sauvages montrent 
presque toujours, d'une race à l'autre, des groupes identiques sous 
des noms différents; et ces noms, empruntés d'ordinaire au règne 
organique, donnent une vie fantastique à la solitude et au silence 
des cieux. A quel mortel, à ^uel peuple sommes-nous redevables 
de ridée première des constellations? A quelle cause est dû ce peu- 
plement du Ciel étoile par des figures animales ou humaines? 
Quelle langue nomma les étoiles pour la première fois, et pourquoi 
chaque étoile, chaque planète ont-elles reçu les noms qu'elles por- 
tent encore ? Pour qui ignorerait la coutume séculaire dé l'astrono- 
mie, l'aspect bizarre d'une carte céleste offrirait le panorama incom- 
préhensible d'une ménagerie singulière, riche en monstres de toutes 
formes, placés là-haut par la fantaisie audacieuse de quelque Pro- 
méthée. Sans contredit, c'est une des questions les plus intéressantes 
à résoudre, de chercher, à l'aide de la linguistique et de l'histoire 
comparée, quelle est l'origine des constellations et celle des signes 
du zodiaque. Nous commencerons par les premières, par les con- 
stellations qui caractérisent notre hémisphère boréal, et lorsque nous 
serons orientés sur l'histoire de la sphère céleste, nous trouve- 
rons plus facilement sans doute l'explication du zodiaque. 



(QUATRIÈME SOIRÉE 



l'origine des constellations. 



La sphère céleste et ses figures. Constellations de notre hémisphère , — zodia- 
cales, — australes. Constellations modernes ajoutées à celles de l'antiquité. Leur 
époque et leur histoire. Circulation apparente des astres. Le dessous de la Terre. 
Premières idées sur la route des étoiles. — Origine des figures célestes et des 
noms donnés aux constellations. La Grande-Ourse. Le pôle du monda dl sa mar- 
che. Les constellations boréales. Histoire de la sphère grecque et des cartes 

astronomiques actuellement en usage. 



Les derniers rayons empourprés du Soleil couchant flottaient sur 
la moire chatoyante de TOcéan, et leurs reflets rougeâtres coloriaient 
d'une douce nuance l'azur céleste ; une table avait été dressée en 
face du chalet, au bord du versant de la falaise; l'astronome déploya 
le rouleau d'une immense carte représentant les deux hémisphères 
du ciel, de sorte qu'en nous plaçant autour de la table nous pûmes 
examiner facilement et Taspect général de la carte et la forme de 
chaque constellation. C'était une carte tracée au trait par l'astronome 
anglais Flamsteed , et qui depuis plus d'un siècle dormait au rayon 
supérieur de la bibliothèque. Ayant pu rapporter cette belle carte à , 
Paris, je l'ai fait réduire et graver pour accompagner ce récit; en 
la consultant , mes lecteurs auront l'illustration directe de la thèse 
soutenue pendant cette quatrième soirée, suivront facilement les dis- 
cussions que nous eûmes alors à propos de l'origine des constella- 
tions, et apprendront en même temps sans peine à connaître les 
étoiles et à s'orienter. On remarquera au centre de la carte de l'hé- 

6 



82 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

misphère boréal le pôle et Dolre étoile polaire, un peu au-dessus le 
pôle de l'écliptique, autour duquel le pôle du monde tourne en 
S 5 870 ans. La circonférence extérieure de cette carte est Téquateur, 
sur lequel on a inscrit les heures d'ascension droite , c'est-à-dire la 
distance des étoiles à la ligne de Téquinoxe du printemps. Six signes 
du zodiaque se succèdent à la zone inférieure de la carte : d'abord 
les Poissons, constellation à travers laquelle passe maintenant la 
ligne de l'équinoxe du printemps, qui rétrograde d'un peu plus de 
50 secondes d'arc par an, de 80 minutes d'arc ou de l* 20' par siècle, 
et entraine avec elle l'équateur et sa ligne d'intersection avec Téclip^ 
tique; puis le Bélier, le Taureau (où brille Aldêbaran)^ les Gémeaux, 
TÉcrevisse et le Lion. La Vierge, où brille VÉpiy apparaît; mais pour 
la voir entièrement il faut traverser l'équateur, et par conséquent 
chercher la lâuite des signes sur la carte de l'hémisphère austral, où 
nous trouvons la Vierge, la Balance, le Scorpion (où brille Antarès)^ 
le Sagittaire, le Capricorne et le Verseau. Nous avons déjà dès notre 
première soirée fait connaissance avec ces signes célèbres. 

Cette sphère dont nous nous servons aujourd'hui, dit l'astronome, 
est la sphère grecque, qui n'a pas été inventée par les Grecs, mais 
corrigée et augmentée, et vient de peuples plus anciens. Cette même 
sphère servait à Hipparque il y a deux mille ans. Ptolémée nous en 
a donné la description. Il comptait 48 constellations, 21 au nord, 
15 au sud, et, le long de l'écliptique, les 12 du zodiaque. 

Les constellations qui nous ont été conservées par Ptolémée con- 
tiennent dans leur ensemble 1026 étoiles dont les positions relatives 
avaient été déterminées par Hipparque; c'est à l'occasion de ce travail 
que Pline s'écriait: c Hipparque osa, et c'eût été le comble de l'au- 
dace même chez un dieu , transn\ettre le dénombrement des étoiles 
à la postérité. > 

Le catalogue de Ptolémée contient : 

Pour les 21 constellatioDs boréales 361 étoiles. 

Pour les 12 constellations du zodiaque. . . . 350 
Pour les 15 constellations australes 318 



Ou pour les 4S constellations 1029 étoiles. 



ASTRONOME EN OBSERVATION 
(P. 83.) 



LES CONSTELLATIONS. 83 

Mais en défalquant trois doubles emplois, on trouve 1086 étoiles. 

— La science a fait bien des progrès depuis? demanda la mar- 
quise. 

—Certes, madame, répondit l'astronome, ce millier d*étoiles ne t*e- 
présente même pas toutes les étoiles visibles à l'œil nu pendant 
Tannée sur notre horizon ; sur la sphère entière on en compte en- 
viron cinq mille depuis les plus brillantes jusqu'aux plus faibles, 
visibles à Vœil nu, A l'invention du télescope on ne tarda pas i en 
découvrir de nouvelles, que l'œil mortel n'avait jamais contemplées ; 
à mesure que le pouvoir amplificateur des lunettes s'est augmenté 
et que les observations méridiennes sont devenues plus régulières, 
on en a enregistré un nombre de plus en plus grand ; le catalogue 
de Lalande en a cinquante mille de numérotées ; on travaille main- 
tenant à construire un catalogue de 300 000. Quant au nombre to-« 
tal des étoiles; perceptibles au grand télescope, on peut évaluer 
à 77 millions la quantité d'astres compris de la première à la qua- 
torzième grandeur.... Mais revenons aux constellations* 

Tout en déployant la carte céleste , l'astronome eut soin de dési- 
gner d'abord les constellations principales, décrites par Ptolémée. 
U les nomma dans l'ordre suivant en indiquant les étoiles de pre* 
mière grandeur: 

La Grande-Ourse, ou le Chariot de David, vers le centre } 

La Petite-Ourse, dont la queue aboutit à la polaire ; 

Le Dragon ; 

Céphée, assis à droite du pôle ; 

Le Bouvier ou le Gardien de T Ourse, avec l'étoile Arciuras; 

La Couronne boréale, à sa droite-, 

Hercule ou l'Homme à genoux -, 

La Lyre ou le Vautour tombant, avec la belle étoile Yiga ; 

Le Cygne, ou l'Oiseau, ou la Croix ; 

Cassiopée, ou la Chaise, ou le Trône ; 

Persée ; 

Le Cocher, ou le Charretier, avec Capella ou la Chèvre ; 

Ophiuchus^ ou le Serpentaire, ou Esculape ; 



84 QUATRIÈME SOIRÉE. - LA SPHÈRE CÉLESTE. 

Le Serpent; 

La Flèche et son Arc, ou le Dard ; 

L'Aigle ou le Vautour volant, avec Âtaïr; 

Le Dauphin; 

Le Petit-Cheval ou le Buste du Cheval ; 

Pégase, ou le Cheval ailé, ou la Grande-Croix; 

* 

Andromède ou la Femme enchaînée ; 
Le Triangle boréal ou le Delta. 

* • 

U nomma ensuite les 15 constellations situées au sud de Téclip- 
tique : 

La Baleine; 

Orion, avec ses belles étoiles Rigel et Betelgeuse; 

Le Fleuve Éridan ou le Fleuve d'Orion, avec la brillante Achernar; 

Le Lièvre; 

Le Grand-Chien, avec la magnifique étoile Sirius; 

Le Petit-Chien ou le Chien précurseur, avec Procyon ; 

Le Navire Argo, avec ses belles étoiles Alpha {Canopus) et Éta; 

L'Hydre femelle ou la Couleuvre ; 

La Coupe, ou rUme^ ou le Vase; 

Le Corbeau; 

L'Autel ou la Cassolette ; 

Le Centaure, dont l'étoile Alpha est la plus proche de là Terre; 

Le Loup, ou la Lance du Centaure, ou la Panthère , ou la Béte; 

La Couronne australe, ou le Caducée, ou Ui^aniscus ; 

Le Poisson austral, avec FomaXhaut. 

Vous avez remarqué, ajouta l'astronome, que j'ai nommé les dix- 
huit étoiles de première grandeur, en vous présentant les constella- 
tions soit zodiacales, soit boréales, soit australes. De la sorte nous 
savons maintenant où elles se trouvent. 

A ces constellations connues des Grecs, j'ajouterai maintenant la 
Chevelure de Bérénice, quoique Ptolémée ne la nomme pas. Elle me 
paraît devoir en faire partie, car elle a pour auteur l'astronome Co- 
non. Vous savez, madame la marquise, que Bérénice était l'épouse 
et la sœur du roi Ptolémée Ëvergète et qu'elle avait fait vœu de 
se couper les cheveux et de les consacrer à Vénus si son époux re- 



LEt CONSTELLATIONS OU BORD DE LA UER. (p. 83.) 

Cjnt — Lyre — ' Bemile — Courcan* — BouTÏtt ^ Aigle 
ScrpcBlaii* — BiIibh — Sctirpion — Slgitliir* 



LES CONSTELLATIONS. 85. 

venait vainqueur. Ce vœu et surtout son accomplissement ne plut 
que médiocrement à son mari, d'autant plus qu'un voleur défoba la 
nuit suivante cette belle chevelure, et que les dames n'avaient 
pas encore adopté la mode.... ridicule.... de porter des cheveux 
étrangers. C'est pour consoler le roi que l'astronome plaça la belle 
chevelure parmi les étoiles. 

Arago me parait s'être trompé, en disant qu'elle ne fut créée, 
qu'en 1603 par Tycho-Brahé. 

Tycho-Brahé ajouta aux constellations anciennes celle d'Anti- 
nous, formée d'étoiles vagues, près de l'Aigle. 

A la même époque , Jean Bayer, d'après Améric Yespuce et les 
navigateurs, ajouta 12 constellations nouvelles aux constellations 
australes de Ptolémée, savoir : 

Le Paon, le Toucan, la Grue, le Phénix, la Dorade, le Poisson vo- 
lant, l'Hydre mâle ou le Serpent austral , le Caméléon , l'Abeille ou 
la Mouche, l'Oiseau de paradis, le Triangle austral, l'Indien. 

Augustin Royer, en 1679, et Hévélius en 1690, formèrent de nou- 
veaux groupes stellaires, parmi lesquels il y en a quelques-uns de 
conununs. En défalquant les doubles emplois on trouve 16 nou- 
velles constellations aiyourd'hui admises, ce sont : 

1 1 pour Hévélius : la Girafe ou le Caméléopard , la Licorne ou 
le Monocéros, le Fleuve Jourdain ou les Chiens de chasse, le Fleuve 
du Tigre ou le Renard et l'Oie , le Lézard ou le Sceptre et la Main 
de Justice, le Sextant d'Uranie, le Petit-Lion, le Lynx, l'Ëcu ou le 
Bouclier de Sobieski, le Petit-Triangle, le Rameau et Cerbère; 

5 pour Augustin Royer : la Colombe de Noé , la Croix du Sud ou 
le Trône de César, le Petit-Nuage, le Grand-Nuage, la Fleur de lis ou 
la Mouche. 

— Ah i vous venez de nommer Augustin Royer comme le premier 
parrain de la Croix du Sud, fit le professeur à Tastronome-, mais il 
me semble que le Dante la signale déjà dans son Purgatoire. 

--; L'un des passages les plus controversés de la Divina Commediay 
répondit l'astronome, est précisément celui où il est question de ces 
quatre étoiles antarctiques, que les Européens furent tout étonnés 
de voir lorsque longtemps après ils s'avancèrent vers les régions 
équinoxiales. Cette espèce de divination a donné lieu à bien des 



89 QUATRIÈME SOIRÉE. - LA SPHÈRE CÉLESTE. 

commentaires; on a commencé d'abord par dire que ces quatre 
étoiles n'étaient que les quatre vertus théologales , et cette opinion 
s'appuyait surtout sur l'impossibilité où était le poëte de connaître 
une constellation , que ni lui » ni aucun Européen n'avait jamais pu 
voir ; mais Fracastor assura plus tard, et cela est prouvé maintenant, 
que Dante devait avoir eu connaissance de ces quatre étoiles par le 
moyen des Arabes, qui, ayant formé des établissements sur toute la 
côte orientale de l'Afrique, avaient dû observer les étoiles australes 
et les faire connaître aux Européens. 

Les anachorètes chrétiens du quatrième siècle pouvaient voir 
encore la croix au-dessus de leur horizon dans les déserts de la Thé- 
baîde; mais ils ne l'ont pas nommée ; Dante ne la nomme pas non plus 
dans le passage célèbre du Purgatoire. 

Et de même, Améric Yespuce, qui dans son troisième voyage se 
reportait à ces vers en contemplant le Ciel étoile des régions du sud, 
et se vantait d'avoir vu c les quatre étoiles que le premier couple 
humain avait pu seul apercevoir, » ne connaît pas la dénomination 
de Croix du Sud. Améric dit simplement : les quatre étoiles for- 
ment une figure rhomboîdale (una mandorla) ; et cette remarque est 
de l'an 1501. Lorsque les voyages maritimes se multiplièrent autour 
du cap de Bonne-Espérance et dans la mer du Sud, à travers les 
voies fk'ayées par Yasco de Gama et Magellan, à mesure que les mis- 
sionnaires purent pénétrer, par suite des découvertes nouvelles, dans 
les contrées tropicales de l'Amérique, cette constellation devint de plus 
en plus célèbre. Humboldt la trouve mentionnée , pour la première 
fois, comme une croix merveilleuse ( croce maravighcsa ) , « plus 
belle que toutes les constellations qui brillent dans la voûte du Ciel,» 
par le Florentin Andréa Gorsali en 1517, et un peu plus tard vers 
1 520, par Pigafetta. 

Voilà l'histoire de la Croix du Sud. Mais revenons à noâ constel* 
lations. 

Lacaille {Mémoires de V Académie des sciences pour 1752) a cherché à 
combler les vides laissés par les anciennes constellations dans l'hé- 
misphère austral, en créant 14 constellations nouvelles: l'Atelier 
du sculpteur, le Fourneau chimique, l'Horloge, le Réticule, le Burin, 
le Chevalet, la Boussole, 1 a Machine pneumatique, l'Octant, le Com- 



DU NORD. (p. 83.) 



LES CONSTELLATIONS. 87 

• 

pas , rÉquerre, le Télescope, le Microscope , enfin, au-dessous do 
Grand-Nuage, la Montagne de la Table. 

En 1776, Lemonnier fit, entre Gassiopée et Tétoile polaire, une 
constellation nommée le Renne, et il ajouta la constellation du Soli- 
taire, Oiseau des Indes, au-dessous du Scorpion. 

Lalande a ajouté le Messier à côté du Renne, dans son Globe U^ 
leste, 

Poczobut, en 1777, a mis le Taureau royal de Poniatowski entre 
TAigle et le Serpentaire. 

Le P. Hell a formé dans TÉridan un groupe nouveau, qu'il a 
appelé la Harpe de Georges. 

Enfin , dans les cartes de Bode se trouvent les constellations sui«- 

« 

vantes : 

Les Honneurs de Frédéric, le Sceptre de Brandebourg, le Télescope 
d'Herschel, TAérostat, le Quart de cercle mural, le Loch, la Machine 
électrique, et T Atelier de typographie. 

A propos de la discussion que Lalande soutint très -sérieusement 
contre Bode, pour défendre ses constellations du Chat domestique et 
du Custos Segetum {le Messier!)^ Olbers fait remarquer que, pour 
faire une place dans le ciel aux Honneurs de Frédéric (constellation 
imaginée par Bode), Andromède avait dû retirer son bras du lieu qu'il 
occupait depuis 3000 ans ! 

Nous arrivons déjà ainsi à un total de 108 constellations. J'ajoute- 
rai, pour finir, que Ton est dans l'habitude de distinguer encore : la 
Tête de Méduse, près de Persée ; les Pléiades sur le dos ^ et les Hyades 
sur le front du Taureau; la Massue d'Hercule; le Baudrier d'Orion, 
nommé quelquefois le Râteau, les trois Rois, ou le Bâton de saint 
Jacques; TÉpée d^Orion; les deux Anes dans le Cancer, ayant entre 
eux l'amas stellaire nommé l'Étable ou la Crèche ou Praesepe ; enfin 
les Chevreaux ou les Boucs, placés tout près de la Chèvre, dans la 
constellation du Cocher. 

Il était nécessaire de connaître ces subdivisions, qui portent à 117 

1. Le planisphère que le P. Kircher a donné dans son Œdipe égyptien, et dont l'as- 
tronome Pétosiris paraît être Tauteur, nous montre au-dessus des Pléiades une poule 
dont cet amas d^étoiles représente la couvée. Nos paysans, conduits par le même esprit 
d'analogie ou par quelque tradition, le nomment la Poutsinière, 



88 . QUATRIÈME SOIRÉE. ~ LA SPHÈRE CÉLESTE. 

le nombre des astérismes que l'on est à peu près convenu d'ad- 
mettre. 

— ' Ainsi voilà toutes les constellations dont se compose le Ciel en- 
tier? demanda la marquise. 

— Oui, madame, répondit l'astronome. J'aurais maintenant un 
épisode assez singulier à ajouter à cet historique de la formation 
du Ciel constellé, c'est un projet assez curieux, quoique avorté, dû 
à l'esprit du moyen âge, et je dois l'indiquer en passant. 

Dès le huitième siècle, Bède et ensuite quelques théologiens et 
astronomes, ses successeurs, voulurent déposséder les dieux de 
l'Olympe. Ainsi, ils proposèrent de changer les noms et les des- 
sins des constellations. Il existe des calendriers où saint Pierre 
tient la place du Bélier, saint André celle du Taureau, etc.; 
dans d'autres , d'une date plus récente, on trouve i la place des 
noms mythologiques : David, Salomon, les Rois Mages, en un 
mot, des souvenirs empruntés à l'Ancien ou au Nouveau Testament. 
Mais ces changements dans les noms des astérismes n'ont pas été 
adoptés. 

J'ai vu, iyouta-t*il, ces différents essais. Le cabinet des cartes 
possède entre autres une magnifique gravure, dont les dessins 
cachent même 1& plupart des étoiles , qui a pour titre : Cœli stellati 
christiani hœmisphœrium prius. La Grande-Ourse y est remplacée par 
la Barque de saint Pierre, la Petite-Ourse par saint Michel, le Dragon 
par les saints Innocents, le Bouvier par saint Silvestre, la Chevelure 
de Bérénice par le Flagellum. 

Les signes du zodiaque sont : 

Saint Pierre, saint André, saint Jacques Majeur, saint Jean, saint 
Thomas, saint Jacques Mineur, saint Philippe, saint Barthélémy, 
saint Mathieu, saint Simon, saint Jude, et saint Mathias. 

Marie Madeleine a pris la place de Cassiopée, Andromède est 
transformée en Saint- Sépulcre, Persée en saint Paul, Céphée en 
saint Etienne, le Cocher en saint Jérôme, Orion en saint Jo- 
seph, etc., etc. 

Dans le dix-septième siècle , un professeur de l'université d'Iéna, 
Weigel, proposa de former un ensemble de constellations héral- 
diques. 



COHSTKLLATIONS. — ESSAIS DE CHANGEMENTS. 89 

Les figures des douze coDstellations zodiacales auraient été les 

représenlalions des écussons appartenant aux douze plus illustres 

maisons de l'Europe.... Malgré ces tentatives, l'aDliquité a gardé ses 

tr6nes. 

Hais revenons à nos constellations. Elles ne servent plus aujour- 
d'hui qu'à désigner d'une manière générale et en quelque sorte géo- 
graphique, la position des astres. C'est par les degrés d'ascension 



droite et de déclinaison que l'on marque la situation précise, de sorte 
que le ciel des astronomes ne connaît plus réellement que ces divi- 
sions , comme l'avait désiré sir John Herschel dans son projet de 
substituer des carrés aux constellations. 

Sur les 117 constellations nommées tout à l'heure, 48 seulement 
datent donc de l'ancienne astronomie grecque, les 69 autres ont été 
formées successivement, comme nous l'avons vu, par divers astro* 
nomes modernes. 

— Très-bien! fît la marquise. J'aime la clarté. Nous venons de 
voir l'origine des constellations modernes; mais les anciennes, les 



90 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

principales, il faut que vous nous appreniez aussi d'où elles 
viennent. 

^ L*origine qui nous reste mystérieuse, répondit Tastronome, est, 
par conséquent, seulement celle des 21 constellations boréales, 
des 15 australes, et des 12 zodiacales qui ornaient la sphère grec- 
que. Ces constellations sont historiquement les plus importantes ; 
elles sont les derniers vestiges de Tère théocratique qui ouvrit les 
premières civilisations humaines sur la Terre; elles nous transpor- 
tent aux âges primordiaux de notre race, où des empires inconnus 
florissaient à l'orient de notre France actuelle , alors que d'épaisses 
forêts et de vastes solitudes s'étendaient sur le sol où brille aujour- 
d'hui la capitale du monde. 

Quelle est l'origine, quelle est la cause des noms donnés aux 
constellations, et comment les hommes ont-ils été successivement 
conduits à couvrir la sphère céleste de figures d'hommes, d'animaux, 
d'instruments divers? Orion, Hercule, Castor et Pollux, les Pléiades, 
le Serpentaire et leurs collègues de la voûte étoilée, sont-ils des 
héros historiques, que la reconnaissance humaine aurait canonisés 
dans le ciel païen pour leurs bienfaits, ou dont le souvenir aurait 
immortalisé des conquêtes trop souvent tyranniques et sangui- 
naires? — La Grande-Ourse, le Taureau, le Chien Sirius, l'Épi de la 
Vierge, le Verseau, se rapportaient-ils à certains phénomènes ter- 
restres en correspondance avec la position de ces groupes d'étoiles au- 
dessus de l'horizon î— Le Bélier, la Balance, le Scorpion, auraient* 
ils été ainsi nommés pour désigner la marche du Soleil et le cours des 
saisons? — Quelques-unes de ces figures, enfin, comme la Couronne, 
le Serpent, le Dragon, et même le Taureau, ont-elles été dessinées 
simplement parce que la disposition des astres qui les composent 
esquisse la forme approchée de ces figures ? — De toutes ces hypo- 
thèses, aucune ne nous satisfait d'une manière absolue, quoique 
chacune d'elles soit vraie sans doute pour les cas particuliers qui la 
caractérisent. 

Il est naturel de penser que Ton commença par observer les phé- 
nomènes les plus faciles et les plus simples. Il est probable que les 
premières observations se réduisirent simplement à noter l'heure 
du lever et du coucher du Soleil et ses changements de hauteur; 



D'OU VIENNENT LES CONSTELLATIONS. 91 

les phases de la Lune, ses retours, et les mouvements des planètes 
visibles à l'œil nu; ensuite la détermination des groupes d'étoiles 
qui se couchent immédiatement après le Soleil et que la prepière 
obscurité permet d'apercevoir. 

Il est certain que les constellations les plus anciennes sont celles 
qui sont composées des étoiles les plus brillantes, et qui attirent le 
plus l'attention des regards. Ainsi nous pouvons affirmer que les 
sept étoiles de la Grande-Ourse forment Tune des premières figures 
célestes que les hommes aient tracées comme points de repère. Le 
quadrilatère d'Orion avec ses trois perles obliques partage le même 
titre d'ancienneté. Le groupe des Pléiades et d'Aldébaran a égale- 
ment frappé les premiers pasteurs. Procyon, Castor et PoUuz vin- 
rent ensuite. Sirius fut remarqué comme le soleil le plus brillant de 
la voûte éthérée. Le quadrilatère du Lion, l'étoile de la Vierge, 
le Cœur du Scorpion ou Antarès, Gapella ou la Chèvre, Arc- 
turus, Véga, Canopus, et a du Centaure pour le sud, la variable v) 
d'Argo, Achemar, furent les yeux célestes que consultèrent les yeux 
mortels pour se diriger dans les migrations nocturnes à travers les 
déserts ouïes mers. 

Bien des siècles s'écoulèrent avant que les hommes eussent 
réuni par des lignes idéales les étoiles voisines semblant former 
des groupes, et surtout avant qu'ils eussent désigné ces groupes 
et ces étoiles par des noms caractéristiques. L'existence de ces 
premières peuplades, quoique en communication plus intime et 
plus constante que nous avec la nature, ne se passait pas néan- 

■ 

moins à regarder les étoiles et à faire des conjectures sur leurs 
réunions dans l'espace. Mais où le temps nous semble avoir été une 
condition nécessaire des progrès de cette astronomie d'observation, 
c'est dans la découverte du zodiaque et du passage du Soleil à travers 
ses signes suivant le cours de l'année. 

Que l'on songe en effet au temps qu'il a fallu pour arriver à cette 
constatation. Le zodiaque, comme nous l'avons vu dans notre pre- 
mière soirée, est une zone, ou une bande de la sphère céleste, tra- 
versant la voûte étoilée dans le sens du mouvement apparent du 
Soleil, c'est-à-dire de l'est à l'ouest. 

Voyons un instant la série d'observations et de réflexions qui a 



92 QUATRIÈME SOIRÉE. » LÀ SPHÈRE CÉLESTE. 

élé nécessaire pour arriver à tracer cette zone comme étant le che- 
min du Soleil. 

On Aura d'abord remarqué le mouvement diurne du Ciel entier 
pendant la nuit, tournant tout d'une pièce d'orient en occident. Puis^ 
au nord, on aura remarqué un certain nombre d'étoiles qui ne se 
couchent jamais quoique tournant comme le reste du Ciel autour 
d'un point fixe. 

Que devenaient les étoiles qui descendent au-dessous de l'hori- 
zon? Lorsqu'on eut constaté que c'étaient bien les mêmes qui 
reparaissaient au levant après avoir disparu au couchant, on fut 
conduit à penser qu'elles ne s'éteignaient pas dans l'Océan ou 
n'étaient pas détruites dans les abîmes d'outre-terre, mais ac- 
complissaient sous l'horizon, sous la Ten^e^ l'arc de circonférence re- 
liant le point de leur coucher au point de leur lever. 

Sous la Terre! Et comment? C'était là un grand mystère, un pro- 
blème presque insoluble. Pour nous, qui sommes si savants (I) au 
dix- neuvième siècle, nous jugeons la chose très-facile. Mais pour 
nos bons aïeux, c'était bien différent. Rien n'est si facile que ce qui 
s'est fait hier; rien n'est si difficile que ce qui se fera demain. 
Pour admettre que les étoiles pussent passer sous la Terre, il fal- 
lut d'abord admettre que celte Terre eût un espace vide au-des- 
sous d elle. Mais si le monde que nous habitons avait un espace 
vide au-desous de lui, il était donc suspendu, isolé dans l'im- 
mensité? Car enfin, le Soleil, la Lune et les étoiles se couchent et 
se lèvent à tous les points de l'horizon. Existait-il donc aux deux 
pôles du Ciel deux pivots soutenant l'axe du monde? Des piliers 
supportaient-ils la Terre? Mais ces piliers, à leur tour, sur quoi 
étaient- ils supportés ? 

On en vint fatalement, et à la longue, à admettre que la Terre est 
un globe suspendu dans le vide. Ce fut le seul moyen d'expliquer le 
cours inférieur des astres. Mais quel mystère! Si ce globe n'est sou- 
tenu par aucun corps, pourquoi ne tombe-t-il pas ? 

Non, ce n'est pas en cent ans, ni en mille ans peut-être, que les 
anciens ont pu parvenir à construire la sphère céleste et à repré- 
senter par elle les mouvements des astres fixes et errants, les sai- 
sons, les mois et les jours. Clio seule saurait dire combien de siè- 



D'ob VIENNENT LES CONSTELLATIONS. 93 

des se succédèrent avant que sa jeune sœur Uranie pût apparaître 
toute formée aux yeux des générations futures. 

Mais lorsqu'on eut reconnu la révolution totale apparente du Ciel 
autour de Taxe du globe, on n'avait pas suivi encore le cours du 
Soleil à travers les constellations. Par suite de quels besoins ou de 
quelle curiosité aura-b-on été conduit à deviner cette marche? 
Par quel procédé aura-t-on découvert que le Soleil suivait tou- 
jours la même zone de la sphère céleste en passant successivement 
sous les étoiles qui la constituent? U nous est difficile de nous en 
souvenir. 

Évidemment, ce n'est pas dans le cours visible du Soleil, dans sa 
marche pendant le jour, qu'on aura pu tracer sa route parmi les 
étoiles qu'il éclipse. Ce ne peut être que dans son cours invisible 
supposé sous la Terre, 

U aura donc encore fallu, pour arriver à connaître et à dessiner 
les époques successives des passages de l'astre du jour à travers 
tels et tels signes du zodiaque, il aura encore fallu, dis-je, observer 
que les constellations zodiacales visibles pendant les nuits d'hiver 
ne. sont pas les mêmes que celles qui scintillent pendant les nuits 
d'été, que tel groupe d'astres qui passe au méridien à minuit à telle 
époque, y passe à midi six mois plus tard, et que nous voyons pen- 
dant la nuit la portion du Ciel opposée à celle qui est passée sur 
nos têtes pendant le jour. Pendant les longues et froides nuits 
d'hiver qui semblaient . faire oublier l'astre radieux, la curiosité 
inquiète s'est posé cette interrogation : Où est le Soleil? La réponse 
ne peut être conclue que d'une série de comparaisons et de souve- 
nirs. « En cette heure de la nuit, cet astre accomplit son cycle sous la 
Teri-e, illuminant d'autres peuples peut-être qui auraient leurs pieds 
contre les nôtres, séparés par l'épaisseur du globe ; il se trouve 
à peu près là, en bas. Quel signe du zodiaque occupe cette direc- 
tion? C'est la Vierge. Donc le Soleil est actuellement dans la 
Vierge. » 

Ainsi se sera formée la connaissance des positions successivement 
occupées par le Soleil sur la zone zodiacale ; elle aura été aidée par 
les comparaisons faites le soir et le matin sur les constellations 
visibles au couchant ou au levant, et qui suivaient ou précédaient 



94 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

celle habitée par le Soleil. Mais quelle longue série d'observations 
n'a-t-il pas fallu pour constater seulement Télévation du cours du 
Soleil, de la Lune et des planètes au-dessus de Thorizon, — élévation 
changeant avec les saisons, — et pour construire ainsi la bande de 
groupes d'étoiles formant cette ligne oblique? Combien de temps 
n'a-t-il pas fallu pour apprendre à mesurer les déclinaisons ou les 
distances polaires des étoiles, leurs ascensions droites ou leurs 
distances à un premier méridien céleste, et construire une sphère 
céleste offrant la représentation de la voûte étoilée? 

Nous avons émis Topinion tout à l'heure que les premières con- 
stellations remarquées et nommées par les hommes ont dû être la 
Grande*Ourse, Orion, le Grand-Chien, et les plus évidentes du zo- 
diaque, telles que le Taureau (Pléiades, Hyades), les Gémeaux, le 
Lion, la Vierge. Maintenant nous nous demanderons quelle est Yori- 
gine des noms donnés à ces divers astérismes. 

— J'entrevois d'ici, s'écria l'historien, que nous allons avoir 
quelques nouvelles petites querelles d'étymologies. 

— La variété ne manque pas d'intérêt, répondit l'astronome. 
Commençons. Je prends d'abord la Grande-Ourse. La voici, ajouta- 
t-il en se levant de la table et se tournant du côté du nord, où il 
montra de la main la belle constellation aux sept étoiles , alors à 
gauche du pôle et un peu auniessous. Elle est bien près de Thori'- 
zon, vous voyez. Mais, comme Homère le disait déjà, elle ne se bai- 
gnera point dans l'océan. 

Tout le monde connaît ces sept étoiles du nord qui tournent éter- 
nellement autour du pôle silencieux. Le rectangle et les trois étoiles 
forment une figure qui rappelle sans contredit la fot*me d'un char, 
et surtout celle d'un char antique. L'idée du mouvement qui s'y 
ajoute confirme encore le rapprochement. Aussi s'explique-t-on fa- 
cilement que différents peuples lui aient donné le nom de Char ou 
de Chariot. Nous avons vu qtie nos ancêtres les Gaulois l'appelaient 
le Chariot d'Arthur. l'appelle généralement en France et dans 
divers pays de l'Europe le Chariot de David. Dans la Grande-Bretagne, 
son nom populaire est the Plough (la charrue). Les Latins lui ont 
d'abord donné le même nom {Plaustram) avec trois bœufs, au lieu 
des trois chevaux que Ton met de nos jours au timon, puis ils 



ORIGINE DES CONSTELLATIONS. 95 

ont étendu la signiiîcation des bœufs, et, par une dégénérescence do 
langage, ont à la fin désigné cette jQgure sous le nom des sept bœufs, 
sepUm trionesj d'où est venu le mot septentrion, qui actuellement 
signifie simplement le nord. Les Grecs lui ont donné le même nom 
de chariot ('A(xaS«, qui, comme plaustrum, signifie quelquefois char- 
rue), et ce même mot signifie septentrion et septentrional. Cette dé- 
nomination générale est justifiée par la forme même de la figure, et 
il est probable que si les habitants de Vénus et de Jupiter se servent 
de chars pour leurs travaux de la campagne ou leurs fêtes de la ville, 
ils doivent donner comme nous ce nom à cette constellation, qui a la 
même figure pour eux que pour nous, quoique leurs pôles difl^èrent 
du nôtre. 

— Quoique cette appellation me paraisse fort simple et aussi fa- 
cile à expliquer que vous venez de le faire, interrompit l'historien, 
Je me souviens cependant que les Latins eux-mêmes doutaient de 
cette origine. L'antiquité grecque et latine s'est exercée souvent sté- 
rilement à la recherche des étymologies. Le Gaulois Romain Âulu- 
Gelle racfonte dans ses Nuits attiques que, selon les grammairiens, sep- 
tentrioThes signifie tout simplement 7, comme quinquatrus signifie 5. 
Varron pense cependant que triones signifie quelque chose et vient 
de terriones^ qualificatif d'animaux cultivant la Terre. 

Je passe sur votre observation érudite, continua l'astronome, et je 
poursuis mon thème. Si l'on considère ces sept étoiles comme dessi- 
nant les points caractéristiques d'un char, les quatre étoiles du qua- 
drilatère forment les roues ; les trois autres qui tracent une ligne 
oblique à l'un des angles sont trois chevaux. Au-dessus du cheval du 
milieu les bonnes vues aperçoivent une petite étoile dé cinquième à 
sixième grandeur, que Ton a nommée le Cavalier. Cela posé, il nous 
sera facile de reconnaître chacune de ces étoiles par son nom, ou 
par une lettre de l'alphabet grec — désignation habituelle en astro- 
nomie. En commençant par les deux roues de derrière, on désigne 
les sept étoiles par les sept premières lettres de l'alphabet grec: «, p, 
ff $ désignent donc les quatre roues ; e, C, v) désignent les trois che- 
vaux. Ces mêmes étoiles ont également reçu des noms arabes, qui, 
dans le même ordre, sont les suivants : Dubhé et Mérak sont les 
étoiles de derrière ou les gardes ; Phegda et Mégrez sont celles de 



96 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

devant; Aliotb, Hizar et Ackaîr sont celles du timon. La petite qui 
brille au-dessus de Mizar se nomme Alcor. Les Arabes l'appellent 
aussi Saidak, c'est-à-dire Tépreuve, parce qu'ils s'en servent pour 
éprouver la portée de la vue. 

— Ahl j'aperçois le cavalier en question, s'écria la marquise. Mais, 
monsieur l'astronome, ajouta-t-elle, dites-moi donc: le Chariot n'est 
pas juste sous le pôle ? 

— Puisqu'il tourne avec le Ciel entier autour du pôle en vingt-qua- 
tre heures, répliqua la fille du capitaine, il ne peut pas être tou- 
jours dessous.... 

— Ha foi I ma fille, observa le commandant, tu n'es pas si igno- 
rante que ta mère le prétend. Sais-tu bien que tu viens de faire une 
découverte? 

— Laquelle donc?... 

-* Eh ouil j'y ai bien souvent pensé sur la mer. Les étoiles de la 
Grande-Ourse ne se couchant jamais (puisque leur distance au pôle 
est moins grande que la hauteur du pôle au-dessus de l'horizon) et 
tournant régulièrement autour de l'étoile polaire, elles passent deux 
fois par jour au méridien (au-dessus et au-dessous du pôle). De 
plus, on peut trouver l'heure en observant l'angle qu'elles font 
avec la verticale. Ainsi , nous sommes au commencement de sep- 
tembre, il est 9 heures environ : ne voyez-vous pas que la ligne 
de P'9, à la polaire est au milieu chemin entre l'horizontale et 
la verticale? A 10 heures elle approchera davantage de la verti- 
cale ; à II heures encore plus ; à minuit elle y sera, je crois, tout 

à fait. 

— En effet, dit Tastronome, Tétoile « de la Grande- Ourse est à une 
distance de 10** 5t~ de la ligne de l'équinoxe du printemps. Son pas- 
sage supérieur au méridien a donc lieu le 21 mars à 10*» 55" du soir. 
Dès le lendemain, Tétoile avance de 4 minutes sur le Soleil ; le pas- 
sage a lieu à lO** 51". En trois mois l'avance est de 6 heures, et le 
passage s'effectue à 4'' 55" du soir. En six mois l'avance est de 12 
heures, et le passage au point culminant a lieu à iO'* 55™ du matin, 
le 22 septembre. Passant à son point culminant le 22 septembre à 
10*" 55" du matin, le l" de ce mois, le même passage a lieu à midi 20. 
Son passage inférieur s'effectuant à douze heures de différence, nous 



CONSTELLATIONS. — LE MOUVEMENT DIURNE. 97 

voyons en définitive qu'en ce moment de Tannée « de la Grande- 
Ourse est directement au-dessous de Tétoile polaire à minuit 
SO minutes. 



Midi ao "4»»- 



--+ 



¥—\ 



I Matin 




Bfinuitao""!" 



p passe 2 minutes avant, y 52 minutes après, ô 64, s l^ 53"", et y\ 
2*» 47" après. 

— ^^ A 3 heures du matin, ajouta le navigateur, la ligne p-a fera le 
même angle à droite que maintenant à gauche; à 6 heures, ce sera 
l'opposé de 6 heures du soir. Vous voyez donc bien que voilà un ca- 
dran sidéral d'inventé ! 

— De plus, reprit l'astronome, la figure que nous pouvons tracer 
des différentes positions de la Grande-Ourse autour du pôle est appli- 
cable au mouvement apparent de la sphère pendant toute l'année. 
Ainsi, aijgourd'hui 4 septembre 1867, cette constellation s'est trouvée 
A midi 20 exactement au-dessus de la position qu'elle va occuper à 
minuit 20. Or cette position de midi est précisément celle qu'elle 
aura à minuit dans six mois, au commencement de mars. 



98 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

Autrement dit, le Ciel est le même : 



Septembre 


Décembre 


Mars 


Juin 


midi 


6 heures matin 


minuit 


6 heures soir 


Ou: 








Septembre 


Décembre 


Mars 


Juin 


minuit 


6 heures soir 


midi 


6 heures matin 


Ou encore : 


• 






Septembre 


Décembre 


Mars 


Juin 


9 heures soir 


3 heures soir 


9 heures matin 


3 heures matin 


Ou encore : 








Septembre 


Décembre 


Mars 


Juin 


6 heures matin 


3 heures soir 


6 heures soir 


midi. 


Ou enfin : 








Septembre 


Décembre 


Mars 


Juin 


6 heures soir 


midi 


6 heures matin 


minuit. 



•*- Avec cela, s'écria le député, le ciel de chaque mois et de Tan- 
née entière peut être facilement trouvé. Mais si nous revenions à la 
Ch^ande-Owrse? D'où vient ce nom? 

— Si le Chariot est son nom populaire, répondit l'astronome, ce^ 
lui-ci est son nom scientifique. 

En effet, les Grecs l'ont désignée sous le nom de 'ApxTo< ijlcyoXt) 
{Arctos, d'où est venu le nom d'arctique), les Latins sous celui d'ur^a 
^najor; les Anglais l'appellent tfie Gréai Bear, etc. Les Iroquoisia con- 
naissaientau moment de la découverte de l'Amérique, et rappelaient 
Okùaari\ l'Ours. Or l'explication que nous venons de donner du nom 
de Chariot n'est plus applicable à cette dénomination-ci. Cet as- 
semblage d'étoiles, en lui ajoutant même les autres petites étoiles 
circonvoisines, que Ton fait entrer dans la figure, comme <r, p, ic, o, 
dans la tète, c et x au pied droit de devant, X et {& au pied droit de 
derrière, v et ( au pied gauche de derrière, on ne parvient pas en- 
core, avec la meilleure volonté du monde, à rien dessiner qui res- 
semble à un ours ou à un animal quelconque — d'autant plus que la 
partie principale de l'ours en question serait une longue queue, for- 
mée par les trois beaux diamants Alioth, Mizar et Acka'ir, et que 



ORIGINE DES CONSTELLATIONS. 



99 



les ours n'en ont pas;.., ou n'en offrent qu'un appendice rudi- 
mentaire. 

Devant cette absence de toute similitude entre la figure astrono- 
mique et le nom terrestre que les hommes lui ont donné, où cber- 
cherons-nous Texplication nouvelle de cette constellation ? 

Dans Aristote, si vous le voulez bien, ou, pour remonter plus haut 
encore, dans cette observation faite par les anciens, que, de tous les 
animaux connus,, l'aura est le seul qui ose affronter les régions du 
froid polaire, le seul qui vive au sein des solitudes glacées de ces 
zones inconnues. 




Autant que nous pouvons la conjecturer de nos jours, voilà, à 
mon avis, Texplication du nom donné à l'astérisme du nord. L'ours 
n'était-il pas en effet considéré comme le seul être qui vivait sous 
ces latitudes lointaines? 

Une explication analogue à la précédente doit être admise pour le 
Sanglier des Gaulois, dont nous avons parlé avant-hier, plutôt que 
de fantastiques rapports de ressemblance entre notre groupe à^é* 
toiles et l'animal privilégié des peuplades de la Gaule» 



100 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE ' CÉLESTE. 

— C'est très bien, interrompit le commandant, mais je me sou* 
viens avoir vu dans Ideler : « Untersuchungen ûber den Ursprung 
und die Bedeutung der Steirnamen.... » 

— Si vous parliez français? s'écria la marquise, nous aimerions 
autant cela! 

— Que, continua le commandant, le nom diOwrta vient de ce que 
ces deux animaux tournent autour du pôle. 

— On peut remarquera ce propos, dit Fhistorien, que la constel- 
lation dont nous nous occupons a encore reçu un troisième nom, 
celui d'Hélice, 'EXixv) chez les Grecs, Hélix chez les Latins, dont nous 
trouvons facilement l'explication en songeant à son mouvement 
circulaire autour du pôle. 

Ne l'a-t-on pas encore ^nommée CallistOi la nymphe ? dit le pro- 
fesseur de philosophie. Ce nom me paraît pour ma part facile à 
expliquer comme, les précédents l'ont été par vous. Elle était la 
plus apparente, la plus belle des constellations de cet hémisphère : 
xaUCcTTT) ou callista! Cette épithète devint un nom propre. 

— Il y a encore une autre dénomination singulière et moins con- 
nue, dont le sombre caractère est difficile à justifier, ajouta le pasteur, 
c'est celle des Arabes, qui ont réfléchi dans la marche lente de cette 
froide constellation un aspect de leur contemplation rêveuse. La 
Grande Ourse et la Petite sont pour eux le Grand^Cercueil et le Petit- 
Cercueil j représentés chacun par quatre étoiles. Les trois autres étoi- 
les sont les pleureuses qui suivent le convoL Les Arabes chrétiens en 
ont fait le Cercueil de Lazare. Les trois pleureuses du Grand Cercueil 
sont Marie, Marthe, dit-on, et leur servante, qui a dû s'étonner d'un 
tel honneur. — Pour certains Arabes, l'étoile polaire d'aujourd'hui 
s'appelle « le Chevreau • et les deux plus belles de la Grande-Ourse 
« les Veaux. • 

— Chacun de vous ayant représenté un système d'interprétation, 
fît le député, nous avons donc maintenant tout ce que l'on a dit sur 
sa signification. 

— Pas tout ! répondit u marquise en ouvrant un volume des Con* 
templations, vous avez oublié Victor Hugo. 

•— Est-ce qu'il s'est occupé aussi de la Grande-Ourse? fit le com- 
mandant. 



ORIGINE DES CONSTELLATIONS. 101 

— Certes oui, répondit la marquise, car voici ce que je lisais ce 
matin Le poëte parle de la création, et met en scène Dieu lui-même : 

Quand II eut terminé, quand les soleils épars, 

Éblouis, du chaos montant de toutes parts, 

Se furent tous rangés à leur place profonde, 

U sentit le besoin de se nommer au monde; 

Et Pètre formidable et serein se leva; 

Il se dressa sur l'ombre et cria : c Jéhovah ! • 

Et dans Vimmensité ces sept lettres tombèrent; 

Et ce sont, dans les yeux que nos yeux réverbèrent, 

Au-dessus de nos fronts, tremblant sous leur rayon, 

Les Sept astres géants du noir septentrion, 

— Cette origine est digne du poète, s'écria le député. 

— J'espère» reprit l'astronome, que cette célèbre constellation 
nous a fourni une longue.histoire. Nous allons maintenant la lais- 
ser sur son céleste trône, et nous occuper un peu de ses sœurs. 

— Et d'abord de la PetUe-Ourse? fit la marquise. 

— Naturellement, madame. Cette constellation doit évidemment 
son nom à la similitude de sa forme avec la précédente. On sait, en 
effet, qu'elle se compose également de sept étoiles, disposées dans 
le même ordre que les précédentes, mais en sens inverse. Si l'on 
prolonge du côté de a la ligne ^a des deux dernières étoiles du 
Grand-Chariot, on trouve, à une distance de cinq fois cette ligne en- 
viron, l'étoile la plus brillante du Petit-Chariot, a, ou la Polaire. Elle 
forme le premier cheval du petit Chariot, ou, si l'on veut encore, 
l'extrémité de la queue de la Petite-Ourse. Tous les noms que nous 
venons de rappeler à propos de la Grande^Ourse ont été également 
attribués à celle-ci, postérieure de plusieurs siècles à son aînée, et 
qui n'a été dénommée qu'à Tépoque où les besoms de la navigation 
conduisirent Tâme inquiète de l'homme à s'orienter sur un point 
fixe au milieu du mouvement général des cieux. 

Les Grecs enrichirent peu à peu leur sphère primitive de constel- 
lations nouvelles, bien avant de songer à les coordonner d'une ma- 
nière quelconque avec l'écliptique. Un long passage de Strabon, 
souvent mal interprété, établit complètement la thèse capitale dont 
il s'agit ici , à savoir : l'introduction successive des constellations 



102 QUATRIÈME SOIRÉE. - LA SPHÈRE CÉLESTE. 

dans la sphère grecque. « C'est à tort, dit Straboiii qne Ton aoense 
Homère d'ignorance» parce qu'il n'a parlé que d'une des deux Ourses 
célestes. Probablement la seconde constellation n'avait point encore 
été formée à son époque. Ce sont les Phéniciens qui la formèrent 
les premiers et s'en servirent pour naviguer ; elle vint plus tard 
chez les Grecs. > Tous les scoliastes d'Homère, Hygin et Diogène de 
Laôrte, attribuent à Thaïes l'introduction de cette constellation. Le 
Pseudo-Ératosthène nomme la Petite-Ourse •ocvCxri, pour indiquer 
qu'elle servait de guide aux Phéniciens. Un siècle plus tard, vers la 
dix-septième Olympiade, Gléostrate de Ténédos enrichit la sphère 
du Sagittaire, ToEoTr,<, et du Bélier, xpuK. 

C'est de cette époque que Letronne fait dater l'introduction du 
Zodiaque dans l'ancienne sphère des Grecs. 

Pour celui qui veut se retremper et revivre dans la littérature 
historique des anciens, la lecture attentive des écrivains des siècles 
passés est une source féconde d'enseignements curieux et imprévus. 
A propos de la Petite*Ourse, je trouve par exemple dans Strabon 
le passage suivant: < La position des peuples placés sous le parai-» 
lèle de la Ginnamômophore, c'est-i-dire à 3000 stades au sud de 
Méroè et à 8800 stades au nord de Féquateur, représente à très-peu 
de chose près le milieu de l'intervalle compris entre l'équateur et 
le tropique d'éte, lequel passe par Syène, puisque cette ville est à 
5000 stades de Méroé. Ces mêmes peuples, continue Strabon, sont 
les premiers pour qui la Petite-Ourse se trouve comprise tout entière 
dans le cercle arctique et demeure toujours visible, rétoih la plua 
méridionale de la constellation^ l'étoile brillante qui termine la giteue, 
étant placée sur la circonférence même du cercle arctique, de manière à 
raser F horizon. A Syène et à Bérénice, ajoute-t-il, on se trouve avoir, 
lors du solstice d'éte, le soleil au zénith ; en outre, le plus long jour 
y est de treize heures équinoxiales et demie, et la Grande-Ourse 
elle-même s'y montre comprise à peu près tout entière dans le 
cercle arctique, car il ne reste en deliors que les cuisses, l'extrémite 
de la queue et l'une des étoiles du carré. Pour les habitante des 
pays situés à 4000 stodes environ au sud du parallèle d'Alexandrie 
et de Gyrène, le plus long jour est de quatorze heures équinoxiales ; 
en même temps ils ont Arcturus au zénith, l'étoile seulement dé- 



ORIGINE DES CONSTELLATIONS. lo3 

cline un peu au sud. A Apollonie, en Épire et en Italie, dans les lieux 
qui se trouvent à la fois plus méridionaux que Rome, et plus sep- 
tentrionaux que Néapolis, le plus long jour est de quinze heures 
équinoxiales. A Byzance, le plus long jour est de quinze heures équî-^ 
noxiales un quart. Avançons-nous de 1 400 stades dans la direction 
du nord, la durée du plus long jour est là de quinze heures équi* 
noxiales et demie, et nous nous trouvons juste à égale distance du 
pôle et de l'équateur, avec le cercle arctique au zénith. • 

Ce qui m'a lé plus frappé dans ce passage, c'est d'y lire qu'à une 
époque antérieure à Strabon, l'étoile « de la Petite -Ourse, qui 
semble maintenant immobile au pôle môme parce qu'elle en est 
très-voisine en effet, n'était pas au.nord comme aT:uourd'hui, mais 
au contraire plus méridionale que les autres étoiles de la calotte po- 
laire, et tournait sur la circonférence du cercle arctique, de manière 
à raser l'horizon pour les latitudes dont il parle, et à se coucher 
pour les latitudes plus voisines de l'équateur. 

— Ne serait-ce pas là l'étymologie du nom de polaire et de pôle, qui 
alors représentait un mouvement rotatoire: icoXeo>, je to^imef demanda 
l'historien. On aurait donné le nom de polaire à l'étoile « de laPe« 
tite-Ourse, non parce qu'elle était immobile comme aujourd'hui, 
mais au contraire parce qu'elle tournait. Gomme le sens des mots 
change avec le temps! 

— Ce nom ne viendrait-il pas plutôt, dit le député, de ce que tout 
le Ciel paraît tourner autour du pôle ? 

— On le suppose ainsi, répondit l'astronome. Quoi qu'il en soit, 
l'important pour la physiologie du Ciel est de savoir que la polaire 
était alors loin du pôle. 

Le géographe grec parle ici de l'époque où l'étoile la plus bril- 
lante qui marquât le centre des mouvements célestes» le pivot et 
l'axe du monde, était l'étoile « du Dragon. Il y a plus de trois 
mille ans de cela. Alors, la Petite- Ourse était plus rapprochée du 
pôle que la polaire actuelle, et celle-ci était < l'étoile la plus méri« 
dionale ?» de cette constellation , comme nous le verrons en parlant 
de la précession des équinoxes. 

S'il nous restait des parchemins de quatorze mille ans de date, re- 
traçant les mouvements célestes de cette époque, nous y lirions que 



104 QUATRIÈME SOIRÉE. •- LA SPHÈRE CÉLESTE. 

rétoile Véga, ou « de la Lyre, occupait alors le pôle du monde, au 



lieu de tourner conune elle le fait aujourd'hui à 5 1 degrés de dis- 
tance polaire. — C'est ce que nous reverrons du reste, sans nous 
déranger, dans moins de douze mille ans. 

— Dans douze mille ans ! s'écria la fille du capitaine de frégate. 
Dieu 1 où serons*nous ? 

— Peut-être précisément sur cette étoile de la Lyre. 

— Vous avez terminé, dit le capitaine en s'adressant à l'astro- 
nome, Thistoire étymologique de la Grande et de la Petite-Ourse. 
J'y ajouterai une variante arabe qui ne manque pas d'intérêt. 

Dès le temps de la guerre de Troie, les Grecs naviguaient, en ob- 
servant les étoiles voisines du pôle. Ulysse s*en servit pour gouverner 
son fameux navire. 

Pluche a pensé que cet usage pour la navigation était l'origine du 
nom d'Ourse donné à cette constellation ; et son étymologie, qui peut 
n'être pas vraie, est assez ingénieuse pour trouver place ici. Il re- 
marque que les Phéniciens nommaient dans leur langue cette con- 
stellation qui leur indiquait leur route, dobebt ou dovbe^ constellation 
partante. Or ce mot doubé signifiait aussi une ourse dans la même 
langue, et les Grecs dans la leur lui en ont donné le nom. Il est 
certain qu'en arabe elle s'appelle encore dubbehj l'ourse. Elle s'ap- 
pelait aussi calfista^ qui en phénicien signifiait salut. Tous ces noms, 
selon lui, étaient relatifs aux services que rendaient aux gens de 
mer ces étoiles boréales. 

— Vous avez dit tout à Theure que poléo veut dire tourner, fit la 
jeune fille, — alors que veut donc dire na-poléon? 

— Cela veut dire, répondit le député que < Napoléon -étant-le-lion- 
despeuples, allait détruisant-les-cités.... > Napoléân'ân-oMn-leôn^ eân- 
apokôn-poleân.... Il suffit de supprimer succesivement i gauche les 
lettres dont est composé ce nom pour trouver cette belle phrase.... 

— A la question 1 à la question I monsieur l'interrupteur, s'écria 
la marquise. 

— Existe-t-il au monde une recherche plus interminable que celle 
des étymologies ? répliqua Tastronome. J'assure pourtant que j'aime 
as.sez l'origine de la nymphe Callisto. La mythologie a pu facile- 
ment s*en emparer et enseigner que Jupiter s'étant métamorphosé en 



ORJGINE DES CONSTELLATIONS. 105 

Diane pour séduire la nymphe favorite de cette déesse, Gallisto, en 
eut un ûls, Ârcas ou le Bouvier. Or, le Bouvier doit de son côté son nom 
à sa position près des septem triones ou des sept bœufs. On Ta aussi 
appelé « le Gardien de l'Ourse. » La mythologie rapporte que si 
Callisto ne se baigne jamais dans l'Océan , c'est en punition de sa 
faute et comme conséquence de la colère de Junon, épouse du 
dieu infidèle. Cette seconde partie de la fable est simplement due 
à la résidence de TOurse dans le cercle de perpétuelle apparition. 

Nous venons de parler du Bouvier. Le nom de son étoile caracté- 
ristique et son nom à lui-même Arcturus (Apxioç, ourse, Oupoç, gar- 
dien) s'explique sans difficulté par sa position près des Ourses. 
Cette origine me parait incontestable. 

— A moins pourtant que ce ne soit ApxToç oupa : à la queue de 
l'Ourse, ajouta le professeur. 

— Ce qui ne serait pas impossible, fit le capitaine. 

— En effet, répliqua l'historien, elle s'explique d'elle-même, en 
sachant qu'il se compose principalement d'une très-belle étoile de 
première grandeur, Acturus, et de six étoiles de troisième gran- 
deur disséminées aux environs, et surtout en observant que 
la brillante Arcturus étincelle sur le prolongement curviligne 
des trois étoiles de la queue de la Grande - Ourse. Trois étoi- 
les du Bouvier forment un triangle équilatéral. 

— C'est au delà de ce triangle, reprit l'astronome, c'est-à-dire 
dans la direction d'une ligne qui passerait par $, e et C de la 
Grande-Ourse, que trône la petite constellation de la Couronne bo- 
réale. Cette figure doit son nom à sa forme. Parmi les étoiles qui la 
dessinent, l'une est de seconde grandeur, c'est la * Perle de la Cou- 
ronne. — C'est en ce point du Ciel qu'une étoile temporaire est ré- 
cemment apparue (le 12 mai 18d6) et a disparu en quelques semaines. 

Le Bouvier est encore Atlas, qui porte le monde, parce que, au- 
trefois, sa tète était voisine du pôle. 

— Silius Italiens, observa le professeur, l'a chanté dans ces pa- 
roles : « Atlas qui ferait crouler le Ciel, s'il retirait sa tète, soutient 
les astres de son chef nébuleux, et porte le système du monde sur 
ses épaules infatigables. Sa barbe est hérissée de glaçons; sur son 
front s'étend une vaste forêt de pins, où règne une nuit eflroyable ; 



106 QUATRIÈME SOIRÉE. - LA SPHÈRE CÉLESTE. 

les vents déchaînés ravagent sans cesse ses tempes qu'ils creusent 
par leur fureur ; et de sa bouche orageuse se précipitent à gros 
bouillons plusieurs fleuves impétueux. » 
-- Quel homme!... s'écria la marquise. 

— Je remarque aussi, ajouta l'astronome, qu'il est voisin d'Her- 
cule, dont je parlerai tout à l'heure^ et cela me fait souvenir de la 
naïveté de la légende. Atlas soutenait le Ciel. Prométhée engage Her- 
cule à ne pas aller chercher lui-même les pommes chez les Hespé- 
rides, mais à y envoyer Atlas et à soutenir le Ciel à sa place. Atlas 
alla chercher les pommes; mais étant apparemment fatigué du poids 
du Ciel, il ne se soucia pas de reprendre sa place, et dit a Hercule 
qu'il allait lui-même porter les pommes à Eurysthée. Hercule fei- 
gnit d'accepter et lui demanda seulement de reprendre le Ciel pen- 
dant qu'il s'arrangerait un bourrelet pour sa tête. Atlas y consentit, 
posa les pommes à terre et reprit le Ciel. Hais l'astucieux Hercule 
s'empressa de prendre les pommes et de se sauver avec... 

-* Ah I fit la marquise en éclatant de rire, voilà une bonne his- 
toire. 

— Sous laquelle, dit l'historien, on trouverait peut-être un mythe 
profond de l'astronomie ancienne. 

— Vous voyez le Bouvier, reprit l'astronome, costumé en vieux 
paysan. Il est gardien des bœufs du Septentrion aussi bien que des 
Ourses. 

Des commentateurs ont soutenu que c'était l'Orus des Égyptiens, 
et que la principale étoile était nommée Arcturos ou tOrus voisin 
de V Ourse pour le distinguer de la constellation méridionale d'Orion. 
Les anciens Grecs nommaient la constellation de la Petite-Ourse 
Kunos-Oura ; selon Freret, il est clair que ce nom signifie le chien 
d'Orus. 

Parmi les constellations circompolaires, nous remarquerons main- 
tenant Cossiopée^ ou la Chaise ou le Trône^ située de l'autre côté de la 
Petite-Ourse (relativement à la Grande Ourse), et que l'on trouve fa- 
cilement en prolongeant au delà de la Polaire une ligne qui join- 
drait cette étoile à S de la Grande Ourse, c'est-à-dire à la première 
roue du Chariot. La Chaise se compose principalement de cinq étoi- 
les de troisième grandeur disposées comme une M aux jambes écar- 



ORIGIiNE DES CONSTELLATIONS. 107 

tées. Une petite étoile de quatrième grandeur termine le petit carré 
commencé par les trois étoiles p, a et y. Cette figure ainsi composée 
ressemble assez bien aune chaise ou à un trône, dont S et t forme* 
raient le dossier; et sa dénomination populaire est ainsi justifiée. 
11 est bon d'ajouter, toutefois, que cet astérisme, en tournant autour 
du pôle, renverse ladite chaise dans tous les sens et rend parfois 
difficile de se la représenter exactement. 

Les Latins donnaient à cette constellation le nom de Solium^ chaise, 
tr^ne, mot souvent employé pour désigner aussi leurs < sièges de 
bains. » Ils l'appelaient aussi Siliquasirum^ qui a deux significations : 
l'un désigne un instrument inconnu servant pour le bain ; l'autre 
désigne du piment, ou poivre de Guinée. Coïncidence bizarre, en 
fouillant mes racines grecques, j'ai trouvé que le radical possible 
de Cassiopée, le mot Kaaaîa, désigne aussi une écorce odoriférante 
de Tespèce de la cannelle. 

«- U y avait une chaise là-haut, dit le député, on n'a pu honnête- 
ment la laisser inoccupée. 

— C'était un immortel fauteuil à prendre, sans doute, répondit 
l'astronome; on y a d'abord assis quelqu'un, puis, en copiant les 
dessins on finit par s'apercevoir qu'on n'y était pas très-commodé- 
ment et l'on a (voyez la carte) refait le personnage. 

Ici les cinq étoiles que nous avons signalées ne forment plus un 
siège ; Tune se trouve dans le cou, une autre sur le côté droit, une 
troisième vers la ceinture, une quatrième au genou droit et la cin- 
quième sur le mollet de la même jambe. Les cartes dessinent bien 
un fauteuil , mais à l'aide d'étoiles insignifiantes ou même en s'en 
passant tout à fait. 

C'est ici, sans doute, le lieu d'observer avec Arago, que nul dessin 
précis des anciennes constellations ne nous est parvenu. Nous ne 
connaissons leur forme que par des descriptions écrites, souvent 
d'une manière fort abrégée. Une description en paroles ne saurait 
remplacer un dessin, surtout quand il s'agit de figures complexes ; 
par conséquent, il règne quelque incertitude sur la forme, la posi- 
tion, la place véritable des figures d'hommes, d'animaux et d'objets 
inanimés qui composaient les astérismes des anciens astronomes 
grecs ; aussi, quand on a voulu les reproduire sur les sphères ou 



108 QUATRIÈME SOIRÉE. — LA SPHÈRE CÉLESTE. 

les cartes modernes, a-t-on renconlré des difficultés inattendues. 
Ajoutons que des altérations avouées ont été introduites par cer- 
tains astronomes, entre autres par Ptolémée, dans les constella- 
tions admises avant lui, et notamment dans celles données par Hip- 
parque. Ptolémée dit qu'il a été déterminé à faire ces changements 
par le besoin de donner une plus exacte proportion aux figures 
et de les mieux adapter aux situations réelles des étoiles. Ainsi, 
dans la constellation de la Vierge, dessinée par Hipparque, certaines 
étoiles correspondaient aux épaules; Ptolémée les place dans les 
côtes, afin de dessiner une plus belle figure. 

Les dessinateurs ou peintres qui ont voulu reproduire les anciens 
astérismes se sont livrés à leur imagination sans trop avoir égard 
aux descriptions des astronomes. 

* Cassiopètj Céphée, Andromède^ Persée tenant en main la tête de Mé- 
duse^ paraissent avoir été établies à une même époque, et sans 
doute postérieurement à la tirande-Ourse et aux constellations re- 
marquées dès l'origine. C'est une même famille installée dans la 
même région céleste et associée par le même drame, par la même 
légende : l'ardent Persée délivrant Tinfortunée Andromède, fille de 
Céphée et de Cassiopée. Mais cette fable est-elle le symbole des mouve- 
ments célestes et vient-elle simplement de ce que Persée se levant 
avant Andromède semble la délivrer de la nuit et de la Baleine? 

La tête de Méduse, cette tête de femme jadis si belle, que Persée 
coupa et qu'il tient à la main, n'est, dit Yolney, que celle de la Vierge, 
dont la tête tombe sous l'horizon précisément lorsque Persée se 
lève; et les serpents qui l'entourent sont Ophiucus et le dragon po- 
laire, qui alors occupent le zénith. Les anciens astrologues auraient 
composé ainsi une partie de leurs fables ; ils auraient remarqué les 
constellations qui se trouvaient en même temps sur la bande de 
rhorizon, et en assemblant les parties, ils en auraient formé des 
groupes leur servant d'almanachs en caractères hiéroglyphiques. 
Tel serait le secret de quelques-uns de leurs tableaux, et la solution 
des monstres mythologiques. 

L'opinion peut soutenir cette hypothèse. Mais les figures assem- 
blées plus haut ne seraient- elles pas au contraire une légende ter- 
restre plus ou moins historique n^ofirant qu'une vague correspon- 



ORIGINE DES CONSTELLATIONS. 109 

dance avec ces mouvements? Est-ce une fable dérivée du sens des 
noms primitivement donnés à ces étoiles? Quoi qu'il en soit, il est 
curieux qu'à la fin du siècle dernier un membre de la société de 
Calcutta, Wilford (Asiatic Researches^ III). ait été conduit à établir 
que les fables des Grecs et des Indiens ont la même source, en 
questionnant son pandit, astronome, sur les noms indiens des con- 
stellations, t Lui demandant, dit-il, de me montrer dans le Ciel la 
constellation d'Antarmadaj il m'indiqua à l'instant Andromèdey con- 
stellation dont je lui avais auparavant déclaré n'avoir aucune con- 
naissance. Puis il m'apporta un livre en sanscrit très-rare, et extrê- 
mement curieux, qui contenait un chapitre particulier sur les 
Upanacchatras^ ou constellations extrazodiacales, avec les dessins de 
Capuja (Céphée); de Casyapi (Cassiopée), assise, tenant une fleur de 
lotus dans la main ; ii'Aniarmada, enchaînée avec le Poisson auprès 
d'elle; enfin, de Para^'ca (Persée), qui, suivant l'explication du livre, 
tenait la tête d'un monstre qu'il avait tué dans un combat ; le sang 
en dégouttait, et elle avait des serpents au lieu de cheveux. > 

— Toute espèce de dessins de constellations n'offrant qu'un rap- 
port très-éloigné avec les étoiles composantes, fit remarquer à ce 
propos le navigateur, deux personnes non prévenues n'auraient jamais 
pu se rencontrer dans la configuration d'un seul emblème ; par consé- 
quent, nous pouvons établir en principe que l'identité dans les noms 
et dans les dessins des constellations chez deux peuples suppose 
nécessairement que l'un a copié l'autre, ou que tous deux ont copié 
le même modèle. C'est ainsi que la connaissance de quelques con- 
stellations indiennes chez les Américains, avant l'arrivée des Euro- 
péens, est regardée comme une des plus fortes preuves de l'an* 
tique communication entre les habitants des deux continents. Nous 
pouvons donc présumer que les planisphères indiens et grecs des- 
cendent de la même source. Les Phéniciens , dans leurs relations 
commerciales, n'auraient-ils pas reçu le planisphère primitif, et 
n'auraient-ils pa le transmettre aux Grecs dont ils ont été les 
instituteurs en astronomie? 

— Il y a une singulière ressemblance, dit le professeur de philoso- 
phie, entre les noms sanscrits Capeya, Casyapy (Céphée et Cassiopée) 
et Chasiapati^ qui signifie roi des Chasas ou habitants du Caucase. 



110 HISTOIRE DU CIEL. 

Toute cette mythologie n'est peut-être qu'une interprétation de 
mots, quelque chose comme le Pirée pris pour un homme. Voyez 
en effet les rapprochements. Dans la sphère asiatique, on voit Phor- 
cus {Phorcus^ port de mer) et trois filles effroyables appelées Gor- 
gones {Gorgos, rapide, terrible) : une porte le nom d*Euryale {Eu- 
ryalosy large, étendue); la seconde, celui de Sténo {SthenoSj force), 
et la troisième celui de Méduse {Medé, je dirige, j'arrête). De ces trois 
Gorgones, les deux premières étaient immortelles, ce qui convient 
aux torrents rapides exprimés par les deux Poissons; mais Méduse 
était mortelle, ce qui est applicable aux glaçons. Le sang qui coulait 
de la tète coupée de Méduse n'était que de l'eau naturellement pro- 
duite par une source appelée Pégase {Pégè^ source, fontaine), etc. 

— Au milieu de ces mystères étymologiques, répliqua l'astronome, 
comment retrouver Torigine vraie et primitive des noms? Nous avons 
pu remonter à cette origine pour les deux Ourses, Arcturus ou le 
Bouvier, et lès circompolaires. Nous n'avons pas encore parlé de la 
Lyre, qui étincelle au bord de la Voie lactée et forme un grand trian* 
gle isocèle avec Arcturus et la Polaire. Si nous avions des vestiges 
d'une carte céleste, datant de quatorze mille ans, comme nous en 
trouvions l'autre soir d'un système cosmographique aryen, peut-être 
comprendrions nous mieux les désignations qui nous occupent. Il 
me vient à ce propos une idée singulière. A cette époque, la Lyre 
était près du pôle, et se mouvait avec la lenteur d'une tortue. N'au- 
rait-on pas donné précisément ce nom significatif de tortue à l'étoile 
brillante la plus lente du firmament? Si j'émets cette bizarre ques- 
tion, c'est que je remarque que le même mot désigne en grec (Ghelys) 
comme en latin (testudo), une tortue et une lyre^ et que déjà cette 
équivoque a donné naissance autrefois à la fable qui nous annonce 
que Mercure construisit une lyre du dos d'une tortue dont l'image 
fut depuis placée dans le Ciel. 

Lucien de Samosate nous dit de son côté que les Grecs ont donné 
ce nom à cette constellation pour faire honneur à la lyre d'Orphée.. . 

Tandis que l'astronome parlait ainsi, dix heures sonnèrent à la 
tour du château. L'histoire des constellations était loin d'être épui- 
sée. Il fut convenu qu'on la continuerait le lendemain; 



CINQUIÈME SOIRÉE 



HISTOIRE DES CONSTELLATIONS. 



CoDtinuatioa du sujet de la soirée précédente. Recherches sur l'explication des 
figures tracées dans le Ciel et des noms donnes aux constellations. — Mythologie; 
drames et comédies représentés sur la sphère céleste. Analogies et correspon- 
dances. Modifications des noms primitifs. Les cartes célestes du moyen &ge. — 
Constellations australes. — Époque de la formation de la sphère grecque- Elle 

descend d'un peuple plus ancien et plus oriental. 



L'entretien de la veille sur l'origine des flgures et des dénomi- 
nations célestes se continua le lendemain. L'astronome poursui- 
vit ses explications sur les habitants constellés des régions circom- 
polaires. 

Parlons d'abord, dit-il, du fameux Dragon qui règne au pôle. 
Formé par la ligne sinueuse des étoiles qui s'étendent de la Grande- 
Ourse au delà de la Petite Ourse et jusqu'à la Lyre, il doit son nom, 
non-seulement à cette ligne serpentiforme qui le dessine, mais en- 
core à la position du pôle de l'écliplique, qu'il enserre de ses an- 
neaux. Le pôle de Técliptique, quoique invisible dans le Ciel et sans 
caractère distinctif, a cepi ndant été connu et marqué sur les cartes 
dès la plus haute antiquité, et avant même le pôle du monde, car il 
est le centre du grand cercle du zodiaque. Or, le zodiaque est, comme 
nous le verrons dans notre prochaine soirée, dessiné sur les sphères 
les plus anciennes ; le pôle de l'écliptique est le point auquel abou- 
tissent les fuseaux, et le centre autour duquel on décrit l'arc du 



112 CINQUIÈME SOIRÉE. 

zodiaque. Le Dragon a été généralement employé pour marquer les 
lieux fixes et les foyers des monuments célestes. 

Dans la fable, le Dragon était le gardien du jardin des Hespé- 
rides ; c'est sous ce titre que je le vois figurer dans le quatrième 
chant de YÉnéidej v. 485. 

— Il me semble me souvenir, interrompit le député, d'avoir vu 
ce jardin des Hespérides avec ses pommes d'or et le Dragon de l'en- 
trée figurer dans les travaux d'Hercule. Au collège, en septième 
( vous voyez que cela date de loin 1 } nous faisions les exercices de 
l'Enchiridion, tout en commençant la grammaire grecque. J'étais 
bien âgé d'une dizaine d'années, et pourtant je vois encore la classe, 
le grand professeiir aux manches de percaline noire et mon livre à 
couverture bleue. Ces souvenirs renaissent en voyant cette carte 
céleste. Le Lion de la forêt de Némée, l'Hydre de Lerne et le Cancer, je 
les vois tous trois réunis au bas de la carte, à gauche; et comme vous me 
parlez du Dragon et des Hespérides, je remarque dans le haut de 
cette même carte Hercule lui-même, le pied vers la tète du Dragon^ 
tenant dans sa main gauche le Rameau et Cerbère^ et devant lui bien 
des oiseaux : l'Aigle, le Cygne, le Vautour-Lyre, volant au-dessus 
du lac étoile de la Voie lactée si large en cette région : ne seraient- 
ce pas là les oiseaux du lac Stymphale ? Ces astérismes semblent 
groupés là comme ceux du drame d'Andromède nous Font paru 
hier. 

— Les travaux d'Hercule, répondit l'astronome, sont certainement 
un symbolisme astronomique, car, malgré le temps, nous retrou- 
vons encore aujourd'hui de clairs vestiges de cette correspondance. 
On les a rattachés au passage du Soleil à travers les douze signes du 
zodiaque, comme nous le verrons dans notre prochaine soirée, mais 
ce rapport n'est pas homogène et ne doit renfermer qu'une partie de 
la vérité. 

Les anciens eux-mêmes se sont fort questionnés sur la position 
d'Hercule dans la sphère céleste. Aratus dit de cette figure qu'il ne 
lui connaissait point de nom ; et Manilius n'en trouve rien de mieux 
à dire, sinon qu'elle sait sans doute elle-même pourquoi elle est dans 
cette posture ! On serait étrangement induit en erreur si l'on s'en 
rapportait au nom et à la forme de cette constellation sur nos 



HISTOIRE DES CONSTELLATIONS. 113 

planisphères; car, selon les poêles, VEngonasis, ou Thomme à ge- 
noux, doit être dans une situation embarrassante et triste, au lieu 
de figurer le héros vaillant dont il porte le nom, d'après les astro- 
nomes niodernes. 

— Strabon, dit Thistorien, parlant de la plaine située entre Mar- 
seille et l'embouchure du Rhône, appelée le Champ des Cailloux (au- 
jourd'hui la Crau), dit qu'elle est couverte de cailloux gros comme 
le poing, au milieu desquels s'amassent des eaux jaunâtres. Il sup- 
pose qu'Eschyle a voulu expliquer par la fable la présence de ces 
cailloux. Hercule étant chez les Liguriens, aurait eu à combattre 
contre eux; il avait épuisé ses flèches, et n'avait même pas une 
pierre à lancer contre les Liguriens. Jupiter, touché des dangers de 
son iils, lit pleuvoir une nuée de pierres rondes, avec lesquelles 
Hercule repoussa ses ennemis. L'Engonasis était donc pour quel- 
ques-uns Hercule s'agenouillant pour ramasser ces pierres. 

— J'ajouterai avec Posidonius, fit en souriant le professeur, que 
puisque Jupiter a mis tant de bonté à intervenir dans cette escar- 
mouche, il aurait bien dû faire tomber cette grêle de pierres sur les 
Liguriens eux-mêmes ; Hercule n'aurait pas eu la peine de se baisser. 

— Ophiuchus, que nous voyons plus loin, reprit l'astronome, porte 
tout simplement le nom grec du serpent, de l'animal qu'il tient à la 
main : « 'Oçiooyoç — qui tient un serpent. » 

Il y a eu évidemment des superpositions faites d'âge en âge sur la 
sphère céleste, et les mêmes assemblages d'étoiles ont servi â divers 
usages selon les systèmes. Nous en avons la preuve dans la multi- 
tude des noms qu'on a donnés aux principales constellations. Pour 
en signaler quelques exemples, je dirai que celle d'HercuU a été ap- 
pelée aussi 'OxXaîojv, 'Evyovaffiç, KopvrjTTiç , Engouasis, Ingeniculus, 
Nessus, Thamyris, Desanes, Maceris, Almannus, al Cheti, etc. ; celle 
du Cygne : K^xvoç, IxtW, 'Opvtç, Qlar, Helenœ genitor, Aies Jovis, 
Ledaeus, Milvus, Gallina, Crux, la Croix, etc.; celle du Cocher: 
'iTcjciXaTTiç, *E).affTiitw)ç, 'Aip{Ar,XaT7i;, "Hvcoxoç; Auriga, Arator, Heniochus, 
Érichthonius ; Mamsek, Ala'nat, Alhaiot,^Alatod.... 

— A la bonne heure 1 fit la marquise, voilà des étoiles qui ne se 
plaindront pas d'avoir été délaissées.... » 

— Sans compter, reprit l'astronome, qu'on a greffé sur le Cocher, 

8 



Uk CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTELLATIONS. 

une Chèvre, Ak; Alenia, Aglaë, Aega; Ala'nz,al Cabelah, al Cailat, 
al Silat... 

— La Chèvre, s'écria une des jeunes filles, Capella ! c'est la belle 
étoile où Taslronome si original que nous avons rencontré Tannée 
dernière a Interlaken avait placé son histoire céleste de Lumen? 

— Comme tu te souviens I fit en souriant le capitaine. Oui, c'est 
là où, ce soir même de l'année J867, tandis que nous discourons ici 
sur les étoiles, il y a sans doute des habitants qui de là-haut re- 
gardent la Terre, et la voient actuellement, non pas telle qu'elle est 
aujourd'hui, mais telle qu'elle était en 1795, sous la Révolution 
française. 

— Comment cela? s'écria la marquise. 

— Oui, madame, reprit la jeune fille, c'est prouvé par la vitesse 
de la lumière. La photograpliie de la Terre, qui voyage dans l'es- 
pace, comme la lumière de tous les astres, avec une vitesse de 77 000 
lieues par seconde, n'arrive à Capella qu'après un voyage de 72 ans.... 

— Je serais charmée d'avoir l'explication de ce mystère, répéta la 
marquise. 

— Nous aurons sans doute lieu de toucher à cette curieuse ques- 
tion dans l'une de nos prochaines causeries, répliqua l'astronome; 
mais je vous demanderai ce soir la permission de continuer notre 
examen de la sphère, car il est si complexe, si étendu, que nous 
aurons de la peine à arriver au zodiaque.... Nous en étions, je crois, 
au Cocher. 

Sur les anciennes cartes françaises il est désigné sous le nom 
de Chartier et tient un fouet dans sa main gauche tournée vers le 
Chariot. Est-ce par sa proximité du Chariot septentrional qu'il a reçu 
ce nom de Chartier et de Cocher ? Sans doute. — Il fait à peu près 
pendant avec le Bouvier qui, sur ces mêmes anciennes cartes, 
allonge sa main droite vers la première étoile du Chariot. Ces images 
symbolisent la rentrée des gerbes de blé. 

— Sur notre carte de Flamsteed, dit la marquise en reprenant la 
carte reproduite plus haut, je vois à l'opposé d'Hercule, entre l'éclip- 
tique et l'équateur, un héros qui paratt lui ressembler fort : Orion. 

— En effet, répondit l'astronome, vous le voyez au bas de la carte, 
coupé à la ceinture par l'équateur. Pour trouver le reste de la fi- 



ORION. 



115 



gure, il faut le chercher au bas de la carte australe ; vous verrez 
alors Rigel marquant le pied gauche, et le Lièvre servant de mar- 
chepied pour la jambe droite du héros. Sirius, la plus éclatante étoile 
du Ciel, brille plus au sud encore, vers la Voie lactée, 

— Orion! c'est cette magnifique constellation qui trône sur nos 
nuits d'hiver, dit la femme du capitaine. 




JCc 



too 



— Et dans laquelle on voit le Râteau, ajouta sa fille. 

— Ou les Trois-Rois, dit la marquise. 

— Ou le Bâton de Jacob, ajouta le pasteur. 

— Ou encore le Baudrier, répliqua le capitaine, car ces quatre dé- 
signations s'appliquent Tune et Tautre à la ligne oblique formée par 
les trois étoiles qui scintillent au milieu du grand quadrilatère. 

— L'origine de ces appellations provient d'un rapprochement sim- 
ple et facile à saisir, fit observer le député ; mais l'origine du nom 
même d' Orion, d'où vient-elle? 



^ 



116 CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTKLLATIONS. 

— J'ai beaucoup cherché pour être peu satisfait, répondît Tastro- 
nome. En grec, puisqu'il s'agit de la sphère grecque, Orion s'écrit 
^12pio>v : oulre le nom du héros et de la constellation, ce nom désigne 
encore celui d'un oiseau. Le mot Spo; signilie le temps, la saison, 
Tannée; le même mot signifie aussi montagne; le même mot si- 
gnifie encore sommeil, nuit; le même mot signifie enfin Gardien. 
De ces diverses similitudes, la dernière me parait la plus approchée; 
le verbe wpeuo) veut dire garder, veiller, mais ce n'est là qu'une 
conjecture. 

D autre part, le mot 'Optov (Orion), diminutif de "'ûpoç, veut dire 
protecteur de limites, et a été donné a Jupiter. 'H>po<; signifie fron- 
tières, extrémités, et conviendrait également à cette constellation 
équatoriale, qui garde les limites des deux hémisphères. 

Dans la mythologie, Orion est un chasseur intrépide, d'une taille 
prodigieuse. Il fut aussi Orus, Arion, le Minotaure, enfin le Nembrod 
des Assyriens, qui depuis devint Saturne. 

Herschel fils prétend que la constellation d'Orion, quand on la 
voit par des latitudes australes modérées, représente passablement 
une figure humaine, mais inverse de celle que nos cartes attribuent 
à cet astérisme ; les étoiles qui maintenant sont les épaules d'Orion 
apparaissent, dit l'astronome anglais, comme les genoux de la fi- 
gure ; rétoile qui porte le nom de Rigel forme la tête. 

Orion est nommé Tsan, en chinois, c'est-à-dire Trois^ et répond à 
nos TroiS'Rois; mais dans la nébuleuse qui forme son glaive, se trouve 
la constellation Fa^ formée de jïn, homme, et ko, glaive. 

Les peuples de la haute Asie, sans tracer les images des constella- 
tions, se bornaient à joindre les étoiles dont elles se composent par 
de simples lignes droites, et à placer à côté le caractère hiéroglyphi- 
que de l'objet dont elles portaient le nom. Ainsi, joignant par cinq 
lignes les étoiles les plus brillantes d'Orion, ils plaçaient à côté un 
hiéroglyphe formé de celui de ïhomme et de celui d'une épée; en sorte 
que les Grecs dessinant plus tard Orion comme un géant armé d'un 
glaive, n'ont fait que traduire cet antique hiéroglyphe qu'on mettait 
en Asie auprès de ces étoiles remarquables. 

— Et ce Sirim [dont on parle si souvent,' fit la marquise, d'où 
vient-il? 



ORION. -SIRIUS. — LE GRAND-CHIEN. U" 

— Certainement d'Egypte, répondit rastronome. Le débordement 
du Nil était toujours précédé par un vent Étésien qui soufflant du 
nord au sud vers le temps du passage du Soleil sous les étoiles de 
l'Écrevisse, poussait les vapeurs vers le midi et les amassait au 
cœur du pays d'où provenait le Nil, ce qui y causait des pluies abon- 
dantes, grossissait Teau du fleuve et portait ensuite l'inondation 
dans toute l'Egypte sans qu on y eût éprouvé la moindre pluie. 

Mais comment reconnaître au juste le moment où il fallait 
tenir les provisions prêtes et les terrasses élevées? La Lune ne 
pouvant servir à se régler à cet égard, on s'adressa aux étoiles 
iixes. L'inondation arrivait lorsque le Soleil se trouvait sous les 
étoiles du Lion. Le matin les premières étoiles du Cancer commen- 
cent à se dégager de ses rayons ; mais on ne les distingue qu'avec 
peine. A côté d'elles, quoique assez loin de là bande du Zodiaque, 
on voit au matin n^onter sur l'horizon la plus brillante étoile du 
Ciel. Les Égyptiens choisirent donc le lever de cette magnifique 
étoile aux approches du jour, comme la marque certaine du pas- 
sage du Soleil sous les étoiles du Lion, et des commencements de 
l'inondation. Cette étoile devint la marque publique, sur laquelle 
chacun devait avoir les yeux pour préparer ses provisions de vivres, 
et pour ne pas manquer le moment de se retirer sur des terrains 
élevés. Comme elle n'était vue que très-peu de temps sur l'horizon 
vers le lever de l'aurore, cette étoile semblait ne se montrer aux 
Égyptiens que pour les avertir du débordement qui suivait de près 
son lever. Elle faisait pour chaque famille ce que fait le chien fidèle 
qui avertit toute la maison des approches du voleur. Ils lui don- 
nèrent donc deux noms représentant sa fonction. Elle les avertissait 
du danger : de là vient qu'ils la nommèrent le Chien ou TAboyeur, 
le Moniteur, en égyptien Anubis^ en phénicien Hannobeaclu Encore 
aujourd'hui nous nommons cette étoile la Canicule^ ce qui est tou- 
jours le même nom. La liaison infaillible qu'il y avait entre le 
lever de l'étoile et la sortie du fleuve hors de son lit déterminait le 
peuple à l'appeler plus ordinairement l'Étoile du Nil, ou simplement 
le NU, en égyptien et hébreu Silior, en grec loViç, en latin Sirius. 

De plus, les Égyptiens avaient caractérisé les différents jours de 
Tannée solaire par les différentes étoiles fixes qu'on voit lever im- 



118 CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTELLATIONS. 

médiatement après le coucher da soleil, de sorte que les principales 
étoiles se trouvaient associées dans leur calendrier à la température 
et aux travaux de Tagriculture. On prit bientôt pour la cause ce 
qui n'avait été donné que pour un signe ; on s'imagina qu'il y avait 
des astres humides, dont le lever produirait la pluie; d'autres qui 
causeraient la sécheresse; quelques-uns qui feraient croître cer- 
taines plantes; et d'autres qui auraient un empire particulier sur 
certains animaux. 

L'année, continua l'astronome, était tigurée chez eux par un 
homme debout (ou pour mieux dire un dieu), enveloppé si étroite- 
ment qu'il ressemble fort à une momie. On distingue à peine le bout 
des pieds à cette espèce de statue. Les épaules et la tête sont décou- 
vertes. Un serpent contourne en spirale le corps de ce dieu et se ter- 
mine près des épaules. 

— N'est-ce pas cette figure qui est posée en bas-relief sur les 
côtés de votre pendule astronomique? demanda l'historien. 

— Précisément, répondit l'astronome : des rayons partent de sa 
tète, qui porte d'ailleurs un boisseau. Deux divinités, qui paraissent 
être des Isis, lui présentent le nilomètre. Les hiéroglyphes des mois 
sont gravés au-dessous. La façade de cette pendule, qui vient du 
garde-meuble représente, du reste, la naissance de l'astronomie 
en Egypte. Mais revenons à Sirius. 

L'avis de l'Étoile du Nil étant le plus grand événement de l'année 
des Égyptiens, ils comptaient de son lever le commencement de 
leur calendrier, et toute la suite de leurs fêtes. Au lieu donc de la 
peindre sous la forme d'une étoile, ce qui ne l'eût point distinguée 
des autres, ils la peignirent sous une figure qui avait rapport à sa 
fonction et à son nom. Quand ils voulaient faire entendre le renou- 
vellement de l'année à commencer du lever de la Canicule, ils la 
peignaient sous la forme d'un portier reconnaissable à une clef; 
ou même, ils lui donnaient deux têtes adossées, l'une d'un vieillard 
qui marquait l'année expirante, et l'autre d'un jeune homme qui 
marquait le nouvel an. Quand il fallait faire connaître les approches 
de l'jnondation, on lui donnait une tête de chien. Les attributs 
qu'on y ajoutait étaient l'explication de ses avertissements. Pour 
faire entendre qii'il fallait faire des provisions, gagner les terrasses, 



ORIGINES ET MÉTAMORPHOSES. 119 

et y attendre le passage du fleuve, Ànubis avait au bras une marmite, 
des ailes aux pieds, sous son bras une grande plume, et derrière lui 
deux amphibies : une tortue ou un canard. 

— C'est ainsi, fit remarquer Thistorien de sa voix grave et lente, que 
l'astronomie a régné la première sur les nations et sur les histoires! 

— Je crois, dit la marquise, que voilà une explication sufGsante 
de Torigine du Grand-Chien; mais à gauche d'Orion et sous les Gé- 
meaux, on remarque un charmant Petit-Chien qui m'intrigue. Pour^ 
quoi deux chiens, et d'où peut venir le nom de Procyon qui décore ce 
petit roquet ? 

— Ohl Fétymologie est transparente, répondit l'astronome. Procyon, 
ou lïpoxuwv, signifie tout simplement TAvant-Chien, et cette constel- 
lation est ainsi appelée parce qu'elle se lève avant le Grand-Chien. 

— Je me suis parfois amusée, dit la femme du navigateur, à re- 
garder les cartes célestes de plusieurs traités d'astronomie. Je con- 
nais maintenant la place des 18 étoiles de première grandeur et 
celle des 55 étoiles de seconde. Mais j'ai remarqué que les figures 
dessinées ne sont pas identiques dai^ toutes les cartes. 

— Les constellations ont subi de grands changements depuis les 
temps reculés jusqu'à nos jours, répondit l'astronome. Je vais 
tâcher d'énumérer ces causes de changements souvent curieuses. 
Tenez I par exemple, voici une carte coloriée imprimée à Paris en 
1650 chez l'enlumineur Antoine de Fer; le Chartier y est dessiné 
dans le costume d'Adam, à genoux sur la Voie lactée et tournant 
le dos au public, la chèvre paraît lui grimper sur le cou, et Ton y 
voit encore deux petits chevreaux qui semblent courir vers leur 
mère. Cassiopée ressemble au roi Salomon et n'a plus rien de la 
femme. Voici maintenant un exemplaire des Phénomènes (fAraim im- 
primé en 1559, où Ton voit la même Cassiopée assise sur un fauteuil 
de chêne au dossier ducal, tenant la sainte palme de la main gauche , 
et le cocher « Érichtlion » costumé en mignon de Henri III. 

Tenez ! voici la Cassiopée des Grecs, celle du seizième et celle du 
dix-septième siècle ; et voici également le Cocher des Grecs avec celui 
du moyen âge et dû dix-septième siècle : nous pouvons y constater 
que la fantaisie des dessinateurs diversement inspirés suivant les 
épo.'iues a été une première cause de changements fort importants. 



120 CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTELLATIONS.- 

Mais ne remarquez-vous pas sur ces vieilles cartes une seconde 
curiosité? 

— Eh oui ! ût le capitaine de frégate, c'est que toutes les figures 
sont'dessinées vues de dos: admirez par exemple, tous ces illustres 
personnages célestes grossièrement retournés et dessinés comme 
des sauvages ! 




16^ Siècle 



17 • SiècU 



Crtc et moderne 




16*. Siècle 



17 î Siècle 



Grec et moderne 



Figures célestes arbitrairement modifiées. 
Ex. : Cassiopée et le Cocher. 



— Pendant plusieurs siècles, dit le pasteur, cette position a été 
considérée comme plus décente que l'autre. 

— Voilà encore une raison qui a fait modifier les figures grec- 
ques, fit en riant le député. Allez donc discuter les positions origi- 
naires après de telles modifications I 

— Notez, ajouta la marquise, que ce changement n'a rien d'inté- 
ressant. Voyez par exemple cette Andromède avec sa chaîne sur le 



MODIFICATIONS SINGULIÈRES. 121 

dos, dans cette posture lourde et informe : que j'aime mieux les 
Andromèdes de nos peintres modernes ! 

— Il n'y a qu'un défaut à ces Andromèdes d'aujourd'hui, répliqua 
l'astronome en souriant.... 




— Et lequel donc? 

— C'est qu'on les fait d'une éclatante blancheur et qu'on les gra- 
tifie déformes exquises, tandis que.... 

— Tandis que?,.. 



122 CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTELLATIONS. 

— Andromède était une négresse !.. . 

— Oh I fit la femme du capitaine, monsieur Tastronome, vous 
n'êtes pas galant. 

— Sans doute, madame; mais le moyen de changer l'histoire? Or 
Andromède étant fille de FÉthiopien Céphée et de FÉthiopienne Cas- 
siopée, devait fort peu ressembler à nos fenunes caucasiques d'Es- 
pagne ou de France. 

— C'est ce que je m'étais déjà dit, répliqua le capitaine; j'ajoute- 
rai même que de toutes les Andromèdes que j'ai vues, il n'y a 
qu'au musée de Dijon que j'en ai rencontré une dont le teint fût 
quelque peu africain. La couleur locale a été gardée. Toutefois encore 
celle-ci même ouvrè-t-elle de grands yeux bleus qui veulent dire, si 
je ne me trompe, qu'elle se plaît assez bien sur son rocher, et que 
le monstre qui va la dévorer n'est pas méchant. 

— Mais, s'écria la marquise, le Cocher de notre carte de Flamsteed 
a bien l'air d'être une femme.... et la Chèvre, au lieu de grimper 
sur son dos, est gracieusement soutenue par son bras gauche. 

— La fantaisie des dessinateurs, répliqua l'astronome, s'est don- 
né pleine carrière dans tous les temps. Je suis bien persuadé que si 
pour une cause ou pour une autre ce nom de c Cocher » cessait un 
jour d'avoir un sens et d'être compris, les commentateurs, exami- 
nant la figure ainsi désignée, ne lui donneraient certainement pas le 
titre de conducteur de char, et chercheraient une désignation en 
rapport avec ladite figure. 

— Voilà un Orion^ s'écria le député, dont la tête, casquée à la 
Henri IV, est fort curieuse ;^mais il nous tourne le dos aussi, de sorte 
que la belle étoile Rigel, au lieu de marquer son pied gauche, mar- 
que son genou gauche, car la disposition des étoiles est en même 
temps en sens inverse de celle de nos cartes. 

— Aussi je propose, répliqua l'astronome, de nous servir unique- 
ment des cartes que nous avons déployées en premier lieu, et qui 
sont nos cartes usuelles. 

Les noms donnés aux étoiles ont dû être parfois créés par des 
causes arbitraires qu'il serait assurément impossible de retrouver 
aujourd'hui. Ainsi, si les noms propres donnés aux satellites de Ju- 
piter à l'époque de leur découverte étaient restés dans la science, 



CAUSES DE CHANGEMENTS. 123 

on ne pourrait les expliquer sans connaître les circonstances qui les 
ont déterminés. Simon Marins, qui les découvrit le 29 décembre 
1609, à Ausbach, neuf jours avant Galilée à Padoue, leur avait dé- 
cerné le nom de Sidéra Brandenburgica; Galilée préféra les noms de 
Sidéra Cosmica ou Medicea, dont le dernier trouva naturellement plus 
de faveur à la cour de Florence. Mais ce nom collectif ne parut pas 
encore une assez humble flatterie. Au lieu de désigner chacun des 
satellites par des chiffres, comme nous le faisons aujourd'hui, Ma- 
rius les nommait lo, Europe, Ganymède et Callisto. A la place de 
ces êtres mythologiques figurèrent dans la nomenclature de Galilée 
les divers membres de la famille des Médicls : Gatharina, Maria, 
Cosimo Taîné et Cosimo le jeune ! 

— La difficulté de certaines explications étymologiques provient 
certainement aussi, dit le professeur, de ce que certains mots ont été 
traduits d'une langue à Tautre suivant leur signification, tandis que 
d'autres ont été rendus dans un sens purement evphonique. Ainsi, 
par exemple, si nous admettons, comme il est judicieux de le croire, 
que les Latins ont pris des Grecs la plupart de leurs noms astrono- 
miques, nous observons que, d'un côté, le nom d'Arctos a été tra- 
duit par Ursa et par Ourse; et que d'autre part ce même nom d'Arctos 
a été euphoniquement traduit par arctique, qui, comme étymologie 
française, ne signifierait absolument rien si nous n'en connaissions 
l'origine étrangère. Le nom arabe de dattier, qui se rapporte à la 
forme de la main, a été traduit par palmier, etc. 

— Les anciens Romains, répliqua le capitaine, entendaient si peu 
le grec qu'ils ont appelé suculx (petites truies) les étoiles qui sont 
à la tête du Taureau, parce que les Grecs les appelaient Hyades; et 
qu'ils avaient l'audace de faire dériver ce «lot de hyes! en latin sues 
(porc). Or le mot vient de u€iv, pleuvoir I Ces étoiles ont donc été 
ainsi nommées parce qu'elles arrivaient à l'époque des pluies et 
des tempêtes. 

— D'après ce même mode d'explication, ajouta le pasteur, M. Max 
de Ring nous montre, dans ses Etudes hagiographiques^ l'étoile Mar-- 
garita corond? devenant une sainte, sainte Marguerite, et saint Michel 
remplaçant Mercure, dont il rappelait les attributs. 

— On pourrait citer bien d'autres corruptions de langage, repli- 



i|:ja a ff»n loar 1^ prof-r^vr^r -i* :h.I:'5.: :!:.•». JtLs il ne Êiut pas 
chercher d^rs e*} c^'/ jçl-ss I.i:.::rs cAr-^iut. o-ciiDe Pî>ftire, qui ap- 
pelle les r»e$ Canaris « îl«^ «i-** c.>cs - 

— Salt-OD jamais œ «pie d^-i I-thl-tï:: I-îs :n : .i.:*JoG$ e^. les commen- 
taires? ajouta de son ci>té le cariiàlce de frecale. Si la barbarie dé- 
truirait jamais la p>j:*art de cos livres et de dos conoaissances, on 
pourrait supposer èzalemeo: f\\i^ touîe rr^sto^re ces traTanx aslro- 
Domiqaes de Tj.:ho-Brahé est fond-^ sur œ qu'ii hibitait une Tille 
ap[^lée Cranibourz. la ville du ciel. 

— D'antres canses enirore, reprit i'histonen, ont concouru à cette 
confusion des idées. Premièrement, les expressions figurées, par 
les^iuelles le langage naissant fut contraint de (.^eîcdre les rapports 
des objt^ts , expressions qui , passant d*un sens propre à un sens 
général, ensuite d'un sens physique à un sens moral, causèrent, par 
leurs équivoques et leurs synonymes, une foule de méprises. 

Ayant dit qu'une planète entrait dans un si^i^ne, on ut de leurs 
conjonctions un mariage, un adultère, un inceste; était-elle cachée, 
ensevelie, revenait-elle à la lumière et remontait-eUe en exaltation? 
on la fit morte, ressuscitée, enlevée au ciel, etc. 

Une seconde cause de confusion réside encore dans les figures ma- 
térielles par les^|uelles on peignit d'abord les pensées et qui, sous le 
nom d'hiéroglyphes ou caractères sacrés, furent la première inven- 
tion de Tesprit. Ainsi, pour avertir de Tinondation et du besoin de 
s'en préserver, on avait peint une nacelle : le navire Argo; pour 
désigner le vent. Ton avait peint une aile d'oiseau; pour spécifier la 
saison, le mois, Ton avait peint Toiseau de passage, Tinsecte, rani- 
mai qui apparaissait à cette époque, et la réunion de ces figures 
avait des sens convenus de phrases et de mots. L'écriture alphabé- 
tique fit tomber en désuétude les peintures hiéroglyphiques; et, de 
jour en jour, leurs significations oubliées donnèrent lieu à une foule 
d'illusions, d'équivoques et d'erreurs. 

Enfin une troisième cause de confusion réside dans l'organisation 
civile des anciens Étals. En effet, lorsque les peuples commencèrent à 
se livrer à l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des 
observations astronomiques continues, il fut nécessaire d'y préposer 
quelques individus chargés de veiller à l'apparition et au coucher de 



L'ORIGINE DE L\ SPHÈRE CÉLESTE. Wo 

certaines étoiles. Ces premiers astronomes ne tardèrent pas à sai- 
sir les grands phénomènes de la nature, à pénétrer même le secret 
de plusieurs de ses opérations. Voyant des mortels produire certains 
phénomènes, annoncer les éclipses, guérir des maladies, manier 
des serpents, on les crut en communication avec les puissances 
célestes, et pour obtenir les biens ou repousser les maux qu'on en 
attendait, on les prit pour médiateurs et interprètes, et on en plaça 
({uelques-uns dans le ciel des constellations. 

— Voilà donc comment les constellations ont été formées et dé- 
formées, baptisées, débaptisées et métamorphosées, s'écria la mar- 
quise. J'oserai maintenant vous prier, Messieurs, d'aborder la grande 
question d origine : Où et quand a été créée la sphère céleste? 

— La première sphère, celle que décrit Eudoxe dans les frag- 
ments qui nous ont été transmis par Hipparque, répondit l'astro- 
nome, est telle qu'elle devait être 1350 ans avant Jésus-Christ 
Newton, qui attribue cette sphère à « .Musée, contemporain de Chi- 
ron, » remarque qu'elle doit avoir été réglée après l'expédition des 
Argonautes et avant la destruction de Troie, puisque les Grecs, qui 
ont donné aux constellations des noms tirés de leur histoire et de 
leurs fables, et surtout qui ont voulu y consacrer la mémoire de 
ces fameux aventuriers connus sous le nom d'Argonautes, n'au- 
raient pas manqué d'y placer les héros qui se signalèrent devant 
Ilion, et de leur donner d'avance l'immortalité qu'ils devaient re- 
cevoir d'Homère. 

En supposant que Chiron ou Musée, dont l'existence même est 
douteuse d'ailleurs, eussent contribué à répandre cette description 
dans la Grèce, elle remonterait certainement plus haut. La posi- 
tion des étoiles dans les cercles de cette sphère est établie avec 
tant d'exactitude qu'elle ne peut être l'ouvrage d'une astronomie 
naissante; mais d'une science plus anciennement cultivée, qu'elle 
n'avait pu l'être alors dans la Grèce. 

Laplace suppose que la sphère grecque a été construite par Eu- 
doxe, au treizième ou au quatorzième siècle avant notre ère (Expo- 
sUion du système du monde, liv. V, 1). Eudoxe l'aurait prise d'as- 
tronomes étrangers antérieurs à son temps. 

D'après Clément d'Alexandrie, suivi en cela par Newton, le par- 



126 CINQUIÈME SOIRÉK. — LES CONSTELLATIONS. 

iage du ciel étoile, en diverses figures ou constellations, serait dû 
à Ghiron. Cette opinion dérive de quelques vers d'un ancien poème 
grec sur la Guerre des Géants , que Clément d'Alexandrie a rappor- 
tés. Mais ce n'est là qu'un arrangement, et non une création de la 
sphère. 

Fréret fait naître Ghiron vers Tan 1420 avant Jésus-Ghrist. Pré- 
cepteur de Jason, il aurait dessiné sa sphère pour l'usage des Argo- 
nautes. Dans cette supposition, la sphère céleste actuelle (puisque 
nous nous servons toujours de celle des Grecs) aurait environ 
3250 ans. 

Hésiode, qui, suivant l'opinion d'Hérodote, vivait vers l'an 884 
avant Jésus-Ghrist, cite, dans son livre des Travaux et des Jours^ les 
Pléiades, Arcturus, Orion et Sirius. Ce monument constitue la rela- 
tion grecque la plus ancienne qui nous soit parvenue sur les cons- 
tellations de la sphère et sur les étoiles qu'on y désignait par des 
noms particuliers. 

De même que les constellations modernes dont nous avons fait 
l'histoire hier, ajouta l'astronome, les anciennes ne sont pas toutes 
de la même époque. Par exemple, la constellation de la Balance pa- 
rait avoir été formée vers le temps d'Auguste aux dépens des serres 
du Scorpion, constellation qui occupait alors un espace immense ; 
de même aussi le Petit-Cheval est une création d'Hipparque. 

— Dans la description du Bouclier d'Achille, dit le professeur, 
Homère parle des Pléiades, des Hyades, d'Orion, de l'Ourse ou 
Chariot, «qui seule n'a point sa part des bains de l'Océan.» Si 
la Petite- Ourse, si le Dragon eussent existé comme constellations 
dans ces temps reculés, comment Homère aurait- il pu dire que 
la Grande-Ourse seule ne se baignait pas dans l'Océan, ne se cou- 
chait pas? 

Dans le livre V de ce poëme, on trouve cependant Ulysse dirigeant 
la course de son navire d'après l'observation des Pléiades et du 
Bouvier. 

— Arago, reprit l'astronome, parait admettre sans discussion que 
les constellations zodiacales renferment les emblèmes des douze 
divinités égyptiennes qui présidaient aux douze mois de l'année. 
Ainsi, le Bélier aurait été consacré à Jupiter Hammon; le Taureau 



L'ORIGINE DE LA SPHÈRE CÉLESTE. 127 

aurait servi à représenter le dieu ou le taureau Apis ; les Gémeaux 
auraient correspondu à deux divinités qu'on ne séparait pas, Horus 
et Harpocrate; FÉcrevisse aurait été consacrée à Anubis; le Lion 
aurait appartenu au Soleil ou à Osiris; la Vierge, à Isis; la Balance 
et le Scorpion, à Typhon; le Sagittaire, à Hercule; le Capricorne, à 
Mendès; les Poissons, à Nephtis; le Verseau aurait rappelé la cou- 
tume où Ton était d'aller remplir une cruche d'eau à la mer dans 
le mois Tibi ou janvier. 

-;-Le Livre de Joby qu'il ait été composé par Job lui-même, du temps 
des patriarches, ou que Moïse en soit l'auteur, remonte au moins 
à l'année de la mort de Moïse, à 3318 ans, ajouta le pasteur. Or 
il renferme les noms d'Orion, des Pléiades et des Hyades. Les 
noms de ces groupes d'étoiles auraient donc 3300 ans d'ancien- 
neté; mais il faut remarquer que les Septante substituèrent des 
termes comparativement modernes à ce qu'ils crurent être leurs 
équivalents dans l'hébreu. Le Livre de Job prouve irrévocablement 
que des constellations avaient été tracées et nommées en Arabie 
avant l'année 1451, mais on ne pourrait pas légitimement en dé- 
duire que les noms alors adoptés étaient déjà ceux des constella- 
tions grecques, les noms actuellement en usage. 

— Nous avons vu dans notre dernière soirée, dit le navigateur, 
que 2697 ans avant notre ère, il y a par conséquent de cela 4564 
ans, les astronomes de l'empereur Hoang-ti constatèrent que l'é- 
toile a du Dragon marquait alors le pôle du monde. 

— L'époque de la sphère grecque est facile à déterminer par les 
ligures des constellations qui la décorent, reprit l'astronome. Sui- 
vant la remarque de Newton, on ne peut la placer qu'entre l'expé- 
dition des Argonautes et la guerre de Troie. Voici ce que dit Newton 
lui-même sur ce sujet. On voyait, dit-il, « sur la sphère de Musée, le 
bélier d'or qui était le pavillon du navire de la Oolchide; le Taureau 
aux pieds d'airain dompté par Jason: les Gémeaux Castor et PoUux, 
tous deux Argonautes, auprès du Cygne deLéda leur mère. Là étaient 
représentés le navire Argo et V Hydre; ensuite la coupe de Médée et le 
Corbeau attaché à des cadavres, qui est le symbole de la mort. D'un 
autre côté on remarquait Chiron^ le maître de Jason, avec son autel 
et son sacrifice. Hercule l'Argonaute, avec sa flèche et avec le Vautour 



128 CINQUJÈME SOIREE. — LES CONSTELLATIONS. 

tombant; le Dragon, le Cancer et le Lion qu'il tua; la lyre d'Orphée 
l'Argonaute. C'est aux Argonautes que toutes ces figures se rappor- 
tent. On y avait encore représenté Orion^ fils de Neptune, ou, selon 
d'autres, petit-fils de Minos, avec ses Chiens^ son Lièvre, sa rivière et 
son Scorpion. L*histoire de Persée est désignée par les constellations 
de Persée^ d'Andromède, de Cèphèe^ de Cassiopée et de la Baleine. Celle 
de Callisto et de son fils Àrcas par la Grande-Ourse et par le Gardien 
de r Ourse. Celle d'Icare et de sa fille Trigone est marquée par le 
Bouvier^ le Chariot et la Vierge, La Petite-Ourse fait allusion à une 
des nourrices de Jupiter; le Chartier^ à Érichthonius; le Serpentaire, 
à Phorbos; le Sagittaire^ à Grolus, fils de la nourrice des Muses; le 
Capricorne, à Pan; le Verseau, à Ganimède. On y voyait la Couronne 
d'Ariane, le Cheval ailé de Bellérophon ; le DavpHn de Neptune ; ri4i- 
gle de Ganimède; la Chèvre de Jupiter et ses Chevreaux! Les Anons 
de Bacchus, les Poissons de Vénus et de Gupidon, et le Poisson austral 
leur parent. Ces constellations et le Triangle sont les anciennes dont 
parle Aratus, et font toutes allusion aux Argonautes, à leurs con- 
temporains et à des Grecs plus anciens d'une ou de deux généra- 
tions. De tout ce qui était originairement marqué sur cette sphère, 
il n'y avait rien de plus moderne que cette expédition. > Ainsi parle 
Newton. Les Grecs, ajoute-t-il, n'auraient pas manqué d'y faire 
mention des combats de Troie, si cette description de la sphère 
n'avait pas été entièrement faite lors de ce siège mémorable dans la 
Grèce. 

Autant que les erreurs inévitables dans la détermination ancienne 
des colures permettent de fixer ces temps antérieurs, on peut dire 
que leur époque remonte à l'an — 1355. Les anciens chronologues 
fixaient cette année — 1355 pour l'époque de l'expédition des Argo- 
nautes; le temps de la prise de Troie est, selon la chronologie 
d'Hérodote et de Thucydide, vers l'an— 1285. En supposant que Chi- 
ron, le précepteur d'Achille, soit l'auteur de cette sphère, il doit être 
antérieur au siège de Troie au moins de soixante-dix ans, et cette 
considération donne encore 1355 ans. Ce n'est pas tout : Hipparque 
cite un passage de la sphère d'Eudoxe : est vero Stella quxdam in eo- 
dem consistens loco^ qux quidem polus est mundi. Il est donc certain 
que du temps où a été réglée la sphère décrite par Eudoxe, il y avait 



ORIGINE DE LA SPHÈRE CÉLESTE. 129 

une étoile placée au pôle même, ou du moins très-près du pôle. On 
n'a jamais pu désigner le pôle par les petites étoiles de la sixième 
grandeur. Or, celles-là exceptées et Tétoile de l'extrémité de la queue 
de la Petite-Ourse, Tétoile polaire d'aujourd'hui, qui en était alors 
très-loin, on ne trouve que Tétoile x du Dragon qui ait pu être re- 
gardée comme polaire (voyez p. 145). En vertu de la précession des 
équinoxes, cette étoile ne s'est trouvée près du pôle que 1326 ans 
avant notre ère, il y a de cela près de 3200 ans; elle ne s'en est ap- 
prochée qu'à 4 degrés, mais cette diflërence n'empêchait pas qu*^on 
ne la regardât comme immobile. Cette époque de la description de 
la sphère, vers l'an 1326 ou 1355, est d'accord avec Sénèque qui 
disait vers le milieu du premier siècle de l'ère chrétienne : Nondum 
sunt anni mille quingenti, ex quo Grxcia stellis numéros et nomina fecit: 
Il n'y a pas encore 1500 ans que la Grèce a connu le nombre des 
étoiles et leur a imposé des noms. 80 ou 90 ans de différence ne 
doivent faire aucune peine ici ; il est évident que Sénèque n'a pu ni 
voulu donner qu'un à peu près. Peut être même devrions-nous plu- 
tôt reporter l'étoile polaire à « du Dragon, plus brillante que x, et 
située sur la ligne même de l'orbite du pôle. 

Il est donc évident que la sphère grecque a été établie dans le mi- 
lieu ou vers la fin du quatorzième siècle avant l'ère chrétienne. 
Newton donne Chiron pour l'inventeur de cette sphère. Aratus, qui 
emploie quinze vers à parler de celui qui a distribué les étoiles en 
différentes constellations, ne fait aucune mention de Chiron et sup- 
pose même que ces constellations avaient été imaginées successive- 
ment, et par divers astronomes dont le plus ancien n'était pas 
connu. 

Pour conserver et en même temps concilier ces différentes tradi- 
tions, je pense avec Bailly que la sphère grecque vient de la Chal- 
dée, et qu'à l'époque où l'on place l'existence de Chh'on, ce philo- 
sophe (s'il a existé), ou un autre, l'a expliqué le premier aux Grecs. 
Il est probable que ses constellations représentaient des figures 
d'hommes sans nom, des animaux, etc., que les Grecs y firent quel- 
ques changements pour se les rendre propres, et que Musée imagina 
de donner aux figures d'hommes et de femmes qui y étaient pla- 
cées, des noms tirés de l'histoire vraie ou fabuleuse de la Grèce. 



Vi 



130 CINQUIÈME SOIRÉE. — LES CONSTELLATIONS. 

Quand il s'agit d'hommes célèbres, morts depuis longtemps, qui ont 
cessé de payer leur tribut à Tenvie, c'est la gloire et l'intérêt de la 
nation. Le peuple applaudit à Tidée du poëte, elle élève tous les 
esprits, elle s'y grave et la mémoire s'en conserve jusqu'aux siècles 
à venir. Concluons que cette apothéose n'a pu être imaginée, exé- 
cutée, que sur une sphère toute faite, qui n'attendait que les noms 
et les événements qu'on y voulait conserver ; sphère apportée de 
l'Asie vers le quatorzième siècle avant l'ère chrétienne. Il n'a pas 
été difficile d'y trouver toutes les ressemblances qu'on a voulu avec 
l'histoire grecque. On a vu sur cette sphère un navire, ce ne pou- 
vait être que le navire Argo ; le Cygne était Jupiter transformé ; la 
Lyre était celle d'Orphée, l'Aigle était celui qui enleva Ganimède; 
rOurse, la nymphe Callisto, etc. 

Cette sphère a eu des variantes, provenant du caractère et du 
goût des nations. Ainsi nous remarquons dans les constellations 
chinoises certains hommes célèbres parmi eux, des animaux et des 
ustensiles d'agriculture ou de ménage, etc. Ils ont surtout trans- 
porté en quelque sorte toute la Chine dans le Ciel, en plaçant du 
côté du nord ce qui a plus de rapport à la cour et à la personne de 
l'empereur; on y voit l'impératrice, l'héritier présomptif de la cou- 
ronne, les ministres de l'empereur, ses gardes, etc. En général, ces 
noms paraissent plutôt donnés à des étoiles seules qu'à des groupes 
considérables, comme ceux qui forment nos constellations. Les 
noms des constellations chinoises sont, en général, relatifs aux di- 
gnités, aux emplois et aux magistratures de l'empire. Quelques- 
unes portent les noms des provinces, des montagnes, des rivières, 
des villes de la Chine ; d'autres, mais en petit nombre, portent ce- 
lui de divers meubles ou instruments des arts. Il y en a fort peu 
qui aient rapport aux fables des Tao-fTé et des mythologues, parce 
que la secte dominante a toujours regardé avec mépris ces sortes 
de fables. 

Leur zodiaque est celui que nous avons déjà appris pendant notre 
seconde soirée, quand nous avons parlé des médailles. 

Parmi les curieuses variantes des dessins de la sphère, je ne puis 
m'empêcher de citer les globes arabes. En voici un fragment copié 
fidèlement sur le globe arabe koufique du onzième siècle, de la 



LA SPHÈRE CELESTE ARABU;. 131 

bibliothèque nationale, ajouta l'astronome en tirant une feuille de 
son carton. Voyez, madame la marquise, les belles figures ! 

— Comment les trouvez-vousî fit la marquise en riant aux éclats. 
A-t-il l'air terrible, ce Persée avec sa triple tête de iMédusel 

— Je les trouve suffisamment naïfs, répondit le député en pré- 
sentant la carte au navigateur. 




— Et le Cocher du bas! Et les Gémeaux! fit la femme du capitaine. 

— Et Andromède appuyée sur la Baleine I s'é:ria le comte. 

— Toutes ces variantes, reprit l'astronome, confirment l'idée 
d'une origine unique de la sphère céleste dans l'Orient. 

Les régions par lesquelles a dû passer la sphère avant d'arriver à 
la Grèce, à l'Italie et à la France, nous sont du reste un indice de 
la marche qu'elle a dû suivre antérieurement à son introduction en 
Grèce. Deux opinions, dont la seconde me paraît la meilleure, peuvent 



132 CINQUIÈME SOIRÉE. - LES CONSTELLATIONS. 

être mises en présence ici et résultent des recherches que j'ai faites 
à ce propos. L'une suppose qu'elle est née sous les latitudes tropi- 
cales de la haute Egypte, voire même de la liante Ethiopie. Elle a été 
soutenue par la plupart des rares historiens qui se sont occupés de 
cette question. L'autre, à laquelle on n'a pas beaucoup songé et qui 
nie parait cependant la plus probable, serait de continuer de re- 
monter toujours vers Torient et sous les latitudes tempéhées pour 
trouver l'origine des premières observations astronomiques et de 
la sphère. Ces deux hypothèses sont bien distinctes puisqu'elles dé- 
signent chacune une race différente. 

Il existe un vide de près de 90 degrés formé par les dernières 
constellations du système vers le pôle austral, c'est-à-dire par le Cen- 
taure, l'Autel, le Sagittaire, le Poisson austral, la Baleine et le Vais- 
seau (supposé flottant) ; or dans un plan systématique, aucun vide 
ne devait avoir lieu d'un pôle à l'autre, si l'auteur avait été placé 
près de Téquateur; car alors l'ensemble des étoiles australes se dé- 
veloppant à ses regards, elles auraient été comprises dans son sys- 
tème, puisqu'il n'y a pas de raison de croire qu'il n'ait pas fait 
descendre ses emblèmes jusqu'aux bornes de son horizon. Mais un 
pays d'une latitude assez élevée pour ne pas voû* les étoiles- du pôle 
austral ne peut appartenir ni aux Égyptiens, ni aux Chaldéens. On 
doit donc chercher la cause de ce vide dans une contrée plus sep- 
tentrionale. 

Et ce vide dans la partie australe du ciel, est resté dans le même 
état jusqu'à la découverte du cap de Bonne-Espérance, excepté que 
l'étoile Canopus a été renfermée dans la constellation du navire 
Argo et que le fleuve Éridan a reçu une extension considérable et 
arbitraire ; car dans l'origine il devait se terminer vers le 40* degré. 

Court de Gebelin, ajouta l'astronome, confirmerait mon opinion 
par son interprétation de la fable du Phénix. On a donné diflerentes 
explications de cette fable, et la plus vraisemblable est celle où le 
Phénix est l'emblème d'une révolution solaire, qui renaît au mo- 
ment qu'elle expire. En eflet, le Phénix, unique comme le Soleil, 
brille des couleurs de la lumière. Les anciens Suédois ont dans leur 
Adda une fable pareille. Ils parlent d'un oiseau dont la tète et la 
poitrine sont couleur de feu, la queue et les ailes bleu céleste. Il 



ORIGINE DE LA SPHÈRE CÉLESTE. 133 

vit trois cents jours, après lesquels, suivi de tous les oiseaux de 
passage, il s'envole en Ethiopie, y fait son nid, s'y brûle avec son 
œuf, des cendres duquel il sort un nouveau phénix qui revient vers 
le septentrion. Il est visible que les peuples du Nord et les Égyp- 
tiens ont eu les mêmes idées, ont peint le même objet, soit en faisant 
voyager leur oiseau vers le midi, soit en le recevant du nord, où de 
longues ténèbres semblent placer l'empire de la nuit. Le Phénix 
est un emblème de Tannée et de la marche du Soleil, qui n'a pu 
être inventé que par les nations septentrionales. 

L'astronomie vient appuyer la tradition par des faits ; Ptolémée 
rapporte dans ses calendriers des observations du lever et du cou- 
cher des étoiles, faites sous le climat de seize heures, c'est-à-dire 
sous le parallèle de 49^ Le livre de Zoroastre est la loi de l'Asie oc- 
cidentale. On y lit que le plus long jour d'été est double du plus 
court jour d'hiver. Ceci détermine le climat où le livre de Zoroastre 
a été composé, d'où cet ancien philosophe a recueilli les connaissan- 
ces qu'il nous a transmises. Il n'y a que le climat où le plus long 
jour est de seize heures, et le plus court dé huit, qui puisse satisfaire 
à cette condition : c'est toujours la latitude de 49\ D'où résulte que 
ce n'est pas dans l'Egypte, dans la Perse, dans la Chaldée, dans les 
Indes, à la Chine, mais sous ce parallèle et vers le nord, que l'on 
doit chercher l'origine de ces anciennes connaissances. 

Selon Diodore de Sicile, une nation de cette partie du monde, les 
hyperboréens, disaient que leur pays est le plus près de la Lune, 
dans laquelle on découvre clairement des montagnes semblables aux 
nôtres, et qu'Apollon y descend tous les dix-neuf ans, qui sont la 
mesure du cycle lunaire. Groira-t-on qu'au siècle de cet historien, 
la période de Meton était déjà portée dans le nord de l'Asie et avait 
eu le temps d'y donner naissance à cette fable ? Les fables sont des 
témoignages d'antiquité. Le cycle de dix-neuf ans était donc connu 
chez les nations septentrionales. 

— J'avoue, dit l'historien, que j.e préfère pour ma part l'autre hypo- 
thèse qui placé au sud de TÉgypte l'origine de la sphère et des sciences. 

Lorsque Memphis eut été embellie et fut devenue un séjour agréa- 
ble, les rois abandonnèrent Thèbes pour venir s'y lixer. Thèbes di- 
minua et Memphis s'accrut, jusqu'au temps d'Alexandre, qui, ayant 



13(k CINQUIÈME SOIRÉE. — -LES CONSTELLATIONS. 

bâti Alexandrie sur le bord de la mer, fit déchoir Memphis i son 
tour ; en sorte que la prospérité et la puissance ont historiquement 
descendu d'échelle en échelle le long du Nil. Les témoignages des 
auteurs sont positifs à cet égard. « Les Théhains^ dit Diodore, se re- 
gardent comme les plus anciens peuples du monde, et ils disent que 
la philosophie et la science des astres ont pris naissance chez eux. 
Il est vrai que leur situation est infiniment propre à l'observation 
des astres : aussi font-ils une distribution des mois et de Tannée plus 
exacte que les autres peuples, etc. » 

Ce que Diodore dit expressément des Thébains, tous les auteurs et 
lui le répètent des Éthiopiens; et Tidentité dont j'ai parlé y trouve 
de nouvelles preuves. « Les Éthiopiens, reprend -il, se disent les 
plus anciens de tous les peuples, et il est vraisemblable qu'étant 
nés dans la route du Soleil, sa chaleur les a fait éclore avant les 
autres hommes.... 

— La chaleur du soleil qui fait éclore les hommes? voilà une 
bonne idée! fit en riant le député interrupteur. 

— Hérodote comme Diodore en disent bien d'autres 1 répliqua l'his- 
torien. Mais j'en reviens à mon Egypte : ces Éthiopiens, dit Lucien, ont 
les premiers inventé la science des astres, et donné aux étoiles des 
noms tirés des qualités qu'ils croyaient y voir, et non pas des ap- 
pellations sans objet; et c'est d'eux que cet art passa, encore im- 
parfait, chez les Égyptiens leurs voisins. » 

Il serait facile de multiplier les citations sur ce sujet; il me sem- 
ble donc que l'on a les plus fortes raisons d'établir le berceau des 
sciences dans le pays voisin du Tropique. 

— Vous avez, répliqua l'astronome, d'excellents défenseurs de 
cette hypothèse. Volney, le premier en tête, vient de vous fournir 
les arguments. Moi, je n'ai pas de moins bonnes raisons pour sou- 
tenir mon opinion. Pour vous, la marche des progrès de l'esprit hu- 
main va du sud au nord. Pour moi, elle va de l'est à l'ouest. Je vous 
en ai fourni des preuves de divers. ordres et cependant bien concor- 
dantes. 

— Je suis de l'avis de notre astronome, fit le capitaine de frégate. 
Mais je lui demande de définir nettement sa conclusion sur le pays 
originaire de la construction de la sphère céleste. 



LB ntmtSR TKItCt DK LA SPHi^RE CiLESTK. 
(P. 135.) 



ORIGINE DE LA SPHÈRE CÉLESTE. 135 

— La Sphère céleste, répondit rastronome, a dû être formée par 
un peuple arrivé à un haut degré de civilisation, qui habitait vers 
l'intersection du 38* degré de latitude boréale et du 68* degré de 
longitude orientale. 

Cette région, située au cœur de la vieille Asie, est assise sur le 
versant septentrional des hautes chaînes qui bordent vers l'ouest les 
monts Himalaya et sur les sources du fleuve Oxus, au sud-est de 
Samarcande. C'est de là que tous les peuples descendent. Là s'ou- 
vrent : à Test la Chine immense, au sud-est le Tibet, au sud Tln- 
doustan, au sud-ouest l'Afghanistan, à l'ouest, d'une part, la Perse 
qui mène à V Arabie, à la Chaldée et à V Egypte^ et d'autre part la mer 
Caspienne dont les rives en s'inclinant vers le couchant au sud du 
Caucase conduisent aux régions de l'Asie Mineure , de la Grèce, de 
Yltaliey de la Germanie et de la Gaule. 

— Je vois, répondit l'historien, que vous tenez à vos opinions, 
car il me semble que si vous remontez à ces régions pour y voir l'o- 
rigine de la civilisation, c'est, comme dans notre seconde soirée, pour 
célébrer en passant la souche des Gaulois. 

— Et en effet, répliqua l'astronome, ne convenez-vous pas vous- 
mêmes que les premiers hommes qui peuplèrent le centre et l'ouest 
de l'Europe, furent les Gaulois, nos véritables ancêtres; et que 
leur sang prédomine de beaucoup dans ce mélange successif de peu- 
ples divers qui a formé notre nation? Leur esprit est toujours en 
nous. Leurs vertus et leurs vices, conservés au cœur du peuple 
français , et les traits essentiels de leur type physique, reconnais- 
sables sous la dégénération amenée par le changement des mœurs 
et par le croisement des populations, attestent encore cette antique 
origine. 

' Cette brillante race gauloise, qui a sillonné l'ancien monde en 
tous sens de ses colonies guerrières, qui a écrit partout ses traces 
dans les nomenclatures géographiques de l'Europe et de l'Asie occi- 
dentale, et qui, cédant enfin, pour un temps, au seul génie de Rome, 
a gardé son indestructible personnalité sous les Romains comme 
sous les Germains, cette brillante race appartenait à la grande fa- 
mille indo-européenne ou japétique, dont l'Arie, ten^e sainte des 
premiers âges, paraît avoir été le berceau. Les langues gauloises, le 



136 HISTOIRE DU CIEL. 

grec, le latin, le tudesque, les langues slaves, sont liées par une 
lointaine parenté avec les idiomes sacrés des brahmanes et des mages, 
le sanscrit et le zend, et semblent dérivées d'une langue mère dispa- 
rue dans les profondeurs de l'antiquité première. Les Gaëls ou Gau- 
lois primitifs durent quitter les plaines natales de la haute Asie avec 
les aïeux des Grecs et des Latins. Marchant toujours devant eux vers 
les lieux où le soleil se couche, franchissant hardiment les fleuves 
et les bras de mer dans de fragiles esquifs, ils ne s'arrêtèrent que 
lorsqu'ils eurent rencontré ces abîmes du grand Océan que le seul 
Colomb devait nous apprendre à franchir. Les traditions les plus re- 
culées nous montrent les tribus des Gaëls couvrant la face de l'Oc- 
cident, depuis les îles d'Ërin et d'Albion jusqu'aux vastes régions 
transrhénanes et danubiennes. Ils avaient occupé, dans des âges an- 
térieurs à toute histoire, les forêts et les déserts qui devaient être 
un jour la France. 

Des antiques plateaux de l'Asie sont ainsi descendues les connais- 
sances astronomiques puisées sous ces latitudes tempérées; la 
sphère constellée qui trône encore aujourd'hui dans les salles de nos 
observatoires d'Europe nous conserve dans son ensemble le globe 
grossièrement dessiné il y a plus de soixante siècles par nos aïeux. 
Mais pouf venir lentement du fond de l'Asie jusqu'ici, elle a passé 
par la Perse, la Chaldée, l'Egypte et la Grèce, modifiée çà et là selon 
le goût des siècles et des hommes. Nous avons déjà conclu dans 
notre troisième soirée que la Bible des Aryas remonte à 15000 ans 
de date; nous avons retrouvé des observations astronomiques 
chinoises de près de 5000 ans. Nous avons reconnu des traces de 
l'astronomie égyptienne et chaldéenne de plus de 4000 ans. Que 
nous faudrait-il de plus pour saluer dans l'astronomie la reine des 
sciences, la mère de la civilisation, le premier flambleau des progrès 
de Thumanité? Sans elle nous serions encore à l'état de sauvages, 
plus misérables que les animaux eux-mêmes. Par elle au contraire 
l'esprit humain a pris possession du monde, et, se délivrant des ter- 
reurs causées par l'ignorance des phénomènes, a relevé vers le ciel 
sa tête indépendante.... 

Mais nous allons suivre mieux encore l'histoire de l'astronomie 
dans la discussion du Zodiaque. 



SIXIEME SOIRÉE 



LES SIGNES DU ZODIAQUE. 



Mystère des origines. Première conception du zodiaque comme une route com- 
posée de vingt-huit étapes diurnes. Translation de la Lune. — Passage du Soleil 
dans les signes du zodiaque. Quel fut le premier signe du zodiaque? Précession 
des équinoxes. Grand cycle de 36000 ans. — Astronomie symbolique. La caba]e 
hébraïque. L'Êgypie. La Ghaldée. Représentation mystique de l'histoire de Thu- 
manilé dans le cercle zodiacal. Hiéroglyphes. — Établissement du zodiaque grec. 

Son origine asiatique et son antiquité. 



— Nous sommes arrivés à conclure hier soir, dit l'astronome aus- 
sitôt que nous fûmes installés sur nos ^sièges rustiques devant le 
chalet de la falaise, nous sommes arrivés à conclure que les cartes 
célestes et les sphères dont nous nous servons encore aujourd'hui, 
v.ous viennent des Grecs par les Romains; mais que les Grecs n'en 
sont pas pour cela les inventeurs, et que les constellations furent 
formées dès la. plus haute antiquité par un peuple inconnu qui har 
bitait les plateaux de l'Asie orientale. Je n'ai pas voulu entamer les 
:onstellations du Zodiaque, ajouta-t-il, afin de les réserver entière- 
ment pour ze soir. Elles vont nous ouvrir des horizons nouveaux, 
et projeter de nouvelles lumières sur ces âges mystérieux qui pré- 
cédèrent nos histoires. Elles compléteront nos premières inductions 
en ajoutant au lieu probable de l'invention de la sphère, la date 
de la formation de sa ceinture zodiacale. Dans notre troisième soi- 
rée, nous avons reconnu des vestiges aryens de quinze mille ans 
de date. Ce serait la limite maximum des ouvrages qui nous sont 



138 SIXIÈME SOIRÉE. 

parvenus. Ce soir nous remonterons par les signes du Zodiaque 
jusqu'au soixantième siècle avant notre époque; ce serait la limite 
minimum de nos antiquités astronomiques. Il y a peut-être dix et 
quinze raille ans que Ton discute, comme nous le faisons ce soir, 
sur les mystères de l'océan céleste. Il nous est tout à fait impossible 
d*arriver à une approximation exacte de ces dates effacées. Si les 
végétaux de Tépoque secondaire qui formèrent la houille ont deux 
millions d'années d'antiquité; si l'époque glaciaire qui saisit les 
éléphants de Sibérie dans ses neiges durcies a plus de cinq cent 
mille ans; la race humaine de l'époque du silex n'aurait-elle pas 
cent mille ans peut-être?... Qui saurait deviner combien de peuples 
humains se succédèrent à la surface des continents? Qui saurait 
ressusciter ces races anéanties, retrouver leurs civilisations étran- 
ges, et faire apparaître de nouveau le soleil de ces anciens âges? 
Frêle atome éphémère, jeté sur ce grain de sable céleste, Thomme 
jouit à peine du temps nécessaire pour se rendre compte de sa 

m 

propre existence, et disparaît bientôt dans le fleuve de l'oubli éter- 
nel : ainsi des dynasties, ainsi des civilisations, ainsi des races 
les plus puissantes. Évoquons ces ombres, recueillons les momies 
et sachons les interroger; essayons de revoir, comme dans un pa- 
norama magique, les itaultitudes qui bâtissaient les pyramides, les 
vieux astronomes qui observaient du haut de la tour de Babel, les 
empereurs chinois qui célébraient les éclipses; demandons aux par- 
chemins antiques les méthodes employées autrefois, les besoins 
auxquels elles répondaient, les tendances qui dominaient alors les 
savants et les prêtres. Peut-être obtiendrons-nous quelque satis- 
faction à une curiosité si légitime, et peut-être serons-nous récom- 
pensés par le plaisir qu'on éprouve à s'instruire sur les choses mys- 
térieuses et cachées.... 

Le zodiaque, nous Tavons déjà vu, désigne aujourd'hui la route 
annuelle apparente du Soleil sur la voûte étoilée. Mais, comme on ne 
suit pas l'astre lumineux parmi les étoiles puisque sa lumière efface 
la leur, j'incline à croire qu'on n'a pas tracé d'abord le zodiaque par 
son cours, mais bien plutôt par celui de l'astre des nuits, qui suit 
visiblement la même route. Je pense, avec Bailly, que lorsqu'on eut 
reconnu que la Lune et les autres planètes ne sortent jamais d'une 



FORMATION DU ZODIAQUE. — CHEMIN DE LA LUNE, 139 

zone assez étroite, que les Grecs ont nommée le zodiaque, et que les 
Chinois appelaient le chemin jaune, on voulut mesurer le mouvement 
des astres, et on sentit qu'il «erait commode de partager cette zone 
en intervalles égaux. Le mouvement rapide de la Lune offrit un moyen 
assez facile de parvenir à cette division. On remarque chaque soir 
notre pâle satellite à Test de la position qu'il occupait la veille. Il 
décrit ainsi le zodiaque de louest à Test en 27 jours 8 heures en- 
viron. Les uns firent 28 divisions, et les autres 27; On donna à ces 
divisions le nom de maisons, demeures, hôtelleries, parce que, en 
effet, la Lune habitait, logeait dans chacune de ces divisions pendant 
24 heures et que, dans le voyage entier du zodiaque, ces différentes 
demeures ou hôtelleries étaient ses habitations successives. On les 
désigna par les belles ^toiles qui y brillaient; mais comme il ne s'y 
en rencontre pas toujours, on choisit les plus voisines pour nom- 
mer les divisions qui y répondaient; on alla même quelquefois 
chercher des étoiles assez loin; ainsi, par exemple, la seizième 
constellation des Indiens, qu'ils appellent Vichaca^ est désignée par 
la Couronne boréale qui a plus de 40^ de latitude ; cette nécessité 
provenait d'ailleurs de ce que la clarté lunaire fait disparaître un 
grand nombre d'étoiles, surtout dans le voisinage de Técliptique. 

Cette division du zodiaque a été très-généralement répandue, et 
fut commune à presque tous les peuples anciens. Les Chinois ont 
28 constellations ; mars le mot chinois Slou ne présente point l'idée 
d'un groupe d'étoiles, nous le traduisons par le mot constellation ; 
il ne signifie réellement que demeure^ hôtel Dans la langue copte, 
ou dans l'ancien égyptien altéré, le mot par lequel on désigne les 
constellations a la même signification. Les Coptes comptaient éga- 
lement 28 constellations : on retrouve la même division chez les 
Arabes, les Perses et les Indiens. Il ne paraît pas qu'elle ait été ad- 
mise chez les Chaldéens qui partageaient le zodiaque en 12 signes, 
et qui avaient d'ailleurs 12 constellations australes et autant de bo- 
réales; mais aux Chaldéens près, la division du zodiaque en 27 ou 
28 parties semble avoir été connue de tous les peuples de la haute 
antiquité. 

Les Siamois et les Indous n'en comptaient que 27. Cependant quel- 
ques-uns ont fait mention d'une 28'' nommée Abirjitten (lune interca- 



\kO SIXIEME SOIREE. — LE ZODIAQUE. 

laire). De plus, ils se servaient des constellations ponr connaître 
l'heure de la nuit, par leur place dans le Ciel, vers le méridien ou 
rhorjzon, et leur méthode suppose qu'ils avaient 28 constellations. Us 
divisaient le jour en 60 gurrhées ou heures ; la gurrhée, en 60 pulls ; 
le pull, en 60 mimiets ou clins d'œil. 

Les Arabes ont très-anciennement la division du zodiaque en 28 
parties. Ils donnaient à chacune de ces divisions des noms relatifs 
aux noms des signes du Zodiaque, de manière que le premier s'ap- 
pelait les Cornes; le second, le Ventre du Bélier. 

Les anciens Perses avaient aussi divisé le Zodiaque en 28 constel- 
lations; la seconde, appelée Perviz^ fut formée par les Pléiades. 
Les Perses prirent plus tard la division en 12 signes : l'Agneau , le 
Taureau, les Gémeaux, le Lion, l'Épi, la Balance, le Scorpion, l'Arc, 
le Capricorne, le Seau et les Poissons. Ces déterminations sont con- 
signées dans les ouvrages de Zoroastre, et ne peuvent être, par 
conséquent, moins anciennes que lui; elles paraissaient devoir re- 
monter au siècle de Diemschid. 

Quoique notre savant capitaine de frégate nous ait offert à no- 
tre seconde soirée des monnaies astronomiques de la Chine re- 
présentant un Zodiaque divisé en 12 signes, j'ajouterai à l'appui 
de ce qui précède que les Chinois ont eu également d'abord la divi- 
sion en 28 constellations. Demandez-en des nouvelles à notre vieil 
ami M. Biot ? 

Celte division en 28 parties est moins connue et moins détermi- 
née, parce que les Grecs ne l'ont point adoptée; mais on la retrouve 
dans rinde, et elle est encore usitée chez les Arabes. 

A ces 28 constellations, les peuples de la haute Asie faisaient 
correspondre une série de 28 animaux, parmi lesquels 12 sont usités 
dans tout l'Orient pour compter les années Le cycle en était tracé 
avec une grande exactitude dans les zodiaques apportés d'Egypte. 
Peut-être ce cycle des animaux est-il l'origine du mot Zodiaque. 

— Jusqu'à présent, interrompit le capitaine de frégate, l'habitude de 
considérer le Zodiaque comme la route du Soleil nous avait toujours 
fait associer ces deux idées, et nous étonnerons bien des personnes, 
même savantes, lorsque nous leur dirons que c'est la Lune qui, la 
premièrCy traça le Zodiaque en 28 sections. 



FORMATION "DU ZODIAQUE. - CHEMIN DE LA LUNE. \kl 

— Plus tard, reprit Tastronome, on reconnut que le Soleil suit 
sensiblement la même route céleste, et cette route fut principale- 
ment regardée comme celle de Tastre radieux. 

— Je ne sais quel air mystérieux ont ces signes, reprit Thistorien, 
mais c'est peut-être à leur aspect cabalistique qu'ils doivent leur 
grand succès dans l'ornementation architecturale. 

— En effet, on les a mis un peu partout, dit le député, comme 
les décorations. 

— Je les ai vus entre autres, continua le commandant, sur le por- 
tique de. l'église de la ville de Cognac, qui renferme le Zodiaque 
chaldéen, dont chaque signe porte un des travaux d'Hercule. Je Tai 
remarqué aussi sur le portail nord de Notre-Dame de Paris, sur la 
basilique de Saint-Denis et la cathédrale de Strasbourg. 

La façade du palais du Luxembourg porte, en or, la moitié du Zo- 
diaque, mais renversée. 

Cette représentation n'est pas rare, et il serait du reste fortUong 
d'énumérer ici tous les monuments sur lesquels le Zodiaque a été 
sculpté. 

On est même, ajouta encore le capitaine de frégate, précisément 
occupé à construire en ce moment-ci, à Cherbourg, de nouveaux 
signes du Zodiaque, appelés au plus grand succès, s'ils correspon- 
dent à l'argent qu'ils ont coûté. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Oui : le Bélier^ le Taureau vont être lancés à la mer. Ce sont 
des frégates cuirassées en forme de cigare, qui perceront les navires 
anglais comme une motte de beurre.... 

— Cet antique et illustre Zodiaque, reprit l'astronome, a dû être 
composé avant que toute là sphère fût établie, parce que l'atten- 
tion s'est tout d'abord portée sur la route apparente des deux astres 
principaux. Nous avons déjà vu, hier soir, que le pôle de l'écliptique 
est marqué sur les anciennes cartes avec un nom particulier. Com- 
ment cela s'est-il fait? L'étoile la plus voisine du pôle de l'équateur 
a dû, en tout temps, attirer l'attention ; car on n'a pu s'empêcher de 
remarquer qu'elle reste seule immobile, quand le ciel entier semble 
tourner sur elle comme sur un pivot; et il était naturel de la regarder 
comme centre de tous les mouvements de la voûte étoilée. Cependant^ 



142 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

en traçant les constellations, on a négligé absolument d'indiquer la 
place de Tétoile polaire, tandis qu'on a indiqué, avec beaucoup de 
soin, le pôle de Técliptique par les replis du Dragon : on ne saurait 
supposer qu'à cette époque où la science astronomique était encore 
à son berceau , on eût connu l'instabilité de l'étoile polaire; c'est 
une découverte qui demande l'observation de plusieurs siècles; il 
faut donc croire, qu'ayant l'intention de distinguer particulière- 
ment la route annuelle du Soleil, on a jugé convenable de désigner 
le pôle de l'écliptique comme centre de cette route. 

Les Pléiades, le Taureau sont, comme nous l'avons vu, parmi les 
plus anciennes constellations. On remarque qu'au temps d'Hésiode, 
les Pléiades divisaient l'année rurale en deux parties. Leur coucher 
le matin marquait le commencement de l'hiver, leur lever le matin 
marquait le commencement de l'été. On trouve dans les calendriers 
que le septième jour après l'équinoxe de l'automne, les Pléiades se 
montraient le matin et le soir. Ce phénomène a dû arriver vers l'an 
2200 avant J. G. Selon Pline, il y avait une ancienne astronomie 
publiée sous le nom d'Hésiode, dans laquelle le coucher visible des 
Pléiades, au lever du soleil, était marqué le jour même de l'équinoxe 
d'automne. Cette coïncidence n'a pu avoir lieu que l'an 2278 avant 
J. C. Ptolémée dans son calendrier latin marque le lever des Pléiades 
le soir, sept jours avant Téquinoxe d'automne; il fallait que cette 
constellation précédât l'équinoxe du printemps d'environ I0\ Comme 
elle a aujourd'hui 56' de longitude, il faut qu'il se soit écoulé 
4870 ans, et par conséquent que cette observation ait été faite 3000 
ans avant notre ère. 

La date probable du Zodiaque des Perses s'accorde avec les pré- 
cédentes. Anquetil, dans sa traduction du Zend-Avesta, nous 
donne quelques détails sur les idées des anciens Perses à l'égard 
des étoiles. Ils les regardent comme une multitude de soldats, ex- 
pression qui répond à celle de l'armée céleste, dont il est si souvent 
mention dans l'Écriture. Us disent (sans doute pour donner l'idée 
du grand nombre des petites étoiles) qu'il y en a 486 000. Quatre 
grandes étoiles sont, selon eux, les surveillantes des autres: ces étoi- 
les sont Taschter, qui garde l'est; SateïiSy l'ouest; Vénandi le midi; 
Hastorang, le nord. 



ANTIQUITÉ DU ZODIAQUE. U3 

Or, il y a 5000 ans, les étoiles étant moins avancées de 60*, Aidé- . 
baran était précisément dans Téquinoxe du printemps. Antarès ou 
le Cœur du Scorpion se trouvait aussi précisément dans Téquinoxe 
d'automne: voilà le gardien de l'ouest. Régulus n'était qu'à 10* du 
solstice d'été et Fomalhaut à 6"* du solstice d'hiver. Ces quatre 
étoiles de la première grandeur, toutes très-brillantes et très-re- 
marquables, forment une division du Ciel en quatre parties presque 
égales, qui a trop de rapport avec celle des Perses pour n'y pas re- 
connaître une identité parfaite, et pour ne pas déterminer à 5000 ans 
la date de cette division du Zodiaque au moins en quatre parties. 
En outre, comme il est'question dans le même ouvrage de la divi- 
sion du Zodiaque en 12 et en 28 parties, il y a tout lieu de croire 
qu'elles sont de la même antiquité. Remarquons que les Chinois 
ont aussi quatre anges, ou esprits, qui président aux quatre quarts 
de l'année, c'est-à-dire aux quatre quarts du Zodiaque. Taschter est 
si bien l'étoile Aldébaran, qu'il est chez les Perses le génie qui pré- 
side à la pluie. Nous avons vu que chez les Grecs Aldébaran ou les 
Hyades étaient des astres pluvieux. Les Perses le représentent avec 
un corps de taureau et des cornes d'or, comme a fait Virgile. 

— Messieurs ! s'écria la marquise, je demande à faire une obser- 
vation. Voilà plusieurs fois que vous parlez du déplacement des 
étoiles de siècle en siècle en vertu de la précession des équinoxes. 

Mais vous ne nous avez pas expliqué en quoi consiste ce mouve- 
ment? 

— Dans notre première soirée, répondit l'astronome, nous avons 
vu que la Terre tourne sur elle-même et autour du Soleil. A ce 
mouvement diurne et à ce mouvement annuel, nous devons ajouter 
une espèce de seconde rotation du globe sur lui-même, rétrograde 
et excessivement lente, qui ne demande pas moins de 25 870 ans 
pour s'accomplir. Outre ses mouvements apparents diurne et annuel, 
le ciel offre donc une translation séculaire d'ouest en est. En un an 
ce déplacement n'a pour ainsi dire que l'épaisseur d'un cheveu ; en 
72 ans il mesure un degré, c'est-à-dire la 360* partie de la circonfé- 
rence entière. En 6000 ans le ciel entier a tourné d'un quart envi- 
ron, en 12 935 ans de la moitié, et en 25 870 ans les étoiles se retrou- 
vent au point qu'elles occupaient 25 870 ans auparavant. Nous avons 



\kk 



SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 



VU d'ailleurs, dès notre première soirée, que le Soleil décrit en un 
an les signes du Zodia(|ue. Au bout d'un an juste il n'arrive pas 
absolument au point où il était un an auparavant, et l'équinoxe du 
printemps, par exemple, ne coïncide pas avec la même étoile. Le 
retour du Soleil à la même étoile (année sidérale) surpasse le retour 
au même équinoxe (année tropique). Chaque année il y a 50 se- 
condes d'arc de moins pour celle-ci. La rétrogradation d'un signe 
entier du Zodiaque, ou 30^ exige 2156 ans. 

Nous avons vu dans notre première soirée (voyez p. Ik) que le 
21 mars le Soleil se projette actuellement sur la constellation des 
Poissons. Il est curieux de voir de siècle en siècle l'équinoxe mar- 
cher le long des signes. Voici une figure qui montre comment le 




Déplacement séculaire de Téquinoxe de printemps et révolution entière 

du ciel étoile en 25 870 ans. 



printemps arrive successivement dans chaque constellation pendant 
la grande révolution de 25 870 ans. 
Dans le même temps le pôle se déplace parmi les étoiles; l'étoile 



PRÉGESSION DES ÉQUINOXES. 145 

polaire est remplacée de siècle en siècle. Dans 12 000 ans nous 
aurons Yéga qui frise maintenant l'horizon. Nous avons déjà vu 
que X du Dragon était l'étoile polaire 1326 ans avant notre ère, 
et a 2850 ans. Voici du reste la marche séculaire du pôle. C'est le 
pendant de la rétrogradation du Zodiaque. 




^ A. *» 

3& ^^' 









iy À, 






•••« 










A 



DéplacemeDt séculaire du pôle, étoiles qui ont été et deviendront polaires 

pendant le cours de 25 870 ans. 

Ce déplacement séculaire des étoiles en vertu de celte lente rota- 
tion du globe (causée par lattraction du Soleil sur le renflement 
équatorial de la Terre) présente l'un des éléments fondamentaux 
de YHistoire du Ciel. 

— Nous pouvons maintenant entamer la .question de l'anliquilé 
du Zodiaque. Le mQuvement du ciel lui-même nous fournira nos 
dates. Quel fut le premier signe du Zodiaque! ou en d'autres ter- 

m 

mes, à quelle époque a-t-il été adopté? Du temps d'Hipparque, 
Téquinoxe du printemps commençait au !•' degré du Bélier, et en- 

10 



146 SIXIÈME SOIRÉE. — L£ ZODIAQUE. 

core aujourd'hui l'Annuaire du bureau des longitudes, la Connais- 
sance des temps, et tous les almanachs d'Europe annoncent que le 
Soleil entre le 21 mars dans le Bélier, tandis que la première étoile 
du Bélier, l'étoile p, est à 1 h. 47 m. de la ligne de l'équinoxe, ou 
origine des ascensions droites, de sorte que le Soleil n'y arrive plus 
que le 18 avril. L'équinoxe rétrograde d'un signe en 2156 ans ou de 
50" par an. Hipparque vivait 128 ans avant J. C, c'est-à-dire il y 
a 1995 ans : mettons 2000. L'équinoxe était donc de son temps de 
27* 47' plus à l'est, c'est-à-dire précisément vers p du Bélier. 2100 
ans auparavant, il passait par les Pléiades. 

Continuons cette rétrogradation curieuse. 2000 ans encore avant 
cette dernière date, c'est-à-dire il y a environ 6000 ans, l'équinoxe 
du printemps passait aux dernières étoiles du Taureau, non loin de 
la Voie lactée et au-dessus d'Orion. Or, je crois pouvoir afflrmer 
que le Zodiaque existait déjà à cette époque, et que le Taureau fut 
considéré à cette époque (de l'an —4000 à Tan —2000), par un grand 
nombre de peuples, comme la première constellation du Zodiaque. 

— J'ai comme vous sur ce point des témoignages historiques fort 
respectables, dit l'historien. 

— Et moi, répliqua le pasteur, si vous le permettez, je vous of- 
frirai l'un des plus extraordinaires sans contredit. 

— Lequel ? fit vivement l'astronome. 

— La Cabale, ou science secrète primitive des Hébreux. 

— Ohl fit le capitaine, n'allez-vous pas trahir le serment? 

— Je ne l'ai point prêté, répondit le pasteur. 

— Et au surplus, répliqua le député de l'opposition, on a déjà 
vu certains serments augustement trahis. 

— Mais comment connaissez-vous la Cabale si vous n'avez pas 
prêté le serment? reprit l'astronome. 

— En m'initiant moi-même. Eh bien ! dans la Cabale, notre géné- 
ration adamique a commencé au si^ne di> Taureau, auquel corres- 
pond (en face) le Scorpion — en hébreu : pique-talon — instrument 
de perdition. 

— Comment établissez-vous cette correspondance? dit avec gra- 
vité l'historien, pendant que les rangs se resserraient pour écouter 
plus attentivement. 



PRÉGESSION DES ËQUINOXES. 147 

— Par l'ordre môme des signes du Zodiaque, répondit le pasteur. 
Ainsi, en nous reportant au cercle des signes du Zodiaque tracé tout 
à Theure par notre astronome, nous voyons que le Taureau occupé 
par le Soleil il y a 6000 ans, a en face de lui, à Topposé, le Scorpion. 
Cette première ligne est le symbolisme d'Adam dans le paradis: Le 
mot Taureau veut dire à la fois I, ou Aleph, et Dieu. Étymologique- 
ment, c'est l'ère primitive de Dieu, qui a été détruite par le ten- 
tateur. 

La doctrine secrète des anciens Hébreux place toujours le Taureau 
au commencement. Je vois par exemple sur leur Zodiaque, d'abord 
l'œil du Taureau (Aldébaran) dirigé vers Jéhovah. L'addition de ces 
deux mots : 7]^^^'i y\^ (de Jéhovah le Taureau) donne le nombre 532, 
grand nombre astronomique. Vous savez que les lettres de l'alpha- 
bet hébraïque ont une valeur numérique, dont l'interprétation ca- 
che souvent le vrai sens des phrases. 

Après le Taureau on voit dans le même Zodiaque la porte à deux 
battants ]( qui signiûe les Gémeaux, et ainsi de suite. 

Hais suivons la marche séculaire du Zodiaque en vertu de la pré- 
cession des équinoxes. 

• D'après la même science antique, au Taureau a succédé le Bélier, 
agneau pascal^ auquel correspond, en face, la Balance, établissement 
de la justice. 

Depuis le commencement de notre ère, nous sommes dans l'âge 
des Poissons : or le mot Poisson en grec est IXBTS, dont vous 
connaissez les significations initiales : I7)<touç Xpi<rtoç Bsou Tio< 2oi>tY)p, 
Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur, auquel correspond la Vierge. 

— Oh! ceci est bien remarquable^ s'écria la femme du capi- 
taine. 

— Mais, dit la marquise, à propos de Poissons, je vous dirai que 
le petit plateau de vermeil sur lequel sont portées les burettes à 
ma chapelle porte en relief deux poissons rattachés par un ruban. 

~ Les Poissons du Zodiaque! répondit l'historien, qui sont aussi 
ceux du symbolisme théologique et sont sculptés sur les anciennes 
pierres des catacombes. 

— Yoili des âges passés qui nous intéressent, dit le député, mais 
pour les âges à venir? 



148 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

— Nous sorlîroDs des Poissons l'an 2000, reprit le pasteur, pour 
entrer dans le Verseau, auquel correspond le Lion (de la tribu de 
Juda); c'est un &ge de force calme et de perfection. 

— Et après î 

-*- Après, nous entrerons dans le Capricorne, mauvais signe en- 
tre tousl auquel correspond le Cancer plus terrible encore. Hélas! 
d'après la Cabale, ce serait la fin de notre monde, de notre huma- 
nité, notre race ne pouvant traverser de pareils signes. 

— Dans combien de temps? demanda l'une des jeunes filles. 

— Pas avant deux mille cinq cents ans.... 

— Oh ! fit-elle, nous avons encore le temps de respirer. 

— Tout cela n'empêche pas, ajouta l'historien, que cette corres- 
pondance cabalistique ne soit vraiment fort curieuse et bien extra- 
ordinaire puisque très- certainement le Ciel ne se mêle pas des af- 
faires de la Terre, et que l'orbite apparente du Soleil dans les signes 
du Zodiaque comme les rétrogradations des points équinoxiaux est 
le résultat tout à fait fortuit des mouvements de la Terre. 

— Nous ne savons pas, répliqua le pasteur, si des lois suprêmes 
ne relient pas les événements du monde spirituel aux mouvements 
du monde matériel I 

^- Quant à moi, ajouta l'astronome, ce que je conclus simplement 
de cet exposé du système astrologique de la Cabale, c'est qu'elle 
s'accorde avec mes recherches astronomiques pour placer le signe 
du Taureau sur la première ligne. 

— J'y adjoindrai un nouveau témoignage, issu de la Perse, dit 
l'historien. 

La première division du Zodiaque, exécutée lorsque Téquinoxe 
répondait au dernier degré du Taureau ou au premier des Gémeaux, 
me paraît hors de doute, ainsi que l'époque qui en résulte. Les 
Persans désignent successivement les signes du Zodiaque par les 
lettres de l'alphabet. La première, c'est-à-dire la lettre A, désigne 
le signe du Taureau, la lettre B, le signe des Gémeaux, etc. 

Le Taureau était donc alors le premier des signes. On trouve en- 
core quelque chose d'analogue à la Chine. Le P. Gaubil a constaté 
que les Chinois ont, dès l'antiquité, rapporté le commencement du 
mouvement apparent du Soleil aux èioilcs du Taureau. 



PRÉGBSSION DES ÉQUINOXES. 149 

Les Chinois divisaient le Zodiaque ou, pour mieux dire, Téqua* 
teur en 28 sections ayant chacune une étoile à leur tête. 

La division qui contient l'équinoxe du printemps en 2357 avant 
notre ère, c'est-à-dire il y a 4224 ans, est Tétoile ti des Pléiades, de 
troisième grandeur, qui a maintenant 54 degrés d'ascension droite. 

— fies Chinois m'intéressent, continua l'historien. Quel peuple, 
ancien! C'est vers le trentième siècle avant notre ère qu'une co- 
lonie d'étrangers venant du nord-est arriva en Chine, alors sans 
histoire et peuplée d'indigènes chasseurs. Jusqu'au vingt-deuxième 
siècle, où un calendrier luni-solaire était déjà officiellement établi, 
la Chine resta une sorte de république. A cette époque le président 
Yao organisa les rites astronomiques qui durent encore. Ensuite 
régna la famille des Hia, et l'agriculture fut organisée dans tout 
l'empire comme devant contituer sa force virtuelle. Cinq siècles 
après, cette famille fut détrônée par celle des Chang^ à laquelle 
succéda, au douzième avant notre ère, celle des Tcheou, dont le chef 
était l'empereur Wou-wang^ qui éleva le fameux observatoire de « la 
Tour des Esprits. » A cette époque, c'est-à-dire 1100 ans avant notre 
ère, on observa que le solstice d'hiver arrivait près de € Verseau, ce 
qui correspond pour l'équinoxe du printemps à l'étoile e du Bélier. 

— Si, d'une part, on a observé en Chine l'équinoxe aux Pléiades il 
y a 4224 ans, reprit l'astronome, nous avons aussi chez les Grecs 
et les Latins des vestiges qui prouvent que le lever des Pléiades le. 
matin, avant le lever du soleil, annonçait le retour du printemps. 
D'abord leur nom latin vergiliœ , qui certainement fait allusion au 
printemps. D'ailleurs Censorin nous apprend qu'il y avait des peuples 
qui commençaient leur année au lever des Pléiades, comme les Égyp- 
tiens au lever de la Canicule. 

— On trouve aussi cette tradition dans le livre de Job, dit le pas- 
teur. Goguet établit avec vraisemblance que dans ce livre le mot Ri- 
mah signifie les Pléiades. Dieu dit à Job : < Pourrez-vous lier les délices 
ou les voluptés de Rimah, et ouvrir les liens de Refil? Étes-vous 
capable de faire paraître les Mazaroths chacun dans leur temps? » 
Refil est le Scorpion, Rimah est une constellation opposée : Rimah 
annonçait le renouvellement de la nature, et Refil son engourdisse- 
ment. La racine du mot Mazaroth signifie ceindrey environner. Aucune 



150 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

dénomination, dit Goguet, ne convient mieux aux signes du Zo- 
diaque. C'est même le nom par lequel on a désigné originairement 
ce cercle de la sphère. Ce passage prouve donc que les Pléiades et 
les signes du Zodiaque étaient connus du temps de Job ; il signifie : 
< Pourrez-vous, lorsque Rimah parait, lier, arrêter la fécondité de la 
.Terre, empêcher qu'elle ne produise alors des fleurs et des fruits? • 
Du temps de Job, Rimah ou les Pléiades annonçaient donc le retour 
du printemps, il fallait par conséquent qu'elles précédassent Téqui- 
noxe de qu.elques degrés. 

— Dans l'ancienne langue des Perses, répliqua le professeur, les 
Pléiades étaient appelées Perviz, qui signifie poisson. La forme lon- 
gue de cette constellation peut avoir en efiet quelque ressemblance 
avec la figure d'un poisson. Or, les Indiens dans leur Zodiaque très- 
ancien n'ont qu'un poisson au lieu des deux que nous y plaçons ; 
ne pourrait-on pas croire que les Pléiades répondaient à ce signe 
lorsqu'il reçut son nom? 

— Je crois, mes chers amis, répondit l'astronome, que dès i pré- 
sent nous pouvons conclure que les signes du Zodiaque étaient éta- 
blis dans le temps où les Pléiades annonçaient le retour du prin- 
temps, ce qui leur donne une antiquité de 5000 ans. 

— Mais je ne vous ai pas tout dit sur les Juifs, reprit le pasteur. 
Leur vieille science nous témoigne aussi bien qu'aucune autre de la 

. théologie astronomique primitive. 

Le livre des Rois^ dans la Bible, met l'adoration des douze signes 
sur la même ligne que celle du Soleil et de la Lune. 

C'était, en effet, une croyance reçue dans tout l'Orient, que la doc- 
trine des Sabéens et des Mages (à laquelle le zodiaque se rattache 
évidemment) remontait aux premiers patriarches. 

Ou nous nous abusons beaucoup, dit Creuzer, ou il ne sera pas 
très-difficile de démontrer que la plupart des théogonies et leur in- 
time connexion avec le calendrier religieux supposent sinon le zo- 
diaque, tel que nous le connaissons, du moins quelque chose de 
très-analogue, et qu'il préexistait en quelque sorte au sein de toutes 
les mythologies, sous des formes diverses, lorsqu'un concours de 
circonstances vint le coordonner dans cet ensemble astronomique 
plus complet et plus déterminé que nous possédons. 



GRANDE RÉVOLUTION DES FIXES. 151 

Le marquis de M ir ville n'hésite pas à reconnaître V Homme ou le 
Verseau de la sphère dans Ruben, qui, dans la prophétie de Jacob» 
« se précipite comme de F eau; » les Gémeaux dans < l'association 
fraternelle de Siméon et de Lévi ; » le Lion dans « Juda, qui se re- 
pose*comme le lion ; » les Poissons dans « Zabulon, qui habitera les 
mers et les rivières ; » le Taureau dans < Issacar, qui se tient dans ses 
étables ; » le Scorpion chez « Dan, qui sera comme le serpent : mor- 
dens; * le Capricorne dans « Nephtali le Cerf; » le Cancer dans t Ben- 
jamin, qui change du soir au matin; » les Balances dans « Âser le 
boulanger; » le Sagittaire dans c Joseph, dont l'arc est resté dans sa 
force; » et la Vierge dans Dina, fille unique de Jacob. • 

— Oh I fit le député, vous me permettrez de mettre en doute cette 
fantasmagorie ? 

— Je sais, reprit le pasteur, tout ce qu'il pourrait y avoir d'arbi- 
traire dans des interprétations aussi &ciles, si elles n'étaient pas 
commandées^ pour ainsi dire, par la division subséquente des dou^e 
tribus d'Israël, dont les drapeaux étaient ornés de ces figures. Nous 
voyons en outre dans le temple de Jérusalem notre monde sublunaire 
séparé d'abord en quatre parties, puis entouré par les douze signes 
du zodiaque^ comme dans les camps d'Israël la tribu sacerdotale, sé- 
parée en quatre phalanges, marchait toujours entourée par les 
douze autres ; les quatre premiers chefs portaient sur leurs éten- 
dards sacrés, Juda un lion, Ruben un homme ou verseau, Ëphraïm 
un bœuf. Dan un Scorpion ; ~ chacun des signes se trouvait appli- 
qué à chacune des tribus. 

— Au surplus, remarqua le professeur, c'est 'en vain que Hoîse 
essaya d'efiacer de sa religion tout ce qui rappelait le culte des as- 
tres : une foule de traits restèrent malgré lui pour le retracer; et les 
sept lumières ou planètes du grand chandelier, les douze pierres 
du grand prêtre, la fête des deux équinoxes, qui, à cette époque, 
formaient chacun une année, la cérémonie de l'agneau ou bélier cé- 
leste alors à son quinzième degré ; enfin le nom d'Osiris même con- 
servé dans son cantique, et l'arche ou cofire imité du tombeau où 
ce dieu fut enfermé, restent pour servir de témoins à la filiation 
de ces idées et à leur extraction de la source commune. 

— Prenons notre bien où nous le trouvons, fit Thistorien en regar- 



1^2 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

dant rastroDome; et puisqu'il est chez des JuiEs, volous-leur en 
passant (ils en ont pris bien d'autres!). Je rappellerai, du reste, que 
Zoroastre cinq siècles après Moïse, au temps de David, rajeunit et 
moralisa chez les Mèdes et les Baclriens tout le système égyptien 
d'Osiris et de Typhon, sous les noms d'Ormuz et d'Âhrimane, qu'il 
appela vertu et bien le règne de Tété, péché et mal le r^e de l'hi- 
ver, création du monde le renouvellement de la nature au prin- 
temps, résurrection celui des sphères dans les périodes séculaires 
des conjonctions, et enfin vie future, enfer, paradis, ce qui n'était 
que le Tartare et TÉIysée des astrologues et des géographes. 

— Je reviens à notre principale question de la date de rétablis- 
sement du zodiaque, reprit l'astronome, Eudoxe rapporte que les 
solstices et les équinoxes étaient fixés au quinzième signe, c'est-à- 
dire au milieu du Bélier, de TËcrevisse, de la Balance et du Capri- 
corne. Cette détermination est antérieure à son temps et remonte au 
siècle de Chiron, vers 1353 ans avant Jésus-Christ. Mais il n'est nul- 
lement vraisemblable que ceux qui ont établi cette division ne Talent 
pas fait commencer aux points des équinoxes et des solstices qui en 
sont l'origine naturelle. Ces quatre points ont fait certainement la 
première division du zodiaque à l'égard du Soleil. Celle des douze 
signes ne sont que les quatre premières divisées chacune en trois. 
« Il est évident, dit Bailly, que chacun des équinoxes et des solstices 
a dû se trouver au commencement d'une constellation et non au mi- 
lieu. Ainsi cette division doit être antérieure au temps où les équi- 
noxes et les solstices se sont trouvés au milieu des constellations, 
au moins de 1080 ans, temps que ces points ont employé pour 
rétrograder de quinze degrés. On pourrait donc croire, par con- 
séquent, que l'équinoxe du printemps concourait alors avec le 
premier degré de la constellation du Taureau , et cela vers S400 
avant Jésus-Christ. Mais si d'un côté une foule de témoignages et 
quelques observations prouvent que 3000 ans avant Jésus-Christ les 
constellations des Pléiades et du Taureau étaient observées, les si- 
gnés du zodiaque connus, et que de l'autre des traditions donnent 
lieu de penser que le Soleil dans le Taureau commençait l'année, il 
en faudra conclure nécessairement que l'équinoxe avait été placée 
plus avant dans Técliptique, et cela de l'espace d'un signe entier, en 



ANTIQUITÉ DU ZODIAQUE. 153 

sorte qu'il répondait primitivement au premier degré des Gémeaux 
ou du moins était placé dans les dernières étoiles remarquables du 
Taureau, telles que celles qui sont aux extrémités des cornes. » Cette 
supposition est appuyée par un vers de Yirgile qui semble le dire 
expressément : 

Candidus auratis aperit cum cornibus annum Taurus. 

L'équinoxe n'a pu répondre au dernier degré du Taureau que vers 
4500 ans avant Jésus-Christ, c'est-à-dire il y a 6370 ans environ. 

— Mais c'est remonter bien haut ! interrompit la marquise. 

— Je suis au contraire bien modeste, répondit l'astronome, et je 
serais presque autorisé à l'être moins. Laplace n'hésite pas, lui, à 
donner au zodiaque une antiquité près de quatre fois plus grande. 
< Les noms des constellations du zodiaque ne leur ont point été don- 
nés au hasard, dit- il, ils ont exprimé des rapports qui ont été l'ob- 
jet d'un grand nombre de recherches et de systèmes. Quelques-uns 
de ces noms paraissent être relatifs au mouvement du Soleil : 1'^- 
crevisse^ par exemple, et le Capricorne indiquent la rétrogradation 
de cet astre aux solstices; et la Balance désigne l'égalité des jours 
et des nuits à l'équinoxe : les autres noms semblent se rapporter à 
l'agriculture et au climat du peuple chez lequel le zodiaque a pris 
naissance. Le Capricorne parait mieux placé au point le plus élevé 
de la course du Soleil qu'à son point le plus bas. Dans cettjje posi- 
tion, qui remonte à quinze mille ans, la Balance était à l'équinoxe 
du printemps; et les constellations du zodiaque avaient des rap- 
ports frappants avec le climat de TJÎgypte et son agriculture. » 

Dupuis, dans son mémoire sur l'origine des constellations, a ras- 
semblé un grand nombre de motifs très-plausibles de croire que 
jadis la Balance était à l'équinoxe du printemps, et le Bélier à celui 
d'automne; c'est-à-dire, que depuis l'origine du système astronomi- 
que actuel la précession des équinoxes aurait interverti de sept si- 
gnes l'ordre primitif du zodiaque. Il en résulterait que le premier 
degré de la Balance devrait être fixé à l'équinoxe du printemps il y 
a environ 15000 ans. L'équinoxe du printemps coïncida avec le pre- 
mier degré du Bélier, 2300 ans avant Jésus-Christ, et avec le dernier 
du Taureau, 4500 ans avant Jésus ^Christ. Or, il est remarquable 



154 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

que le culte du Taureau joue le rôle principal dans la théologie des 
Ëgyptiens, des Perses, des Japonais, etc. ; ce qui indique à cette épo- 
que un mouvement commun chez ces divers peuples. 

— Pourquoi n'admettez-vous pas ces 15 000 ans? fit le député. 

— Je suis bien loin de les nier, répondit l'astronome, mais ils ne me 
semblent pas suffisamment démontrés, puisqu'on peut parfaitement 
supposer que les mois n'ont pas correspondu au passage du Soleil 
par les signes, mais bien plutôt au passage de ces signes même au 
méridien, à minuit; ce qui réduit immédiatement les dates de 
moitié. 

— Mais, à propos, ne nous parlez-vous point du fameux zodiaque 
de Dendérah ? reprit le député. 

— Votre interruption n'est pas précisément indiscrète, répliqua 
l'historien ; mais à vrai dire, si nous voulions entamer la question 
si controversée de son antiquité, nous n'en sortirions pas ce soir. 

— Eh bien! ajouta le capitaine, j'aime assez les indiscrétions de 
notre Breton. M. l'astronome ne nous refusera ps^s de dire ce qu'il 
pense de ce zodiaque. 

— D'autant plus, fit la marquise, que cette carte jaunie que vous 
voyez là attachée au plafond est précisément une reproduction du 
plafond de Dendérah, transporté d'Ëgjrpte à Paris. 

— On peut résumer en quelques mots toutes les études faites sur ce 
zodiaque, répondit l'astronome. Examinez cette figure assez com- 
pliquée. Au-dessus du centre, nous remarquons d'abord le Lian^ les 
pdttes sur une espèce de barque formée par une Hydre. Au-dessous 
du Lion, voilà la vache Isis portant Sirius sur le front. Maintenant, 
en prenant le Lion pour premier signe, et en allant vers la gauche, 
nous voyons derrière lui la Vierge tenant un large épi, puis la Ba- 
lance, le Scorpion, etc., et, en contournant le centre, nous revenons 
au Lion par le Taureau, les Gémeaux et le Cancer, situé au-dessus 
de la tête du Lion. Comme le commencement du zodiaque égyptien 
est placé au lever héliaque de Sirius, il faut voir à quelle époque 
le solstice d'été était entre le Cancer et le Lion. C'est à peu près huit 
siècles avant notre ère. D'après les discussions exposées par Fran- 
cœur dans son Uranographie, c'est la date la plus probable de la 
sculpture du plafond du temple de Dendérah. 



LE ZODIAQUE DE DKNDÉRAH. 15b 

— Mais n'a-t-on pas objecté que ce temple a pu être construit sous 
la domination romaine, par la raison qu'on y a trouvé sculpté le 
mot autocrator^ qui ne peut se rapporter qu'à Néron, et mâme les 
surnoms d'Auguste, Tibère, Claude et Domitien? 

— Objection réfutée d'avance, répondit l'astronome. N'arrive-t-il 
pas tous les jours qu'on inscrit des noms nouveaux sur de vieux 
édifices?^ Voyez le Louvre de Napoléon III. Le coq ne s'est-il pas mé- 
tamoi^hosé eDaigle?N'avez-vouspasvu lesAbeillessucer lesLis?... 



Le lod'.aque de Dendêrih. 

Et puis, Strabon parle de ce monument ; et d'autre part, l'écriture 
hiéroglyphique n'était plus en usage du temps des Romains, qui 
d'ailleurs se seraient vantés d'avoir édiûé un pareil temple. 

Esné, dans la haute li)gypte, antérieure à Dendérah, avait aussi 
son zodiaque, qui date de trente siècles avant notre ère. 

Un tableau astronomique découvert par Champollion dans le Rha- 
messeum de Thèbes, remonte à 3285 ans avant notre ère (Biot). L'é- 



qoîDOf e de printemps pasaxt aiors dans les Hrades, sur le front du 
Taareao. et i'^IipÛTue se tnmrût peTfHndknlaîre à llionzoB de 
Thébes ao moment où l'tqainoTe du printemps se roochaiL 

Le même tabl^n a été tronré dans le t03:b*?an de 3lenephta I" et 
dans le temple d'Hermonthis. 

— Noos revenons ainsi à la coriense question posée tout à rbeare. 
dit Thistorien. à celle de Tantiquilé da zo-diaqne. 

— Oui, reprit l'astronome. £h bien ! nul ne peut douter mainte- 
nant que le Taureau n'ait été le premier sizne. Je fourrais encore 
ajouter d'autres t«:moigna^es. Jomard a montré que le plafond d'une 
chambre sépulcrale de Tli^. l»es indique le Taureau en t^te et date d'un 
culte de 3000 ans avant notre ère. Le zodiaqne de la pagode dTle- 
phanta Salsette^ a plus de 5000 ans; il date du Taureau et du culte 
de Mithra. Les signes de ce zodiaqne conmiencent au Taureau et 
sont : Carttca Taureau , Margasircha Gémeaux , et ainsi de suite : 
Paucha, Magha, Phalgouna. Tchaitra, Vissack, Djyaîchta. Acliara, 
Sravana, Bhadra et Asouina. 

Les signes par lesquels nous représentons encore aujourd'hui les 
figures du zodiaque sont des hiéroglyphes qui ont été traduits par 
les Grecs sous les noms qne nous connaissons. 

Le symbole de la constellation des Gémeaux tf paraît n'être que 
l'imitation de la figure des huit étoiles des genoux et des pieds, réu- 
nies par deux lignes parallèles et par deux autres lignes perpendi- 
culaires aux deux premières. Cet hiéroglyphe a pu être traduit en 
grec par le nom de Gémeaux. Or , Plutarque nous apprend qu'à 
Sparte on honorait les Gémeaux sous cette même figure. < Les 
Spartiates, dit-il, appelaient Dokana^ c'est-à-dire Poutres^ les anciens 
simulacres des Dioscures : c'étaient deux pièces de bois parallèles, 
jointes par deux autres mises en travers. > Au Japon et à la Chine, 
la constellation )( Tsing^ une des vingt-huit, qui a le sens de pou- 
tres m croix^ répond à ces huit étoiles et dessine exactement tT no- 
tre signe vulgaire. Enfin, on voit ces huit mêmes étoiles :::: au- 
dessus des Gémeaux, dans les zodiaques rapportés d'Egypte, mais 
elles n'y sont jointes par aucune ligne. 

Les symboles qui désignent le Bélier, le Taureau, la Balance, le 
Sagittaire, le Verseau et les Poissons, ont une telle analogie avec les 



ORIGINE ET ANTIQUITÉ DU ZODIAQUE. 157 

constellations et les noms qu'on leur a donnés, qu'il n'est nullement 
étonnant que ces constellations aient aussi partout à peu près les 
mêmes signes, r vient des cornes du Bélier; V est une tête de 
Taureau avec les cornes, etc. 
Nous avons déjà vu ces signes dans notre Première Soirée. 

— Je pourrais citer aussi, dit Thistorien, différents exemples 
d'hiéroglyphes. Ainsi, ces curieux Égyptiens désignaient l'éternité 
par les figures du Soleil et de la Lune. Ils figuraient le monde par 
un serpent bleu à écailles jaunes : les étoiles (c'est le Dragon chi- 
nois). Pour exprimer l'année, ils représentaient Isis, qui, dans leur 
langue, se nommait aussi Sothis, ou la Canicule, première des 
constellations, par le lever de laquelle l'année commençait; son in- 
scription à Sais était : C'est moi qui me lève dans la constellation 
du Chien. 

— En vertu de la précession des équinoxes, dit l'astronome, le 
Grand-Chien, ou la Canicule, qui dominait sur le mois d'août, n'ar- 
rive plus maintenant sur l'horizon qu'au mois d'octobre. Les jours 
caniculaires de l'almanach sont donc un anachronisme I . . . 

— J'ai également vu dans mes hiéroglyphes, reprit l'historien, 
que les Égyptiens peignaient l'inondation par un lion, parce qu'elle 
arrive sous ce signe; et de là, dit Plutarque, l'usage des figures du 
lion vomissant de l'eau à la porte des temples. L'épervier était l'em- 
blème du Soleil et de la lumière, à raison de son vol rapide et élevé 
dans les hauteurs de l'atmosphère. 

La langue égyptienne est perdue pour nous ; mais on en retrouve 
des traces dans l'arabe, l'hébreu et le cophte. C'est en comparant 
ces trois langues que l'on a pu s'assurer que les noms des douze 
mois de l'année étaient les mêmes que ceux des douze constella- 
tions zodiacales; noms qui nous ont été transmis, d'une manière 
authentique, par les auteurs grecs. 

Les noms des signes du- zodiaque peignent donc les mois, les ani- 
maux des constellations, et l'action propre à chacun. Ainsi, du mot 
Thour^qui signifiait le mois et l'anmial Taureau, dérivait le verbe. 
Alhar^ qui voulait dire labourer; Faosi^ le Bélier, a donné le verbe 
Fasay appeler les troupeaux au pâturage; Farmouthi, la Balance, dé- 
rivait du mot Amatj mesurer^ et ainsi des autres. 



158 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

— Le zodiaque a certainement passé par la Ghaldée et par l'E- 
gypte avant d'arriver en Grèce, reprit l'astronome. 

Lalande et d'autres astronomes sont d'avis que les douze signes 
ont été ensuite les symboles des douze grands dieux de l'Egypte. Le 
Bélier était consacré à Jupiter Âmmon, et il était représenté avec 
une tête de bélier; le Taureau figurait le dieu Âpis, honoré en 
Egypte sous la forme d'un bœuf; les Gémeaux répondaient à Horus 
et Harpocrate, tous deux fils d'Osiris ; TÉcrevisse était consacrée à 
Anubis ou Mercure ; le Lion appartenait au Soleil d'été, à Osiris ; 
la Vierge était consacrée à Isis ; la Balance et le Scorpion étaient com- 
pris tous deux, comme on l'a vu, sous le nom de Scorpion. Cet ani- 
mal, chez les Égyptiens, appartenait à Typhon, conmie tous les ani- 
maux dangereux; le Sagittaire était l'image d'Hercule, pour qui 
rÉgypte avait la plus grande vénération; le Capricorne était consa- 
cré à Pan ou à Mendès, divinité des Égyptiens, dont le symbole était 
un bouc; le Verseau, c'est-à-dire l'image d'un homlne qui porte 
une cruche, se trouve sur divers monuments égyptiens. 

Le goût des Orientaux, et surtout des Égyptiens, pour les figures 
symboliques, a porté différents auteurs à croire avec Pluche que le 
bélier qu'on honorait dans la Thébaïde et dans la Libye, les tau- 
reaux qu'on honorait à Memphis et à Héliopolis, les chevreaux qu'on 
honorait à Mendès, le lion, les poissons et d'autres animaux qu'on 
honorait en différents cantons, étaient dans leur origine des symbo- 
les fort simples : les signes du zodiaque. Selon cette théorie, on ca- 
ractérisait la néoménie d'un certain mois ou d'un autre, en accom- 
pagnant l'Isis qui annonçait cette fête, de la vue de l'animal céleste 
où le Soleil entrait; et au lieu d'une simple peinture, on faisait pa- 
raître dans la fête l'animal même. Le chien étant le symbole de la 
Canicule qui ouvrait autrefois l'année, on faisait paraître un chien 
vivant à la tête de tout le cérémonial de la première néoménie. C'est 
Diodore qui nous le rapporte comme témoin ociilaire. On s'accou- 
tuma à appeler ces néoménies, la fête du Bélier, la fêt^ du Taureau, 
du Chien, du Lion. La néoménie du Bélier serait devenue la plus 
solennelle dans les lieux où l'on faisait un grand commerce de bre- 
bis. La néoménie du Taureau aurait été la plus agréable de toutes 
dans les gras pâturages de Memphis et de la basse Egypte. La féto 



ORIGINE ET ANTIQUITÉ DU ZODIAQUE. 159 

de rentrée du Soleil dans les Chevreaux aurait été brillante à Men- 
dès, où Ton nourrissait plus de chèvres qu'ailleurs. Chaque ville 
aurait célébré de la sorte la néoménie d'un signe ou d'un autre, se- 
lon l'intérêt ou le goût qu'elle y pouvait prendre. Dans l'usage où 
l'on était de décorer le cérémonial de figures singulières, les peu- 
ples couronnaient de fleurs et conduisaient processionnellement l'a- 
nimal symbolique dont la fête portait le nom. 

Cette conjecture reçoit plus de vraisemblance encore par le ca- 
lendrier de l'Egypte. La moisson se fait en mai dans la basse Egypte, 
en avril au-dessus du Caire, et en mars, ou même plus tôt, dans la 
haute Egypte. La moisson étant l'objet principal des espérances du 
peuple, on se rend compte de la grande solennité de l'entrée du 
Soleil au Bélier dans les environs de Thèbes. La même raison au- 
rait fait célébrer à Memphis le passage du Soleil dans le Taureau ; 
et à Mendès le passage du Soleil sous les Chevreaux. Hors de l'E- 
gypte, la moisson étant achevée vers le passage du Soleil dans 
le Lion, la figure de ce signe a pu facilement être unie avec l'Isis 
qui annonçait la grande fête où l'on remerciait Dieu de la récolte 
du blé. 

— Je remarque sur ce sujet, dit le capitaine, un ancien témoi- 
gnage qui n'est pas à dédaigner. «^ C'est de la division du Zodiaque, 
dit Lucien, que prit naissance cette foule de divinités animales ado- 
rées en Egypte ; les uns employaient une constellation et les autres 
une autre. Ceux qui jadis consultaient le Bélier adorent un bélier; 
ceux qui tiraient leurs présages des Poissons ne mangent pas de 
poisson ; on ne tue pas le bouc chez ceux qui observaient le Capri- 
comBy et ainsi de suite, selon l'astre dont on respectait le pouvoir. 
S'ils adorent un taureau, c'est certainement pour honorer le Taureau 
céleste ; cet Apis, qui est pour eux un objet sacré qui pait en liberté 
dans leur pays et pour lequel ils ont fondé un oracle, est le symbole 
astrologique du Taureau qui brille au ciel. » 

— Quel rôle immense l'astronomie n'a-t-elle pas joué dans ces 
anciens temps I s'écria le professeur. 

— Je croirais assez que c'est en Egypte que ces habitudes astro- 
nomiques ont été le plus en usage, dit le député* Je me souviens 
qu'à la fin de l'année 1823 Cailliaud, au retour d'un voyage en 



160 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

cette antique contrée, procéda en compagnie de quelques savants à 
l'exhumation d'une momie singulière. 

Au fond de la caisse était peint un zodiaque analogue à celui de 
Dendérah. * 

Sous le couvercle, le long du corps d'une grande déesse on remar- 
quait de plus onze signes du Zodiaque, duquel était extrait le Capri- 
corne. 

Les premiers savants qui examinèrent cette momie lui attribuèrent 
d'abord une haute antiquité. 

Mais d'après la lecture d'une inscription, M. Letronne montra que 
ladite momie était un jeune homme mort à vingt-un ans quatre 
mois et vingt-deux jours, la dix-neuvième année de Trajan, le B du 
mois de pazni, qui correspond au 2 juin de Tan i !6. 

L'embaumé était par conséquent né le 1 S janvier 95, mois pendant 
lequel le Soleil occupait le Capricorne. 

Ainsi le Zodiaque de la momie était un thème astrologique relatif 
à la vie du personnage embaumé. 

— C'est le dernier vestige d'un usage antique, répliqua l'astro- 
nome. Gardons-en le souvenir, comme témoignage des longs siècles 
pendant lesquels les mœurs restèrent régies par l'astronomie, l'in- 
stitutrice première des hommes et des peuples. 

J'en reviens aux noms dés signes du Zodiaque. Nous avons vu 
que c'étaient d'abord des noms d'animaux, d'où la zone a tiré son 
titre de Zodiaque (Zo>$(ov, petit animal). On peut conclure de cette 
étymologie que les signes qui sont désignés aujourd'hui par des fi- 
gures d'hommes, ou d'une autre espèce, sont des changements ou 
des inventions postérieures. Les douze signes ont dû être tous mar- 
qués par des animaux. Ce sont sans douté les mêmes qui désignent 

■ 

encore dans l'Asie les années de la période de douze ans; période 
qui est dans toute cette partie du monde de la plus haute antiquité. 
Il est possible que l'on n'y ait placé des hommes que lorsque 
l'astrologie a prétendu lire leur destinée écrite dans le ciel. Il ])arut 
naturel de représenter l'homme dans la plupart des régions célestes 
qui avaient tant d'empire sur lui. D'ailleurs, l'astrologie voulut dé- 
signer par les attributs, par l'attitude des hommes qu'elle y dessi- 
nait, les influences que telle ou telle constellation pouvait répandre, 



LA UOUIE ET LE ZO 
(p. 160.1 



L'INVENTION DU ZODIAQUE. 161 

et les inclinations qu'elle devait inspirer aux individus naissants. 
Ces figures d'hommes furent d'abord sans nom ; c'est dans des temps 
plus modernes que la vanité des Grecs a songé à faire dans le Ciel 
l'apothéose de ses héros, et à consacrer dans ce livre éternel leurs 
noms à la postérité. 

Je suis assez porté à croire, continua l'astronome^ que les noms 
donnés aux constellations zodiacales l'ont d abord été à l'étoile prin- 
cipale de chaque constellation. Ainsi, ce fut Régulus qui pendant 
longtemps désigna le Lion, Antarès le Scorpion, l'Épi la Vierge, 
Âldébaran le Taureau, Castor et Pollux les Gémeaux,... et les noms 
donnés à ces étoiles ont eu pour cause sans doute la coïncidence de 
leur lever avec les travaux de la campagne, les phénomènes de l'é- 
poque, les fêtes, etc., ou encore la situation des étoiles mêmes, comme 
cela a dû arriver pour les Gémeaux. 

Eudemus, de Rhodes, un des élèves les plus distingués d'Arislote 
et auteur d'une histoire, de l'Astronomie, attribue l'introduction de 
la zone zodiacale à QËnopide de Chio, contemporain d'Anaxagore. 
L'idée de rapporter les lieux des planètes et des étoiles à l'orbite 
solaire, la division de l'écliptique en 12 parties égaies, appartient à 
l'antiquité chaldéenne, d'où elle parvint directement aux Grecs. La 
date de cette transmission ne remonte même pas au delà du com- 
mencement du cinquième ou du sixième siècle avant notre ère. Les 
Grecs s'étaieut bornés à subdiviser dans leur sphère primitive les 
constellations qui se rapprochaient le plus de l'écliptique et qui pou- 
vaien.t servir de constellations zodiacales. La preuve en est simple : 
si les Grecs avaient pris à un peuple étranger un Zodiaque complet 
au lieu de borner leurs emprunts à l'idée de partager l'écliptique 
en douze parties^on ne retrouverait point chez eux onze constella- 
tions seulement dans le Zodiaque, une d'entre elles, le Scorpion, 
ayant été partagée en deux pour compléter le nombre nécessaire. 
Leurs divisions zodiacales auraient été plus régulières; elles n'au- 
raient point embrassé des espaces de 36 à 48 degrés, comme le Tau- 
reau, le Lion, les Poissons et la Vierge, tandis que le Cancer, le Bélier 
et le Capricorne en comprennent de 19 à 23 seulement. Leurs cons- 
tellations n'auraient point été disposées irrégulièrement, au nord et 
au sud de l'écliptique, tantôt occupant sur ce cercle de grands in 1er - 

u 



163 SIXIÈME SOIRÉB. - L£ ZODIAQUE. 

valles, tantôt resserrées, au contraire, et empiétant Tune sur l'autre 
comme le Taureau et le Bélier, le Verseau et le Capricorne. Preuves 
évidentes que les Grecs avaient fait les signes du Zodiaque avec leurs 
anciennes constellations. Telle est l'opinion de Humboldt. 

D'après Letronne, le signe de la Balance n'a été introduit que du 
temps d'Hipparque, et peut-être par Hipparque lui-même. 

— Mais, dit le professeur, Virgile lui-même ne s'est-il pas chargé 
de nous l'apprendre en parlant ainsi à César dans son apothéose : 

< Tu es le protecteur des villes, dit le poëte ; ton front est ceint 
du myrte consacré à la déesse dont tu descends; tu augmentes 
le nombre des astres de l'été, et tu te places entre la Vierge et le 
Scorpion, qui se resserre déjà pour te recevoir.... » 

Entre la Vierge et le Scorpion 1 La Balance n'y était donc pas 
encore. 

Si l'on en croit Pline le naturaliste, ajouta le même, le Bélier et 
le Sagittaire auraient été introduits dans le Zodiaque, au sixième 
siècle seulement, par Cléostrate de Ténédos. Mais je n'ajoute pas 
foi à cette assertion de Pline. 

— Ni moi» répliqua l'astronome, car le Zodiaque est certainement 
plus ancien que tous les Grecs. Ceux-ci n'ont fait que le prendre 
petit à petit aux Orientaux. 

En nous faisant apercevoir les raisons naturelles qui ont fait don- 
ner aux constellations de l'Écrevisse et du Capricorne les noms 
qu'elles portent, Macrobe nous a dévoilé, sans y penser, les vraies 
raisons qui ont réglé le choix des noms qu'on a donnés aux autres. 

< Voici, dit-il, les motifs qui ont fait donner aux deux signes que 
nous appelons les portes ou les barrières de la course du soleil, les 
noms d'Écrevisse et de Chèvre sauvage. L'écrevisse est un animal qui 
marche à reculons et obliquement : de même le Soleil parvenu dans 
ce signe commence à rétrogader, et à descendre obliquement. Quant 
à la chèvre, sa méthode de paître est de monter toujours et de ga- 
gner les hauteurs tout en broutant. De même le Soleil, arrivé au Ca- 
pricorne, commence à quitter le point le plus bas de sa course pour 
revenir au plus élevé. » 

Si les deux constellations, sous lesquelles le Soleil se trouve aux 
deux solstices, n'ont reçu ces noms que pour désigner par un mot ou 



DATE DU ZODIAQUE. 163 

par un rapport de ressemblance ce qui se passe alors dans la nature, 
on est raisonnablement porté à croire que les autres signes du Zo- 
diaque ont reçu des noms également propres à caractériser, de mois 
en mois, ce qui arrive sur la terre dans les divers déplacements du 
soleil le long de Tannée. C'est du moins là le mode d'explication 
qui compte les plus nombreux et les plus anciens partisans. 

— Pluche affirme, dit le pasteur, que le Zodiaque a été formé par 
les fils de Noé avant de se séparer pour peupler le monde. 

— C'est une bonne manière de se tirer d'embarras, fit le député. 
Mais pourquoi ne pas dire, aussi bien, que c'est un aérolithe tombé 
de la Lune qui nous l'aurait apporté ? 

— Ou Jéhovah sur le mont Sinaï, par la même occasion que les 
tables de la loi ! fit le capitaine. 

* — Je termine mon exposition, reprit l'astronome. 

Volney partage en partie l'opinion de Macrobe dans l'une des 
belles pages de ses Ruines. Lorsque le peuple agricole eut porté un 
regard observateur sur les astres, écrit-il, il sentit le besoin d'en 
distinguer les individus ou les groupes, et de les dénommer chacun 
proprement, afin de s'entendre dans leur désignation : or, une 
grande difficulté se présenta pour cet objet; car d'un côté les corps 
célestes, semblables en forme, n'offraient aucun caractère spécial 
pour être dénommés ; de l'autre , le langage nouveau et pauvre 
n'avait point d'expressions pour . tant d'idées neuves et métaphy- 
siques. Le mobile ordinaire du génie, le besoin, sut tout surmonter. 
Ayant remarqué que dans la révolution annuelle, le renouvellement 
et l'apparition périodique des productions terrestres étaient cons- 
tamment associés au lever ou au coucher de certaines étoiles, et à 
leur position relativement au Soleil, terme fondamental de toute 
comparaison, l'esprit, par un mécanisme naturel, lia dans sa pensée 
les objets terrestres et célestes, qui étaient liés dans le fait; et leur 
appliquant un même signe, il donna aux étoiles ou aux groupes 
qu'il en formait, les noms mêmes des objets terrestres qui leur ré- 
pondaient. 

Ainsi l'Éthiopien de Thèbes appela astres de l'inondation ou du 
verseeau, ceux sous lesquels le fleuve commençait son déborde- 
ment; astres du Bœuf ou du Taureau, ceux sous lesquels il conve- 



164 SIXIÈME SOIRÉE. — LE ZODIAQUE. 

nait d'appliquer la charrue à la terre; astres du Lion, ceux où cet 
animaly chassé des déserts par la soif, se montrait sur les bords du 
fleuve ; astres de l'Épi ou de la Vierge moissonneuse, ceux où se re- 
cueillait la moisson; astre de TAgneau, astres des Chevreaux, ceux 
où naissaient ces animaux précieux : et ce premier moyen résolut 
une première partie des difficultés. 

Ce langage, compris de tout le monde, subsista d'abord sans in- 
convénient; mais, par le laps des temps, lorsque le calendrier eut 
été réglé, le peuple qui n'eut plus besoin de l'observation du Ciel, 
perdit de vue le motif de ces expressions ; et leur allégorie, restée 
dans l'usage de la vie, y devint un écueil fatal à l'entendement et à 
la raison. Habitué à joindre aux symboles les idées de leurs mo- 
dèles, l'esprit finit par les confondre. Alors ces mêmes animaux, 
que la pensée avait transportés aux cieux, en redescendirent sur la 
terre; mais, dans ce retour, vêtus des livrées des astres, ils s'en 
arrogèrent les attributs, et ils en imposèrent à leurs propres au- 
teurs. Alors le peuple croyant voir près de lui ses dieux, leur adressa 
plus facilement sa prière ; il demanda au bélier de son troupeau les 
influences qu'il attendait du Bélier céleste; il pria le Scorpion de ne 
point répandre son venin sur la nature; il révéra le Crabe de la mer, 
le Scarabée du limon, le Poisson du fleuve; et, par une série d'ana- 
logies vicieuses, mais enchaînées, il se perdit dans un labyrinthe 
d'absurdités conséquentes. 

Concluons de cette longue discussion que le Zodiaque et les cons- 
tellations antiques, tant australes que boréales, sont, d'après tout 
ce que nous avons dit jusqu'ici, les monuments les plus anciens de 
la vieille science primitive de nos pères. Autant que nous pouvons 
en juger actuellement, le tracé de la sphère céleste fut commencé 
par les étoiles les plus brillantes et les groupes d'étoiles les plus 
remarquables, sans distinction de position. Sirius, Orion, Aldébaran, 
les Pléiades sont aussi anciens que la Grande-Ourse et Arcturus. 
Pour désigner ces astres, il fallut leur donner des noms. Le plus 
naturel est de penser que ces noms furent en correspondance, soit 
avec la forme de ces astérismes, soit avec l'époque de leur lever 
sur les saisons. Bientôt on reconnut que le sentier céleste suivi par 
l'astre solitaire des nuits est toujours le même. Ce fut le premier 



DATE DE L'INVENTION DU ZODIAQUE. 165 

tracé du Zodiaque. Puis on s'aperçut que le Soleil suit la même 
route : dès lors les douze signes furent formés et nommés d'après 
leurs mois réciproques. Enfin, le reste de la sphère continua de se 
peupler. Ce travail successif a commencé dans l'Orient, vers la région 
que j'ai indiquée hier, il y a soixante siècles ou plus. En descendant 
à travers les âges et parmi des langues diverses et des peuples 
nouveaux, la sphère céleste subit nécessairement des modifications, 
des altérations, mais non pas absolues, puisque nous trouvons au^ 
jourd'hui une concordance fondamentale entre les sphères de tous 
les peuples. 

Nous avons peut-être consacré beaucoup de temps à ces discus- 
sions, continua le même orateur, mais il nous était bien utile de 
revoir cette histoire de la formation de la sphère, avant d'arriver 
aux opinions des anciens sur la nature et la structure du Ciel, et 
d'ailleurs nous sommes loin d*avoir mis en scène toutes les opi- 
nions exprimées sur le Zodiaque : elles rempliraient une volumi- 
neuse bibliothèque, et nous fatigueraient fort. Si nous nous sou- 
venons de notre première causerie, nous saurons rapporter à la 
Terre ce mouvement apparent du Soleil sous la voûte étoilée. Si nous 
nous souvenons aussi de ce que nous disions tout à l'heure, nous 
saurons qu'en raison des positions réciproques de la Terre et du 
Soleil, relativement aux étoiles, le Soleil ne paraît plus passer sous 
le Bélier le 21 mars, mais n'y arrive plus que le 18 avril. Voyez, du 
reste, dit-il en se levant, notre carte céleste de l'autre soir (page 81). 
En commençant par Thémisphère boréal, cette large ligne noire qui 
traverse les signes du Zodiaque est l'écliptique. Vous remarquez 
qu'elle rencontre l'équateur dans les Poissons et dans la Vierge, où 
^ le Soleil se trouve aux équinoxes. La ligne droite menée du pôle à 
l'intersection des Poissons représente l'origine des ascensions droi- 
tes-, les étoiles situées sur cette ligne passent au méridien à midi, 
en même temps que le Soleil, le 21 mars. L'astre du jour occupe la 
constellation du Bélier du 18 avril au 19 mai, — celle du Taureau, du 
19 mai au 18 juin, — celle des Gémeaux, du 18 juin au 21 juillet, 
— celle du Cancer, jusqu'au 16 août, — celle du Lion, jusqu'au 18 
septembre, — celle de la Vierge, jusqu'au 19 octobre, — celle de la 
Balance, jusqu'au 18 novembre, — celle du Scorpion, jusqu'au 



166 HISTOIRE DU CIEL. 

19 décembre. — Du 19 déCCTibre au 19 janvier, il est dans le Sagit- 
taire; — il est dans le Capricorne jusqu'au 18 février, — dans le 
Verseau jusqu'au 19 mars, — et occupe les Poissons du 19 mars au 
18 avril. Nous en concluons immédiatement, pour la pratique, que 
les constellations zodiacales qui passent au Méridien i minuit, étant 
à Topposite de celles occupées par le Soleil, sont, par exemple, le 
Taureau, les Pléiades, Orion, en novembre-décembre; les Gémeaux, 
en janvier; le Lion, en mars; la Vierge, en avril; le Scorpion, en 
juin; le Sagittaire, en juillet. Nous apprenons ainsi facilement à 
savoir quelle partie du Ciel se présente à l'observation de chaque 
nuit. Les constellations qui avoisinent le pôle sont visibles toutes 
les nuits de Tannée, puisqu'elles ne descendent jamais au-dessous de 
notre horizon. Les autres, moins boréales, apparaissent suivant la 
position du soleil sous notre horizon. En sachant dans quelle cons- 
tellaiwn se trouve le soleil, on sait que c'est la partie opposée du 
ciel que l'on verra s'élever au sud pendant la nuit. C'est là Tutilité 
pratique de cette connaissance. Voilà pourquoi il est nécessaire de 
la substituer à l'indication du passage du soleil dans les signes du 
Zodiaque, qui est en retard de 2000 ans, et ne peut qu'induire en 
erreur les esprits non prévenus. 



SEPTIÈME SOIRÉE 



NATURE ET STRUCTURE DU CIEL SELON LES ANCIENS 



Matériaux coDstitotifs de la Yoûte céleste supposée solide, et sa charpente. ^- 
Substance du ciel, forme du monde , système des mouvements célestes selon les 
anciens philosophes. — Les cieux de cristal. La Voie lactée. Les nébuleuses. Com- 
paraison des idées anciennes et modernes. ^- Étoiles filantes , Bolides, Aérolithes. Un 
morceau du cristal des cieux. Les orbes et les sphères. L'éther. Opinioas des Grecs 
sur les étoiles et les aspects célestes. — Histoire de l'astronomie en Grèce. 



— Voyez, madame la marquise, fit Tastronome, comme l'azur cé- 
leste est magnifique ce soir. Aucun nuage n'en ternit la douce trans- 
parence. Depuis que le dernier segment de la sphère solaire a dis- 
paru sou3 la nappe de TOcéan, le fluide atmosphérique s'est em- 
pourpré là-bas, et, harmonieusement, par nuances insensibles et 
inimitables, le bleu du sommet de la voûte se fond graduellement 
en une teinte orangée qui s'accentue à mesure que l'œil approche 
de l'horizon. 

— On croirait, interrompit la fille du capitaine, que cette belle 
voûte est une substance réelle. Je sais bien que ce n'est que l'effet 
de la réflexion de la lumière diffuse sur les particules de l'air, et 
que dans l'espace absolu, au delà de l'atmosphère terrestre, l'éten* 
due est noire et invisible. Mais enfin il est difficile de s'imaginer que 
cette voûte bleue n'existe pas de quelque façon. 

— Chose singulière, continua la femme du navigateur, ce que ma 
fille vient de dire, traduit exactement la pensée qui m'occupait à 



168 SEPTIÈME SOIRÉE. 

l'instant. Mais voici ce qui m'intrigue. Cette voûte n'existe pas, di- 
sent les astronomes modernes. Moi, il me semble qu'elle doit être 
quelque chose. Est-elle solide? Je ne le pense pas. Est-elle liquide? 
pas davantage. Est-elle gazeuse? il faut le croire ; mais c'est un gaz 
visible qui arrête la vue comme un corps solide. 

— Au travers duquel on voit pourtant les étoiles, répliqua la 
marquise. 

— Toutes ces réflexions, reprit l'astronome, et mille autres, dont 
nous passerons en revue les principales, ont été formulées par les 
savants et les philosophes de l'antiquité. La forme et la nature du 
Ciel, le mécanisme dé ses mouvements apparents, l'origine de ses 
phénomènes, la nature des sphères célestes, la grandeur et la va- 
leur harmonique des orbes, le volume du monde, la forme de la 
Terre, toutes les questions qui appartiennent au grand problème gé- 
néral de la connaissance de l'univers ont été faites sur tous les tons, 
sous tous les aspects, de toutes les façons nmaginables. La curiosité 
humaine s'est emparée de ces mystères, les a saisis, tournés, retour- 
nés, habillés, déformés, examinés, scindés, brisés, restaurés dans 
tous Tes sens. Des millier3 de volumes ont été écrits sur les plus 
légères questions. Je voudrais présenter ce soir l'ensemble du mou- 
vement qui nous a amenés au point où nous sommes aujourd'hui, 
et ressusciter pour notre curiosité actuelle les plus anciens systè- 
mes. Je ne sais si une aussi vaste étendue pourra être embrassée 
dans une seule de nos soirées. 

— Le panorama des systèmes imaginés par les hommes pour ex- 
pliquer l'univers, ajouta l'historien, serait du plus haut intérêt pour 
nous autres, Français de 1867, si nous pouvions le saisir dans sa 
grandeur. On y suivrait, comme dans l'histoire, raffaiblissement de 
l'ignorance primitive, les progrès et les défaillances de la philoso- 
phie, Tinfluence de l'esprit de système et des sectes religieuses, les 
conceptions dues à la discussion des sceptiques, l'agrandissement 
de l'idée du monde par les voyages, la ruine définitive des théories 
systématiques primitives.... 

— Et le triomphe de la liberté 1 fit le député. 

— Maintenant que nous connaissons le Ciel ancien, l'histoire des 
constellations, le tracé symbolique du Zodiaque et des figures cèles- 



LES GIBUX SOLIDES DES ANCIENS. 169 

tes, il importe de continuer notre étude rétrospective au point de 
vue de la charpente de cet univers. 

Commençons par Fancien et curieux système qui représente la 
voûte céleste comme matérielle et solide, et esquissons Thistoire de ce 
système depuis l'antiquité. 

La théorie des Cieux solides avait rççu les suffrages des plus an- 
ciens philosophes, continua l'astronome. Dans son commentaire de 
l'ouvrage d'Aristote sur le Ciel, Simplicius nous révèle la répugnance 
des anciens observateurs à admettre qu'un astre pût rester suspendu 
dans l'espace; qu'il pût se mouvoir librement de lui-même. Il lui 
fallait un support, et on imagina les prétendus cieux solides. Cette 
conception, toute singulière qu'elle doive paraître aujourd'hui, a 
formé pendant un grand nombre de siècles la base des théories 
astronomiques. Quels sont les philosophes qui l'ont adoptée? nous 
demanderons-nous ici avec Arago. L'un des plus anciens paraît être 
Anaximène (au sixième siècle avant notre ère), qui prétendait déjà 
que < le Ciel extérieur est solide, cristallin, » et que les étoiles sont 
« attachées à sa surface sphérique comme des clous. > Plutarque ne 
dit pas sur quelles conjectures se fondait Anaximène ; mais Anaximan- 
dre dont ce philosophe était le disciple, n'ayant pas cru pouvoir im- 
primer de mouvement aux astres sans les placer sur des appuis 
solides, il est présumable que les mêmes considérations donnèrent 
naissance à l'hypothèse d' Anaximène. 

Divers auteurs prétendent que Pythagore (car Pythagore n'a rien 
écrit) considérait aussi le firmament comme une voûte sphérique 
el solide à laquelle les étoiles étaient attachées. Avaient-ils emprun- 
té cette idée aux Perses? On pourrait le supposer, car chez ce peu- 
ple les plus anciens astronomes croyaient, dit le Zend-Âvesta, à des 
cieux solides emboîtés. 

Pythagore vivait au sixième siècle avant notre ère. Eudoxe, qui 
vivait au cinquième, admettait également la solidité des cieux. Ara- 
tus, le reproducteur en vers des opinions de l'astronome de Cnide, 
le déclare sans aucune équivoque ; seulement il ne nous apprend 
rien concernant les observations qui, dans l'opinion d'Ëudoxe, ren- 
daient cette supposition nécessaire. 

Aristote (quatrième siècle) a été pendant longtemps considéré 



170 SEPTIÈME SOIRÉE. 

comme l'inventeur du système des deux solides, mais il lui donna 
seulement Tappui de sa haute et entière adhésion. La sphère des 
étoiles était pour lui le huitième ciel. Les cieux solides moins élevés, 
dont il admettait également l'existence, servaient à expliquer, tant 
bien que mal, les mouvements propres du Soleil, de la Lune et des 
planètes. 

Le philosophe de Stagire enseignait que le mouvement de son 
huitième ciel solide le plus élevé était uniforme ; que jamais aucune 
perturbation ne le troublait. « Dans l'intérieur du monde, dit-il, il 
y a un centre stable et immobile que le sort a donné à la terre.... Au 
dehors du monde il y a une surface qui le termine de toutes parts et 
en tout sens. La région la plus élevée du monde est appelée le Ciel.... 
Elle est remplie de corps divins que les hommes connaissent sous le 
nom d'astres ; et elle se meut d'un mouvement éternel, emportant 
dans la même révolution ces corps immortels qui suivent tous la 
même marche en cadence, sans interruption et sans fin. > 

Euclide le géomètre considérait lui-même les étoiles comme en- 
chassées dans une sphère solide ayant l'œil de l'observateur à son 
centre. Ici la conception était présentée comme la déduction d'ob- 
servations exactes et fondamentales. La révolution se fait tout d'une 
pièce ; elle n'altère à aucune époque de la journée ni la forme ni les 
dimensions des constellations. Ces opinions remontent à environ 
275 ans avant notre ère. 

Cicéron, à une époque comprise entre l'an 106 et Tan 43 avant 
notre ère, se déclarait le partisan de la solidité des cieux. Suivant 
lui, l'éther étant trop peu dense pour imprimer le mouvement aux 
étoiles, il fallait qu'elles fussent placées sur une sphère particulière 
et indépendante de l'éther. 

Du temps de Sénèque, l'existence des cieux solides avait dû sou- 
lever déjà des difficultés, car le philosophe n'en fait mention que 
sous la forme de question et avec l'expression du doute. Voici ses 
propres paroles : « Le Ciel est-il solide et d'une substance ferme et 
compacte? » {Qicestions naturelles^ livre II.) 

Au cinquième siècle, Simplicius, commentateur d'Aristote, parlait 
aussi de la sphère des fixes. Cette sphère ne s'offrait pas seulement 

lui comme un artifice propre à caractériser avec précision les phé- 



LES CIEUX SOLIDES. — ÉTOILES FIXES. 171 

nomènes du mouvement diurne : elle était à ses yeux un objet ma- 
tériel et solide. 

-* Mahomet parle dans le Coran (Sourate XVII), des cieux solides 
et des sept sphères emboîtées, ajouta le pasteur. J'ajouterai d'autre 
part que les Pères de l'Église croyaient en général, comme nous le 
verrons plus loin, à la solidité de la voûte étoilée. 

— Ces mots de voûie étoilée ou d'étoiles fixee^ reprit Tastronome, sont 
autant d'expressions impropres qui rappellent que Ton a confondu 
deux idées différentes. Quand Aristote emploie l'expression d'astres 
fixes pour désigner les étoiles ; quand Ptolémée les nomme adhérents, 
il est bien évident que ces désignations se rapportent à la sphère cris- 
talline d'Anaximène. Le mouvement diurne qui entraine tous ces 
astres de l'est à l'ouest, sans changer leurs distances mutuelles, 
avait dû conduire tout d'abord à des idées ou à des hypothèses de 
ce genre : < Les étoiles appartiennent aux régions supérieures ; elles 
y sont fixées et comme clouées sur une sphère de cristal ; les pla- 
nètes, qui ont un autre mouvement en sens inverse, appartiennent 
à des régions inférieures et plus voisines de nous. > Si dès les pre- 
miers temps de l'ère des Césars, on trouve dans Manilius, le terme 
de Stella fixa au lieu de infixa ou affixa, il esta croire qu'on s'en était 
tenu d'abord, dans l'école romaine, au sens primitif dont nous ve- 
nons de parler, mais qu'à la longue, le mot fixus emportant avec 
lui le sens A'immotus et i*immobilis, il s'est fait peu à peu dans la 
croyance populaire ou plutôt dans le langage même, une con- 
fusion où ridée d'immobilité a dû prévaloir ; de telle sorte que 
les étoiles sont devenues fixes {stellk fixœ), indépendamment de la 
sphère à laquelle on concevait autrefois qu'elles étaient attachées. 
Voilà comment Sénèque a pu dire du monde des étoiles, fiœum et 
immobUem populum. 

Si nous prenons pour guides Stobée et le collecteur des « Opinions 
des Philosophes », et que nous suivions la trace de cette idée d'une 
sphère de cristal jusqu'à l'époque antique d'Anaximène, nous la 
retrouvons encore plus nettement formulée par Empédocle. Ce phi- 
losophe considère la sphère des fixes comme une masse solide, for- 
mée d'une partie de Téther, que l'élément igné aurait converti en 
cristal. La Lune est, à ses yeux, une matière que la puissance du 



172 SEPTIÈME SOIRÉE. — NATURE DU CIEL. 

feu a coagulée en forme de grêlon et qui reçoit sa Inmière dn Soleil. 
Dans la physique des anciens, et d'après leur manière de conceToir 
le fjassage de Tétat fluide à l'état solide, les concq)tioos précédentes 
n'étaient point en relation nécessaire avec les idées de refroidis- 
sement et de congélation ; mais l'affinité du mot xpu^tsÀIx avec xpuoç 
et xfvTTsivM, et un rapprochement naturel avec la matière qui sert 
▼nlgairement de type pour la transparence, ont donné corps i des 
idées d'abord moins précises ; on en est Venu i Toir, dans la voûte 
céleste, une sphère de glace et de verre, et Lactance a pu dire : Ca- 
lum aerem glaeialum esu^ et ailleurs : Vitreum cœlum. Sans doute, 
Empédocle n'a point songé au verre, invention phénicienne, mais 
bien à l'air que Téther igné aurait transformé en un corps solide 
éminemment translucide. Ainsi la voûte céleste la plus élevée fut 
considérée comme un massif de cristal glacé. D'après la Bible , cer- 
tains théologiens en ont même fait un véritable plafond de glace, 
d'eaux supérieures congelées ! 

— Ne serait-il pas possible que les anciens aient puisé l'idée d'as- 
similer leur Ciel de cristal à une voûte de glace {aer glaeiatus de 
Lactance], dans la connaissance du décroissement de la température 
des couches atmosphériques? demanda le navigateur. 

— MalgTc les excursions dans les pays de montagnes, et l'aspect des 
cimes couvertes de neiges éternelles, répondit l'astronome, les an- 
ciens croyaient au contraire à l'existence d'une région chaude au- 
dessus de l'atmosphère. Après avoir parlé des sons célestes > que les 
hommes ne sauraient entendre, selon les pythagoriciens, parce 
qu'ils sont continus et que les sons, pour être perçus, doivent être 
interrompus par des silences », Aristote admet que les sphères cé- 
lestes échauffent, par leurs mouvements, l'air placé au-dessous, 
sans s'échauffer elles-mêmes. Il y aurait ainsi une production de cha- 
leur, c Le mouvement de la sphère des fixes est le plus rapide, 
dit-il, pendant que cette sphère se meut circulairement avec les 
corps qui y sont attachés, les espaces placés immédiatement au-des- 
sous s'échauffent fortement, à cause du mouvement des sphères, et 
la chaleur, ainsi engendrée, se propage en bas jusqu'à la Terre. > 

— J'ai remarqué, fit le professeur, que Macrobe, commentant 
Cicéron, parle du décroissement de la température avec la hauteur. 



LES GIEUX SOLIDES DE CRISTAL. 173 

D'après lui, les zones extrêmes du Ciel ont en partage un froid éter- 
nel. Ces extremitates cœliy où saint Augustin a imaginé plus tard 
une région d'eau glacée voisine de Saturne, la planète la plus élevée 
et par conséquent la plus froide, étaient considérées comme faisant 
partie de l'atmosphère ; car c'est seulement en dehors de ces limites 
extrêmes que se trouvait Téther igné. Par une singularité dont on 
ne se rend pas compte, cet éther igné n'aurait pas empêché le froid 
de régner éternellement dans la région voisine. 

— Que le ciel soit la continuation de l'atmosphère, répliqua la 
marquise, cela nous paraissait évident avant qife nous ayons appris 
que la Terre est un astre du ciel, et que le ciel n'est que l'espace. 
II semble, en effet, qu'en montant toujours, on finirait par atteindre 
le soleil où les étoiles. 

— A un ballon qui monterait et continuerait de voyager en ligne 
droite vers le Soleil avec la vitesse d'un train express, répondit l'as- 
tronome, il faudrait 289 ans pour atteindre le soleil et 226 000 fois 
plus pour atteindre l'étoile la plus rapprochée de nous I ! 1 Mais les 
anciens, comme les enfants et comme le vulgaire, ne se doutaient pas 
de cette immensité. 

Ce sont les Pères de l'Église qui ont transmis au moyen âge l'idée 
d'une voûte de cristal. Ils l'avaient prise au pied de la lettre, et, 
renchérissant encore sur l'idée primitive, ils imaginaient un ciel de 
verre formé de huit à dix couches superposées à peu près comme les 
peaux d'un oignon. Cette conception singulière se serait même per- 
pétuée dans certains cloîtres de l'Europe méridionale, car un véné- 
rable prince de l'Église disait en 181 5 à Humboldt au sujet du fa- 
meux aérolithe de l'Aigle : que cette prétendue pierre météorique, 
recouverte d'une croûte vitrifiée, devait être un simple fragment 
du ciel de cristal. 

Les planètes étaient, comme nous le verrons un de ces soirs plus 
en détail, enchâssées dans des sphères solides et transparentes, s' en- 
veloppant les unes les autres sans se toucher. Les esprits supérieurs, 
tels que Platon, Pythagore, Eudoxe, Aristote et Apollonius de Perge, 
ont-ils cru à la réalité de ces sphères emboîtées l'une dans l'autre 
et conduisant les planètes? ou cette conception n'était-elle pas plu- 
tôt pour eux une combinaison fictive, servant à simplifier les calculs 



IT% SEPTIÈME SOIRÉE. - NATURE Du CIEL. 

et à guider Tesprit à travers les (Lfliciles détails du problème des 

m 

planètes? c*est un point que Humboldt lui-méaie n'ose décider. Ce 
qu il constate seulement, c'est que. au milieu du seizième siècle, 
lorsque fut accueillie la théorie des 77 sphères homocentriqnes, 
proposée par le savant polygraphe Girolamo Fracastor, et quand 
plus tard les adversaires de Copernic mirent tout en œuvre pour 
défendre le système de Ptolémée, la croyance à l'eiistence des 
sphères, des cercles et des épicides solides, que les Pères de TËglise 
avaient particulièrement favorisée, était encore fort répandue. Tycbo- 
Brahé se vante expressément d avoir le.premier, par ses considéra- 
tions sur les orbites des comètes, démontré l'impossibilité des sphè- 
res solides, et d avoir renversé cet échafaudage ingénieux. Il rem- 
plissait d'air les espaces du Ciel, et pensait que ce milieu, ébranlé 
par le mouvement des corps célestes, opposait une résistance d'où 
naissaient des sons harmonieux. 

J'ajouterai, maintenant que les philosophes grecs, dont on connaît 
le peu de penchant pour l'observation, mais qui furent si ardents et 
si féconds en systèmes, lorsqu'il s'agissait d'expliquer les phéno- 
mènes qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, nous ont laissé, sur les 
étoiles filantes et les aérolithes, des aperçus très-voisins des idées 
que l'on accepte généralement aujourd'hui sur l'origine cosmique 
de ces météores. « Quelques philosophes pensent, dit Plutarque dans 
la Vie de Lysander^ que les étoiles filantes ne proviennent point de 
parties détachées de l'éther qui viendraient s'éteindre dans l'air, aus" 
sitôt après s'être enflanmiées ; elles ne naissent pas davantage de la 
combustion de l'air qui se dissout en grande quantité, dans les régions 
supérieures; ce sont plutôt de; corps célestes qui tombent^ c'est-à-dire 
qui, soustraits d'une certaine manière à force de rotation générale, 
sont précipités ensuite irrégulièrement, non-seulement sur les régions 
habitées de la Terre, ngiais aussi dans la grande mer, d'où il résulte 
qu'on ne peut pas les retrouver. » Diogène d'ApoUonie s'exprime en 
termes encore plus nets : « Parmi les étoiles visibles, se meuvent 
aussi des étoiles invisibles, auxquelles par conséquent on n'a pu 
donner de nom. Celles-ci tombent souvent sur la Terre et s'éteignent 
comme cette étoile de pierre, qui tomba toute en feu près d'^£gos- 
Potamos. > Sans doute, une doctrine plus ancienne avait inspiré 



: LION DE n£m£e. 
(p. -175.) 



IMAGINATIONS ANCIENNES SUR LE CIEL. 175 

le philosophe d'Apollonie, qui croyait aussi que les astres étaient 
semblables à la pierre ponce. En effet, Anaxagore de Glazomène se 
figurait tous les corps célestes < comme des fragments àe rochers, 
que Féther, par la force de son mouvement giratoire, aurait arra- 
chés à la Terre, enflammés et transformés en étoiles. » Ainsi, l'école 
ionique plaçait avec Diogène d'ApoUonie les aérolithes et les astres 
dans une seule et même classe; elle leur assignait une même ori- 
gine terrestre, mais en ce sens seulement que la Terre, comme 
corps central, aurait fourni la matière de tous ceux qui l'entourent. 

Plutarque s'exprime ainsi sur cette curieuse assimilation : « Anaxa- 
gore enseigne que Téther ambiant est de nature ignée; par la 
force de son mouvement giratoire, il arrache des blocs de pierre, 
les rend incandescents et les transforme en étoiles. » Il paraît que 
le philosophe de Glazomène expliquait aussi, par un effet analogue 
du mouvement général de rotation, la chute du lion de Némée 
qu'une ancienne tradition faisait tomber de la I/ane sur le Pélopo- 
nèse. Nous avions tout à l'heure des pierres de la Lune^ voici mainte- 
nant un animal tombé de la Lune ! D'après l'ingénieuse remarque de 
Bœckh, cet ancien mythe du lion lunaire de Némée aurait une origine 
astronomique et se trouyerait en rapport symbolique dans la chro- 
nologie avec le cycle d'intercalation de l'année lunaire, avec le culte 
de la Lune à Némée, et les jeux dont il était accompagné. 

Anaxagore explique le mouvement apparent de la sphère céleste 
dirigé de Test à l'ouest, par l'hypothèse d'un mouvement de révo- 
lution générale dont l'interruption, comme on l'a vu plus haut, pro- 
duit la chute des pierres météoriques. Cette hypothèse est le point 
de départ de la théorie des tourbillons qui, après plus de deux mille 
ans, a pris par les travaux de Descartes, de Huyghens et de Hooke 
une si grande place entre les systèmes du monde. 

— Vous nous avez dit, répliqua le pasteur, qu'Anaximène parais- 
sait être le premier des Grecs qui, peut-être à l'exemple des Orien- 
tauxy avait enseigné la solidité des cieux. Gette opinion parait très- 
ancienne, car le mot hébreu, qui dans la Genèse répond à firmament, 
signifie quelque chose d'étendu et de solide. Il fallait en effet quel- 
que chose de solide pour entraîner les étoiles en conservant leur 
ordre et leur distance. G'était le huitième ciel, le ciel des étoiles. 



^ 



176 SEPTIÈME SOIRÉE. — NATURE DU CIEL. 

Les anciens croyaient que le ciel était en mouvement, non-seulement 
parce qu'ils voyaient ce mouvement de leurs yeux, mais parce qu*ils 
croyaient ce ciel animé, et qu'ils regardaient le mouvement comme 
l'essence de la vie. Us jugeaient de la rapidité du mouvement du 
huitième ciel par des moyens assez ingénieux. Ils sentaient qu'elle 
était plus grande que la vitesse d'un cheval, d'un oiseau, d'une flè- 
che, et même de la voix. Gléomène remarque que lorsque le roi de 
Perse porta la guerre dans la Grèce, on avait placé des hrmmes de 
distance en distance, qui pouvaient entendre leurs voix et faisaient 
passer des nouvelles d'Athènes à Suze. Or, ces nouvelles étaient 
deux jours et deux nuits à y parvenir. La voix ne parcourait donc 
dans cet intervalle de temps qu'une petite partie de ce que la sphère 
du premier mobile parcourait deux fois. 

•^ On était encore loin du télégraphe 1 interrompit le député. 

— Les Chaldéens, ajouta l'historien, établissaient trois cieux dif- 
férents. Le ciel empyrée, le plus éloigné de tous; ce ciel, qu'ils ap- 
pelaient aussi firmament solide, est de feu, mais d'un feu si rare et 
si pénétrant qu'il traverse facilement tous les autres cieux, et se ré- 
pand partout : c'est ainsi qu'il vient jusqu'à nous. Le second est le 
ciel éthéré, où est la sphère des étoiles, formées des parties les plus 
compactes et les plus denses de ce feu. Enfin, le troisième ciel est 
celui des planètes. On a vu plus haut que lesPersesdonnaient un ciel 
particulier au Soleil et un autre à la Lune. Ce firmament solide et 
de feu est sans doute le ciel de la lumière première des Perses, mais 
les Chaldéens ont ici rectifié leurs idées. 

Le système qui régna le plus universellement et le plus longtemps 
est celui qui place au-dessus — ou autour — du firmament solide 
un ciel d'eau (dont la nature n'est pas expressément définie) ou ciel 
aqueux ; autour de ce ciel, un premier mobile, moteur de tous les 
mouvements ; et autour de tout cet ensemble, le ciel empyrée ou 
séjour des bienheureux. J'ai du reste, ajouta l'astronome, eu le 
plaisir de trouver ce matin dans la bibliothèque du château la plus 
ancienne encyclopédie scientifique imprimée , la Margarita philoso- 
phica dont parle Humboldt dans son Cosmos. Sa rédaction est du quin- 
zième siècle, et antérieure de deux siècles à l'adoption du véritable 
système du monde. Eh bien, voyez cette page et ce dessin : ces onze 



LES CIEUX SOLIDES DES ANCIENS. Ml 

deux nous représentent la structure du ciel des anciens. L'univers 
est terminé par une sphère extérieure solide, — base de l'empyrée, — 
au-dessous de laquelle vous voyez indiquée la sphère qui donne le 
mouvement, puis la sphère d'eau, puis le firmament de crislal. C'est 
en dedans que circulaient les planètes. 



— C'est la déesse de l'astronomie qui est naïve 1 fît le capitaine. 

— Et le vieil Atlas avec ses bras étendus i ajouta la jeune fille. 

— Ce système, dont on retrouve encore les vestiges authentiques 
dans les vieux traités ptolémalques, reprît l'astronome, régna plus 
de deux mille ans. On le prenait à la lettre. Tenez! ajouta-t-il en 
feuilletant ce vieux livre imprimé à Fribourg en 1503, le diapitre 
sur le séjour des Bienheureux mériterait à lui seul une soirée d en- 



178 SEPTIÈME SOIRÉE. 

trellen. Nous y lisons qu'il a été peuplé d'anges dès le premier jour 
de la création, qu'il est à la fois solide et limpide, qu'il survivra à 
la lin du monde.... Ce ciel empyrée est immobile. Le mouvement 
commence au dixième ciel, au premier mobile, sphère solide qui 
tourne en 24 heures autour de l'axe du monde, figuré ici par 
Atlas en personne. 

Dans l'astronomie moderne, les mots aa^ du monde n'impliquent 
pas ridée de l'existence d'un axe matériel. Les anciens, au contraire, 
croyaient que le mouvement de révolution du Ciel s'opérait en réa- 
lité autour d'un axe solide, pourvu de pivots tournant dans des cra- 
paudines fixes. Vitruve, l'architecte d'Auguste, l'enseigne expressé- 
ment dans les paroles suivantes : 

< Le Ciel est ce qui tourne incessamment autour de la terre et de 
la mer sur un essieu, dont les extrémités sont comme deux pivots 
qui le soutiennent ; car en ces deux endroits la puissance qui gou- 
verne la nature a fabriqué et mis ces pivots comme deux centres, 
dont l'un va de la terre et de la mer se rendre au haut du monde, 
auprès des étoiles du Septentrion ; l'autre est à l'opposite, sous 
terre, vers le midi; et autour de ces pivots^ comme autour de 
deux centres, elle a mis de petits moyeux pareils à ceux d'une roue 
ou d'un tour sur lesquels le ciel tourne continuellement. * 

— C'est Vitruve qui parle ainsi? fit l'historien. 

— Lui-même, répondit l'astronome, et il ajoute plus loin que si 
les planètes ne s'écartent pas du Zodiaque dans leur cours, c'est 
parce que l'obscurité les en empêche, et qu'elles ne sauraient plus 
se conduire. 

— Je ne m'étonne point de ces antiques inepties lorsque je songe 
que les évèques du quatrième au treizième siècle ont traité « d'im- 
béciles » les philosophes qui croyaient aux antipodes, fit le capi- 
taine. 

— L'ignorance excuse toutes ces curieuses divagations , répondit 
l'astronome. Mais leur revue est fort instructive au point de vue 
historique. 

Combien d'idées naquirent spontanément dans l'imagination hu- 
maine pour l'explication des faits observés 1 Sur la nature de la Voie 
lactée seule, mille opinions se sont ensuite accréditées sans raison 



CIEL DES ANCIENS. — LA VOIE LACTÉE. 179 

apparente ; elles nous sont curieusement transmises par les œuvres 
de Plutarque. La Voie lactée, dit -il, est un cercle nébuleux qui pa- 
rait constamment dans les airs et auquel sa blancheur a fait donner 
}a dénomination de lactée. Quelques pythagoriciens ont dit que lors- 
que Phaéton incendia l'univers, un astre qui se détacha de sa place 
brûla tout l'espace qu'il parcourut cîrtrulairement, et forma la Voie 
lactée. D'autres croient que ce cercle fut dans les commencements 
du monde la route du Soleil. Suivant d'autres, c'est une simple ap- 
parence d'optique, produite par la réflexion que les rayons solaires 
éprouvent sur la voûte des cieux comme sur un miroir, et sembla- 
ble à celle qui se fait dans l'arc-en-ciel et dans les nuages. Métro- 
dore dit que c'est la trace du passage du Soleil qui fait sa révolution 
dans ce cercle. Parménide prétend que cette couleur de lait résulte 
du mélange d'un air dense et d'un air raréfié. Anaxagore pense que 
ce météore est l'effet de l'ombre de la Terre, qui se projette sur cette 
partie du Ciel, quand le Soleil, qui passe au-dessous, n'éclaire plus 
tout l'univers. Démocrite dit que c'est la lueur de plusieurs petites 
étoiles qui sont très-près les unes des autres, et qui par leur voisi- 
nage s'éclairent réciproquement. Aristote croit que c'est une masse 
considérable de vapeurs sèches qui, en s'enflammaht, forment au-des- 
sus de la région de l'éther, et beaucoup plus bas que celle des planètes, 
une chevelure de fèu. Posidonius dit que ce cercle est un composé de 
feu plus raréfié que celui des astres, mais d'une lumière plus dense. 
A part la juste prévision de Démocrite, ces fruits de l'imagination 
grecque, et les idées analogues qu'il serait possible de recueillir 
dans d'autres écrivains de l'antiquité, ne mériteraient pas aujour- 
d'hui l'honneur d'un examen sérieux. On a été jusqu'à chercher 
l'origine de cette ceinture immense et blanchâtre dans les gouttes 
de lait qu'Hercule enfant laissa tomber du sein de Junon. Théo- 
phraste regardait la Voie lactée comme la ligne de soudure des 
deux hémisphères qui, suivant lui, composaient la voûte céleste 1 
Selon lui, il y avait de la lumière derrière ces cieux solides, et la 
jointure des deux hémisphères était assez mal faite, puisque la lu- 
mière s'échappait à travers. 

— Ce Théophraste est-il celui auquel on doit les Caractères dont 
La Bruyère nous a donné la traduction? demanda le professeur. 



ISO SEPTIÈME SOIRÉE. 

— Précisément , répondit l'astronome. Au surplus, des auteurs 
modernes, tels que Derham, ont bien supposé aussi que certaines 
nébuleuses étaient l'indice d'une épaisseur moindre du ciel, ou 

d'ouvertures à travers lesquelles la lumière de l'empyrée pourrait 

filtrer! 

Nous savons maintenant que la Voie lactée comme les nébuleu* 
ses est une immense agglomération d'étoiles^ de soleils — puisque 
chaque étoile est un soleil. La Voie lactée est une nébuleuse, un 
amas de systèmes sidéraux, dans lequel nous habitons, attendu que 
notre soleil est une étoile de ce vaste archipel de 18 millions de soleils. 
Elle nous environne de toutes parts. Nous la distinguons assez bien 
ce soir. Les Grecs la nommaient Galaxie; les Chinois et les Arabes 
l'appellent le Fleuve céleste ; elle est le Chemin des âmes pour les 
sauvages de l'Amérique septentrionale, et le Chemin de saint Jac- 
ques de Compostelle pour nos paysans. 

Maintenant que nous nous formons une idée juste des théories de 
la Grèce sur la structure du ciel, comparées avec nos connaissances 
modernes, je vous demanderai la permission d'esquisser rapidement 
l'histoire de l'astronomie chez ce peuple , d'où nous l'avons reçue. 

Avant Hipparque et Ptolémée, on avait déjà conçu le système 
des cieux tel que nous venons de le voir, mais successivement, avec 
un progrès et une succession d'idées faciles à reconnaître. Anaximène 
enseigna la solidité des cieux. Pythagore en donna un différent à cha- 
cune des planètes. Eudoxe, qui distingua mieux les divers aspects 
du mouvement des planètes , multiplia les cieux , ou les sphères, 
pour les représenter. Chaque planète, selon lui, avait une espèce 
de ciel à part composé de sphères concentriques, dont les mouve* 
ments, se modifiant l'un l'autre, formaient celui de la planète. Il 
donna trois sphères au Soleil : une qui tournait d'orient en occident 
en vingt-quatre heures, pour rendre raison du mouvement diurne ; 
une qui tournait autour du pôle de l'écliptique en trois cent soixante- 
cinq jours un quart, et qui produiscait le mouvement annuel du 
Soleil; la troisième était ajoutée pour un certain mouvement du 
Soleil, par lequel il s'éloignait de l'écliptique, et cette sphère tour- 
nait sur son axe perpendiculairement à un cercle incliné à l'é- 
cliptique de la quantité nécessaire à cette aberration prétendue* La 



LES GIEUX DES ANCIENS. 181 

Lune avait également trois sphères relatives à ses mouvements en 
longitude, en latitude et à son mouvement diurne. Chacune des 
autres planètes en avait quatre. On leur eu donnait une de plus poujr 
rendre raison de leurs stations et de leurs rétrogradations. Il faut 
remarquer que ces cieux étaient appliqués les uns sur les autres, 
de sorte que les différentes planètes n'étaient censées séparées que 
par l'épaisseur de ces zones de cristal. 

En raison des perspectives, les planètes paraissent tantôt s'avan- 
cer, tantôt reculer, tantôt stationner; bientôt le mouvement régu- 
lier des sphères de cristal ne suffît plus pour expliquer les mouve- 
ments célestes. Il fallut imaginer d'autres rouages pour corriger les 
précédents. 

Galippe, auteur d'une période fameuse dont nous parlerons bien- 
tôt, et Polémarque, qui fut son maître et disciple d'Eudoxe^ firent 
exprès le voyage d'Athènes pour conférer avec Aristote des chaqge- 
ments et des additions qu'il fallait faire à ce système. Ces change- 
ments ne sont qu'une plus grande complication. Au lieu de vingt-six 
sphères que demandait le système d'Eudoxe, Calippe en établit 
trpnte-trois. 

Outre toutes ces sphères qui roulaient les unes sur les autres, on 
en plaça d'intermédiaires, afin d'empêcher que le mouvement des 
unes ne fût troublé par le mouvement des autres. Il en résulta que 
le nombre de ces sphères s'accrut jusqu'à cinquante-cinq, ce qui en 
faisait cinquante-six, en comptant la sphère des fixes. 

Eudoxe avait composé deux ouvrages intitulés l'un, le Miroir^ 
l'autre, les Phénomènes. Il paraît, suivant ce que dit Hipparque, qui 
les avait sous les yeux, que le fond de ces deux ouvrages était le 
même. C'était une espèce de tableau du Ciel, décrit d'une manière 
populaire. Dans le premier, il s'était attaché vraisemblablement à 
désigner la position des constellations les unes relativement aux 
autres. Dans le second, il expliquait le temps de leurs levers et de 
leurs couchers. Ces deux ouvrages sont perdus, il ne nous en reste 
que des fragments conservés par Hipparque dans son commentaire 
sur le poème d'Aratus. 

Aristote, quoiqu'il ne soit pas cité comme astronome, est peut< 
être de tous les philosophes grecs celui qui en a le mieux mérité le 



182 SEPTIÈME SOIRÉE. — LE CIEL ANTIQUE. 

nom. II rapporte lui-même plosieurs de ses obsenratioiis. fl a yo 
Qoe éclipse de Mars par la Lane qui, d'après Kepler, dut arrÎTer l'an 
357, et roccultation d'une étoile des Gémeaux par la planète de Ju- 
piter. Ces phénomènes, qui sont rares, prouvent que celai qui les 
a saisis était attentif à les chercher. II a obsenré une très-grande 
comète qui, d après Cassini, doit être de Tan 373, dont la lumière, 
ou sans doute la queue, embrassait, dit-on, le tiers du Ciel. Elle 
s'avança jusqu'à la ceinture d'Orion, où elle disparut. Son opinion 
sur les comètes était qu'elles sont produites par une exhalaison 
sèche et chaude, qui s'élève dans les régions supérieures, s'y con- 
dense et s'y enflamme. Il n*adopta point lopinion orientale des co- 
mètes supva-lunaires assujetties à des retours réglés. 

— A propos, fit la marquise, en présentant un vieil incunable cou- 
vert en parchemin, quel est donc cet opuscule dont mon bisaïeul 
prenait tant de soin? 

— C'est la Lettre (FAristote à Alexandre sur le système du mondây 
répondit le professeur. Plusieurs hellénistes ont traité cet opuscule 
d'apocryphe. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la paternité de cette 
œuvre littéraire; je me contenterai de dire que ceux qui refusent 
d'y reconnaître la manière d'Aristote attribuent cet écrit, les uns à 
Nicolas de Damas, d'autres à Anaximène de Lampsaque, contempo- 
rain d'Alexandre, et d'autres au stoïcien Posidonius. Quel que soit 
son auteur, elle doit être la bienvenue dans notre histoire du Ciel. 

— Vous connaissez cet ouvrage? demanda l'astronome. 

— Je l'ai commenté, pendant les vacances, il y a une dizaine d'an- 
nées. Tenez ! je pense que je retrouverai facilement son résumé du 
monde des Grecs. 

-^ Ëcoutons ce résumé I fit le député. Voyons si les savants par- 
laient aux souverains des banalités dont on les entretient si souvent 
aujourd'hui. 

• Il y a dans le monde un centre fixe et immobile. C'est la Terre 
qui l'occupe; mère féconde, foyer commun des animaux de toute 
espèce. Autour d'elle^ immédiatement, est l'air qui l'environne de 
toutes parts. Au-dessus d'elle, dans la région la plus élevée, est la 
demeure des dieux, qu'on nomme le CieL 

< Le Ciel et le Monde étant sphériques et se mouvant sans fin 



' ARISTOTE A ALEXANDRE. 183 

comme on vient de le dire, il est nécessaire qu'il y ait deux points à 
l'opposite l'un de l'autre, comme dans un globe qui se meut sur un 
tour, et que ces points soient immobiles, pour contenir la sphère 
lorsque le Monde tourne sur eux. On les nomme pâles. Si on conçoit 
une ligne tirée de l'un de ces points à Tautre, on aura Taxe diamètre 
du monde, ayant la Terre au milieu et les deux pôles aux extrémi- 
tés. De ces deux pôles, l'un, au nord, est toujours visible sur noirr 
horizon : c'est le pôle arctique ; l'autre, au midi, reste toujours ca- 
ché pour nous : c'est l'antarctique. 

c La substance du Ciel et des astres se nomme éiher : non qu'elle 
soit de flamme, comme l'ont prétendu quelques-uns, qui n'avaient 
pas considéré sa nature, infiniment différente de celle du feu ; mais 
parce qu'elle se meut sans cesse circulairement, étant un élément 
divin et incorruptible, tout différent des quatre autres. 

c Des astres qui sont contenus dans le Ciel, les uns sont fixes, 
tournant avec le Ciel et conservant toujours entre eux les mêmes 
rapports. Au milieu d'eux est le cercle appelé zoophore^ qui s'étend 
obliquement d'un tropique à l'autre, et se divise en douze parties, 
qui sont les douze signes. Les autres sont errants et ne se meuvent 
ni avec la même vitesse que les fixes, ni avec la même vitesse entre 
eux, mais tous dans différents cercles, et selon que ces cercles sont 
plus proches ou plus éloignés de la Terre. 

< Quoique tous les astres fixes se meuvent sous la même surface 
du Ciel, on ne saurait en déterminer le nombre. Quant aux astre»s 
errants, il y en a sept, qui se meuvent chacun dans autant de cer- 
cles concentriques ; de manière que le cercle d'au-dessus est plus 
grand que celui d'au-dessous, et que les sept, renfermés les uns dans 
les autres,' sont tous renfermés dans la sphère des fixes. 

< En deçà de cette nature éthérée, immuable, inaltérable, im- 
passible, est placée la nature muable, corruptible et mortelle. Elle 
a plusieurs espèces, dont la première est le Feu , essence subtile in- 
flammable, qui s'allume par la forte pression et le mouvement ra- 
pide de la substance éthérée. C'est dans la région du feu, lorsqu'il 
y a désordre, que brillent les flèches ardentes, les traits lumineux, 
les poutres enflammées, les gouffres : c'est là que s'allument les 
comètes et qu'elles s'éteignent. 



' 



184 SEPTIÈME SOIRÉE. — LE CIEL DES ANCIENS. 

« Au-dessous du feu est répandu TAir, ténébreux et froid de sa 
nature, qui s*échauffe, s'enflamme, devient lumineux par le mou- 
vement. C'est dans la région de l'air, passible et altérable de toutes 
manières, que se condensent les nuages, que les pluies se forment, 
les neiges, les frimas, la grêle, pour tomber sur la terre. C'est le 
séjour des vents orageux, des tourbillons, des tonnerres, des éclairs, 
de la foudre, et de mille autres phénomènes. 

« La cause du mouvement du ciel est Dieu. Il n'est pas au milieu, 
où est la Terre, dans une région d'agitation et de trouble ; mais au 
plus haut de la circonférence, dans la région la plus pure : lieu 
que nous appelons à juste titre UrnnoSy parce que c'est le plus haut 
de l'univers; Olympe , c'est-à-dire tout brillant, parce qu'il est tota- 
lement séparé de tout ce qui approche des ténèbres et des mou- 
vements désordonnés qu'on voit dans ces régions inférieures. • 

— Quels étaient ce Dieu et cet éther? fit le pasteur. 

— On ne le sait trop; répondit le professeur. Parmi les anciens, 
les uns voulaient qu'il fût dérivé d'aiôetv, brûler, luire, être en feu; 
les autres, du nombre desquels était Aristote, le faisaient venir 
d'dei Tceiv, toujours courir, Aristote en donne ici deux raisons : le feu 
s'élève par sa légèreté ; Télher ne s'élève point : l'éther tourne 
autour du monde. 

Au reste c'était une chose convenue chez tous les anciens philoso- 
phes, que l'éther était la substance de l'univers la plus subtile, la 
plus élevée,. la plus active, la plus divine, qui mettait toutes les 
autres en mouvement et leur donnait la loi. Personne ne Ta défini 
plus nettement qu'Hippocrate, Ilepi iiapxwv: « Il me semble, dit-il, que 
ce qu'on appelle le principe de la chaleur est immortel, qu'il connaît 
tout, qu'il voit tout, qu'il entend tout, qu'il sent tout, le présent et 
l'avenir. Dans le temps que tout était confondu , la plus grande par- 
tie de ce principe s'éleva à la circonférence du monde ; et c'est ce 
que les anciens ont nommé éther. » 

— Cet agent a joué un aussi grand rôle dans l'astronomie an- 
cienne que dans la moderne, dit l'astronome. L'éther d^ l'école 
ionique, d'Anaxagore et d'Empédocle (alô>ip) différait complètement 
de l'air proprement dit (iri?)^ substance plus grossière, chargée de 
lourdes vapeurs, qui entoure la Terre et s'étend jusqu'à une hau- 



HISTOIRE DE L'ASTRONOMIE. — GRÈCE. 185 

teur indéfinie. Il était « de nature ignée, un pur air de feu^ rayon- 
nant de lumière, doué d'une ténuité extrême et d'une éternelle 
activité. » Cette définition répond à Tétymologie véritable (aiôeiv, 
brûler) qu'Aristote et Platon altérèrent plus tard d'une manière 
assez étrange, quand ils voulurent, par goût pour les concep- 
tions mécaniques et en jouant sur les mots, y retrouver le sens 
de rotation perpétuelle, de mouvement circulaire. Les anciens, dans 
leur conception de l'éther, n'avaient point été inspirés par une 
analogie quelconque avec l'air des montagnes, plus pur et plus dé- 
gagé de vapeurs que l'air des régions inférieures; ils n'avaient pas 
songé davantage à la raréfaction progressive des couches atmosphé- 
riques ; et comme d'ailleurs leurs éléments exprimaient les divers 
états physiques de la matière sans avoir aucun rapport avec la 
nature chimique des corps, il faut chercher l'origine de leurs 
idées sur l'éther dans l'opposition normale et primitive du pesant 
avec te UgeVy du bas avec te haut, de la terre avec le feu. Entre ces 
deux termes extrêmes, se trouvaient deux autres états élémentai- 
res : l'eau, plus voisine de la terre pesante; l'air, plus semblable 
au feu léger. 

Le premier des Grecs que l'on peut regarder comme un astro- 
nome, celui qui porta dans la Grèce les fondements de l'astronomie, 
fut Thaïes, qui naquit à Milet 641 ans avant J. C. Ses opinions 
étaient que les étoiles sont de la même substance que la Terre, mais 
de cette substance enflammée ; que la Lune emprunte sa lumière au 
Soleil, qu'elle est la cause des éclipses de cet astre, et qu'elle s'éclipe 
elle-même en entrant dans l'ombre de la Terre; que la Terre est 
ronde et peut être partagée en cinq zones, au moyen de cinq cercles, 
qui sont l'arctique et l'antarctique, les deux tropiques et l'équateur; 
que ce dernier cercle est coupé obliquement par l'éclîptique, et per- 
pendiculairement par le méridien. 11 apporta donc dans la Grèce la 
connaissance des cercles de la sphère. Jusque-là ce qu'on avait en- 
tendu par la sphère n'était que la description des constellations. Ces 
connaissances ne se répandirent pas vite, car deux siècles après 
Thaïes, Hérodote, un des plus beaux génies de la Grèce, en était 
encore assez peu instruit pour dire en parlant d'une éclipse : le 
Soleil abandonna sa posilioriy et la nuit prit la place du jour. 



186 SEPTIÈME SOIRÉE. 

Vient ensuite Anaximandre» auquel on doit l'invention des cartes 
géographiques. 

Anaximène suivit les opinions d'Anaximandre et de Thaïes. On 
lui attribue d'avoir supposé la Terre plate, tandis qu'il est très-sûr 
que Thaïes la croyait ronde. Peut-être les cartes qu'Anaximandre 
avait dressées, ont-elles produit cette erreur. Ces deux philosophes 
supposèrent les cieux formés de terre , c'est-à-dire d'une matière 
solide et dure. Nous l'avons vu, en effet, quand on a réfléchi sur le 
mouvement qui entraine toutes les étoiles de l'Orient vers l'Occi • 
dent, en conservant leur ordre et leurs distances, on a pu penser 
d'abord que le ciel était une enveloppe sphérique et solide, à la- 
quelle les étoiles eussent été attachées comme des clous. 

— A cette époque, dit l'historien, les Grecs, qui n'avaient point 
de cadrans ni d'horloges, ne connaissaient les divisions du jour, ou 
les heures, que par l'ombre du soleil. L'heure du dîner était fixée 
lorsque l'ombre était de dix, de douze pieds, etc. On avait des es- 
claves dont les fonctions était d'examiner l'ombre, et d'avertir du 
moment où elle avait la longueur fixée. 

— Nous nous entretiendrons un de ces soirs des différentes formes 
du calendrier, reprit l'astronome. Quant à notre esquisse de l'his- 
toire de l'astronomie en Grèce, je puis répéter ici ce que j'ai dit 
plus haut sur Anaxagore de Glazomène. Il enseignait que les ré- 
gions supérieures, qu'il appelait l'éther, étaient remplies de feu, et 
il ajoutait que la révolution rapide de cet éther avait enlevé des 
pierres, ou des masses considérables de dessus la terre, lesquelles 
s'étant enflammées avaient formé les étoiles. 

Nous avons déjà parlé du fameux aérolilhe d'iEgos Potamos. La 
deuxième année de la lxxviii' olympiade, il tomba du ciel, en plein 
jour, une pierre auprès du fleuve Égos, dans la Thrace. On la mon- 
trait encore au temps de Pline. La date de cet événement a été con- 
signée dans la chronique athénienne, à l'année U13 de l'ère attique 
ou de Gécrops. Ce prodige donna lieu au philosophe de conclure que 
la voûte céleste était composée de grosses pierres, que la rapidité 
du mouvement circulaire tenait éloignées du centre, et qui y tom- 
beraient sans ce mouvement. 

En rapportant cet épisode, Bailly ajoute que « si le fait est 



ÉTOILES FILANTES. — BOLIDES. — AÉROLITHES. 187 

vrai, cette pierre aurait été lancée par un volcan ». C'est le lieu 
d'observer qu'il y a moins d'un siècle, l'Académie des sciences et 
les savants ne croyaient pas aux aérolithes, aux pierres tombées 
du ciel. 

— On m'a même dit, fit le député, qu'il a fallu qu'un académicien 
en reçût une de quelques kilos sur la tète pour que la docte assem- 
blée consentit à admettre leur existence. 

— Pas précisément! répliqua l'astronome; mais ce n'est qu'en 
1804 que Biot, envoyé à l'Aigle (Orne), non loin d'ici, pour faire une 
enquête sur une explosion d'aérolithes arrivée en plein midi, fît 
conclure que des pierres peuvent tomber du ciel. 

— Nul n'en doute plus maintenant, fit la marquise. Mais sait-on 
d'pii viennent ces minéraux ? De la Lune peut-être ? 

— Laplace l'avait supposé. Mais il est maintenant démontré que 
les aérolithes, les bolides et les étoiles filantes appartiennent à une 
même classe de corps célestes : ce sont des fragments disséminés 
dans l'espace, et circulant naturellement autour du Soleil. Lorsque 
la Terre dans son mouvement traverse cette armée, ceux qui passent 
assez près pour toucher son atmosphère laissent une traînée lu- 
mineuse par suite de leur échaufiement dans le frottement de l'air : 
ce sont des étoiles filaïUes. Parfois ils passent assez près de nous 
pour paraître aussi gros que la lune : ce sont des bolides. Parfois 
enfin l'attraction de la Terre les fait tomber tout à fait : ce sont des 
aérolithes. 

— Si seulement ils nous apportaient des vestiges des "habitants 
des autres mondes , comme une boucle d'oreille, par exemple, 
ou bien une croix, fit la jeune fille. 

— Ce serait charmant, répliqua le pasteur. Mais a-t-on, sur les 
autres mondes, des oreilles, des bijoux et des croix? 

— Il me semble que nous oublions notre tableau de l'astronomie 
grecque ? dit l'astronome. 

Pour en revenir à Anaxagore, j'ajouterai que l'une de ses asser- 
tions qui a fait le plus de bruit, c'est d'avoir affirmé que le Soleil 
était une masse de feu plus grande que le Péloponèse. Plutarque 
assure qu'il le regardait comme une pierre enflammée, Diogène 
Laerce comme un fer chaud. Or il fut persécuté pour cette audace. 



l^S SEPTIÈME SOIRÉE. 

m 

On lui fît un crime d^aToir enseigné la caose des éclipses de Lune, 
et prétenda que le Soleil est plus grand qu'il ne le paraît. Il aTait 
enseigné le premier Texistence d*un seul Dieu ; on le taxa d'impiété 
et de trahison envers sa patrie. Il fut œn'iamné à mort! Qoaod on 
loi prononça sa sentence : « U y a longtemps, dit-il, que la nature 
m'y a condanmé; et à Tégard de mes enfants, quand je leur ai 
donné la naissance, je ne doutais pas que ce ne fût aussi pour mourir 
un jour. » Périclès, son disciple, le défendit assez éloquemment 
pour lui sauver la vie. — II ne fut qu'exilé ! — Ce prélude de la 
condamnation de Galilée montre combien de tout temps les préjugés 
humains se sont opposés à la réception de la vérité. 

Nous arrivons à Pjlhagore, sorti de l'école de Thaïes, qui voya- 
gea dans la Phénicie, dans la Cbaldée, dans la Judée, en Egypte.... 

— Si nos jeunes savants d'aujourd'hui savaient quelle peine on 
avait alors pour s'instruire, interrompit le député, ils attacheraient 
plus de prix aux études sérieuses. 

— Il lui fallut, continua l'astronome, subir. toutes les épreuves de 
l'initiation d'Héliopolis, car les prêtres fîrent tout ce qu'ils purent 
pour le détourner de sa vocation. Les ayant subies sain et sauf, il re- 
vint à Samos ; mais comme nul n'est prophète en son pays, il dut 
aller enseigner en Italie. Son école prit le nom d!îtalique^ et lui le 
nom A* Ami de la sagesse (philosophe) au lieu du nom de Sage que 
l'on avait porté jusqu'alors. La musique des sphères nous fera faire 
demain, je l'espère, plus ample connaissance avec lui. 

Empédocie, le premier disciple de Pythagore, fameux par la curio- 
sité qui le fit périr, dit-on, dans le cratère de l'Etna, pensait que le 
véritable Soleil, le feu qui est au centre du monde, éclairait l'autre 
hémisphère. Celui que nous voyons n'en aurait été que l'image ré- 
fléchie suivant tous les mouvements dji Soleil, invisible pour 
nous. 

Son disciple Philolaûs enseigna aussi que le Soleil était une masse 
de verre, qui nous renvoyait par réflexion toute la lumière répan- 
due dans l'univers. Mais n'oublions jamais que ces opinions nous 
sont rendues par des historiens qui ne les entendaient pas et qui, 
dans les expressions des philosophes, ont peut-être pris à la lettre 
ce qui n'était que comparaison et figure. 



HISTOIRE DE L'ASTRONOMIE. — GRÈGE. 189 

XénophaDes, qui vivait vers 360 ans avant J. C, ne fut pas celui 
qui eut les opinions les plus saines. Si Ton en croit Plutarque, il 
pensait que les étoiles s'éteignent le matin pour se rallumer le soir ; 
que le Soleil est une nue enflammée; que les éclipses arrivent par 
Textinction du Soleil qui se rallume ensuite; que la Lune est habi- 
tée, mais dix-huit fois plus grosse que la Terre ; qu'il y a plusieurs 
Soleils et plusieurs Lunes^ pour éclairer les différents climats. 

On avait déjà supposé que le Soleil, la Lune et les étoiles pas- 
saient sous la Terre, plongeant ses racines dans Tinilni , par des 
tranchées analogues à des trous de taupes. Puis on avait supposé 
avec Homère que le "Soleil revenait de Toccident à Torient par le 
nord sur un char rapide, et les premiers romanciers avaient même 
osé dire que si on ne le voyait pas revenir, c'est parce qu'il accom- 
plissait ce trajet pendant la nuit 1 

Parménides fut disciple de Xénophanes. Il divisa, comme Thaïes, 
la Terre en zones. Il ajouta qu'elle était suspendue au milieu de 
l'univers, parce qu'il n'y avait point de raison pour qu'elle dût se 
mouvoir ou pencher d'un côté plutôt que d'un autre. On voit ici les 
premiers pas qu'on a faits pour expliquer comment il est possible 
que la Terre reste suspendue au milieu de l'univers sans que rien la 
soutienne, tandis qu'on voit tomber les corps sur la Terre lorsqu'on 
les abandonne à eux-mêmes. L'explication de Parménides est assez 
philosophique. Elle est fondée sur le principe de la raison suffisante 
employé depuis par Archimède, et dont Leibnitz a fait un si grand 
usage. 

— C'est comme l'âne de Buridan, qui meurt de faim et de soif 
entre une cuve d'eau et une botte de foin, parce qu'ayant également 
faim et soif il ne peut commencer par satisfaire l'un de ces deux 
besoins avant l'autre ! fit le député. 

— J'ai terminé mon esquisse, reprit l'astronome, si j'ajoute que 
Démocrite, après avoir beaucoup voyagé et beaucoup étudié, émit 
aussi des idées particulières sur la nature du ciel. Entre autres, il 
est le premier qui ait considéré la Voie lactée comme un amas d'étoi- 
les infiniment éloignées , et dont la lumière se confond pour former 
une lueur blanchâtre. 

Les philosophes que je viens de nommer, et les idées que je viens 



190 SEPTIÈME SOIRÉE. — LE CIEL DES ANCIENS. 

d'esquisser résument les principaux traits de Thistoire de l'astro- 
nomie en Grèce. 

— Dans tout cela, dit la marquise, nous n'avons pas vu le sys- 
tème de Ptolémée. 

— Ce grand système^ répondit l'astronome, qui régna sur TEurope 
civilisée pendant plus de quinze siècles, fera l'objet d'une prochaine 
soirée, spécialement consacrée à Texamen des systèmes astronomi- 
ques. Nous n'avons vu ce soir que les opinions générales sur le ciel 
et les astres planétaires. 

Mais comme intermède, avant d'entreprendre cette revue assez 
complexe, nous consacrerons la petite soirée de demain dimanche à 
à causer un peu des singulières opinions des siècles de l'antiquité 
sur la musique des sphères. 

Telles sont les théories que nos ancêtres dans la science se sont 
formées sur le problème longtemps mystérieux de la nature du ciel. 

Nous avons étudié dans notre troisième soirée les premières 
idées mêmes, antérieures à celles-ci, écloses à l'origine des his- 
toires. Nous avons trouvé dans les étymologies primitives des mots 
qui désignent les éléments de l'univers, l'impression naturelle di- 
recte qui les a fait naître. La Terre était une surface plane indéfinie, 
formant le bas du monde; le Ciel était une voûte creuse s'appuyant 
sur elle. Ici, chez les Grecs, il y à déjà un immense progrès, puisque 
la Terre est déjà considérée comme ayant la forme d'un globe et 
comme isolée au milieu du monde. Mais l'idée dominante de la 
supériorité de la Terre sur le reste de l'univers va régner long- 
temps encore. Pendant de longs siècles, la circonférence extérieure 
du monde sera regardée comme le plafond du monde corruptible et 
le parvis du paradis, surtout à dater des siècles des conciles chré- 
tiens. Les cercles astronomiques vont servir de charpente à l'édi- 
fice théologique , et nous constaterons un de ces soirs avec quelle 
solidité apparente le moyen âge a su bâtir à la destinée de l'homme 
une maison complète, à laquelle rien ne manqua ni dans ce monde 
ni dans l'autre. 

— Et pourtant! s'écria le professeur, quelle différence entre cet 
univers solide, cette voûte des cieux, cette terre centrale, et la 
splendide réalité ? Combien la connaissance de la vérité surpasse, 



LE CIEL DES ASTRONOMES MODERNES. 191 

ici comme partout, les suppositions les plus ingénieuses même de 
Timagination livrée à ses seules ressources et non éclairée par la 
science l 

— Gomment n'étouffait-on pas dans cet univers fermé ? répliqua 
le navigateur. Que pouvait-on supposer au delà du dernier ciel ? 

— Certains théologiens, répliqua Thistorien, ont démontré, à 
Faide de longs arguments ornés d élégants sophismes, que l'espace 
n'est pas infini, et qu'au delà de l'univers il n'y a rien? 

— Mais ce rien, c'est encore de l'espace? 

-— Il parait que non. Du moins on a prétendu (et quelques-uns 
prétendent encore) que si l'espace était infini il serait Dieu. Rai- 
sonnement absurde, comme si Ton pouvait supposer à l'espace une 
barrière au delà de laquelle il n'y aurait plus d'espace ! Mais lais- 
sons cette querelle métaphysique. La remarque la plus impor- 
tante que l'on peut faire sur la différence du ciel des anciens avec 
l'espace des astronomes modernes, c'est que l'esprit humain n'avait 
pas alors notion de Vétendue. Hésiode croyait donner une vaste idée 
de la grandeur de l'univers en disant qu'une enclume (celle de Vul- 
cain) mettrait sept jours et sept nuits à tomber du ciel sur la terre, 
et autant pour atteindre les enfers. ... 

— Quelle est cette belle étoile de première grandeur? demanda la 
fille du capitaine en indiquant une étoile située dans le prolonge- 
ment des quatre étoiles principales de Gassiopée, à une assez grande 
distance vers le Zodiaque. 

— Ne reconnais-tu donc pas la Ghèvre, Gapella? répondit le na- 
vigateur. 

— Eh bien, mademoiselle, dit l'astronome, essayer de comprendre 
sa distance sera une excellente péroraison à cette soirée. Nous di- 
sions tout à l'heure que si l'on pouvait aller en train express d'ici 
au Soleil on n'emploierait pas moins de 289 ans. Pour nous rendre 
avec la même vitesse de 1 5 lieues à l'heure à ce monde que nous 
voyons pourtant si bien, il nous faudrait un temps 4 484000 fois 
plus grand : c'est-à-dire 1 milliard 295 millions 876 mille années.... 

Le petit boulet de 24 dont nous parlions dans notre première 
soirée, qui mettrait plus de 12 ans à arriver au Soleil, n'atteindrait 
cette même étoile qu'après un vol de plus de 54 millions d'années !... 



192 HISTOIRE DU CIEL. 

Et c'est une des étoiles les plus rapprochées de nous I 
— Voilà l'une des plus sublimes révélations de l'astronomie! s'é- 
cria l'historien d'une voix émue. J'ai beau étudier les événements 
de l'histoire de l'humanité, sonder les jeux de la politique de nos 
contemporains ou de celle des rois disparus, reconnaître les chefs- 
d'œuvre des littératures, de l'art et de l'industrie : rien, non rien 
au monde, ne me frappe de stupeur et d'admiration comme le spec- 
tacle de l'immensité conquise par les astronomes. Songer que la lu- 
mière de cette étoile Capella emploie 72 ans pour nous parvenir à 
raison de 77 000 lieues par chaque seconde! Essayez donc de conce- 
voir cette ligne? Songer que la lumière de telle autre étoile emploie 
600 ans pour franchir l'abîme qui nous sépare! que la lumière d'au- 
tres étoiles emploie 1200, 3000, 10 000 ans à nous parvenir, et qu'il 
y a des nébuleuses tellement éloignées de nous que leur rayon lu* 
mineux ne peut nous arriver en moins de cinq millions d'années !.,. 
Voilà, Messieurs, je l'avoue, ce qui m'anéantit. Notre soleil n'être 
qu'une étoile ! chaque étoile être un soleil, centre d'autant de sys- 
tèmes planétaires 1 et de pareilles distances séparer chaque système 
suspendu dans l'infini! Oh! combien la philosophie naturelle se 
développe et s'éclaire en apprenant de telles vérités, et combien 
VEsprit étemel d'où émane toute création est plus grand dans nos 
âmes aujourd'hui que le Jupiter ou le Jéhovah de l'ancien ciel de 
cristal que nous avons ressuscité ce soir. 



HUITIEME SOIREE 



DE l'harmonie dans LE CIEL. 



Les harmonies de la nature. Idées des anciens sur la musique des sphères célestes. 
Pythagore, Timée de Locres, Platon, Ocellus de Lucanie. La gamme cosmogra- 
phique et le concert des astres. — De Vdme du monde. Force et matière. Concep- 
tion primitive de la vie dans Tunivers. — Adoration du ciel et des êtres célestes. 

La religion naturelle. 



Au pied des falaises, à l'heure de la basse mer, TOcéan retiré au 
loio laisse de vastes terrains à sec, sur lesquels le pas de rtiomme 
peut s'aventurer sans danger. De lourds chariots s'engagent jour- 
nellement sur cette grève et reviennent chargés du varech aban- 
donné par les flots. On se promène là comme sur une plaine de 
terre ferme. Six heures plus tard TOcéan la recouvre d'une nappe 
liquide à plusieurs mètres de hauteur. 

Les roches de granit descendant presque à pic du haut du cap 
jusqu'au niveau du sol de l'Océan , ont dessiné sur le rivage des 
dentelures singulières, entre lesquelles s'ouvrent parfois de som- 
bres cavernes,' hantées par les vieilles légendes du pays. Lorsqu'on 
se dirige du château vers la mer par le chemin qui s'ouvre à la 
tour de Jean-Jacques Rousseau, laissant le bourg à droite et le 
parc de sapins à gauche, on arrive à une région non entamée de la 
carrière de granit, et par une pente assez rapide on descend jusqu'à 
un salon naturel formé par d'énormes roches, et laissé à nu par la 
mer basse. Le plancher de ce salon naturel n'est pas formé d'un 
sable vulgaire, mais d'une multitude indéchiffrable de tout petits 

13 



194 HUITIÈME SOIRÉE. - L'HARMONIE. 

* 

coquillages roses, dorés et blancs, parmi lesquels dominent les pe- 
tites « Vénus. > Vers le milieu de ce cirque, désigné sous le nom de 
Biédalle, un magnifique roc de basalte lavé par les flots, se dresse, 
sorti du sol par une fissure volcanique, et présente la forme vague 
d'une harpe. La marquise l'appelait la Harpe de Fingal. Les tradi- 
tions druidiques sont toujours vivantes dans ce pays, et influent à 
notre insu sur l'appréciation que nous pouvons faire des objets 
naturels que nous y rencontrons. 

C'est dans cette anse que nous nous étions réunis ce huitième 
soir, pendant la basse mer. 

La femme du capitaine de frégate, passionnée pour la musique, et 
d'un talent remarquable dans l'exécution, nous avait impressionnés 
après les vêpres, en touchant avec sentiment la belle marche funè- 
bre de Chopin, et la conversation s'était engagée sur la musique, 
non-seulement sur celle qui, formée de sons matériels, est accessible 
à notre nerf auditif, mais encore sur l'harmonie considérée en elle- 
même et dans son essence. Les rapports que Tastronomie et la 
musique ont entre elles, — car Uranie est sœur d'Euterpe, et le 
Nombre régit l'une et l'autre dans la science,^ nous avaient amenés 
à parler des opinions des anciens sur la musique des sphères cé- 
lestes. C'était le complément naturel de notre précédente soirée 
sur le ciel des anciens, et le prélude à notre neuvième entretien sur 
leurs systèmes astronomiques. 

— Tout chante dans la nature, disait la marquise. Aux heures de 
tristesse et de solitude , lorsque l'âme fatiguée des faussetés du 
monde et des duretés de la vie humaine a besoin de calme et de 
repos, n'est-ce pas au sein de la nature qu'elle trouve le bercement 
de sa mélancolie? Sous les bois, devant l'onde assoupie, au lever 

d*une pure matinée, ou pendant la nuit silencieuse , ne vous^ sem* 
ble-t-il pas que chaque être, chaque chose donne sa note dans le 
grand concert de la création? 

— Je crois, disait le professeur de philosophie, que l'on pourrait 
même écrire le sens des sons émis par les soupirs des vagues, la 
voix frémissante des tempêtes, le soufQe des bois, le murmure des 
■uits, la brise du soir. 



PYTHAGORE. - TIMEE. 195 

•— Et ceux que doivent produire les mouvements gigantesques 
et réguliers des mondes dans Téther? dit le député. 

— Les anciens se sont fort occupés de cette musique des sphères, 
répondit le professeur, laquelle ne doit pas être une pure rêverie, 
puisque la musique est formée par des rapports de vibrations, par 
un accord de mouvements dissemblables. 

— Ce que les anciens ont débité à ce sujet est fort curieux, mais 
bien bizarre et encore plus diffus, répliqua l'astronome. Je ne saîs 
vraiment si cela vaut la peine que nous nous y arrêtions. 

— Gomment donc? fit le capitaine; mais ne serait-ce que par le 
mystère et l'inconnu qui ont environné cette doctrine et nous la 
cachent encore, nous éprouverions quelque plaisir à la ressusciter. 

— Mais elle paraît plus risible que sérieuse, répondit l'astronome. 

— Alors ce ne sera pas une route désagréable à parcourir, fit la 
marquise. Que M. le professeur nous donne seulement une idée du 
résultat de ses recherches«de prédilection ! 

— Il nous faudra savoir comprendre, répliqua le professeur, et 
saisir le sens primitif des mots employés. 

Eh bien! puisqu'il en est ainsi, j'invoquerai d'abord, ajouta-t-il en 
s'installant, l'antique traité de Timée de Locres sur VAme du Monde. 
C'est lui qui va nous exposer sérieusement toute la cosmographie 
harmonique de Pythagore. Sachons d'abord que, selon cette école. 
Dieu employa dans la formation du monde tout ce qui existait de 
matière, si bien que le monde comprend tout, et que tout est en lui. 
• C'est un enfant unique, parfait, sphérique, parce que la sphère 
est la plus parfaite de toutes les figures ; animé et doué de raison, 
parce que ce qui est animé et doué de raison, vaut mieux que ce 
qui ne l'est point. > 

Ainsi commence Timée, et voici ce qu'il ajoute d'après le grand 
Platon lui-même. C'est une comparaison de la Terre à un animal qui 
nous parait aujourd'hui bien singulière. Comme le monde est exac- 
tement uni dans sa surface extrême, il n'a pas besoin de ces organes 
mortels, qui ont. été adaptés aux autres animaux pour leur usager 
« Non-seulement, dit Platon, le Monde est une sphère, mais cette 
sphère est parfaite, et son auteur a eu soin que U surface en fût par- 
faitement unie, et cela, pour bien des raisons. En effet le monde 



196 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

n'avait pas besoin d^yeux, puisqu'il n'y a aucun objet visible hors 
de lui ; non plus que d'oreilles, car il n'y a rien d'étranger à sa sub- 
stance qui pût rendre du son; ni d'organes de la respiration, puis- 
qu'il n'est point environné d'air. Ce qtii sert à recevoir les aliments, 
ou à en rejeter les parties les plus grossières, lui était absolument 
inutile; car n'y ayant rien hors de lui, il ne pouvait rien recevoir 
ni rien rejeter.... Enfin comme il n'y a rien hors de lui qu'il puisse 
saisir, ou dont il puisse avoir à se défendre, s'il eût eu des mains, 
elles ne lui eussent été d'aucun usage. Il en faut dire autant des 
pieds et de tout ce qui sert à marcher.... Des sept directions possi- 
bles du mouvement, il lui donna celle qui convenait le mieux à sa 
Ggure.... 11 le lit tourner sur son propre centre; et comme pour 
l'exécution du mouvement de rotation, il ne faut ni pieds ni jambes, 
l'auteur du monde ne lui en donna point. » 

— Voilà une platonique entrée en matière qui nous promet du cu- 
rieux ! fît le député. 

— Continuons, reprit le professeur, et parlons de l'âme du monde. 
Platon raconte que Dieu l'a composée « en mêlant l'essence indivi- 

sible avec la divisible, de sorte que des deux il ne s'en fit qu*une 
dans laquelle furent réunies les deux forces, principes des deux 
mouvements, l'un toujours le mèrnt^ lautre toujours divers. Le mé- 
lange de ces deux essences était difficile, et ne se fit pas sans beau- 
coup d'art et d'efforts. » Les rapports des parties mêlées suivent 
ceux des nombres harmoniques que Dieu a choisis ainsi,. afin qu'on 
n'ignorât pas de quoi et par quelle règle l'dme avait été composée. 
Ces rapports harmoniques sont les suivants, que je vous défie de 
comprendre : Dieu donc fit l'âme avant le corps. Il en plaça d*abord 
une première unité, qu'on peut représenter par 384. Ce premier 
nombre supposé, il est aisé d'en calculer le double, puis le triple, etc. 
Tous ces nombres, avec ceux qui en remplissent les intervalles et 
qui forment les sons, jusqu'au dG'^Herme, doivent donner en somme 
l\k 695. Par conséquent toutes les gradations de l'Ame font 114 695. 
Ainsi ces nombres marquent la distribution de l'Ame de l'Univers. 

— Comprenez -vous? s'écria le député. Pour moi, je ne vois goutte 
dans ce galimatias." 

— Vous n'êtes pas respectueux pour la philosophie grecque, ré- 



L'HARMONIE DANS LES DIVISIONS DE L'UNIVERS. 197 

pondit le professeur; moi, je pense qu'on peut expliquer le texte de 
Timée comme il suit. 

Timée entend par la proportion harmonique celle des nombres 
qui représentent les consonnances de Téchelle musicale. Cesconson- 
nances, chez les anciens, n'étaient qu'au nombre de trois; le diapason 
ou Toctave^ qui était dans la proportion double comme 2 à 1, 4 à 2 ; 
le diapente, ou la quinte, comme 3 à 2 ; le diatessarôn, ou la 
quarte, comme 4 à 3 Qu'on y joigne, pour remplir les intervalles de 
ces consonnances, les tons, qui sont dans le rapport de 9 à 8, et les 
demi'tons, dans le rapport de 256 à 243, on a tous les degrés de 
l'échelle musicale. Voyez le commentaire de Proclus, et Macrobe, crc 
Somnio Scipionis. 

Ce futPythagore qui trouva ces nombres harmoniques. On raconte 
que passant près d une forge, il entendit des marteaux qui rendaient 
avec précision les consonnances musicales. II les fit peser; et trouva 
que de ceux qui étaient à distance de l'octave, lun pesait le double 
de Tautre ; que de ceux qui étaient à la quinte, l'un des deux pesait 
un tiers de plus; et qu'à la quarte l'un pesait un quart de plus. Il 
fut aisé de faire les mêmes calculs sur les tierces, lestons, les demi- 
tons. Après avoir essayé par des marteaux, on essaya par une corde 
sonore tendue avec des poids ; et il se trouva qu'en chargeant d'a- 
bord la corde d un poids pour lui faire rendre un son, il fallut le 
double de ce poids pour lui faire rendre l'octave; le tiers seulement 
pour la quinte, le quart pour la quarte, le huitième pour le ton, le 
dix-huitième, ou environ, pour le demi-ton. Ou plus simplement 
encore : on tendit une corde, qui prise dans toute sa longueur rendait 
un son; serrée au milieu de sa longueur, elle donna l'octave; dans 
son tiers, elle rendit la quinte; dans son quart, la quarte; dans son 
huitième, le ton ; dans son dix-huitième, le demi-ton. 

Comme les anciens déGnissaient l'Ame par le mouvement, la 
quantité du mouvement devait être pour eux la mesure de la quan- 
tité de l'Ame. Or le mouvement leur paraissait extrême à la circon- 
férence du monde, comme dans une roue. 

Pour comprendre comment ils évaluaient ces degrés de vitesse, 
imaginons une ligne droite allant du centre de la Terre au Ciel em- 
pyrée, et partageons-la selon les proportions de l'échelle musicale ; 



198 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

cette division donnera les degrés harmoniques de l'âme du monde. 

Soit le premier point du rayon fixé au centre, I, ou (pour éviter les 

fractions) 384. Le second, qui sera à la distance d'un tiers, sera 384 

plus son huitième^ ou 432. Le troisième sera 432 plus son huitième, 

ou 486. Le quatrième, étant demi-ton, sera à 486 comme 243 à 256, et 

donnera 512. Le huitième fera le double de 384 ou 768, ou la pre- 
mière octave : ainsi jusqu'au 36*°* terme. Voici cette progression : 

La Terre. 

Mi 384 + 1/8= 432. 

Ré 432 -h 1/8 = 486. 

Ut • • • • 486 : 512 :: 243 : 256. 

Si ' . . . . 512 + 1/8 — 576. 

La 576 + 1/8 = 648. 

Sol 648 + 1/8 = 729. 

Fa 729 : 768 :: 243 : 256. 

Mi 768 + 1/8 = 864. 

Ré 864 + 1/8 = 972. 

Ut 972 : 1024 :: 243 : 256. 

Si 1024 + 1/8 = 1152. 

La. 1152 + 1/8 i^ 1296. 

Sol. ...... . 1296 + 1/8 = 1458. 

Fa. ....... . 1458 : 1536 :: 243 : 256. 

Mi 1536 + 1/8 = 1728. 

Ré 1728 + 1/8 = 1944. 

Ut 1944 : 2048 :: 243 : 256. 

Si 2048 + 139 = 2187. 

Si h 2187 : 2304 :: 243 : 256. 

La 2304 + 1/8 = 2592. 

Sol 2592 + 1/8 = 2916. 

Fa. 2916 : 3072 :: 243 : 256. 

Mi 3072 + 1/8 = 3456. 

Rô 3456 + 1/8 = 3888. 

Ut 3888 + 1/8 = 4374. 

Si 4374 : 4608 :: 243 : 256. 

La 4608 + 1/8 = 5184. 

Sol 5184 + 1/8 = 5832. 

Fa 5832 : 6144 :: 243 : 256. 

Mi 6144 + 417 = 6561. 

Mi b 6561 : 6912 :: 243 : 256. 

Ré 6912 + 1/8 = 7776. 

Ut 7776 + 1/8 = 8748. 

Si 8748 : 9216 :: 243 : 256. 

La 9216 + 1/8 = 10368. 

Sol 10368 = 38'#X27. Total des 36 termes : 114695 

L'empyrée. 



L'HARMONIE. - L'AME DU MONDE. 199 

— En voilà des chiffres I s'écria la marquise. 

— Comme Ta très-bien exposé notre professeur, reprit l'astro- 
nome, en supposant le rayon, ou demi-diamètre du monde divisé 
par ces 36 nombres, on a l'échelle de l'Ame du monde, ou ses doses 
graduées selon les proportions musicales. Il ne s'agit plus que d'y 
placer dans leur ordre les êtres ou corps célestes, soit aux octaves, 
soit aux quintes ou aux quartes; et on aura l'accord parfait, ou le 
concert de toutes les parties du monde. 

— Mais pourquoi ces nombres sont-ils fixés à trente-six ? demanda 
l'historien. 

— D y en avait une raison mystérieuse dans l'école de Pythagore. Il 
fallait arriver jusqu'au multiplicateur 27, en remplissant tous les 
intervalles des octaves, des quartes, des quintes, par des nombres 
harmoniques. Or pour y arriver ainsi, il fallait trente-six nombres, 
et précisément ceux dont je viens de vous montrer la table. 

— Mais encore, pourquoi jusqu'au 27, répliqua l'historien. 

— Parce que 27 est la somme des premiers nombres linéaires, 
plans et solides, carrés et cubes, joints à l'unité : d'abord 1 qui est 
le point; ensuite 2 et 3, premiers nombres, l'un pair, l'autre impair; 
4 et 9, premiers plans, tous deux carrés, l'un pair, l'autre impair; 
enfin 8 et 27, tous deux solides ou cubes, l'un pair, l'autre impair; 
et celui-ci somme de tous les premiers. Or, prenant le nombre 27 pour 
symbole du monde, et les nombres qu'il contient pour symboles des 
éléments et des composés, il était juste que l'âme du monde, qui 
est la base et la forme de l'ordre et des compositions qui constituent 
le monde, fût composée des mêmes éléments que le nombre 27. 

Le Dieu engendré, qui, selon Timée, est le monde, comprend 
toutes les sphères, depuis celle des étoiles exclusivement jusqu'au 
centre de la Terre. La sphère des étoiles en est l'enveloppe com- 
mune : c'est la circonférence du monde ; Saturne immédiatement 
au-dessous est au 36"' ton, la Terre au premier, et les cinq autres 
planètes avec le Soleil, chacun à des distances harmoniques. La 
sphère des étoiles, qui n'a en soi nul principe de contrariété, étant 
toute divine et toute pure, se porte constamment, également, éter- 
nellement vers le même côté, d'orient en occident. Mais les as- 
tres qui sont en deçà, étant animés par le principe mixte dont on a 



200 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

VU la composition et renfermant en eux, par cette raison, deux for- 
ces contraires, ils consentent, par Tune de ces forces, au mouvement 
de la sphère des étoiles d'orient en occident ; et par l'autre , ils lui 
résistent, et se portent en sens contraire, en raison des degrés qu'ils 
ont de Tune et de l'autre : c'est-à-dire, que plus chacun de ces astres 
renferme de force matérielle, à proportion de la force divine, plus il 
a de force pour son mouvement d'occident en orient, et plutôt il 
achève son cours périodique. Or, il a d'autant plus ou d'autant 
moins de cette force, qu'il a plus ou moins de matière. Ainsi, dans 
ce système, les planètes tournent chaque jour par un mouvement 
commun avec tout le ciel autour de la Terre ; et par un mouvement 
propre, elles rétrogradent aussi chaque jour, vers l'orient, et achè- 
vent des périodes dont les temps sont différents, selon leurs forces 
qui dépendent de leurs fonctions et de leurs éléments composants. 

« Ahl mon Dieu! quel travail, flt l'historien. 

— Si cette conception ne nous paraît pas claire, écoutons celle 
que Platon lui a ajoutée. « Dieu coupa, suivant sa longueur, la com- 
position qu'il avait faite, et en Joignit les deux parties en forme de 
croix; ensuite il en courba les extrémités, de manière qu'elles 
formassent un cercle : ce cercle fut renfermé dans la substance qui 
se meut selon lemimp.; de ces cercles, l'un extérieur, l'autre inté- 
rieur, le premier fut nommé cercle du mimey et le second cercle dé 
Vautre; celui-là se porta de gauche à droite et celui-ci de droite à 
gauche; le premier ne fut point divisé; le second le fut en six in- 
tervalles, dont il résulte sept cercles inégaux; cfes cercles inégaux 
furent placés à des distances doubles et triples ; il les fit mouvoir 
en sens contraire, trois avec une vitesse égale (apparemment le So- 
leil, Mercure et Vénus), quatre avec des vitesses inégales , quoique 
toujours proportionnées (la Lune, Mars, Jupiter et Saturne, selon 
toute apparence). • 

Nous avons la consolation de voir que l'abbé Batteux, traducteur 
français de ces antiques théories, a déclaré à propos de ce texte que 
« des phrases telles que celles-ci ne laissent à un commentateur 
d'autre ressource que de se pendre. » 

L'obscurité des nombres de Platon était du reste passée en pro- 
verbe : /Enigma Oppiorum ex Velia, dit Cicéron, non plane intellexi; 



IDÉES MÉTAPHYSIQUES SUR LE MONDE. 201 

est enim numéro Platonis obscurius, Sextus Empiricus remarque que 
la plupart des interprètes de Platon n'ont osé toucher cette partie. 
Aristote a pris ces' nombres à la lettre et les a réfutés; d'autres les 
ont considérés comme emblématiques, mais il faudrait du moins que 
cet emblème pût être entendu. Quel sens peut-on tirer de cette division 
de l'Ame, coupée selon sa longueur? de ces deux branches croisées 
qui formaient deux cercles, l'un extérieur, l'autre intérieur, qui se 
mouvaient en sens contraire, et qui étant de valeur et de force égales, 
devaient détruire mutuellement leur mouvement? Que devient l'idée 
de cette première portion de substance divine attachée au centre et 
représentée par 3S4? Que deviennent les degrés de TAme du monde 
selon les proportions musicales ? 

— Et tout cela faisait de la musique I dit la marquise. 

— Il y avait, répondit l'astronome, un ton de la Terre à la Lune, 
un demi-ton de la Lune à Mercure, un demi-ton de Mercure à Vénus, 
un ton et demi de Vénus au Soleil, un ton du Soleil à Mars, un demi- 
ton de Mars à Jupiter, un demi-ton de Jupiter à Saturne, un ton et 
demi de Saturne aux étoiles fixes. Voilà ce qu'ont enseigné les suc- 
cesseurs dé Pythagore. On appliqua ces rapports aux distances en 
supposant 126 000 stades ou 4762 lieues pour Tintervalle d'un ton. 
On comptait ainsi 16 670 lieues de la Terre au Soleil, et la même dis- 
tance du Soleil aux étoiles. 

— Platon dans sa République, reprit le professeur, enseigne que 
chacune des sphères célestes fait sa révolution en portant une 5f- 
rrn^; que ces sirènes chantent toutes sur un ton différent, et for- 
ment par la réunion de ces divers sons un concert agréable. Que 
ravies elles-mêmes de leur harmonie, elles chantent les choses di- 
vines, et accompagnent leurs chants d'une danse sacrée. Les anciens 
avaient aussi imaginé neuf muses, dont huit veillaient, suivant Pla- 
ton, sur les choses célestes, tandis que la neuvième présidait aux 
choses terrestres pour en bannir le désordre et l'inégalité. 

Ératostène décrit aussi cette gamme céleste. De la Terre à la Lune 
il y a 126 000 stades ; ce qui fait un ton. De la Lune à Mercure il n'y a 
que la moitié de cette distance, ou un demi-ton; de Mercure à Vé- 
nus, un autre demi-ton; de Vénus au Soleil, un ton et demi; du Soleil 
à la planète de Mars, un ton ; de Mars à la planète de Jupiter, un 



202 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

demi-ton; de Jupiter à Saturtie, un demi-ton; de Saturne au Ciel des 
étoiles fixes, encore un demi-ton. Ce qui formait en tout, depuis la 
Terre jusqu'aux étoiles fixes, la valeur de six pour toute l'étendue 
de la sphère ; et c'était de ces six tons qu'était composé le prétendu 
concert que Pythagore entendait. Pline faisait monter le nombre 
des tons à sept, mettant un ton et demi de Saturne au Ciel des 
étoiles fixes. 

Cicéron et Macrobe ont aussi donné une étendue de sept tons à 
l'harmonie de ce concert. De si grands mouvements, dit Cicéron, ne 
peuvent se passer dans le silence, et il est naturel que les extrémités 
aient de^ sons opposés, comme dans l'octave. Le Ciel des étoiles 
fixes doit donc exécuter le dessus, et la Lune la partie de la basse. 

— Kepler a renchéri sur cette idée, répliqua l'astronome, en disant 
dans ses Harmonices Mtmdi que dans le concert planétaire Saturne 
et Jupiter font la basses Mars le ténor ^ la Terre et Vénus le contralto^ 
et Mercure le soprano. 

— Mais personne n'a jamais entendu ces accords? demanda la 
fille du capitaine. 

— Non, certainement. La raison, d'après Pythagore lui-même, 
était que toujours plongés dans cette constante mélodie, nos oreilles 
y sont accoutumées depuis notre naissance, de telle sorte que n'ayant 
pas de point de comparaison difiërent, nous ne pouvons la percevoir. 

Le système de Timée de Locres se résume en ceci : • La Lune 
étant la plus voisine de la Terre, achève son cours périodique en 
un mois.'Le Soleil, qui est après elle, achève le sien en un an. 

< Il y a deux astres, Mercure et Junon, qui accompagnent le Soleil. 
On appelle souvent la dernière Vénus et Lucifer. Le pâtre simple, 
le vulgaire ignorant, n'est pas capable d'entrer dans le sanctuaire de 
l'Astronomie, ni de connaître les levers occidentaux et orientaux des 
astres. Le même astre a quelquefois un lever occidental, lorsqu'il 
suit le Soleil à la distance nécessaire pour n'être pas absorbé dans 
ses rayons ; et quelquefois oriental , lorsqu'il le précède, et qu'il 
brille dans l'aurore. Ainsi l'astre de Vénus devient Lucifer plusieurs 
fois dans l'année, parce qu'il accompagne le Soleil. Il n'est pas le 
seul. Tout astre qui précède le Soleil sur f horizon est Lucifer^ parce 
qu'il annonce le jour. 



SINGULIÈRES CONCEPTIONS THÉORIQUES. 203 

< Les trois autres, Mars, Jupiter et Saturne, ont des vitesses qui leur 
sont propres, et des années inégales.. 

« La Terre, assise au centre, sépare le jour d'avec la nuit, opérant 
les levers et les couchers des astres par ses horizons, qui terminent 
la vue. Elle est le plus ancien des corps renfermés dans Tenceinte 
du Ciel. L'eau ne serait pas née sans la Terre, ni Tair sans l'eau ; 
et le feu, sans l'humide et la matière qui le nourrit, ne pourrait 
subsister : de manière que la base et l'appui de tout est la Terre, 
affermie sur son propre équilibre, » 

Le monde entier est formé de triangles, suivant notre Grec. Le 
triangle hémitétragone est le principe de composition de la Terre. 
Car c'est de ces sortes de triangles qu'est composé le carré, com- 
posé lui-même de quatre quarts triangulaires de carré : de ces car- 
rés est composé le cube, la plus stable et le moins mobile des corps, 
ayant six faces et huit angles. La Terre a la forme (Tun cu6e. C'est par 
cette raison que la Terre est le plus pesant des corps et le plus dif- 
ficile à mouvoir. 

Le triangle scalène est le principe de trois autres éléments; du 
feu, de Tair et de l'eau. Car en joignant six de ces triangles, on a 
un triangle équilatéral duquel est composée la pyramide, qui a 
quatre faces et quatre angles égaux, et qui constitue la nature du 
feu, le plus subtil et le plus mobile des éléments. Ensuite l'octaèdre, 
qui a huit faces et six angles, est l'élément de lair. Enfin, le troi- 
sième, celui de Teau, a vingt faces et douze angles : c'est le plus 
pesant et le plus divisible de ces trois éléments. 

Voulons-nous savoir, maintenant, comment furent créées les 
âmes? La nature composa les animaux mortels et éphémères, et 
versa en eux, comme par infusion, les âmes, extraitesf les unes de 
la Lune, les autres du Soleil, ou de quelque autre des astres errants. 
Une parcelle de l'Être toujours le même fut ajoutée à la partie rai- 
sonnable de l'âme pour être un germe de sagesse dans les individus 
privilégiés. Car dans les âmes humaines il y a une partie qui a l'in- 
telligence et la raison, et une partie qui n'a ni l'une ni l'autre. 

La portion raisonnable de l'âme a son siège dans la tète. Dans la 
portion déraisonnable, la faculté irascible est vers le cœur^ et la 
faculté concupiscible vers le foie. 



Î04 HUITIÈME SOIRÉE. - L'HARMONIE. 

Les parties de I ame générale pouvaient résider et résidaient en 
effet, selon Timée, dans les différentes planètes, en attendant qu'elles 
fussent appelées par la nature altératrice dans les corps que celle-ci 
formait. Les unes étaient dans la Lune, les autres dans Mercure, 
dans Vénus, dans Mars, etc., ce qui donnait l'origine et Texplication 
des différents génies et caractères qu'on remarque dans les hommes. 
Mais à ces extraits dé l'âme humaine, tirés des planètes, était jointe 
une étincelle de la Divinité suprême qui venait encore de plus haut, 
et qui faisait de l'homme un animal plus saint que tous les autres, 
en commerce immédiat avec la Divinité même. 

Sur ce rayon que nous avons supposé tiré du centre du monde 
jusqu'à sa circonférence, étaient placées toutes les substances selon 
leurs degrés de matérialité ou de subtilité. D'abord, au centre, la 
Terre, partie la plus grossière, la plus lourde, quia le moins d'âme, 
et qui peut-être même n'en a point. Puis, de la surface de la Terre 
jusqu'à l'orbite de la Lune, Timée plaçait l'eau, lair et le feu élé- 
mentaire, agents d'autant moins matériels qu'ils s'élèvent davan- 
tage et qu'ils acquièrent, en s'élevant, une plus grande dose de 
l'âme du monde. 

Au-dessus de la Lune venaient le Soleil, Vénus, Mercure, Mars, 
Jupiter et Saturne, douées d'un degré d'âme augmentant selon les 
proportions harmoniques. Après quoi dominait la substance éthérée, 
toute divine, pure et sans aucun mélange de matière. Tels étaient 
la position et Tordre des parties de l'univers. Quant à leur mouve- 
ment, la théorie est au moins curieuse : 

Il y avait deux mouvements dans les corps célestes : l'un, com- 
mun à tous, d'orient en occident; l'autre, particulier à chacune des 
planètes, d'occident en orient. L'âme du monde, composée de deux 
forces contraires, les produisait tous deux. Par sa force divine, con- 
forme à celle des étoiles fixes et de la Divinité suprême, dont elle 
avait en soi une portion, elle tournait d'orient en occident, et em- 
portait avec elle uniformément tout ce qui est contenu dans le 
monde. Par sa force matérielle, contraire à la force divine, elle em- 
portait d'occident en orient la Lune et les autres planètes, jusqu'à 
Saturne, chacune selon sa nature matérielle et selon le degré de 
résistance qu'elle trouve dans l'âme divine. 



IDÉES DES PHILOSOPHES GRECS. 205 

— De ce coup d'œil il me semble résulter, dit l'astronome, que 
les anciens désignaient sous le nom d'dme ce que les modernes dé- 
signent sous celui de force; selon nous, cette force, l'attraction, 
s'exerce en raison des masses et en raison inverse du carré des 
distances; selon les anciens, elle était en raison de la matière et 
de la substance divine, qui réglait les distances. Notre auteur aurait 
pu faire cette proposition : Les distances des astres et leurs forces sont 
entre elles comme leurs temps périodiques. « Les uns, dit Plutarque, 
cherchent les proportions de l'âme du monde dans les vitesses 
(temps employés à parcourir les orbites); les autres dans les dis- 
tances du centre; quelques-uns dans la masse des corps célestes; 
d'autres, plus subtils, dans les rapports des diamètres des orbites. 
11 est probable que le corps de chacun des astres, que les inter- 
valles des sphères, que les vitesses de leurs mouvements, sont 
comme des instruments de musique bien montés, en proportion 
entre eux et avec toutes les parties de l'univers ; et, par une suite 
nécessaire, que ces proportions se trouvent dans l'âme du monde 
dont Dieu se sert pour les exécuter. » 

Voilà, j'espère, reprit le professeur, tout un système bien com- 
plet. Je me permettrai encore de lui adjoindre ici celui que le phi- 
losophe Ocellus de Lucanie édita sur La nature de Funivers. 

C'était le sujet qui, en Grèce et en Italie, aux derniers siècles 
avant noire ère, occupait tous les esprits. Les poètes chantaient des 
théogonies et des cosmogonies; les philosophes faisaient des traités 
sur la naissance du monde et sur les éléments de composition; et 
c'était les seuls genres dans lesquels on écrivait. 

Le titre d'Ocellus est le même, pour le sens, que celui d'un ou- 
vrage de Démocrite, qui commençait par ces mots : Je parle de 
Funivers; le même que celui de Timée sur L'dme du monde; le 
même que celui d'Aristote intitulé Du monde ; le même que celui de 
ses livres intitulé Vu Ciel; le même enfin que le brillant ouvrage 
de Lucrèce, De naturd rerum. 

Ôcellus de Lucanie se représente Tunivers comme étant de figure 
sphérique. Cette sphère est partagée en couches concentriques: 
jusqu'à celle de la Lune, ce sont les sphères célestes ; depuis la Lune 
jusqu'au centre du Monde, ce sont les sphères élémentaires^ et la 



206 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

Terre est le centre des sphères. Dans les sphères célestes sont tous 
les astres, qui sont autant de Dieux, et parmi eux le Soleil, qui est 
le plus grand et le plus puissant de tous. Dans ces sphères, nul 
trouble, nul orage, nulle destruction; par conséquent nulle répa- 
ration à faire, nulle reproduction, nulle action de la part des 
dieux. 

En deçà de la Lune tout est en guerre, tout se détruit et se recom- 
pose ; c'est là que s'opèrent les générations. Mais elles s'opèrent par 
l'influence des astres, surtout par celle du Soleil qui dans son cours 
foule diversement les sphères élémentaires, et produit en elles des 
variations continuelles d'où résultent les renouvellements et les 
variétés de la nature. C'est le Soleil qui enflanune la région du feu, 
c'est lui qui dilate l'air, qui liquéfie l'eau, qui féconde la terre, 
tant par son cours journalier d'orient en occident, que par un 
mouvement oblique et annuel vers les deux tropiques. Mais qui a 
donné à la Terre et les germes et les espèces? Selon quelques philo- 
sophes, ces germes étaient des idées célestes que les dieux et les 
démons semaient d'en haut par toute la nature. Mais, selon OcelluS| 
ils proviennent continuellement des influences célestes. 

Les divisions mêmes du Ciel séparent la partie impassible du 
monde, de celle qui change sans cesse. La ligne de partage entre 
l'immortel et le mortel est le cercle que décrit la Lune. Tout ce qui 
est au-dessus d'elle, et jusqu'à elle,, est l'habitation des dieux : tout 
ce qui est au-dessous, est le séjour de la nature et de la discorde : 
celle-ci opère la dissolution des choses faites ; l'autre, la production 
de celles qui se font. 

— Hypothèses I hypothèses ! s'écria le navigateur. Et dire que ces 
braves gens de philosophes s'imaginaient déterminer quelque chose 
avec leur prétendue logique ! 

— Avant les sciences d'observation, répliqua l'historien, il faut 
bien avouer qu'en fait de connaissances positives, l'homme n'avait 
que des théories creuses. 

— Il est instructif de revoir néanmoins ces images anciennes^ fit 
la marquise. Elles nous font mieux juger du chemin parcouru. Je 
suis charmée que la musique nous ait amenés ce soir à parler de 
ces imaginations. 



THÉORIES DE LA MÉTAPHYSIQUE GRECQUE. 207 

— Écoutez comment Ocellus précise que le monde est éternel, 
reprit le professeur. 

Le monde tel qu'il est, dit-il, ayant toujours existé, il est néces- 
saire que ce qui est en lui, ce qui a été ordonné en lui, ait aussi 
toujours été tel qu'il est. 

Les parties du Monde ayant toujours existé avec le monde, il faut 
en dire autant des parties de ses parties : aussi le Soleil, la Lune, les 
étoiles fixes et les planètes ont toujours existé avec le Ciel; les ani* 
maux, les végétaux. For et l'argent, avec la Terre; les courants 
d'air, les vents, les passages du chaud au froid et du froid au chaud, 
avec l'espace aérien. Donc le Ciel, avec tout ce qu'il a maintenant, 
la Terre avec ce qu'elle produit et qu'elle nourrit, enfin, l'espace 
aérien, avec tous ses phénomènes, ont toujours existé. 

Ainsi, dirai-je en terminant, on posait des affirmations, et, sans 
•se donner la peine de les démontrer, on en tirait par la logique les 
conclusions les plus absolues, et parfois les plus extravagantes. 
Cependant nous voyons, par les idées harmoniques qui précèdent, 
que sous cette forme sèche et fastidieuse il y avait quelque chose 
d'intéressant. 

— A ces antiques théories, si peu connues de nos jours, dit l'his- 
torien, je pourrais ajouter "celle de ce Sicilien dont parle Plutarque, 
qui comparait l'univers à un triangle ; et celle d'une secte de pytha- 
goriciens qui créait le monde par la seule théorie des nombres 
Mais ces théories n'ont qu'un rapport éloigné avec la musique cé- 
leste qui fait l'objet de cette soirée. Toutefois c'est encors l'âme du 
monde. Ce Sicilien, Pétron d'Himère, connaissait, disait-il, le nom- 
bre des mondes. Il y en avait juste 183, pas un de plus ni de moins. 
Comme les Égyptiens, il comparait l'univers à un triangle : soixante 
mondes étaient rangés sur chacun de ses côtés, et les trois autres 
sur les trois angles. Soumis à la loi du mouvement, comme les trou- 
pes de danseurs que nous voyons obéir à la cadence, ils s'atteignaient 
et se remplaçaient paisiblement et avec lenteur. 

Au milieu du triangle était le champ de la Vérité ; là, dans une 
immobiUté profonde, résidaient^ avec leurs rapports, les choses qui 
avaient été, et celles qui devaient étre^ Là aussi régnait l'immuable et 
mystérieuse Éternité, du sein de laquelle émane le temps, qui^ sem- 



208 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

blable à un ruisseau intarissable, coulait et se distribuait sur les 
mondes alignés. 

Les pythagoriciens dont j'ai par disaient, de leur côté, que 
l'unité représente le point, c'est-à-dire l'Être ; que le nombre binaire 
représente la ligne, parce qu'elle est la première dimension engen- 
drée par le mouvement, et qu'elle est tout entière contenue entre 
deux points, celui de l'arrivée et celui du départ ; que le nombre 
ternaire représente la 5ur/ac«, parce qu'il n'y a pas de surface qui ne 
puisse être limitée par trois lignes (le cercle lui-même contenant 
le triangle d'une manière cachée], et que le triangle est le principe 
de la génération et de la formation des corps, etc. 

— Il me semble, dit le pasteur, avoir vu la plupart de ces an- 
ciennes théories dans des ouvrages modernes. Beaucoup de vieux- 
neufs ont été réédités par certains hommes étrangers au mouve- 
ment des sciences ou désireux de se distinguer! 

— Mais, fît la marquise, qu'y a-til de vrai en détinitive dans la 
musique des sphères? Pensez-vous que les astres produisent des 
sons par leur mouvement ? 

— Non pas des sons pour notre oreille, répondit l'astronome. 
Mais les vitesses étant différentes peuvent représenter des nombres 
harmoniques dont l'ensemble constitue un véritable accord. 

— Quelles sont les vitesses respectives des planètes dans leur 
translation autour du Soleil? 

— Elles volent d'autant plus vite qu'elles sont plus proches. 
Ainsi, Mercure fait, enmoyenney 55 000 mètres par seconde, Vénus 
36 800, la Terre 30 550. Mars 24 448, Jupiter 13 000, Saturne 9840, 
Uranus 6800 et Neptune 5500. 

— C'est aux musiciens à inscrire des notes sous ces chiffres, et 
à chercher quel accord cela donne, dit le capitaine. Qui sait si une 
oreille gigantesque, ou un nerf optique autrement organisé que le 
nôtre, ne percevrait pas là une immense et variable mélodie! 

— L'harmonie est constituée par des rapports numériques, dit 
l'astronome, et c'est en eux qu'elle existe, et non dans notre oreille 
qui en perçoit certaines manifestations. Un concert existe lors même 
qu'il n'y aurait que des sourds-muets dans la salle. Deux cordes, 
dont Tune fait 10 000 et l'autre 20 000 vibrations par seconde, don- 



L'HARMONIE DES SPHÈRES CÉLESTES. 1C9 

nent Toctave; nous Tentendons; mais deux cordes dont Tune fait 10 
et Tautre 20 vibrations sont encore à l'octave Tune de l'autre, quoi- 
que ces mouvements soient trop lents pour être perçus par notre 
nerf auditif. La gamme n'est pas autre chose que la série des nom- 
bres suivants : 

do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. 

9 5 4 3 5 15 

8 4 3 2 3 8 ^ 

Nous pourrions établir les mêmes rapports dans les ondulations 

qui donnent la lumière. Ainsi, l'extrême violet du spectre solaire 

est à l'extrême rouge comme 1 est à 2, car le premier est engendré 
par des vibrations de 369 millionièmes de millimètre, et le second 

par le chiffre 738. Le ré de la gamme des couleurs se trouve dans 

l'orangé (raie c), le mi dans le jaune (raie d), le fa à la limite du 

jaune et du vert, le sol dans le bleu (f ), le la dans l'indigo (g) et le 

si à la raie h, dans le violet. 

Une rose au milieu d'un parterre chante par ses douces vibrations 
un motif dont les autres fleurs forment l'accompagnement; l'har- 
monie est un accord de nombres. 

Par ses rapports numériques, le système du monde développe dans 
l'élher une mélodie grandiose dont le Soleil tient l'archet, et sur ce 
fond général se brodent les variations causées par les mouvements 
des satellites, les fugues des comètes échevelées, les rondes gigan- 
tesques des astéroïdes et des étoiles filantes. — Neptune forme la 
note la plus basse, Mercure la plus haute, à plus de trois octaves 
au-dessus. Les vitesses sont entre elles comme les nombres 10, 12, 

16, 24; 44, 55, 67 et 100. 

Mais cette digression musicale nous fait oublier l'âme du monde. 
Peut-être notre érudit philosophe a-t-il quelque chose à ajouter à 
sa thèse de tout à l'heure. 

— Non , répondit le professeur, si ce n'est deux mots relatifs à 
l'origine des dieux et à la religion naturelle. Persuadés que le 
mouvement n'apparlient qu'aux êtres vivants, les anciens attri- 
buaient aux astres (corps mobiles) des intelligences supérieures. 
C'est du nombre des sept planètes, qui furent les sept premiers dieux, 
que naquirent le respect, la superstition de toutes les nations, et 

14 



210 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

particulièrement des nations orientales pour le nombre septénaire. 
De là sont encore dérivés les sept anges supérieurs qu'enseignait la 
théologie -des Ghaldéens, des Perses et des Arabes, les sept portes 
de la théologie de Mithra, par où les âmes passaient pour aller au 
Ciel , les sept mondes de purification des Indiens , et surtout les si 
nombreuses applications judaïques et chrétiennes de ce fameux et 
sacré nombre VII. 

Des divinités présidaient, dès TÉgypte, au cours annuel de la 
nature. Hercule, ou Jupiter Ammon, régnait sur Téquinoxe du prin- 
temps ; Horus, sur le solstice d'été ; Sérapis, sur Téquinoxe d'au- 
tomne; Harpocrate, sur le solstice d'hiver. Les hiéroglyphes produi- 
sirent rapidement des symboles et donnèrent naissance à de 
nouvelles divinités. On trouve des traces de la marche que les 
anciens ont suivie, car on sait qu'ils peignaient le Soleil, au solstice 
d'hiver, sous la forme d'un enfant, et au printemps, sous la figure 
d'un adolescent; Tété, c'était un homme avec la barbe pleine; l'au- 
tomne, ce n'était plus qu'un vieillard. L'astre du jour changeait de 
forme et de visage à chaque signe du zodiaque. On voit évidem- 
ment que ces peintures sont la source des dieux des équinoxes et des 
solstices. 

— A ce propos, ajouta l'historien, il ne serait pas inutile de jeter un 
coup d'œil rétrospectif sur l'origine des dieux de l'antiquité. Et d'a- 
bord, me permettrez-vous de remarquer que le culte de la nature 
est aussi ancien que l'humanité, et répandu sur la surface entière 
du globe? Les Égyptiens, au rapport de Pline, reconnaissaient pour 
dieux le Soleil, la Lune, les planètes, les astres du zodiaque, et tous 
ceux qui, par leur lever ou leur coucher, marquent les divisions des 
signes. Le Soleil était le dieu-architecte et modérateur de l'univers. 
Ils expliquaient non seulement la fable d'Osiris, mais encore toutes 
leurs fables religieuses, par les astres et par le jeu de leurs mouve- 
ments, par leur apparition, leur disparition, par les phases de la 
Lune, par les accroissements ou la diminution de sa lumière, par la 
marche progressive du Soleil, par les divisions du Ciel et du temps 
dans leurs deux grandes parties, l'une affectée au jour et l'autre à la 
nuit; par le Nil; enfin par l'action des causes physiques. Comme le 
démontre Dupuis dans son ouvrage sur V Origine des cultes^ les animaux 



LA RELIGION NATURELLE. 211 

même , conservés dans les temples de T Egypte et honorés par un 
culte, représentaient les diverses fonctions de la grande cause, se 
rapportaient au Ciel, au Soleil, à la Lune et aux différentes constel- 
lations. Nous avons déjà vu que la belle étoile Sirius ou la canicule 
était honorée sous le nom A'Anubis^ et sous la forroe d'un chien so/oré 
nourri dans les temples. L'épervier représentait le Soleil, l'ibis la 
Lune, et l'astronomie était l'âme de tout le système religieux. C'est 
au Soleil et à la Lune, adorés sous les noms d'Osiris et dlsis, que 
les mêmes peuples attribuaient le gouvernement du monde, comme 
à deux divinités premières et éternelles, desquelles dépendait l'or- 
ganisation de notre monde sublunaire. Ils bâtirent, en l'honneur de 
l'astre qui nous distribue la lumière, la fameuse ville du Soleil, Hé- 
liopolis, et un temple dans lequel ils placèrent la statue de ce dieu. 
Les Phéniciens qui, avec les Égyptiens , ont le plus influé sur la 
religion des autres peuples, attribuaient la divinité au Soleil, à la 
Lune, aux étoiles, et ils les regardaient comme les seules causes de 
la production et de la destruction de tous les êtres. Le Soleil, sous 
le nom d'Hercule, était leur grande divinité. 

Les Éthiopiens, pères des Égyptiens, placés sous un climat brû- 
lant, n'en adoraient pas moins la divinité du Soleil, et surtout celle 
de la Lune , qui présidait aux nuits , dont la douce fraîcheur fai- 
sait oublier les ardeurs du jour. Tous les Africains sacrifiaient à ces 
deux personnalités célestes. C'est en Ethiopie que l'on trouvait la fa- 
meuse table du Soleil. Ceux des Éthiopiens qui habitaient au-dessus 
de Méroê, admettaient des dieux éternels et d'une nature incorrup- 
tible, nous dit Diodore, tels que le Soleil, la Lune, et tout l'Univers 
ou le monde. Semblables aux Incas du Pérou, ils se disaient enfants 
du Soleil, qu'ils regardaient comme leur premier père. 

La Lune était la grande divinité des Arabes. Les Sarrasins lui 
donnaient Tépithète de Cabar ou de Grande : son croissant orne en- 
core les monuments religieux des Turcs. Son exaltation sous le signe 
du Taureau fut une des principales fêtes des Arabes sabéens. Cha- 
cune de leurs tribus était sous l'invocation d'un astre. Le Sabéisme 
était la religion principale de l'Orient : le Ciel et les astres en étaient 
le premier objet. 

En lisant les livres sacrés des anciens Perses, contenus dans la col-> 



n 



212 HUITIÈME SOIRÉE. — L'HARMONIE. 

lection des livres Zends, on trouve à chaque page des invocations 
adressées à Mithra, à la Lune, aux astres, aux éléments, aux mon- 
tagnes, aux arbres, et à toutes les parties de la nature. Le feu Ëther, 
qui circule dans tout l'univers, et dont le Soleil est le foyer le plus 
apparent, était représenté dans les Pyrées par le feu sacré et perpé- 
tuel entretenu par les mages. 

Chaque planète avait son temple particulier, où Ton brûlait de 
Tencens en son honneur. 

Je ne puis m'empècher d'admirer cette grande religion de la na- 
ture ! continua l'historien en se tenant debout contre la Harpe de 
Fingal, et en laissant ses regards tomber sur la mer, qui déjà n'était 
plus qu'à quelques mètres de nous, et devait effleurer avant une 
demi-heure les rochers sur lesquels nous étions assis. En contem- 
plant ce lent reflux de la mer, les anciens saluaient déjà par intui- 
tion l'influence de la Lune, comme on le voit dans Plutarque. Tous 
les peuples nous offrent le touchant témoignage du culte de la nature. 
Déjà, maintes fois nous avons reconnu ici l'astronomie à la fois po- 
litique et religieuse des Chinois. Ils ont élevé les temples du Soleil 
et de la Lune, et celui des étoiles du Nord. Le culte du Soleil, des. 
astres et des éléments a formé le fond de la religion de toute l'Asie, 
c'est-à-dire des contrées habitées par les plus grandes, par les plus 
anciennes comme les plus savantes nations, par celles qui ont le plus 
influé sur la religion des peuples d'Occident, et en général sur celle 
de l'Europe. 

Pausanias, dans sa description de la Grèce et de ses mouvements 
religieux, montre partout des traces du culte de la nature; on y voit 
des autels, des temples, des statues consacrés au Soleil, à la Lune, 
à la Terre, aux Pléiades, au Cocher céleste, à la Chèvre, à l'Ourse ou 
à Calysto, à la nuit, aux fleuves, etc. 

Les temples de l'ancienne Byzance étaient consacrés au Soleil, à 
la Lune et à Vénus. Ces trois astres, ainsi que Arcturus et les douze 
signes du Zodiaque, y avaient leurs idoles. 

Rome et l'Italie conservaient aussi une foule de monuments du 
culte rendu à la nature et à ses agents principaux. Tatius, venant à 
Rome, partage le sceptre de Romulus, élève des temples au Soleil, 



LA RELIGION NATURELLE. 213 

à la Lune, à Saturne, à la lumière et au feu. Le feu éternel ou Vesta 
était le plus ancien objet du culte des Romains. Tout le monde con- 
naît le fameux temple de Tellus ou de la Terre qui servit souvent 
aux assemblées du Sénat. La Terre prenait le nom de mère, et était 
regardée comme une divinité. 

Toutes les nations du nord de l'Europe, connues sous la dénomi- 
nation générale de nations celtiques, rendaient un culte religieux 
au feu, à l'eau, à l'air, à la Terre, au Soleil, à la Lune, aux astres, 
à la voûte des cieux, aux arbres, aux rivières, aux fontaines. Notre 
seconde soirée a représenté cette théologie naturelle . 

Dès quelles hommes eurent cessé de se rassembler sur le sommet 
des hautes montagnes pour y contempler et y adorer les astres, leurs 
premières divinités, et qu'ils se furent réunis dans les temples, ils 
voulurent retrouver dans cette enceinte étroite les images de leurs 
dieux et un tableau régulier de cet ensemble admirable, connu sous 
le nom de monde ou du grand tout qu'ils adoraient. 

Ainsi le fameux labyrinthe d'Egypte représentait les douze mai- 
sons du Soleil, auquel il était consacré par douze palais, qui com- 
muniquaient entre eux, et dont l'ensemble représentait le temple de 
l'astre qui engendre l'année et les saisons en circulant dans les 
douze signes. On trouvait dans le temple d'Héliopolis ou de la ville 
du Soleil , douze colonnes chargées de symboles relatifs aux douze 
signes et aux éléments. 

Le système religieux des Égyptiens était tout entier calqué sur le 
Ciel, comme l'a rapporté Lucien, et comme il est aisé de le démon- 
trer. Les chants poétiques des anciens auteurs, de qui nous tenons 
les théogonies connues sous les noms d'Orphée, de Linus, d'Hé- 
siode, etc., se rapportent à la nature et à ses agents. < Chantez, dit 
Hésiode aux Muses, chantez les dieux immortels, enfants de la Terre 
et du Ciel étoile, dieux nés du sein dcf la nuit et qu'a nourris l'Océan, 
les astres brillants, l'immense voûte des cieux, et les dieux qui en 
soDt nés; la mer, les fleuves, etc. » 

Le monde paraissait animé par un principe de vie qui circulait 
dans toutes ses parties, et qui le tenait dans une activité éternelle. 
On crut donc que l'univers vivait comme l'honune] et comme les 
autres animaux , ou plutôt que ceux-ci ne vivaient que parce que 



214 HUITIÈME SOIRÉE. — L^HARMONIE. 

l'univers essentiellement animé, leur communiquait pour quelques 
instants une infiniment petite portion de sa vie immortelle , qu'il 
versait dans la matière inerte et grossière des corps sublunaires. 

Nous venons de le voir par tous ces témoignages, l'Univers était 
un vaste corps mû par une âme, gouverné et conduit par une intel 
ligence. De même que la matière universelle se partage en une foule 
innombrable de corps particuliers sous des formes variées, de même 
la vie ou Tàme universelle, ainsi que l'intelligence, se divisaient dans 
tous les corps, y prenaient un caractère de vie et d'intelligence par- 
ticulière. Voilà l'idée que les anciens eurent de l'âme ou de la vie 
universelle. C'est de cette source féconde qu'étaient sorties les in- 
telligences innombrables placées dans le Ciel, dans le Soleil, dans la 
Lune, dans tous les astres, dans les éléments, dans la Terre, dans les 
eaux, et généralement partout où la cause universelle semble avoir 
fixé le siège de quelque action particulière, et quelqu'un des agents 
du grand travail de la nature. Ainsi se composa la cour des dieux 
dont on peupla l'Olympe et l'Empyrée, celles des divinités de l'air, 
de la mer et de la Terre. Ainsi s'organisa le système général de 
l'administration du monde. 

A part les exagérations mythologiques , et les personnifications 
inventées par les poëtes, je reste convaincu que cette religion natu- 
relle, cette conception à la fois dynamique et esthétique de l'uni- 
vers, qui sentait sous les faits physiques les forces intellectuellement 
établies auxquelles est due la splendeur inaltérable de la nature, 
était plus rapprochée de la vérité que le dogmatisme dans lequel 
le moyen &ge a essayé d'enfermer la pensée humaine. Plusieurs 
d'entre vous peuvent certainement différer de mon opinion sur ce 
point; mais pour ma part je préfère cette adoration directe de Dieu 
dans la Nature, sous les grands cieux étoiles et devant l'infini, aux 
dogmes étroits et souvent puérils de l'anthropomorphisme. 

Ces anciens n'étaient pas savants, sans doute, mais ils sentaient 
l'harmonie qu'à peine nous pouvons saisir encore. C'est à nous à 
continuer aujourd'hui par la science raisonnée ces nobles traditions 
de l'Orient. 

Nous avons déjà vu l'origine primitive de ces conceptions dans la 
première pensée des Aryas (3' soirée). Là, en effet, nous trouvons la 



LA RELIGION NATURELLE. 215 

cause et Texplication de la plupart des fables qui composent les di- 
verses mythologies. Les anciens ne vivaient pas comme nous dans 
de vastes cités, enfermés entre de hautes murailles, et ne donnaient 
pas toutes leurs heures aux affaires de la vie matérielle. Leur temps 
s'écoulait plus lentement, ne se consumait pas comme le nôtre. Ils 
contemplaient la nature, observaient le Ciel, traduisaient les phéno- 
mènes parle sentiment. C'est pourquoi, en remontant dans l'histoire 
de l'astronomie , nous découvrons dans cette science primordiale la 
clef de presque tous leurs récits ; — ce qui nous ramène à notre 
axiome : la connaissance de Tastronomie est la plus utile de toutes, 
et nul ne doit maintenant ignorer cette science, car, sans elle, nous 
sommes incapables de rien savoir, de rien apprécier dans l'histoire 
de l'humanité comme dans celle de l'univers I 

Ainsi parla l'historien. Il avait d'abord été question, dans le cours 
de la soirée, d*exposer les différents systèmes astronomiques sur le 
mande planétaire, auxquels on était déjà arrivé par diverses voies, et 
qu'on avait déjà effleurés dans cette causerie, comme dans la précé- 
dente; mais la soirée du dimanche s'était écoulée plus vite que 
les autres, et d'ailleurs la mer remontait, de sorte qu'on ne tarda pas 
à quitter Biedalle pour revenir au sommet de la falaise, au chalet, 
où une collation nous attendait. Nous trouvâmes là, occupés à un 
quatuor de violon, le médecin du bourg des Pieux, un ingénieur des 
mines , un membre du Conseil général , et un rédacteur du Siècle 
qui était revenu le matin même de Torigny sur- Vire. Une épaisse 
fumée les enveloppait, ce qui nous démontra que les cigares de la 
Havane peuvent parfaitement s'accorder avec la musique allemande. 



NEUVIÈME SOIRÉE 



LES SYSTÈMES ASTRONOMIQUES 



Système du monde fondé sur les apparences. Les anciens et Ptolémée. Combinai- 
sons singulières des mouvements célestes; épycicles; complications. Premiers 
Pères de l'Église. Association des croyances reli^zieuses aux opinions astronomi- 
ques; le système des cieux d'après les caries du moyen âge; calculs mystiques 
sur la hauteur et les dimensions du Ciel. — Rénovation du système du monde par 
Copernic, Galilée, Kepler et Newton. —Autres systèmes : Marti en-Capella, Tycho- 
Brahé, Loogomontanus, Descirtes, etc. — Singuliers systèmes de quelques peuples. 
Découverte ancienne des planètes et origines de leurs noms. 



— Nous avons parcouru jusqu'à présent, dit le professeur de phi- 
losophie, la circonférence de l'histoire du Ciel, ou, pour ne pas faire 
de rhétorique, nous avons considéré Teiisemble des opinions anti- 
ques sur la sphère céleste, il est temps sans doute de pénétrer 
maintenant dans le corps du système, et à proprement parler, dans 
le système même de Tunivers, tel que les anciens Font conçu. 

— En effet, répliqua l'historien , après avoir dans notre première 
soirée pris une connaissance sommaire exacte de la vérité astrono- 
mique actuellement connue , nous sommes remontés, dès notre se- 
conde soirée, à Thistoire des idées humaines antérieures à Tart des 
sciences d'observation, en ayant soin de commencer par notre res- 
pectable famille, les Gaulois nos ancêtres. L'antiquité de l'astrono- 
mie nous a été ensuite esquissée dans la brume des âges par les 
traditions vagues qui nous en restent. De là , abordant la composi- 
tion de la sphère, nous avons demandé à Tétymologie l'explication 
des dessins des figures célestes et l'origine des constellations. L'é- 



L'ANCIEN SYSTÈME DU MONDE. 217 

tude des signes du zodiaque a continué Thistoire de Tastronomie 
antique. C'est après cette revue analytique que nous avons pu seu- 
lement pénétrer les opinions des anciens sur la nature de la voûte 
céleste, qu'ils supposaient matérielle, comme nous l'avons vu, sur 
l'arrangement des sphères et leur harmonie. Ce soir donc nous 
pourrons entrer plus profondément encore dans les détails , et voir 
le système terrestre et planétaire construit par Tesprit humain pour 
l'explication des phénomènes observés. 

— Notre cher astronome, ajouta la marquise, a dû préparer ce su- 
jet, car il est revenu tard des falaises, accompagné d'un petit elzevir 
qu'il parait affectionner particulièrement. 

— Je me suis en vérité trouvé précisément engagé dans ce siy et, 
répondit l'astronome, par une lecture que le hasard le plus intelli- 
gent m'avait merveilleusement préparée. 

Du haut des cimes sévères du cap, ajouta-t-il, assis sur l'un des 

« 

blocs de granit qui de toutes parts percent comme de colossales 
arêtes le corps de la montagne, je contemplais ce matin l'immensité 
bleue des mers déployée sous l'immensité de l'azur, et je voyais le 
reflet blanc du Soleil sillonner la surface liquide comme une vaste 
zone d'argent reliant le rivage de France aux îles, lorsque mes yeux 
fatigués de l'éblouissement tombèrent sur ce petit volume elzevir 
que j'avais placé à côté de moi dans l'anfractuosité de la roche. 
Je songeais, tout en rêvant, à la description du système astronomie 
que des anciens , et je cherchais vaguement (comme on cherche 
quand on n'est pas pressé) quel exorde il conviendrait d'improviser 
pour préparer cette description. J'attendais l'inspiration, lorsque mes 
yeux se prennent à lire une page de mon elzevir, une page écrite 
dans l'une des belles langues que les hommes aient parlées, dans cette 
langue éternellement riche, qui a des mots pour tout exprimer, et des 
images pour tout peindre. Or, voyez combien souvent nous avons tort 
d'éperonner le rétif Pégase, et de fatiguer la noble tête académique de 
Minerve, puisque le hasard, ou le destin, le plus ancien et le plus mys- 
térieux des dieux, se charge de temps en temps de faire lui-même tout 
le travail. Voici en effet ce que je lus et ce que je relus, tout ému par 
la grandeur des pensées ; du moins en voici une traduction française : 
.... Je contemplais l'univers du haut de ce cercle qui resplendit 



218 NEUVIÈME SOIRÉE. — LB SYSTÈME DU MONDE. 

entre tous les feux célestes par son éclatante blancheur, et je ne 
voyais de toutes parts que magnificences et merveilles. Il y avait des 
étoiles que nous n'avons jamais aperçues d'en bas et dont nous n'avons 
jamais soupçonné la grandeur. Le plus petit des astres était celui 
qui, proche de la Terre, brille d'une lumière empruntée. Les mondes 
célestes l'emportaient tous de beaucoup sur la Terre en grandeur. 
Alors la Terre elle-même me parut si petite, que notre empire, 
qui n'en occupe pour ainsi dire qu'un point, me fit pitié. 

.... L'univers est composé de neuf cercles, ou plutôt de neuf glo- 
bes qui se meuvent. La sphère extérieure est celle du Ciel» qui em- 
brasse toutes les autres, et sous laquelle sont fixées les étoiles. Plus 
bas roulent sept globes, entraînés par un mouvement contraire à 
celui du Ciel. Sur le premier cercle roule l'étoile que les hommes 
appellent Saturne ; sur le second brille Jupiter, l'astre bienfaisant et 
propice aux yeux humains; vient ensuite Mars, rutilant et abhorré ; 
au-dessous, occupant la moyenne région, roule le Soleil, chef, pfince, 
modérateur des autres astres, âme du monde, dont le globe immense 
éclaire et remplit l'étendue de sa lumière. Après lui, viennent, 
comme deux compagnons, Vénus et Mercure. Enfin l'orbe inférieur 
est occupé par la Lune, qui emprunte sa lumière à l'astre du jour. 
Au-dessous de ce dernier cercle céleste, il n'est plus rien que de 
mortel et de corruptible, à l'exception des âmes données par un 
bienfait divin a la race des hommes. Au-dessus de la Lune, tout est 
éternel.— Votre Terre, placée au centre du monde et éloignée du Ciel 
de toutes parts, forme la neuvième sphère; elle reste immobile, et 
tous les corps graves sont entraînés vers elle par leur propre poids.... 

En lisant cette page, je ne me sentis plus la nécessité de chercher 
un préambule â la description du système astronomique des anciens 
et de leurs idées sur la construction du monde. Mais comme c'est 
l'ombre de Paul-Émile en personne qui parle ici, après un séjour 
dans TEmpyrée, je continuai d'écouter son discours d'outre *tombe: 

.... Forinée d'intervalles inégaux, mais combinés suivant une juste 
proportion, l'harmonie résulte du mouvement des sphères qui, fon- 
dant les tons graves et les tons aigus dans un commun accord, fait de 
toutes ces notes si variées un mélodieux concert. De si grands mou- 
vements ne peuvent s'accomplir en silence, et la nature a placé (une 



L'ANCIEN SYSTÈME. - PTOLÉMÉE. 219 

octave) un son grave à l'ofbe inférieur et lent de la Lune, un ton aigu 
à l'orbe supérieur et rapide du firmament étoile; avec ces deux limites 
de Toctave, les huit globes mobiles produisent sept tons sur des modes 
différents, et ce nombre est le nœud de toutes choses en général. Les 
oreilles des hommes remplies de cette harmonie ne savent plus l'en- 
tendre^ et vous n'avez pas de sens plus imparfait, vous autres mortels. 
C'est ainsi que les peuplades voisines des cataractes du Nil ont perdu 
la faculté de les entendre. L'éclatant concert du monde entier dans sa 
rapide révolution est si prodigieux, que vos oreilles se ferment à cette 
harmonie, conmie vos regards s'abaissent devant les feux du Soleil, 
dont la lumière perçante vous éblouit et vous aveugle... 

Un peu plus loin, le fils de Scipion l'Africain semble terminer cette 
esquisse de la cosmographie en montrante Scipion Émilien le globe 
terrestre sous son aspect véritable : ... Quelle gloire digne de tes vœux 
peux-tu acquérir sur ce petit globe?... Les habitants sont tellement 
isolés les uns des autres qu'ils ne peuvent communiquer entre eux. 
Bien plus, tu vois combien ils vivent loin de nous, les uns sur les 
flancs de la Terre, les autres à angle droit, d'autres même s(ms vos 
pieâsy « partim obliquos, partim transversos, partim etiam adversos 
stare vobis. » Tu vois ces zones qui paraissent envelopper et ceindre la 
Terre ; les deux d'entre elles qui sont aux extrémités du globe et qui 
de part et d'autre s'appuient sur les pôles du Ciel, tu les vois couvertes 
de frimas ; celle du milieu, la plus grande, est brûlée par les ardeurs 
du Soleil. Deux sont habitables : la zone australe où se trouvent les 
peuples vos antipodes, et qui constitue un monde étranger au vôtre, 
et celle où souffle l'aquilon et que vous habitez. Regardez, vous ne 
couvrez encore qu'une bien faible partie de celle-ci. Toute cette ré- 
gion où vous êtes, étroite entre le nord et le midi, plus étendue entre 
l'orient et l'occident, forme une petite ile baignée par cette mer que 
vous appelez l'Atlantique, la Grande Mer, l'Océan. Malgré tous ces 
grands noms, vois quel pauvre océan c'est en définitive.... 

En fermant mon petit livre, qui n'était autre, comme vous l'avez 
deviné, qu'un exemplaire de Cicéron, je remerciai le hasard d'avoir 
précisément guidé mes mains et incliné mes yeux sur ces quatre 
paragraphes , qui renferment avec concision l'esquisse de tout le 
système du monde des anciens. 



330 NE1J7IÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDR. 

— Cette page de GicéroD est très-belle en effet , répliqua le pro- 
fesseur de philosophie ; mais elle est surtout concise, et réclame une 
explication un peu plus détaillée. 

— Elle n'est qu'un prélude à l'exposition du système de Ptolémie, 
ajouta le capitaine. 

— Ptolémée, reprit l'astronome, a laissé son nom à ce système 
quoiqu'il n'en soit pas l'inventeur, et qu'on l'ait imaginé bien des 




Sfsième de Ptolémée. 



siècles avant la naissance de cet astronome. Nous venons de voir 
avec CicéroD l'ensemble de ce premier système, avec lequel l'antique 
harmonie des sphères nous avait déjà initiés hier soir; quant aux 
mouvements , on les composait comme ceci : La Terre occupait le 
centre du monde, environnée de la sphère de l'air et par celle du 
/"eu, de l'éther ou des météores ; le premier cercle décrit autour du 
système terrestre élait le ciel de la Lune, tournant en 27 jours, 7 h., 
43 m. Au-dessus de la Lune, Uercare dans le deuxième ciel. Venus 



L'ANCIEN SYSTÈME. — PTOLÉMÉE. 221 

dans le troisième, et le Soleil dans le quatrième, tournaient autour 
de la Terre en un même temps, 365 j., 5 h., 49 m. Ces planètes, 
outre le mouvement général qui les emportait en vingt-quatre heu- 
res d'orient en occident et la révolution annuelle qui leur faisait par- 
courir le Zodiaque, avaient un troisième mouvement suivant lequel 
elles décrivaient un cercle autour de chaque point de leur mouve- 
ment orbitaire pris pour centre. 

Le cinquième ciel portait 3fars achevant sa révolution en deux ans; 
et le sixième ciel, /upi^ employant onze ans,3l3j. et 19h., àparcou- 
rîr son orbite ; la septième sphère appartenait à Saturne, qui ne fournit 
sa carrière qu'en vingt-neuf ans et 169 jours. Au-dessus de toutes les 
planètes était placé le ciel des étoiles fixes ou Firmament^ tournant 
d'orient en occident en vingt- quatre heures avec une rapidité incon- 
cevable, et animé en outre d'un mouvement propre d'occident en 
orient, mesuré par Hipparque, de la précession des équinoxes, qui, nous 
levons vu, fait faire une révolution rétrograde au Ciel en 25870 ans. 

Au-dessus de toutes ces sphères , un « Premier Mobile » donnait 
le mouvement à toute la machine , pour la faire tourner d'orient 
en occident; chaque ciel des planètes et celui des étoiles fixes 
faisait un effort contre ce mouvement, suivant lequel chacun de ces 
cieux achevait sa révolution autour de la Terre, en plus ou moins de 
temps, à proportion de son éloignement ou de la grandeur du cercle 
qu'il avait à parcourir. 

Mais, ajouta l'astronome, une immense difficulté opposait une con- 
tradiction permanente à ce système. 

Le mouvement apparent des planètes n'est pas uniforme ; car tan- 
tôt on les voit avancer d'occident en orient, et alors on les appelle 
directes ; tantôt on les voit plusieurs jours de suite au même point 
du firmament, et alors on les nomme stationnaires, et tantôt on voit 
qu'elles retournent vers l'occident, et alors on les nomme rétrogrades. 

Cette variation apparente dans le mouvement des planètes sous la 
sphère céleste est causée par la translation annuelle de la Terre 
autour du Soleil. C'est facile à comprendre. Saturne, par exemple, 
décrit en trente ans environ une vast« circonférence autour du 
Soleil. La Terre en décrit une intérieure et beaucoup plus petite, en 
un an. Supposons qu'en une position quelconque de la Terre et de 



222 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

Saturne, celui-ci se projette sur une étoile du zodiaque. La Terre se 
déplace : donc Saturne paraîtra se déplacer en sens inverse du dé- 
placement de la Terre. 

— Comme par exemple, interrompit la jeune fille, si je marche 
de gauche à droite, le mât du Sémaphore parait s'en aller à gauche 
de Jersey, au lieu de rester vis-à-vis. Et si je vais à gauche, le mât 
paraît aller à droite. 

— Exactement! reprit l'astronome. Quand la Terre est arrivée au 
bout du diamètre de son orbite, Saturne, qui avait paru marcher en 
sens inverse , s'arrête. Quand la Terre revient de droite à gauche , 
Saturne reprend un petit déplacement apparent de gauche à droite. 

— De sorte qu'en trente ans, Saturne parait osciller ainsi trente 
fois, tout en accomplissant sa révolution trentenaire? 

— Et Jupiter, douze fois, répondit l'astronome; puisque dans les 
douze années qu'il emploie à décrire çon orbite, la Terre a fait 
douze fois son petit tour autour du Soleil. 

Eh bien, pour expliquer ces variations apparentes des mouvements 
planétaires, le système de Ptolémée supposait que les planètes ne 
se meuvent pas le long de la circonférence même de leur cours, mais 
autour d'un centre idéal se mouvant le long de cette circonférence. Au 
lieu de décrire un cercle, elles décrivaient une série de petits cercles 
progressifs , se réduisant, comme on le voit facilement, à une série 
de boucles non interrompues. C'est ce qu'on a appelé les ÊpUycles. 

— Je ne les avais jamais bien compris, dit le député. Ils sont 
assez curieux. Mais il me semble qu'ils ne rendent pas compte de la 
variation de grandeur des planètes. 

— Pour satisfaire à cette objection, répondit l'astronome, Hippar- 
que donna à chaque ciel des planètes une très-grande épaisseur, et 
prétendit que la planète ne tournait pas centralement autour de la 
Terre, mais autour d'un centre de mouvement placé hors de la Terre. 
Sa révolution se faisait de manière que d'un côté elle rasait le bas 
de l'épaisseur de son ciel, tandis que de l'autre elle en rasait le haut. 

Mais cette réponse n'était pas satisfaisante, parce que la différence 
des grandeurs apparentes du disque des planètes fait connaître par 
les règles de l'optique une si prodigieuse différence d'éloignement 
dans les deux situations opposées de la conjonction ou de Topposi- 



LE SYSTÈME DE PTOLÉMÉE. 



223 



tion / qu'il devint extrêmement difficile d'imaginer des sphères assez 
épaisses pour permettre ces différences. 

C'était une charpente gigantesque et formidable, à laquelle on 
avait été obligé d'ajouter sans cesse de nouvelles pièces pour faire 




Les Ëpicycles. 

concorder les observations avec la théorie. Au treizième siècle, au 
temps du roi-astronome Alphonse X de Castille, il y avait déjà 
75 cercles emboîtés. C'est lui qui un jour s'écria en pleine assemblée 
d'évéques, que si Dieu lui avait fait l'honneur de lui demander son 
avis en créant le monde , il lui aurait conseillé de le faire un peu 
mieux, et plus simplement surtout. 11 exprimait par là combien cette 
complication matérielle était indigne de la majesté de la nature. 

Fracastor, dans les Homocentriques^ ajoute que rien n'est si mon- 
strueux et si mal imaginé que tous ces cercles excentriques et 
tous ces épicycles des Ptolémistes, et que la nature réclame contre. 
Il eut la velléité assez originale d'expliquer la différence de vitesse 
et de distance des planètes en disant que la matière dans laqpielle 
elles nagent, étant en certains endroits plus rare et en d'autres plus 
épaisse, ces globes trouvent plus ou moins de facilité dans leur 
route. Il expliquait par la réfraction de Téther les variations des 
astres et de la grandeur de leurs disques. Cette solution était déjà 
plus simple que les charpentes grossières des commentateurs de 
Ptolémée ; mais ce n'était qu'un arrangement nouveau de ce vieil 
empire céleste déjà disloqué, et un moyen de le conserver seule- 
ment un peu plus longtemps. 



224 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

— Comme les sénatus-consultes ! fit le député. 

— Pas de politique, ô député interrupteur! cria la marquise. 

— Je n'en faisais point, répondit le mandataire du peuple ; car je 
ne pensais qu'aux Césars romains. 

— Messieurs , je reprends le système de Ptolémée , dit l'astro- 
nome. 

Nous avons vu avant-hier que Vitruve a eu l'audace de supposer 
que quand les planètes stationnent, c'est qu'elles n'ont plus assez 
de lumière pour avancer dans leur chemin 1 Nous avons vu égale- 
ment que d'autre part un grand nombre d'astronomes anciens ont 
supposé solides les sphères ou cercles dans lesquels on avait en- 
châssé les planètes. Corrigé de siècle en siècle pour l'accorder avec 
les observations, c'est ce système de la Teirefixe au centre qui fut 
officiellement enseigné chez tous les peuples. 

Ce système planétaire, fondé sur les apparences des mouvements 
célestes, inventé dans un âge immémorial, trouvé ou adopté par tous 
les peuples, régna en souverain sur l'Egypte, la Grèce, l'Italie, sur 
les Arabes et sur la grande école d^ Alexandrie, qui le consolida en lui 
assujettissant ses observations. Le véritable système, qui reconnaît 
au Soleil sa place centrale , et ne matérialise pas les orbes , ne fut 
enseigné que par de rares initiés et dans les écoles privilégiées. 
Le système des apparences s'imposa dans tous les siècles, et règne 
encore aujourd'hui chez bien des peuples, et même chez bien des 
hommes de notre Europe; car j'ai rencontré, non rarement , des 
hommes distingués, mais aveuglés, qui le préfèrent encore, malgré 
la science moderne, à celui qui fut restauré par Copernic. 

Ce système, dis-je, domine sur les fastes de notre histoire. Fouil- 
lons les manuscrits et les parchemins du moyen âge : nous le 
trouvons partout. 

Et ce n'est pas une étude peu sérieuse que cette recherche du sys- 
tème du monde à travers ces vieux ouvrages des premiers siècles de 
notre ère jusqu'à Copernic et Galilée. 

Nous consacrerons nos prochaines soirées à la revue de ces cartes 
antiques, en ce qui concerne spécialement l'idée qu'on se formait sur 
la 7>rre, sa position^ sa figure^ sa situation dans Funivers, 

Ce soir, parcourons*les au point de vue des systèmes astronomiques. 



LE CIEL DU MOYEN AGE. 225 

Les premiers siècles de notre ère, qui représentent la chute du 
colosse empire romain aux pieds d'argile, le balayage des civilisa- 
tions usées du sud par la force virile descendue du nord, et la mé- 
tamorphose lente et sourde du polythéisme païen dans le nouveau 
monothéisme, ces siècles, dis-je, ont laissé d'abord régner vague- 
ment chez les rares esprits qui s'en occupèrent le système astro- 
nomique que nous avons exposé avant-hier, hier et ce soir. Lors()ue 
après cinq siècles de travaux patients, d'aspirations, d'ambitions, 
de conciles théologiques et politiques , l'Église chrétienne eut pris 
possession des trônes et des consciences, elle se servit de l'astro- 
nomie ancienne pour fonder son édifice physique. Âristote et Ptolé- 
mée régnent. On décrète que la Terre constitue le monde, que les 
cieux sont faits pour elle, que Dieu, les anges et les saints habitent 
un éternel séjour de félicité situé au-dessus de la sphère azurée des 
étoiles fixes. Et sur lès manuscrits enluminés, sur les livres 
d'heures, sur les vitraux d'église, on représente cet univers désor- 
mais sacré, dont toutes les parties concourent à démontrer la 
vérité transcendante de Tillusion antique qui nous gratifie d'une 
supériorité imaginaire sur le reste du monde. 

Parmi les différentes représentations cosmographiques se re- 
marquent plusieurs systèmes de cercles ou sphères concentriques, 
figurant la pluralité des cieux. Nulle histoire ne peint mieux les 
croyances religieuses et scientifiques du moyen âge que les monu- 
ments de ce genre. On y voit, mêlés au système des anciens, le ciel 
du christianisme, et les vestiges conservés de la théologie judaïque. 

Les docteurs de l'Église reconnaissaient presque tous la pluralité 
des cieux. Ils différaient cependant sur le nombre. Saint Hilaire de 
Poitiers hésite à en fixer le chiffre ; le même doute retient saint 
Basile, mais la plupart des autres, accueillant les théories et les 
idées du paganisme, en admettent, les uns six, les autres sept, d'au- 
tres huit, d'autres enfin neuf et même dix. 

Les Pères de l'Église considéraient ces cieux comme autant d'hé- 
misphères concentriques qui venaient s'appuyer sur la Terre, et à 
chacun desquels ils donnaient différents noms. Le système de 3ède, 
suivi par un grand nombre, est ainsi composé : Air, Éther, Espace 
ignéj Firmament^ Ciel des Anges et Ciel de la Trinité. 

15 



226 NEUVIEME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

Certains cartographes du moyen âge, dominés par l'esprit du 
christianisme, tout en représentant le système des cercles ou de la 
pluralité des deux d'après les anciens philosophes païens, inscri- 
vaient souvent le nom de Dieu au-dessus de toutes les sphères ou de 
tous les mondes ; quelquefois même ils représentent l'Être suprême 
bénissant sa création et son œuvre. D'autres placent Dieu au-dessus 
du paradis terrestre et de la Terre, présidant au jugement dernier. 
Théologie et astronomie, ciel spirituel et ciel physique s'associent 
et se combinent sous les formes les plus singulières ^ dont nous 
gommes, ajuste titre, fort étonnés aujourd'hui. 

Les savants qui se vantaient d'être les plus complets traçaient, 
dans leurs représentations cosmographiques, le système de TAlma- 
geste de Ptolémée, et en même temps celui des Pères de l'Église, 
comme ceci : 

Us plaçaient l'enfer au centre de la Terre, un cercle en indiquait 
les limites. Un autre cercle indiquait la Terre, puis l'Océan envi- 
ronnant, signalé par le mot eau; puis le cercle de l'air. Venait en- 
suite celui du feu. Successivement s'enveloppaient les sept cercles 
des sept planètes; le huitième représentait la sphère des étoiles 
fixes, ou le firmament; puis arrivait le neuvième ciel; ensuite un 
dixième cercle, le cœlum cristalinum; et enfin un onzième et suprême 
qui représentait le ciel empyrée^ demeure des chérubins et des séra- 
phins, et, au-dessus de toutes les sphères, un trône où Dieu le père 
est assis en Jupiter Olympien. 

D'autres auteurs modifiaient considérablement ce système. Us re- 
présentaient la Terre au centre de l'univers, un cercle indiquait 
l'Océan ; un autre, la sphère de la Lune ; un troisième, celle du So- 
leil. U y avait ensuite un quatrième, autour duquel on lisait : Jupi- 
ter, Mars, Vénus et Mercure; un cinquième indiquait l'espace au 
delà des planètes; enfin un dernier représentait le firmament» En 
tout, sept cercles ou sphères au lieu de onze. , 

— Voilà des travaux dont on ne se doute plus, s'écria le député. 

— Et qui annonçaient, dit le pasteur, des préoccupations que nous 
n'avons plus guère. 

— Existe-t-il encore un grand nombre de ces cartes singulières 7 
demanda le capitaine. 



LE CIEL DU MOYEN AGE. 227 

— Un très-grand nombre, répondit Taslronome, et toutes celles 
qui doivent exister sont loin d'avoir été trouvées. 

Je voudrais pouvoir les faire passer toutes sous vos yeux, mais je 
dois me borner à vous parler des principales. 

Parmi les plus curieuses exhumées de la poussière du moyen âge 
par le vicomte de Santarem, je n'en ai pas remarqué, je crois, de 
plus singulières que les nombreuses mappemondes de Lambertus 
(ou Floridus), douzième siècle. Je ne m'arrêterai pas à donner sa des- 
cription du paradis terrestre; nous parlerons plus tard des cu- 
rieuses idées émises à ce sujet; mais je ne puis m' empêcher de 
vous témoigner Tétonnement que j'af pessenti en voyant le bizarre 
amalgame de ce vénérable docteur. 

Le système de Ptolémée et d'autres astronomes de l'antiquité exer- 
çant une grande influence sur les cosmpgraphes du moyen âge, et la 
croyance à l'existence des cercles ayant été acceptée et embellie 
encore par les Pères de l'Église, ces théories furent adoptées et sui- 
vies par les dessinateurs des représentations cosmographiques qu'on 
rencontre dans différents manuscrits jusqu'au seizième siècle même. 
Ce monumen1>-ci en offre un exemple. 

La Terre, placée immobile au centre de l'univers, est figurée par 
un disque traversé par la' Méditerranée et entouré par l'Océan. Au 
delà sont circonscrits les cercles célestes : celui de la Lune, celui de 
Mercure, dans lequel différentes constellations (la Lyre, Gassiopée, la 
Couronne et autres) sont grossièrement indiquées; celui de Vénus, 
dans lequel on remarque Sagittarius et la constellation du Cygne. 
On n'a pas oublié la légende : Celestis Paradisus; il en peut encore 
lu*e l'inscription suivante : 

« Le paradis où Paul fut enlevé dans ce troisième détroit. U y en a 
qui viennent à nous parce que là reposent les âmes des prophètes. » 
Dans d'autres cercles sont encore d'autres constellations, par 
exemple : Pégase, Andromède, le Chien, Argo, le Capricorne, Aqua- 
rius, Pisces, CanopuSy figurée par une étoile de première grandeur. 
Au nord se voit, auprès de la constellation du Cygne, une grande 
étoile de sept points, destinée à figurer dans un seul astre les sept 
étoiles principales dont se compose la Grande-Ourse. 
Les étoiles de Cassiopée sont non-seulement déplacées, mais même 



338 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE, 
grossièrement représentées. La Lyre est figurée d'une manière 
bizarre. 

Toutes les positions astronomiques des constellations que nous 
venons de nommer se trouvent bouleversées dans cette figure, de la 



Type d'un lysUme pltnJUiie du mojen Ige 
Ufflbartui ranoDieus {Liber Floridtu), douiièm« siËcIs. 



même manière que les villes dans les cartes terrestres. Les cartogra' 
phes du moyen Age, par une incroyable Ignorance, déplaçaient en 
général tous les lieux. Cela leur est égal ! Ils agissaient de même 
pour les constellaUoDs des planisphères célestes. 
Dans le Ciel du cercle de Jupiter et dans celui de Saturne, on lit: 



LE CIEL DU MOYEN AGE. 229 

Seraphim, Dominationes, Potestates, Archangeli, Virtutes cœlorum, 
Principatus, Throni, Gherubim! indications empruntées aux théo- 
ries sacrées. On n'a jamais vu un pareil mélange 1 Les anges habitent 
avec les héros de la mythologie, les vierges immortelles s'accordent 
avec Vénus et Andromède, et les saints avec la Grande-Ourse, l'Hydre 
et le Scorpion.... 

— Yoilà, certes, un monument bien curieux de l'ancienne théo- 
cosmographie, s'écria le professeur. 

— L'année dernière, dit l'historien, visitant la grande et antique 

Bibliothèque de Gand, j'ai examiné un manuscrit très-richement 
enluminé, du Liber Floridus, dans lequel je remarquai uii dessin 

analogue au précédent, intitulé : Astrologia secundum Bedum, Seule- 
ment, au Heu de la Terre, c*est un serpent'qui est au centre, accom- 
pagné du nom de la Grande-Ourse. Dans ce même manuscrit, j'ai 
vu les Gémeaux représentés par un homme et une femme, Andro- 
mède en chasuble, et Yénus en religieuse !... 

— Et il y en a un très-grand nombre de cet intérêt, répliqua Tas* 
tronome; je veux que nous en ayons ce soir les plus curieux spéci- 
mens. Cette série nous raconte le long règne du système^ astrono* 
mique fondé sur les apparences. 

Le manuscrit de la cosmographie d'Asaph le Juif, conservé à la 
Bibliothèque de Paris, renferme vingt représentations astrono- 
miques et cosmographiques. En les compulsant, en compagnie de 
notre savant ami Richard Cortambert, j'ai trouvé dans la quatrième 
un dessin qui ressemble beaucoup au précédent , quoiqu'il soit loin 
de lui être identique. 

Un I*' cercle représente les limbes; le II* représente la Terre ; 
le IIP, l'eau ; le IV*, l'air ; le V, le feu ; le VI% la Lune ; le VIP, Met- 
cure ; le VI1I% Vénus ; le IX% le Soleil ; le X*, Mars ; le XI% Jupi- 
ter ; le XIP, Saturne; le XIII*, le firmament; le XI V% le cœlum cris- 
talinum; le XV* cercle, enfin, le Ciel empyrée; et on y lit autour: 
Gherubim — Dominationes — Potestates — Archangeli — Natura 
humana — Angeli — Virtutes — Principatus — Throni — Seraphim. 
Et plus haut : Figura Universi. 

Dans les visites que j'ai rendues cet été à cette curieuse collection 
d'estampes de la Bibliothèque de Paris, continua l'astronome, j'ai 



230 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

découvert certainement d'étranges documents, oubliés depuis long- 
temps dans la poussière du passé. Je me souviens, entre autres, 
d'un manuscrit intitulé : « Archiloge Sophie, » portant un système 
du monde, et dont le centre est formé par un segment de sphère 
avec des édifices. 

Au-dessus, dans les nuages, trône la Lune ; plus haut une région 
enflammée, où circulent Vénus et Mercure. — Puis le Soleil et trois 
étoiles qui sont, sans contredit, Mars, Jupiter et Saturne. Les 
étoiles fixes et le zodiaque terminent la partie supérieure. 

Sur un manuscrit du quatorzième siècle, j'ai également relevé la 
série suivante à partir du centre du monde : 

Enfer — Terre — Ciel — Air — Feu — Lune — Mercurius — 
Venus — Solaus — Mars — Jupiter — Saturne — li firmamens — li 
novismes ciel — li ciel cristalins — li ciel empirée. — Puis, dans la 
verticale :.Deus, et autour, en allant de gauche à droite : Chérubim — 
potestates — dominaciones — archangli — angli — homo (au nadir) 
— virtutes — principuus — trônae — séraphim. On trouve de tout là- 
dessus : de la mythologie païenne, de Tastrologie, du dogme chrétien , 
du latin de cuisine.... et du vieux français par-dessus le marché. 

Ces cartes, soigneusement rassemblées aujourd'hui, et plus pré- 
cieuses à mon avis que toutes les vieilles faïences que recherchent 
avec tant de soin les amateurs improvisés de notre siècle, sont en 
nombre éloquent, et j'ai passé d'excellentes heures en leur instruc- 
tive compagnie. Il faut que je vous signale encore d'autres curieux 
spécimens de Tastrothéologie. Je choisis naturellement les plus im- 
portants. 

Un planisphère, renfermé dans un poëme géographique manuscrit, 
exécuté vers la fin du quinzième siècle, représente la Terre au centre 
de Tunivers, entourée du système des cercles ou des sphères, le 
dixième cercle ou sphère des étoiles fixes^ le ciel cristallin, et le ciel 
immobile. Mais le curieux de la miniature est Tinscription suivante, 
posée sur ce dernier ciel : 

« Ciel ûnmobile, selon la théologie sacrée et véritable, où est la 
demeure des bienheureux, à laquelle plaise à Dieu que nous parve- 
nions dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! Où resplendit une 
piété pleine de douceur.... et qui est nommé aussi ciel empirée. > 



LE CIEL CHRÉTIEN AU Id 

(p. 231.) 



LE CIEL DU MOYEN AGE. 231 

. Près de chaque planète, l'auteur indique la durée de sa révolu- 
tion ; il donne à Mercure un an moins quatre jours ; à Vénus, un an 
et dix-sept jours ; au Soleil, un an et six heures; à Mars, deux ans ; 
à Jupiter, deux ans, et à Saturne, la planète la plus éloignée de toutes, 
vingt ans {complet cursits in 20 annis), 

9 

Nous verrons, dans une prochaine soirée, les cartes plus spéciales 
k la terre, qui représentent le paradis terrestre au-dessus, à l'orient 
(car c'est là l'origine de V orientation), Jérusalem au centre, et tout 
un système théologique. 

Le passage suivant, d'un géographe arménien, Vartan, est à la 
fois un excellent exposé de la doctrine et le commentaire le plus 
explicite de ces monuments. En voici les termes : 

« D'abord c'est le tabernacle où est le trône de la Divinité qui est 
au-dessus de tout ce qui existe. Aucun être créé ne peut entrer ni 
voir dans ce tabernacle. La Sainte Trinité seule y habite dans une 
lumière inaccessible. Au-dessous sont les demeures des Anges; 
d'abord sont les ordres des séraphins, des chérubins et des trônes, 
perpétuellement occupés à glorifier Dieu. 

«Après eux sont les Dominations^ les Vertus, et les Puissances (potes- 

« 

tates) qui forment les hiérarchies moyennes. Enfin, après celles-ci, 
sont es Principautés {frincipBLtus)^ les archanges et les anges» qui 
forment les dernières hiérarchies ; les six ordres ont des places et 
des degrés de gloire différents, de même que les hommes, tous 
d'une même nature, sont de divers rangs, que l'un est roi, tandis 
qu'un autre est prince, chef de ville et ainsi de suite. Les cieux fixes 
et sans mouvement sont leur demeure. Ensuite est une ceinture 
aqueuse, qui est toujours en mouvement, et qui est nommée Premier 
mobile. Après cela on rencontre les cieux du firmament, où une 
grande quantité d'astres se meuvent circulairement. Ensuite est la 
zone des sept planètes, placées l'une au-dessous de l'autre ; puis les 
quatre éléments qui s'enveloppent les uns les autres sphérique- 
ment : la sphère du Feu, ensuite Y Air, puis l'Eau, et enfin la Terre 
qui est le dernier des quatre et qui est au milieu de Ums les autres. » 
Les monuments de cette catégorie reproduisent avec la plus scru- 
puleuse fidélité ces doctrines ; et c'est surtout en rapprochant les 
planisphères des commentateurs de la Bible qu'on voit avec quelle 



J32 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

obéissance les figures dessinées au moyen âge représentaient les 
traditions cosmographiques des livres sacrés. 

Je ne dois pas non plus oublier un système cosmographique ren- 
fermé dans un manuscrit de la Bibliothèque de Paris {o? 540), anté- 
rieur de deux siècles à Copernic. Il sert d'explication aux idées cos- 
mologiques du Dante, de sorte que le beau poëme du savant Floren- 
tin doit être, en quelque sorte, la clef de ce système. Cette figure se 
compose de seize cercles concentriques. Le petit cercle du centre 
représente VEnfery et il est placé au centre de celui de la Tçrre. 

Autour du second cercle, figurant le disque de la Terre, est le 
troisième, qui représente l'Océan environnant. Selon le Dante, les 
condamnés qui, de tous les pays du monde, arrivaient à l'Enfer, s'y 
rendaient en traversant le fleuve terrible. Ce fleuve ne serait autre 
que l'Océan, cette mer des ténèbres tant redoutée, que personne ne 
pouvait traverser. 

Autour de l'Enfer est tracé aussi un cercle qui paraît représenter 
les Limbes. Le cercle de l'eau ou l'Océan environnant est entouré par 
le cercle de l'Air. Ensuite vient celui du Feu, puis se succèdent le 
cercle ou le ciel^ de la Zune, de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, 
de Jupiter, et enfin de Saturne. Au delà sont tracées les orbes des 
autres cieux : le Firmament^ le neuvième Ciely le dixième ou Ciel 
cristallin y et enfin le Ciel empyrée. Sur ce dernier sont inscrits : Che- 
rubim, Potestates, Dominationes, Archangeli, Angeli, Homo, Virtu- 
teSy Principatus, Throni et Serapbim. Gette'disposition hiérarchique 
rappelle celle de Denys V Aréopagite, De cœlesti hierarchia : 

Première hiérarchie : Séraphins, Chérubins, Trônes ; 

Deuxième hiérarchie: Dominations, Vertus, Puissances; 

Troisième hiérarchie: Principautés, Archanges, Anges. 

Sur la mappemonde dont je parle, au-dessus de tous les cercles 
le mot Deus est renfermé dans un cartouche. 

Le soin de représenter dans les systèmes cosmologiques Dieu pré- 
sidant au système astronomique de la création, révèle toute la phi- 
losophie religieuse du moyen âge. 

— Et comment savait- on tout cela? fit observer l'une des jeunes 
filles. 

— On ne le savait pas, répondit l'astronome ; mais on le supposait. 



LES DIMENSIONS DU PARADIS. 233 

n y a mieux encore : on a été jusqu'à donner en chiffres la distance 
qui nous sépare de ces différents cieux. 

— Oh ! fit la femme du capitaine, c'est encore plus étrange. 

— Ainsi, reprit l'astronome, pour en citer un exemple, je prendrai 
le système cosmographique renfermé dans le manuscrit n^ 4126 de 
la même bibliothèque. 

Dans l'espace ménagé entre les orbes de chaque planète on lit une 
légende relative à la distance des planètes entre elles. Au-dessus du 
premier cercle qui paraît représenter simplement le globe ter- 
restre, est la légende suivante : 

De la Terre à la Lune, il y a 1 26 000 stades de 1 5 milles. 

Au-dessus du second cercle : de la Lune à Mercure, il y en a 7800. 

Au-dessus du troisième : de Mercure à Vénus , même distance. 

Au-dessus du quatrième : de Vénus au Soleil, 20 436 milles. 

Au-dessus du cinquième: du Soleil à Mars, 15 625 milles. 

Au-dessus du sixième : de Mars à Jupiter, 12 800 milles et demi. 

Au-dessus du septième : de Jupiter à Saturne, même distance. 

Au-dessus du' huitième : de là au Firmament, 35 436. 

Au-dessus du neuvième : or, de la terre juqu'au ciel y il y a 
109 375 mi/^. 

— Gela nous donnerait 36 458 lieues marines, fît le capitaine. 

— Si ces milles étaient les mêmes que les nôtres. 

— Ce qui n'est pas probable, et ce qu'il est difficile de savoir, ré- 
pliqua l'astronome, puisque nous ne connaissons ni l'auteur, ni le 
lieu de cette carte. Dans tous les cas, c'est une mesure insignifiante 
auprès de la réalité. 

Avant l'invention des télescopes, on croyait que l'univers était 
resserré dans des bornes beaucoup plus étroites. Alfragan place les 
étoiles fixes à la même distance que l'Apogée de Saturne, et il croit 
ce ciel éloigné seulement de 20 110 demi-diamètres de la Terre, et 
c'est sur ce pied-là qu'il calcule le circuit de tout l'univers. 

Fracastor, dans son traité des Homocentriques^ dit que les étoiles 
sont entraînées par les cieux auxquels elles sont attachées. On s'ima- 
ginait qu'elles étaient fixées comme des clous d'or sous le ciel étoile, 
appelé firmament, à égale distance de la Terre centre du monde. 

Gela me .fait souvenir, ajouta encore le même orateur, que sur 



33^ NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

une mappemonde gigantesque retrouvée par le vicomte de Santarem, 
j'ai remarqué un système italien du monde, distribué comme il suit 
à partir du centre : Terra — Aqua — Aria — Fuoco — Luna — Mer- 
curio — Venus — Sol — Marte — Giove — Satumo — Stelle fixe 
— Sfera noua — Cielo Empireo. Le plus curieux de ce système, c'est 
la légende qui l'accompagne, et qui donne sur ks dimensions de 
Cunivérs des mesures que l'on peut traduire ainsi : 

MUIes. 

Rubrica : Du centre du monde à la surface de la terre il y a. 3245 -j^ 

Dudit centre du monde & la surface inférieure du ciel de la Lune 107936 }{ 

Dia mètre de la Lune 1896 fj 

Du centre du monde à la surface inférieure du ciel de Mercure 209198 {$ 

Diamètre de Mercure 230 {} 

Du centre du monde à la surface inférieure du ciel de Vénus 579320 HJ 

Diamètrede Vénus 2884 ^ 

Du centre du monde à la surface inférieure du ciel du Soleil 3892866 f-U 

Diamètre du Soleil 35700 

Du centre du monde à la surface inférieure du ciel de Mars 4268629 

Diamètre de Mars , 7572 if{ 

Du centre du monde à la surface inférieure du ciel de Jupiter 323520 ||{ 

Diamètre de Jupiter 29641 Hî 

Du centre du monde à la superficie du ciel de Saturne 52544702 |-J{ 

Diamètre de Saturne 29202 

Du centre du monde à la'surface inférieure de la huitième sphère, au 

ciel des Etoiles fixes 73387747 ^ 

L'auteur n'a pas poursuivi plus loin ses calculs, et consent à dé- 
clarer qu'il est très-difficile de savoir au juste quelle est l'étendue 
de la neuvième sphère et celle du ciel cristallin. 

— Je le crois, fit la marquise. Mais il y a des esprits pour les- 
quels rien n'est impossible. Les Mondes imaginaires ne nous ofTrent- 
ils pas plusieurs exemples de tentatives faites pour mesurer la ca- 
pacité du Ciel et le nombre possible des élus qui pourront y tenir, 
comme l'a fait, entre autres, si je ne me trompe , le P. A. Rheita, 
qui s'écrie y en reconnaissant l'étendue del'Ëmpyrée: « Seigneur I 
que la maison du bon Dieu est grande I » 

— Mais, dit l'astronome, les Égyptiens déjà avaient cru trouver 
chaque degré de l'orbite de la Lune de 33 stades ; les degrés de l'or- 
bite de Saturne doubles, et ceux du cercle du Soleil, moyens entre 
les deux. D'où l'on avait conclu que Saturne ne serait éloigné que 
d'environ 164 lieues; le Soleil, de 123, et la Lune de 82!... Les 



LE RÈGNE DE PTOLËMËB. 23S 

sdences, comme les hommes, ont leur enfance. Quand on arrête ses 
regards sur les premiers développements de l'esprit humain, il faut 
lui pardonner ses erreurs, ses essais maladroits, et jusqu'aux faux 
pas qu'il a pu faire dans une route où il s'est acquis tant degloire.... 
— Voilà, j'espère, dit l'historien, un choix particulièrement riche 
des témo^nages qui constatent le règne souverain du système de 
Ptolémée. 



Le règne du systùme de Ptolémée. 
Fic-simile d'un deisiu emblématique de la Margarita phitaiophiea (IbOS). 

— n était important de les établir ici, répliqua l'astronome. On 
retrouve du reste la personnification de ce long règne dans tous les 
anciens ouvrages astronomiques, entre autres, dans la Margarita 
phiiosophica que nous avons consultée l'autre soir. Maintenant que 



236 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

nous connaissons, aussi complètement que si nous avions vécu à ces 
époques, le long règne du système de la Terre centrale et du ciel 
humain sur l'antiquité et le moyen âge, nous arrivons à l'établisse-^ 
ment du véritable système du monde par Copernic, et au règne 
brillant de l'astronomie Aioderne , perpétué par les conquêtes in- 
tellectuelles de Galilée, Kepler, Newton, Laplace, et d'autres grands 
astronomes philosophes. 

— L'examen du lent et difficile établissement du système de Coper- 
nic ne va-t-il pas nous demander beaucoup de temps et d'attention? 
fit le capitaine. 

— Sans doute, répondit l'astlronome. Trois quarts d'heure ou une 
heure peut-être. 

—Eh bien! interrompit la marquise, voilà un gâteau Savarin qui 
perd son rhum et sèche sur place, ce qui n'est pas d'usage en basse 
Normandie. Je propose un entr'acte assaisonné de c baba » et de « thé 
chinois. » 

L'entr'acte fut accepté. Dix minutes après, l'astronome ouvrit la 
thèse de Copernic à peu près dans les termes suivants : 



— Nulle révolution ne s'accomplit, dans les sciences comme dans 
la politique, sans avoir été longuement préparée. La théorie du mou- 
vement de la Terre avait été conçue, discutée et même enseignée 
bien des siècles avant la naissance de Copernic. Et pour le démon- 
trer de suite, je vous présenterai l'ouvrage même de Copernic, De 
Revolutionibus orbium cekstium (première édition, de 1543), que j'ai 
retrouvé ce matin à la bibliothèque du château. 

Tenez! ajouta-t-il, en posant sur la table un lourd in-octavo noir, 
voilà cette fameuse bible des astronomes, vénérable et immortelle.... 
Laissez-moi vous traduire d'abord un passage significatif du com- 
mencement : 

« Je me suis donné la peine , dit Copernic , de relire tous les 
livres de philosophes que j'ai pu me procurer, pour m'assurer si 
j'y trouverais quelque opinion différente de ce qu'on enseigne dans 
les écoles relativement aux mouvements des sphères célestes. Et je 
vis d'abord dans Cicéron que Nicétas avait émis l'opinion que la 



RECHERCHES HISTORIQUES DE COPERNIC. 237 

Terre se meut (Nicelam sensisse Terram moveri). Puis je trouvai dans 
Plutarque que d'autres avaient eu la même idée. > 

Ici Copernic cite textuellement ce que celui-ci rapporte du système 
de Philolaûs , savoir : « que la Terre tourne autour de la région 
du feu (région éthérée), en parcourant le zodiaque comme le Soleil 
et la Lune^ » Du reste, les principaux pythagoriciens, tels que 
Archytas de Tarente, Héraclide de Pont, Échécrate, etc., enseignaient 
la même doctrine, d'après laquelle < la Terre n'est pas immobile 
au centre du monde, tourne en cercle, et est loin d'occuper le 
premier rang parmi les corps célestes*. » 

Pythagore avait appris, dit-on, cette doctrine des Égyptiens qui, 
dans leurs hiéroglyphes, représentaient le. symbole du Soleil par le 
scarabée stercoral, parce que cet insecte forme une boule avec les 
excréments du bœuf, et que, se couchant sur le dos, il la fait tour- 
ner entre ses pattes. 

Timée de Locres était plus précis encore que les autres pythago- 
riciens quand il appelait < les cinq planètes les organes du temps à 
cause de leurs révolutions, » ajoutant qu'il fallait supposer la Terre 
non pas immobile à la même place, mais tournant, au contraire, 
autour d'elle-même et se transportant dans l'espace ^ 

Plutarque raconte que Platon, qui avait toujours enseigné que le 
Soleil tournait autour de la Terre, avait, vers la fin de ses jours, 
changé d'opinion, regrettant de n'avoir pas placé le Soleil au centre 
du monde, seul lieu qui convienne à cet astre ^. 

Trois siècles avant Jésus-Christ, Aristarque de Samos composa, 



1 . ^XoXooç 6 IluOafopeto; tT|v xh^ xOxXcp iceptfépeaOat iccpl t6 icvp, xarà xvxXou Xo^oO, 
ô(ioioTp6ic(d; fîkuù xal <rcXinvig. (Plutarque, De Placit, Philosoph., llv. II; voy. aussi 
Stobée, Eclog, phys.^ liv. I; Diogëne Laerce, liv. VIII, 85.) Selon Eusèbe {Prepar. 
EvangeL), Philolaûs avait le premier exposé le système de Pythagore. 

2. T^v yfiV oOtc àxivr.Tov, o^xe iv \iÀctf tf); icept^opâ; oiiffav, iXXà xiSxXcp iccpl t6 fcvp 
alttpovf&ivviv, ovTS Tâv Tt^iiiuTàTcov, oOSé xCâv icpcATcov Toû xôa|AOv (&opCtt>v {>icàpxetv. (Plu- 
tarque, Numa; voy. aussi De Placit. , III, 13; et Clément Alex., Stromat, V.) 

3. T^v^v^v.... \Lii |U|ATixavîî(rOai(TVvexo(^vviv xal (Uvovaav^ àXXà aTpefO(A£vt)v xal&vei- 
Xovtiiwiv vacîv. (Plutarque, De Placit , liv. III; voy, Dutens, Origine des découvertes 
attribuées aux modernes, 1. 1, p. 208. ) 

4. nXaTCdva çaat icpeaêurviv fevôuievov StavevotJaOai ictpi xfSc y?;, coc iv irspqi X^P? 
xaOeaTwoTiç, tiQv xt [Uaris %aX xvpuDTàTifiv iTcpcp tivl xpctTTovi icpooVixouasv. (Plutarque, 
Numa.) 



238 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

au rapport d'Archimède, un ouvrage spécial pour défendre le mou- 
vement de la Terre contre les opinions contraires des philosophes. 
Dans cet ouvrage, aujourd'hui perdu, il enseignait d'une manière po- 
sitive que < le Soleil reste immobile et que la Terre se meut autour 
de lui en décrivant une courbe circulaire dont cet astre occupe 
le centre ^ Il était impossible de poser la question en termes plus 
nets. Et pour que rien n'y manquât, pas même Texpiation du génie, 
Aristarque fut accusé d'irréligion, pour avoir troublé le repos de 
Vesta, « parce que , ajoute Plutarque, afln de sauver l'explication 
des phénomènes, il enseignait que le Ciel était immobile, et que la 
Terre accomplissait sur une ligne oblique un mouvement de trans- 
lation en même temps qu'un mouvement de rotation autour de 
son axe^. 

Telle est précisément la thèse que reprit, après dix-huit siècles 
d'intervalle, Copernic ; et, chose remarquable, lui aussi fut accusé 
d'irréligion. 

Le docteur Hœfer remarque qu'en passant des Grecs aux Romains 
et de là au moyen âge, la doctrine d'Aristarque, qui est celle du vrai 
système du* monde, subit une modification curieuse : elle s'éloigna 
du système de Copernic pour se rapprocher de celui de Tycho-Brahé. 
Ce système consiste à faire mouvoir autour du Soleil les deux 
planètes intérieures, Mercure et Vénus, pendant que le Soleil 
tournerait avec ces deux planètes ainsi qu'avec toutes les au- 
tres, autour de la Terre considérée comme centre du monde. . 
Voici ce que dit Vitruve sur ce point : . Le Ciel tourne perpétuelle- 
ment autour de la Terre.... mais Mercure et Vénus font leurs révo- 
lutions autour du Soleil qui leur sert de centre*. » Macrobe repro- 
duit à peu près la même idée*- Martianus Capella répète aussi que 
« Vénus et Mercure ne tournent pas autour de la Terre, mais autour 

1. Tàv fiXiov iiiveiv àxiviÎTOV tov 5è yàv TccpiçE^eoeai nepl tàv fiXtov, xatà xuxXou 
wepiçipeiav, 6; ierriv év jiéffw tw Sp6|ji()> xei|jievo;. (Archimcde, In PsammiU.) 

2. 'EÇcX(TT6oOai 5à xaxà X6$ou xuxXou t^v rtv,(£|ia xai ntpî tàv aOtti; aiova fiivotiivïiv. 
(Plutarque, De Facie in orbe Lunœ.) 

3. . Cœlum volvitur continenter circum Terram ... Mercjrii autem et Veneris stellse 
circum Solis radios, Solem ipsum, uti centrum itineribus coronuntcs.... . (Vitruve, De 
Architectural liv. IX, ch. iv.) 

4. Macrobe, Somnium Scipionit, liv. I, cb. xix. 



• REGHERt^HES HISTORIQUES DE COPERNIC. 239 

du Soleil, pris pour centre*. > Copernic, en faisant allusion à cette 
théorie, ajoute « qu'elle n'était pas trop à dédaigner*. » Cicéron et 
Sénèque ont enseigné, il est vrai, avec Aristote et les stoïciens, Tim- 
mobilité de la Terre au centre du monde. Mais la question cependant 
paraissait encore indécise à Sénèque, puisqu'il dit : t II sera bon 
d'examiner si c'est le monde qui tourne et la Terre qui reste immo- 
bile, ou si la Terre tourne, le monde restant dans l'inaction. En 
effet, il s'est trouvé des hommes qui ont soutenu que c'est nous que 
la Terre entraîne à notre insu {Nos esse, quos rerum natura nescientes 
ferai) \ que ce n'est pas le mouvement du Ciel qui produit le lever 
et le coucher des astres; que c'est nous qui nous levons et nous 
couchons relativement à eux. C'est un problème digne de nos médi- 
tations que de savoir dans quel état nous sommes; si le destin nous 
a assigné une demeure immobile ou douée d'un mouvement rapide; 
si Dieu fait rouler tous les corps célestes autour de nous ou nous 
autour d'eux ' . » 

Le double mouvement de la Terre est donc, dans la véritable ac- 
ception du mot, une idée renouvelée des Grecs. Ptolémée lui-même, 
que Ton ne cessa d'opposer à Copernic, la connaissait, et lui consacre 
tout un chapitre de son fameux ouvrage VAlmageste pour la combat- 
tre par des arguments qui présentent un singulier mélange d'erreurs 
et de vérités. Le docteur Hœfer résume savamment, comme il suit, 
la discussion faite par Ptolémée lui-môme sur le mouvement de la 
Terre. Après avoir parfaitement démontré que la Terre n'est qu'un 
point (cTifAafou Xdyov s/et) relativement aux espaces célestes, Ptolémée 

1. « Venus Mercuriusque, licet ortus occasasque quotidianos ostendant, tamen eo- 
nim circuH Terras omnino non ambiunt, sed circa Solem laxiore ambitu circulantur. ■ 
(Marlianus Capella, De Nuptiis Philologiœ et Mercurii, liv. VIII , dans le chapitre inti- 
tulé : Quod Tellus non sit centrum omnibus planetis.) 

2. « Minime contemnendum arbitrer, quod Martianus et quidem alii Latinorum per- 
calluenint Existimant cnim quod Venus et Mercurius circumcurrant Solem in medio 
existentem, et eam ob causam ab illo non ulterius digredi putant, quam suorum con- 
vexilas orbium patiatur, quoniam Terram non ambiunt ut caeteri, sed absidas conversas 
habent. Quid ergo aliud volunt significare, quam circa Solem esse centrum illorum or- 
bium? . (DeRevol. orb, caUst,, liv. I, p. 8 (verso) de l'édition de 1543.) 

3. « Digna res est conlemplatione, ut sciamus, in quo rerum statu sumus : pigerri- 
mam sortit!, an Telocissimam sedem, circa nos Deus omnia, an nos agat. » (Sénèque, 
QueiU wuwel , liv. VU.) 



240 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

ajoute que par des preuves analogues on arrive à démontrer 
son immobilité ^ C'est un raisonnement basé simplement sur les 
effets de la pesanteur : « Les corps légers, dit-il, sont portés vers 
la circonférence : ils nous paraissent se porter en hauty parce que 
c^est ainsi que nous appelons l'espace qui est au-dessus de notre 
tête Jusqu'à la surface qui paraît nous envelopper. Les corps lourds 
et composés d'éléments pesants se dirigent, au contraire, vers le 
milieu comme vers un centre : ils nous paraissent tomber en bas 
(xccTci) irtTrreiv), parce que tout ce qui est au-dessous de nos pieds , 
dans la direction du centre de la Terre, nous l'appelons le bas ; ces 
corps se tasseront sans doute autour de ce centre par l'effet opposé 
de leur choc et de leur frottement. On comprend donc que toute la 
masse de la Terre, si grande comparativement aux corps qui tom- 
bent sur elle, puisse les recevoir sans que ni leur poids ni leur 
vitesse ne lui communiquent la moindre oscillation. Or, si la Terre 
avait un mouvement commun avec tous les autres corps pesants, 
évidemment elle ne tarderait pas à les dépasser par l'effet de sa 
masse, laisserait les animaux ainsi que les autres corps graves sans 
autre appui que l'air, et finirait bientôt par tomber hors du Ciel 
même. Telles sont les conséquences auxquelles on arriverait : elles 
sont du dernier ridicule (itavTwv ^eXotoTa), même à imaginer*. » 

Nous voyons donc, messieurs, que Ptolémée lui-même avait 
devancé Copernic dans l'étude du mouvement de la Terre : mais 
pour le nier, en supposant que ce globe est tout dans l'univers, et 
que s'il voguait dans l'espace, les objets cesseraient de lui rester 
attachés. Quant au mouvement de rotation diurne, il croit le réfuter 
victorieusement en ces termes : « Il y a des gens qui prétendent 
que rien n'empêche de supposer que, le Ciel demeurant immobile, 
la Terre tourne autour de son axe d'occident en orient , et qu'elle 
accomplit cette rotation chaque jour. Il est vrai que^ quant aux 
astres, rien n'empêche, en ne tenant compte que des apparences, 
de supposer, pour plus de simplicité (xari y$ rîjv àwXouTr«pav litiSoXiQv), 
qu'il en soit ainsi; mais ces gens -là ne sentent pas combien, sous le 
rapport de ce qui se passe autour de nous et dans l'air, leur opinion 

1. Mifii iivTiva oSv xtvv)aiv cl; Ta nXdyia pipT) tifjv ytiv olov T€ icoieïa6ai. (Ptolémé€, 
SfffUaxis Mathematica, Uv. I, cb. v.) 



TRAVAUX DE COPERNIC. 2U 

est souverainement ridicule (ttoivu YsXotoxaTov) . Car si nous leur accor- 
dions, ce qui n'est pas, que les corps les plus légers ne se meuvent 
point, ou ne se meuvent pas autrement que les corps de nature con- 
traire, tandis qu'évidemment les corps aériens se meuvent avec plus de 
vitesse que les corps terrestres; si nous leur accordions que les objets 
les plus denses et les plus lourds ont un mouvement propre, rapide et 
constant, tandis qu'en réalité ils n'obéissent qu'avec peine aux im- 
pulsions communiquées, ces gens seraient obligés d'avouer que la 
Terre, par sa rotation, aurait un mouvement plus rapide qu'aucun 
de ceux qui ont lieu autour d'elle, puisqu'elle ferait un si grand cir- 
cuit en si peu de temps. Les corps qui ne seraient pas appuyés sur 
elle paraîtraient donc toujours avoir un mouvement contraire au 
sien, et aucun nuage, ni rien de ce qui vole ou est lancé, ne parai- 
trait se diriger vers l'orient, car la Terre le précéderait toujours 
dans cette direction. 

L'Almageste fut longtemps l'évangile des astronomes. Pour eux, 
l'hypothèse du double mouvement de la Terre n'était pas même une 
hardie innovation. A la juger sur les paroles de Ptolémée, elle n'était 
qu'une grosse absurdité : pour y croire il fallait être fou ou igno- 
rant. Comprend-on maintenant le courage dont les astronomes de 
1550 à 1650 ont fait preuve en la soutenant pendant ce premier 
siècle astronomique I Copernic ne s'y était pas trompé, car, après 
avoir rappelé les témoignages des anciens, favorables à son sys- 
tème, il continue : « £t moi aussi, prenant occasion de ces témoi- 
gnages, j'ai commencé à méditer sur le mouvement de la Terre 
{cœpi et êgo de Terra mobiliiate cogUart), Et quoique cette opinion pa- 
rût absurde {quamvis absurda of'inio videbatur)^ j'ai pensé, puisque 
d'autres avant moi ont osé imaginer un assemblage de cercles pour 
démontrer les mouvements des astres, que je pourrais me permettre 
aussi d'essayer si, en supposant la Terre mobile^ on ne parviendrait 
pas à trouver sur la révolution des corps célestes des démonstrations 
meilleures que celles dont on s'est contenté. Après de longues 
recherches, je me suis enfin convaincu que si l'on rapporte à la cir- 
culation de la Terre {Terrx circuUuio) les mouvements des autres pla- 
nètes, le calcul s'accorde bien mieux avec l'observation.... Je ne 
doute pas que des mathématiciens ne soient de mon avis, s'ils veu- 

16 



2^2 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

lent se donner la peine de prendre connaissance, non pas superfi- 
ciellemenii mais d'une manière approfondie, des démonstrations que 
je donnerai dans cet ouvrage. » 

Ainsi s'exprime Copernic lui-même dans son exposition de sa théo ^ 
rie. Avec lui nous venons de retrouver les diverses racines du véri- 
table système du monde dans le passé. 

■ 

— Voltaire, dit l'historien, n'est pas absolument de cette opinion 
sur l'antiquité du véritable système du monde, et prétend que Co- 
pernic en est le véritable inventeur. < Le trait de lumière qui éclaire 
aujourd'hui le monde est parti, dit le grand écrivain, de la petite 
ville de Thorn. > Il tranche ailleurs la question en affirmant qu'une 
si belle et si importante découverte, une fois proclamée, se serait 
transmise de siècle en siècle, comme les belles démonstrations 
d'Archimède, et ne se serait pas perdue. 

— La raison n'est pas convaincante, répliqua le professeur. Les 
hommes n'acceptent pas si facilement une vérité aussi éloignée des 
sens , et une erreur aussi ancienne que le monde ne s'arrache pas 
par un seul effort. Les philosophes de l'antiquité ont cru au mouve- 
ment de la Terre, et, sans qu'il soit possible de marquer l'origine de 
cette opinion, on voit qu'elle avait fait impression sur Archimède 
comme sur Aristote et sur Platon. Cicéron et Plutarque en parlent 
en termes très-précis. Cette théorie n'était donc pas nouvelle; mais 
le nombre de ses adeptes ayant diminué d'âge en âge, elle était com- 
plètement délaissée et comme éteinte dans l'oubli, lorsque Coper- 
nic, lui donnant une nouvelle vie, l'établit avec assez de fermeté 
pour y attacher son nom à jamais. Nous venons de voir d'ailleurs 
que Copernic a réfuté d'avance son trop exclusif admirateur, en 
rapportant avec une grande bonne foi les passages d'écrivains 
anciens où il a puisé la première idée de son système; les in- 
dications qu'il donne, malheureusement très-brèves, forment pres- 
que tout ce que nous possédons sur la marche secrète de son es- 
prit. 

— Ainsi, dit le député, il est entendu que la révolution opérée par 
le grand Copernic minait sourdement depuis bien des siècles, et qu'elle 
avait été retardée par les hommes qui prétendaient avoir le gouver- 
nement des intelligences. Mais on m'a dit que le laborieux astronome 



TRAVAUX DE COPERNIC. 243 

avait mis trente ans à écrire son livre, et qu'il ne se serait décidé à 
le laisser imprimer que sur les instances pressantes de plusieurs de 
ses amis. . 

— L'astronome polonais, répondit l'astronome, nous renseigne 
aussi lui-même sur ce point. Pour éviter toute difficulté monacale, 
et comme il vaut toujours mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses 
saints, il dédia son travail au pape lui-même, à Paul III. Voici ce 
qu'il lui écrit : ^ 

« J'hésitai longtemps si je ferais publier mes Commentaires sur les 
mouvements des corps célestes ou s'il'ne serait pas mieux de suivre 
l'exemple de certains pythagoriciens, qui ne laissaient pas par écrit, 
mais oralement, d'homme à homme, communiquaient aux adeptes 
et aux amis les mystères de la philosophie, comme le prouve la lettre 
de Lisides à Hipparque. Ils ne le faisaient pas, comme quelques-uns 
le pensent, par un esprit de jalousie, mais afin que les questions 
les plus graves, étudiées avec un grand soin par les hommes 
illustres, ne fussent pas dénigrées par des fainéants qui n'aiment 
pas à se livrer aux travaux sérieux, à l'exception des études 
lucratives, ou par des hommes bornés qui, tout en se livrant aux 
sciences, par l'indolence de leur esprit, se faufilent parmi les philo- 
sophes comme les bourdons parmi les abeilles. 

c Quand j'hésitais et que je résistais, mes amis me stimulaient. 
Le premier était Nicolas Schonberg, cardinal de Capoue, homme 
d'une grande érudition. L'autre, mon meilleur ami. Tideman Gysius, 
évêque de Gulm, autant versé dans les saintes Écritures, qu'expert 
dans les autres sciences. Ce dernier m'engageait souvent et me pres- 
sait tellement qu'il me décida enfin à livrer au public l'œuvre que je 
gardais depuis plus de vingt- sept ans. Plusieurs hommes illustres 
m'exhortèrent, dans l'intérêt des mathématiques, de vaincre ma ré- 
pugnance et de livrer au grand jour les fruits de mes travaux. Us 
me prédisaient que plus ma théorie sur le mouvement de la Terre 
paraissait absurde, plus elle serait admirée quiind la publication de 
mon ouvrage aurait dissipé les doutes par les démonstrations les 
plus claires. Cédant i ces instances et me berçant du même espoir 
je consentis à l'impression de mon travail. » 
Et, pour montrer que la vérité scientifique n a rien à craindre 



%kk NEUVIÈMB SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

des attaques des raisonneurs en dogmatisme, il ajoute : « Si quel- 
que esprit mal avisé voulait se servir contre moi de quelques pa- 
roles de l'Écriture, je méprise ces attaques téméraires. Les vérités 
mathématiques ne peuvent être jugées que par des mathémati- 
ciens. » 

— Cela n'a pas empêché, fit Thistorien, la congrégation de l'Index 
de le condamner bel et bien sous le règne de Paul V, le 5 mars 1616, 
et de condamner Galilée et tous ceux qui admettraient le mouve- 
ment de la Terre. 

— Oui, mais Copernic était mort depuis 1&43. Quant à Galilée et à 
ses émules, hélas I ils ont souffert pour la cause de la vérité, et n'en 
ont que plus de droits à notre vénération. 

En examinant l'ancien système, Copernic s'étonne que les mathé- 
maticiens et les philosophes n'aient pu donner aucune forme harmo- 
nieuse au mécanisme de l'univers, et que toutes ses parties man- 
quent d'ensemble et de symétrie. « On peut, dit-il, comparer leur 
ouvrage à celui qui aurait ramassé, de différents endroits, les mains, 
les pieds, la tète et d'autres parties du corps qui n'ont. aucun rap- 
port les unes avec les autres, de sorte qu'il en composerait plutôt 
un monstre hideux qu'une créature humaine. » Voilà les traits sous 
lesquels apparaissait à Copernic l'édifice de l'astronomie ancienne. 
« Aussi, poursuit'il, dans l'explication du mouvement sidéral, tan- 
tôt ils omettaient arbitrairement des principes indispensables, tan- 
tôt ils inventaient des règles arbitraires qui n'avaient aucun rapport 
avec l'ensemble du mécanisme du monde, ce qui ne leur serait pas 
arrivé s'ils avaient appuyé leurs recherches sur une base solide et 
certaine. Si leurs hypothèses ne s'étaient pas fondées sur des faits 
erronés, toutes les conséquences qu'ils en tirent porteraient le ca- 
cûet de la vérité. En examinant cette monstruosité dans le mécanisme 
sidéral et ce manque de précision dans les recherches des mathéma- 
ticiens, mon âme souffrait de ce qu'on n'avait pas trouvé la raison 
certaine du mouvement sidéral qui, d'après notre avis, a été créé par 
le plus sage et le plus parfait des ouvriers. » 

L'ouvrage immortel des Révolutions des Orbes célestes^ envisagé dans 
ses détails et dans son ensemble, atteste et prouve invinciblement 
que Copernic commença d'abord par embrasser et réunir dans soq 



COPERNIC. Ui 

cerveau toute la masse des connaissances astronomiciaes depuis 
Hipparque jusqu'à son temps ; qu'il l'a soumise à l'épreuve du rai- 
sonnement et des faits ; et que, dans ses méditations longues et pro- 
fondes, il reconnut les défauts et les erreurs de l'ancienne doctrine. 
Il s'empara ensuite de l'idée de ce mouvement de la Terre, en 
pénétra les rapports les plus éloignés, parcourut avec elle les tra- 
vaux et les observations de dix-neuf siècles. La jéllexion lui fit voir 
les mouvements célestes sorlir de cette idée, et réciproquement cette 
idée naître et résulter de l'inspection des mouvements célestes. 



Système de Copemie. 

Ayant ensuite à annoncer, des vues et des vérités qui auraient pu 
passer pour paradoxes et effaroucher les esprits prévenus, presque 
toujours rebelles aux idées nouvelles, il se garda de leur dire 
ouvertement qu'on se fût trompé pendant tant de siècles. De là 
ces soins étudiés pour déguiser l'importance et la nouveauté de 
sa découverte, et pour citer tous les passages des auteurs anciens 
qui pouvaient otTrir le moindre trait de ressemblance avec ses idées 
originales, 

Copernic s'est spécialement occupé des six planê'es connues alors, 
de la Lune et du Soleil. Quant aux étoiles, il ne savait point qu'elles 
fussent autant de soleils, ni à d'immenses et diverses distances de 
nous. La connaissance de la grandeur de l'univers sidéral ne levait 



2^6 NEUVIÈME SOIRÉE.— LE SYSTÈME DU MONDE. 

venir qu'en notre siècle, avec les méthodes de mesure des paral- 
laxes. Voici, tracée par la main de Copernic lui-même, l'esquisse du 

» 

système planétaire : 

< Sur la position la plus élevée, dit-il, se trouve la sphère des étoi 
les fixes, sphère immobile qui embrasse l'ensemble de l'univers. 
Parmi les planètes mobiles, la première est Saturne, qui a besoin de 
trente ans pour fairjs sa révolution. Après elle, Jupiter accomplit son 
chemin dans l'espace de douze ans \ suit Mars qui a besoin de deux 
ans. Dans la quatrième ligne se trouvent la Terre et la Lune qui, dans 
l'espace d'une année, reviennent à leur point de départ. La cinquième 
place est occupée par Vénus^ qui a besoin de neuf mois pour faire 
sa route. Mercure occupe la sixième ligne; il a seulement besoin de 
quatre-vingts jours pour parcourir son orbite. Au milieu de tous ré- 
side le Soleil. Quel est l'homme qui, dans ce temple majestueux, 
pourrait choisir une autre et meilleure place pour cette lampe bril- 
lante qui illumine toutes les planètes avec leurs satellites? Ce n'est 
pas sans raison qu'on nomme le Soleil le flambeau du monde {lucerna 
mundi), l'àme et la pensée de l'univers. En le plaçant au centre 
des planètes, comme sur un trône royal, on lui laisse le gou- 
vernement de la grande famille des corps célestes. » 

L'hypothèse du transport de la Terre le long d'une orbite placée 
autour du Soleil parut donc simplement à Copernic une base propre 
à déterminer exactement les rapports des distances des diverses 
planètes au Soleil. Mais l'illustre astronome ne renonce encore ni 
aux déférents excentriques, ni aux épicycles, pour expliquer les ir- 
régularités des mouvements du Soleil, des planètes, et certaines 
variations imaginaires dans la précession des équinoxes et dans l'o- 
bliquité de l'écliptique. Selon le grand astronome de Thom, la Terre 
était animée de trois sortes de mouvements : le premier, dans le 
cours du jour et de la nuit, autour de son axe, de l'occident vers 
l'orient; le second, dans l'espace d'un an, le long de l'éclipticpie, 
dans le même sens, de l'occident vers l'orient ; le troisième, qu'il 
appelait de déclinaison, ayant lieu en sens inverse des signes du zo- 
diaque ou de l'orient vers l'occident. Ce dernier mouvement avait 
pour but de permettre l'explication des phénomènes des saisons, et 
voici pourquoi il l'avait imaginé : 



GALILÉE. 2kl 

Comme les anciens philosophes , il croyait qu'un corps ne 
pouvait tourner autour d'un autre que s'il était soutenu par un 
corps solide, par une sphère de cristal, par exemple, à la surface de 
laquelle il était fixé. Dans ce cas, c'était toujours la même partie du 
corps qui regardait le centre dans toutes les positions que prenaient 
les points correspondants de la sphère par un mouvement de rota- 
tion. Il avait supposé que la Terre, qui, suivant le sens de ce même 
mouvement, aurait dû avoir toujours les mêmes parties tournées 
vers le Soleil (comme la Lune pour nous), éprouvait, sur elle-même, 
un déplacement progressif en vertu duquel son axe restait constam- 
ment parallèle à lui-même, c'est ce qu'il appelait le troisième mou- 
vement de la Terre. 

Galilée montra, par une expérience très-ingénieuse, l'indépen- 
dance des deux mouvements en question, et le troisième mouvement 
est supprimé par la permanence du parallélisme de l'axe de la Terre 
dans son cours. 

Né àPise en 1564, mort en 1641 à la villa d'Arcetri, près Florence, 
qui lui avait été assignée pour prison perpétuelle, Galilée symbolise 
pour nous la lutte du nouveau contre l'ancien, du progrès contre 
l'immobilité. Sa renommée surpasse peut-être celle de Copernic, 
quoiqu'il n'ait fait que soutenir le système régénéré par l'illustre 
Polonais; mais il est juste d'observer que par ses travaux, il a non- 
seiilement, comme je viens de le dire, exposé clairement les deux 
mouvements diurne et annuel de la Terre, mais encore fondé l'as- 
tronomie d'observation et la philosophie expérimentale. Son nom 
est inséparable de celui de Copernic, et ce que Copernic n'avait fait 
que proposer, Galilée l'a démontré. Le laborieux et spirituel as- 
tronome toscan est maintenant immortel dans la mémoire des 
peuples. 

Et Kepler, ajouterai-je, a complété l'œuvre, comme nous allons le 
voir dans un instant. Les cercles prétendus parfaits des anciens, les 
épicycles, les excentriques : il a tout brisé, à coups de calculs, pour 
ainsi dire, aidé par Mars dont les longues et patientes observations 
de Tycho-Brahé montraient l'orbite elliptique. 

— Comme c'est merveilleux I fit la marquise, que tous les astrcj- 
nomes qui sont venus depuis Copernic n'aient fait que^ confirmer et 



2*8 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

•4 

développer la théorie trouvée par lui dans robservation de la na- 
ture ! Quel dommage qu'il n'assiste pas à cet inunense succès ! On 
dit qu'il est mort sans voir son livre dans le public. 

— Et Fontenelle le félicite de s'être ainsi tiré d'embarras, reprit 
l'astronome. Né en 1473, à Thorn, ville polonaise (Copernic n'est pas 
Allemand, comme on a Fhabitude de le dire), il mourdt en 1543 
à Warmie, où il était chanoine, et s'était bâti un observatoire. 
Les voyages de sa jeunesse, les travaux de médecine et d'astronomie, 
les adversités aussi, et l'âge avancé avaient brisé le corps de Tillus* 
tre mathématicien. Sur la fin de l'hiver, un écoulement de sang, 
joint â la paralysie du côté droit, le mirent au lit et le rendirent in- 
capable de tout travail intellectuel. Sa mémoire s'affaiblit avec ses 
forces. Son ouvrage, dont l'impression venait d'être terminée à Nu- 
remberg, lui fut apporté par ses amis. L'astronome septuagénaire 
put encore se soulever de son lit et toucher ce premier exemplaire 
de ses mains défaillantes. C'est ce même livre que voici ! étemel , 
monument du génie.... Mais bientôt ses forces l'abandonnèrent, et 
il rendit à Dieu une âme digne de comprendre les splendeurs de la 
création. C'était le 23 mai 1543. 

La remarque la plus importante à faire sur la différence qui dis- 
tingue la prétendue physique ancienne de la moderne, c'est que l'an- 
cienne était tirée des profondeurs de Tintelligence et résultait des 
méditations intérieures, plutôt que de l'observation des phéno« 
mènes. La philosophie naturelle de l'école ionique est fondée sur la 
recherche de l'origine des choses et sur la transformation d'une 
substance unique. Dans le symbolisme mathématique de Pythagore 
et de ses disciples , dans leurs considérations sur le nombre et la 
^orme,on découvre, au contraire, une philosophie de la mesure et de 
l'harmonie. Cette école,, appliquée à chercher partout l'élément nu- 
mérique, a, par une sorte de prédilection pour les rapports mathé- 
matiques qu'elle a pu saisir dans l'espace et dans le temps, posé, 
pour ainsi dire, la base sur laquelle devaient s'élever nos sciences 
expérimentales. 

Ces grandes idées harmoniques des nombres et des mouvements 
planétaires autour du Soleil n'ont jamais entièrement disparu, quoi- 
(|ue voilées pendant des siècles par les épaisses ténèbres du moyen 



K HORT DE COPEKNICt 

(y. 348.' 



KEPLER. 249- 

&ge. Les pythagoriciens et les néo-platoniciens furent toujours re- 
présentés. Un exemple qui a été peu cité, et qui mérite cepen- 
dant d'être hautement proclamé, c'est que, près de cent ans avant 
Copernic^ un cardinal allemand, Nicolas de Cusa, eût assez d*indépen^ 
dance et de courage pour proclamer de nouveau le double mou- 
vement de notre planète, et même la Pluralité des Mondes habités. 
Les hypothèses grecques, comme l'expose J. B. Biot, étaient la 
conséquence logique de deux propositions qui furent universelle- 
ment admises comme axiomes dans toute l'antiquité et le moyen 
âge : les mouvements révolutifs des corps célestes sont uniformes, 
et leurs orbites sont des cercles parfaits. Rien de plus naturel qu'une 
telle croyance, toute fausse qu*elle est. Aussi, lorsque Kepler, en 
1609, reconnut, par des mesures géométriques incontestables, qoe 
Mars décrit autour du Soleil une orbite ovale, dans laquelle sa vitesse 

■ a 

de circulation varie périodiquement, il ne pouvait en croire l'obser- 
vation ni le calcul, et il se torturait l'esprit pour deviner le prin- 
cipe occulte qui forçait ainsi la planète à s'approcher du Soleil et à 
s'en éloigner tour à tour. Heureusement pour lui, dans cet accès 
d'inquiétude fiévreuse il vint à se rappeler le traité de Gilbert, de 
Magneu, qui avait été publié à Londres neuf années auparavant. 
Dans ce remarquable ouvrage, Gilbert établit par l'expérience que la 
Terre agit sur les aiguilles aimantées et sur les barres de fer placées 
près de sa surface comme ferait un véritable aimant ayant ses pôles 
propres; et, par une extension conjecturale qui était un pressenti- 
ment vague de la vérité, il va jusqu'à prétendre qu'elle est retenue 

* 

autour du Soleil dans son orbite constante, ()ar l'affection magnétique 
qu'elle a pour cet astre! Cette idée fut pour Kepler un trait de 
lumière. Elle lui fit voir aussitôt la cause secrète des mouvements 
alternatifs qui l'avaient tant embarrassé; et dans la joie de cette 
découverte : « Si, dit-il, on trouve impossible d'attribuer cette libra- 
tion à une faculté magnétique exercée par le Soleil {corpus magne- 
ticum) sur la planète à travers l'espace sans intermédiaire matériel, 
il faudra que la planète elle-même soit douée d'une sorte de percep- 
tion intelligente qui lui donne à chaque instant la connaissance des 
angles et des distances pour régler ses mouvements. » L'alternative 
ainsi posée se résolvait d'elle-même. Les hypothèses anciennes ne 



250 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE STSTËMB DU MONDE. 

pouvaient plus se soutenir en présence du fait réel ; et Kepler put 
proclamer au monde ses trois Lois : 

l"" Les planètes suivent des ellipses dont le Soleil occupe un des 
foyers ; 

2"* Les espaces parcourus par le rayon idéal qui joint chaque pla- 
nète au Soleil, sont proportionnels au temps employé à les par- 
courir. C'est à-dire que chaque planète vogue d'autant plus vite, 
qu'elle est plus proche du Soleil ; 

3° Les carrés des temps des révolutions, c'est-à-dire des années, 
sont entre eux comme les cubes des grands axes. 

Telles sont les lois trouvées par Kepler, et dont la synthèse, faite 
par Newton, pose comme unique principe des mouvements célestes 
Yattraction universelle. 

Kepler I nom sympathique et vénéré; génie frère du grand et 
immortel Galilée. C'est au milieu des souffrances de sa rude carrière 
qu'il s'adonna à tous ses immenses travaux, soutenu par la passion de 
la vérité, et par l'amour tendre et dévoué de sa belle et jeune com- 
pagne; mais constamment persécuté pour ses croyances, et obligé de 
gagner péniblement son pain et celui de sa famille en faisant des 
almanachs I Né à Weil, dans le Wurtemberg, en 1571 (28 ans après la 
mort de Copernic) , il mourut à Ratisbonne en 1630. La meilleure 
partie de sa vie s'est passée à Prague, chez Tycho-Brahé. 

Ce n'est pas sans peine et sans lenteur que le véritable système 
du monde parvint à être adopté. 

Un troisième système, contemporain de cette rénovation scienti- 
fique, — car Tycho-Brahé naquit trois ans après la mort de Copernic 
et mourut en 1601, à Tâge de cinquante-cinq ans, — aurait pu re- 
tarder la marche de la vérité si la science l'avait adopté. Tycho, le 
plus grand et le plus laborieux observateur de son temps, et dont le 
nom n'est connu du peuple, par une fâcheuse singularité du sort, que 
par son système erroné, avait voulu concilier Ptolémée et Copernic 
en gardant l'immobilité de la Terre placée au centre du monde, 
et le mouvement du Soleil, autour duquel circulaient les pla- 
nètes. 

—11 est extrêmement curieux pour nous de remonter à tous ces 
essais de la pensée observatrice, fit l'historien. Avez-vous cherché les 



TYCHO-BRAHÉ. 



251 



paroles et les écrits mêmes de Tycho-Brahé sur ce point, comme vous 
l'avez fait pour Copernic ? 

— Oui, je m'y suis astreint, répondit l'astronome, j'ai l'habitude 
d*étudier nos prédécesseurs dans leurs ouvrages originaux, et non 
pas sur la foi de traducteurs et de commentateurs de troisième ou 
quatrième main. A propos de la comète de 1577, Tycho-Brahé a écrit 
un petit traité qui a pour titre : « Tychonis-Brahe Dani De mundi 
œtherei recentioribiis phœnomenis. » Il y parle fort longuement de son 
système, dissertation dont les réflexions suivantes doivent surtout 
vous frapper : « J'avais remarqué, dit- il, que l'ancien système de 
Ptolémée n'était point naturel et trop compliqué. Mais aussi je n'ap- 




Système de Tycho-Brahé. 



prouvais pas cette nouveauté introduite par le grand Copernic, à 
l'exemple d'Âristarque de Samos, dont parle Archimède dans son livre 
De Àrenx numéro^ adressé à Gédion, roi de Sicile. Cette lourde masse 
de la Terre, si peu propre au mouvement, ne saurait ainsi être 
déplacée et agitée d'une triple manière, comme le seraient des corps 
célestes, sans choquer les principes de la physique. D'ailleurs, l'au- 
torité des saintes Écritures s'y oppose.... 

« Je pense donc, ajoute-t-il, qu'il faut décidément et sans aucun 
doute placer la Terre immobile au centre du monde, en suivant le 
sentiment des anciens et le témoignage de l'Écriture. A mon avis, 
les mouvements célestes sont disposés de manière que le Soleil, la 



252 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE.. 

Lune et la sphère des étoiles fixes^ qui renferme tout, ont la Terre pour 
centre. Les cincj planètes tournent autour du Soleil comme autour de 
leur chef et de leur roi, et le Soleil est sans cesse au milieu de leurs 
orbes, qui l'accompagnent dans son mouvement annuel autour de la 
Terre. » Ainsi parle Tycho-Brahé. 

— Si j'ai bien compris, fit le professeur, dans ce système, la Terre 
est immobile. La première orbite céleste est celle de la Lune tour- 
nant autour de nous, puis celle du Soleil, circulant également au- 
tour de nous. Mais le Soleil serait le centre des orbites planétaires 
et entraînerait tout son système en faisant sa révolution autour de 
la Terre centrale. Quant aux étoiles fixes, elles seraient beaucoup 
plus loin et auraient, comme le Soleil et la Lune, le globe terrestre 
pour centre de leur mouvement diurne. 

— C'est exactement cela, répondit l'astronome. Voici, du reste, la 
figure que l'astronome danois a publiée lui-même, à la fin du sei- 
zième siècle, dans l'ouvrage dont j'ai parlé plus haut: 

Ce système rend parfaitement compte des mouvements apparents 
des planètes vus de I4 Terre ; mais en forçant notre petit globe à être 
le centre du mouvement diurne et annuel du Soleil et des étoiles, il 
perpétuait l'extrême difficulté du système de Ptolémée. Le volume 
et le poids du Soleil d'une part, la distance des étoiles de l'autre, ne 
permettent point en mécanique une telle singularité dont la vanité 
humaine seule pouvait garder l'illusion. Le simple mouvement de 
rotation de la Terre sur son axe retranchait de la physique des cen- 
taines de mouvements à chaque jour. Cette multitude de pièces dé- 
tachées, étoiles, planètes, comètes, n'auraient pu tourner autour de 
notre atome terrestre que par un renversement des lois de la méca- 
nique. 

— Est-ce que ce n'est pas Cyrano de Bergerac, fit le député, qui 
disait que faire tourner la masse du Soleil autour du globule terrestre 
équivaut à supposer que, pour faire rôtir une alouette on tourne- 
rait autour d'elle la cheminée, la maison et tout le pays, au lieu de 
donner simplement un petit tour de broche ? 

— Oui, et cette plaisanterie n'est pas exagérée, quand on sait que 
le Soleil est 1 ^00 000 fois plus gros que la Terre. 

^ Si la Terre ne tournait pas en 24 heures sur son axe, ajouta 



LE MOUVEMENT DE LA TERRE. 253 

Tastronome, le Soleil, éloigné d'elle de 23000 fois son rayon, devrait 
courir, pour faire son cours diurne, à raison de 23 000 lieues par se- 
conde!... la dernière planète de notre système à raison de 69(00 
lieues par seconde!... l'étoile la plus rapprochée de nous à raison 
de 250 millions de lieves par seconde^ ou plus de 30 milliards de lieues 
par chaque minute y ei sans jamais s'arréler!! 

L'objection principale de Tycho-Brahé était que la Terre était «rop 
lourde pour être emportée dans l'espace, et qu'elle n'est pas un astre. 
Or, nous savons aujourd'hui (nous l'avons vu dans notre première 
soirée) que la Terre est un astre du ciel. Quant à son poids, le So- 
leil est 340 000 fois plus lourd; les étoiles le sont davantage encore, 
et à des distances inouïes, et la plupart des planètes sont également 
plus lourdes que la nôtre. 

Une autre objection de Tycho, c'était que nous ne sentons pas le 
mouvement de la Terre, et que, si elle tournait, les eaux de la mer, 
les pierres, les animaux, les hommes, tous les objets mobiles se- 
raient emportés par un vent éternel vers l'ouest. Galilée a démontré 
expérimentalement l'indépendance des mouvements simultanés, et 
d'ailleurs il était visible que tout ce qui appartient à la Terre, l'at- 
mosphère elle-même, lui est absolument attaché et circule avec 
elle, comme les objets qui sont autour de nous dans un navire ou 
dans un ballon, et qui nous paraissent immobiles parce qu'ils se dé- 
placent conjointement avec tout le système. 

— Je me souviens; dit le professeur, que Buchanan, dans son poème 
sur la Sphère, a écrit une strophe sentimentale *, « Ipsœ etiam volu- 
cres tranantes aéra leni, » etc., que Ton peut traduire ainsi : « Les 
oiseaux dans les airs verraient la terre et les forêts fuir sous leurs 
pieds et leurs nids s'enfuir; la tourterelle n'oserait jamais s'éloi- 
gner du tourtereau, de crainte de perdre sa demeure pour tou- 
jours.... » 

—J'aime cette poésie, fit la marquise, et si le mouvement de la 
Terre produisait de tels effets, j'avoue que je ne l'admettrais pas non 
plus. 

— Heureusement pour lui (et pour nous), fit le député, les choses 
sont mieux arrangées ;- nous faisons ici nos 300 lieues à l'heure 
comme mouvement diurne, et nos 26 500 comme mouvement de 



254 NEUVIÈM£ SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

translation^ sans nous en apercevoir, et tout en discourant devant 
cette mer calme sur ce mouvement lui-même. 

— A propos de l'effet du mouvement de la Terre sur la mer, fit 
observer le capitaine, est-ce que Galilée n'avait pas vu dans le flux 
et le reflux un effet de ce mouvement? 

^Oui, mais on n'a pas tardé à reconnaître que c'était là une er- 
reur, répliqua l'astronome, et à calculer l'intensité et l'heure de la 
marée d'après la seule attraction de la Lune et du Soleil. 

— J'ai souvent constaté moi-même que le mouvement d'un sys- 
tème quelconque, par exemple d'un navire, ne dérange point les 
mouvements particuliers qu*on peut opérer en lui. Ainsi, nous 
jouons au billard dans le salon des frégates, et les billes roulent et 
carambolent comme au café, — à moins cependant qu'il n'y ait du 
roulis ou du tangage, auquel cas c'est la pesanteur qui agit pour dé- 
ranger les billes de leur chemin. 

— J'ai quelquefois laissé tomber une pierre de trois mille mètres 
de hauteur, de la nacelle d'un ballon, reprit l'astronome. La pierre 
n'est jamais tombée droit sur la terre, mais a suivi, pendant sa 
chute, la direction de l'aérostat voguant à raison de dix à quinze 
lieues à l'heure, conmie si elle eût glissé le long d'un fil invisible 
suspendu à la nacelle. 

Tycho-Brahé objectait encore qu'on ne peut imaginer que « la 
Terre se renverse tous les jours, » et que dans douze heures nous 
ayons la tête en bas. Mais il est démontré que nous avons des anti- 
podes qui ont les pieds tournés contre les nôtres à travers l'épais- 
seur du globe ; que d'autres peuples sont à angle droit avec nous. 
Dans douze heures, nos antipodes auront pris notre place et nous la 
leur, relativement à l'espace qui nous entoure. Nous savons mainte- 
nant qu'il n'y a ni haut ni bas dans l'univers, et que l'intérieur du 
globe est le bas pour tous les habitants disséminés à sa surface sphé- 
rique. 

Ces diverses objections étant encore celles que le public ignorant 
fait toujours contre le mouvement de la Terre, les rappeler ici, 
c'est répondre en même temps à celles qui peuvent nous être faites 
tous les jours. 

Le système de Tycho-Brahé a subi une variante dans le système de 



NOMBREUX SYSTÈMES IMAGINÉS. 



255 



'Longoinontanm^ astronome qui avait vécu pendant dix ans chez Ty- 
cho lui-même, à Uranibourg. Pour éviter le colossal mouvement 
diurne de toute la machine céleste, il admit pour la Terre, exacte- 
ment située comme dans 1 hypothèse précédente, son mouvement de 
rotation en vingt-quatre heures sur son axe. C'est la même figure, 
seulement la Terre tourne. Deux savants, Origan et Argoli, partagè- 
rent cette opinion. Mais elle eut peu d'adeptes^t disparut au bout 
de quelques années, car les travaux de Galilée démontrèrent invin- 
ciblement que la Terre est une planète, et que son mouvement an- 
nuel est aussi évident que son mouvement diurne, en raison des 




Système des Égyptiens; 



phénomènes de perspective présentés par les planètes et par les 
étoiles. 

Ce ne sont pas encore là tous les systèmes imaginés par les hom- 
mes de la Terre pour l'état de l'univers. 

Puisque nous voulons, dans ces causeries familières du soir, nous 
rendre compte d'une manière complète de la description du ciel, 
telle que l'esprit humain Ta diversement conçue, j'ai dû chercher s'il 
n'y avait pas dans l'histoire de l'astronomie d'autre conception que 
celle de Copernic et des précédentes. Or, j'ai trouvé que les Égyp- 
tiens avaient encore un autre système, différent des quatre dont 
nous venons de parler. C'était de supposer la Terre au milieu de l'u- 



256 NKUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

Divers, puis la Lune, le Soleil, Mars, Jtipiter, Saturne et les étoiles,' 
situés en des cercles successifs. La particularité de ce système, c'est 
que Mercure et Vénus circulaient toutes deux, et seules, autour du 
Soleil, circulant lui-même autour du globe terrestre en un an. Cette 
disposition de ces deux planètes expliquait exactement leurs mou- 
vements apparents et leur proximité constante du Soleil, soit comme 
étoiles du soir, soj^ comme étoiles du matin. Vous savez, en effet, 
que Vénus est cette belle étoile qui brille le soir au couchant, et 
tantôt le matin à TOrient. Mercure, plus proche de l'astre radieux, 
s'en écarte moins encore, et n'est que très-rarement visible. Il faut 
des crépuscules très-purs, et Copernic n!est jamais parvenu à le dis- 
tinguer sur Thorizon brumeux de la Vistule. Ce système planétaire 
des Égyptiens, que les traités d'astronomie ne mentionnent plus 
guère maintenant, a régné en même temps que la théorie ptolémaï- 
que, et plusieurs savants anciens s'y sont rangés, en premier lieu 
Vitruve. Lalande croit que « ce système des Égyptiens fut le principe 
des belles idées de Copernic sur le système général du monde , » 
lorsqu'il eut essayé d*ajouter aux deux premières planètes, Mars, 
Jupiter et Saturne. 

— Ptolémée, avec toutes ses variantes du moyen &ge, Copernic, 
Tycho-Brahé, Longomontanus, les Égyptiens : voilà déjà cinq types 
différents de systèmes, dit le député. C'est presque aussi embrouillé 
que la politique. . 

— Le mot système^ répliqua le professeur, vient, du reste, de oAi- 
TY){AO(, qui veut dire constitution. On en a imaginé et subi plusieurs 
avant de trouver la bonne. 

—Hais il y en a encore d'autres, ajouta l'astronome. Au rapport 
de plusieurs auteurs, Platon varia le premier système en reportant 
Mercure et Vénus au delà du Soleil, se basant sur l'idée que ces 
deux planètes n'avaient jamais éclipsé le Soleil, ce qui est une er- 
reur, puisque Vénus passe deux fois par siècle devant cet astre et 
Mercure une dizaine de fois. Cet arrangement fut adopté par Théon 
dans son commentaire sur l'Âlmageste de Ptolémée, et ensuite par 
Géber, le seul, parmi les Arabes, qui se soit écarté de Ptolémée. 

Au cinquième siècle de notre ère, Martianus Capella enseigna une 
variante du système égyptien, en faisant tourner Mercure et Vénus 



NOMBREUX SYSTÈMES IMAGINES. 



257 



k peu près dans une même orbite autour du soleil. Dans une étude 
intitulée : ■ Quod Tellus non sit centrum omnibus planetis, ■ il ex- 
plique que quand Mercure est de ce côté-ci de l'orbite, il est plus 
près de nous que Vénus, et qu'il est plus loin de nous que cette der- 
nière planète quand il est de l'autre côté. Cette hypothèse fut égale- 
ment adoptée par le moyen âge. Le lirmaraent aurait décrit en 
7000 ans une révolution d'occident en orient, le ciel supérieur au 
firmament en aurait décrit une plus lente en ^9 000, et le ciel ex- 
trême, ou premier mobUe, qui donnait le mouvement diurne i toute 




Syslème de Harlianus CapelU. 



la machine de l'univers, aurait lui-même fait sa révolution en vingt- 
quatre heures. 

Le systèmes des Égyptiens, dont celui-ci n'est qu'une variante, a 
été enseigné après Copernic et Galilée même, au dix-septième siècle, 
par plusieurs universités d'Kurope. On l'appelait le système commun, 
parce qu'on supposait qu'en gardant de Ptolémée l'immobilité de la 
Terre et les orbites des planètes supérieures, et de Copernic le mon- 



258 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

vement de Mercure et Vénus autour du Soleil, comme les satellites 
de Jupiter et de Saturne, ce système succéderait définitivement aux 
deux autres. 

On imaginait alors toutes les raisons possibles contre le mouve- 
ment de la Terre. Le P. Riccioli, dans son Almagestumnovum^ a. eu 
cette véritable patience de bénédictin de rassembler soixante^ix- 
sept arguments contre ce mouvement I 

Nous venons de tirer de Toubli bien des systèmes différents. Ce- 
pendant on pourrait encore en créer beaucoup d'autres, répondant 
tous à la simple observation des mouvements planétaires. Il suffit, 
en effet, de supposer immobile un corps quelconque de la famille pla- 
nétaire, et tous les autres en mouvement. Il est possible, par exem- 
ple, que les habitants de Saturne croient leur monde immobile et 
central, d'autant plus qu'ils ont dans leur oiel d'immenses anneaux 
matériels disposés comme des arceaux pour soutenir les voûtes cé- 
lestes et commencer les cercles. Comme leur mouvement de rota- 
tion est de 10 h. 15 m. et leur mouvement de translation de 29 ans 
et demi, ils peuvent faire tourner, d'une part, toute la voûte céleste 
et les astres ensemble en 10 h. 15 m., ou un jour saturnien, et, d'au- 
tre part, le Soleil en 29 ans et demi, et les différentes planètes en 
différents temps. Ainsi chaque monde a son système planétaire ap- 
parent. La raison éclairée par la science peut seule reconnaître Tin- 
suffisance de la vue et donner au Soleil la place unique qui lui ap- 
partient. 

^ Il serait curieux de savoir comment les habitants des planètes 
jugent la Terre, fit la marquise. 

— Ce dont nous pouvons être assurés, c'est qu'ils ne lui donnent 
point la position privilégiée dont nous nous sommes si longtemps et 
si puérilement vantés, répliqua l'astronome. Les habitants de Mer- 
cure, Vénus et Mars voient la Terre comme une étoile errante; ceux 
de Jupiter la voient comme un petit satellite du Soleil ; ceux de Sa- 
turne comme une tache insignifiante sur cet astre. Les autres ne doi- 
vent point nous voir du tout. 

—Ah ! s'écria le professeur, vous avez oublié un système et un 
philosophe qui ne mérite point l'oubli. 

— Quel système, et quel philosophe? 



LES TOURBILLONS DE DESGARTES. 259 

— Descartes. 

— - Je ne Toubliais pas, et précisément j'allais vous présenter l'œu- 
vre de sa création. Si je ne nae trompe, plusieurs d'entre vous vont 
être bien étonnés. 

— Comment cela? fit le professeur de philosophie. Supposez- vous 
que nous ne connaissions pas Descartes? 

— Eh bien.... peut-être! 

— Oh! mon cher astronome, vous nous jugez mal, dit le député. 
Qui ne connaît Fauteur du fameux Cogito : ergo sum ? 

— Savoir ces trois mots par cœur ce n'est pas connaître le système 
des tourbillons, reprit l'astronome. Et la preuve, c'est que je deman- 
derai à notre brillant professeur si Descartes a adopté le système de 
Copernic. 

— Qui pourrait l'ignorer? répliqua le professeur. Le système des 
tourbillons, ou du plein des espaces célestes, n'est qu'un complé- 
ment physique de Tarrangément mathématique de Copernic. C'est 
exactement la même disposition et le même ensemble de mouvements . 

— Dites-moi, je vous prie, si Descartes croyait au mouvement de 
la Terre, demanda l'astronome au professeur. 

— Évidemment! puisqu'il enseigne le véritable système du monde. 

— Je vous disais bien que vous n'avez pas lu Descartes. 

— C'est un peu fort!... Je n'ai peut-être pas spécialement remar- 
qué ses descriptions astronomiques, mais tout le monde sait comme 
moi qu'on ne peut pas adopter le système de Copernic sans admettre 
le mouvement de la Terre. 

— Eh! voilà précisément ce qui vous trompe. Au temps où Dos- 
cartes écrivait, une singulière hypocrisie régnait dans le corps en- 
seignant. Or, le raisonnement de ces universitaires du dix-septième 
siècle s'amusa à concilier Josué et Galilée. C'est là peut-être le plus 
curieux du système de Descartes. Ce grand philosophe déclare que 
la Terre tourne sur elle-même et autour du Soleil, mais qu'elle ne 
bouge pas. 

—Quelle plaisanterie!,., s'écria riiislorien, et quelle imagination 
vous avez ! 

— Il faudrait pouvoir démontrer ce que vous avancez là! fit le pas^ 
teur. 



260 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

— Malheureusement, j'ai laissé Descartes dans ma bibliothèque, 
répondit l'astronome. 

— Ohl s'il ne faut que cela pour constater le corps du délit, dit la 
marquise, tenez ! sur le premier rayon là-haut, à côté des Voyages, 
de Tavernier, je crois bien que ce sont des volumes de Descartes. 

— Il me semble que c'est plutôt Robinson Crusoê, dit la jeune OUe, 
car l'autre jour.... 

— Les Principes de la Philosophie y par René Descartes, Rouen 1706 : 
voilà notre affaire, s'écria le professeur, qui déjà avait mis la main 
sur le livre. 

Monsieur l'astronome, veuillez nous convaincre. 

— Voyons 1... reprit celui-ci en feuilletant le livre. Troisième par- 
tie : Dumonde visible. C'est bien cela :n" 16... Ptolémée... Copernic... 
Tycho-Brahé... Système du monde.... N" 24 .- « Que les cieux sont 
liquides....» N° 26 : « Que la Terre se repose en son ciel, mais qu'elle 
ne laisse pas d'être transportée par lui, et qu'il en est de même de 
toutes les planètes.... » Messieurs, si vous permettez, je vais vous 
lire les principaux passages. 

Écoutons Descartes : 

« ... Je me range à l'hypothèse de Copernic, parce qu'elle me semble 
plus simpleetplus claire.... I^e vide n'existe pas dans l'espace.... Les 
cieux sont pleins d'une substance universelle liquide. C'est une opi- 
nion qui est maintenant communément reçue des astronomes, car 
ils voient qu'il est presque impossible sans cela de bien expliquer 
les phénomènes. La substance des cieux a cela de commun avec tou- 
tes les liqueurs, que ses plus petites parties peuvent aisément être 
déterminées à se mouvoir de tous côtés, et' lorsqu'il arrive qu'elles 
sont déterminées à se mouvoir toutes ensemble dans un même sens, 
elles doivent nécessairement emporter avec elles tous les corps qu'el- 
les embrassent et environnent, et qui ne sont point empêchés de les 
suivre par une cause extérieure.... La matière du ciel où sont les 
planètes tourne sans cesse en rond, ainsi qu'un tourbillon qui au- 
rait le Soleil à son centre. Les parties qui sont plus proches du So- 
leil se meuvent plus vite que celles qui en sont éloignées, et toutes 
les planètes, y compris la Terre, demeurent toujours suspendues 
entre les mêmes parties de cette matière du ciel. D'autant que comme 



LES TOURBILLONS DE DESCARTES. 261 

dans les détours des rivières, où l'eau se replie sur elle-môme et 
touruoie en cercles, si quelque fétu ou autre corps léger flotte dans 
cette eau, on peut voir qu'elle les emporte et les fait mouvoir avec 
soi; et môme parmi ces fétus, on peut voir qu'il y en a qui tournent 



La Terre soutenue par t'air et la mallËre céleste. Svslëme 
des Tourbillons (Rq du dix-sept icme siècle}. 



sur leur propre centre, et que ceux qui sont plus proches du centre 
du tourbillop achèvent leur tour plus tôt que ceu?; qui sont plus éloi- 
gnés. Ainsi on peut aisément imaginer que toutes les mêmes choses 
arrivent aux planètes, et 11 ne faut que cela seul pour expliquer les 
phénomènes.... La matière qui est autour de Saturne emploie quasi 



262 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE. 

trente années à lui faire parcourir son cercle ; celle qui environne 
Jupiter le porte en douze ans avec ses satellites ; Mars achève son 
cours en deux ans ; la Terre avec la Lune en un an ; Vénus en huit 
mois et Mercure en trois.... Les satellites sont emportés par de plus 
petits tourbillons. » 

Voilà, messieurs, le système des tourbillons de Descartes, exposé 
par lui-même. J'ai lu les phrases principales de tout ce chapitre. 
Maintenant, écoutez encore une minute : 

< La Terre n'est point soutenue par des colonnes, ni suspendue en 
l'air par des câbles; mais elle est environnée de tous côtés par un 
ciel très-liquide. Elle est en repos, et n'a aucune propension au mou- 
vement, vu que nous n'en remarquons point en elle. Cela n'empêche 
pas qu'elle soit emportée par le cours du ciel et qu'elle ne suive son 
mouvement, sans pourtant se mouvoir, de même qu'un vaisseau 
qui n'est point emporté par le vent ni par des rames, et qui n'est 
point aussi retenu par des ancres, demeure en repos au milieu de 
la mer, quoique le flux de cette grande masse d'eau l'emporte insen- 
siblement avec soi.... Semblables à la Terre, les autres planètes de- 
meurent comme elle en repos en la région du ciel où chacune se 
trouve.... Copernic n'avait pas fait difficulté d'accorder que la Terre 
était mue ; Tycho, à qui cette opinion semblait absurde et indigne du 
sens commun, a voulu la corriger; mais la Terre avait beaucoup plus 
de mouvement dans son hypothèse que dans celle de Copernic. » 

Eh bien I qu'en dites-vous? 

— Et qu'en dit notre professeur de philosophie? s'écria la mar- 
quise. 

— J'avoue que je n'avais pas remarqué cette ingénieuse manière 
d'arranger les choses, répondit le professeur. 

— Ce mode de raisonnement a été adopté par l'Université de France 
jusqu'au jour où le véritable système devint trop éblouissant pour 
être ainsi laissé dans l'ombre. 

Voyez, par exemple, ce que dit, en 1672, Rohault, l'un des 
premiers membres de l'Académie des sciences : « Ce qu'il y a 
de commode ou d'avantageux dans cette opinion , c'est qu'on 
peut contenter par là les personnes raisonnables et celles qui 
sont scrupuleuses ; celles-là, en leur donnant la liberté de penser 



LES TOURBILLONS DE DESCARTES. 363 

comme il leur plainti et de donner tels ooms qu'Us voudroot au 
transport qui se fait de la terre ; et celles-ci qui appréhenderaient 
de faillir si elles attribuaient du mouvement à la Terre, en leur fai- 
sant prendre garde qu'il n'y a pas lieu de s'alarmer pour cela contre 
cette hypothèse ; puisqu'en effet ce ne peut être que fort impropre- 
ment qu'on lui peut attribuer du mouvement; car si l'on comprend 
bien que le mouvement n'est autre chose que le déplacement d'un 
corps, par rapport à ceux qui l'avoisinent immédiatement, l'on 



Sj«ièiDe général des TourbiUoDS. 
Dessin de 11 On du dix-septième siècls. 



connaîtra que ce qu'on nomme le mouvement diurne de la terre, 
appartient plutôt à la masse composée de la terre, àes mers 
et de l'air, qu'à la terre en particulier, laquelle doit être respectée 
dans un parfait repos, tandis qu'elle se laisse emporter par le tior- 
rent de la matière où elle nage ; de même qu'on dit qu'un homme 
est en repos qui dort dans un navire pendant que le navire se meut 



264 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

véritablement. Et de jnême l'on connaîtra que ce mouvement qu'on 
a coutume d'appeler le mouvement annuel de la terre, ne lui appar- 
tient aucunement, non pas même à la masse composée de la terre, 
des eaux et de Tair, mais bien à la matière céleste qui emporte 
cette masse autour du Soleil. » 

— Voilà,- j'espère, s*écria le député, un raisonnement alambiqué, 
pour calmer les consciences scrupuleuses. 

— Gela me rappelle, dit le capitaine de frégate, le fameux traité 




Variante du système des Tourbillons (dix-huitième siècle). 
Le Soleil tournant avec Mercure autour du centre. 



du P. Boscowitz sur les comètes et la manière de calculer leur re- 
tour. Ce calcul serait impossible dans Thypothèse de l'immobilité 
de la Terre. Cependant le savant jésuite commence son traité par 
une préface au pape, dans laquelle il proclame que « pénétré de res- 
pects pour les saintes Écritures, il ne croit pas au mouvement de 
la Terre.... > Seulement, à la fin de la préface, il met un tout petit 



DIVERS SYSTÈMES IMAGINÉS. 265 

post-scrîptuniy bien nécessaire en vérité : « Pourtant, dit-il, pour 
la commodité du fait, je ferai comme si elle tournait ! » 

— C'est assez joli! fit l'historien ... Pendant plus de cent ans la 
Sorbonne ne permit d'enseigner le mouvement de la. Terre que 
comme une hypothèse commode, mais fausse I 

— Et dire que la vérité passe toujours par de tels chemins avant 
d'être reconnue par les hommes, répliqua le professeur. Aujourd'hui 
chacun a reconnu que la vraie religion n'a en rien à s'inquiéter de ces 
formes, et Tobservatoire de Rome est l'un des plus laborieux et des 
plus illustres de notre époque. 

— Le système des tourbillons de Descartes a eu lui-même une 
variante au dix-huitième siècle, c'est de supposer que le Soleil, au 
lieu d'être immobile au centre du système, circulerait lui-même 
autour d'un centre, entraînant Mercure avec lui. Ce mouvement du 
Soleil était destiné à expliquer les variations de grandeur de son dis- 
que apparent vu de la Terre, et les variations diurnes et annuelles 
de son mouvement, en laissant notre planète se mouvoir dans une 
orbite circulaire. 

— Dans un ouvrage imprimé en 1643, intitulé : Àntonii Deusingiiy de 
vero systemate mundi, que j'ai parcouru hier à la bibliothèque du 
château, dit le professeur, j'ai remarqué une figure dans laquelle la 
Terre centrale est entourée des planètes dans la disposition suivante : 
!• la Lune; 2*» le Soleil; 3° Vénus; 4» Mercure; 5*» Mars; 6» Jupiter 

é 

et T" Saturne. L'auteur attribue ce système à une secte de pythago- 
riciens. 

— Effectivement, on a encore reproduit cette exposition au dix- 
septième siècle, remarqua l'astronome. 

— Sont-ce décidément là tous les systèmes astronomiques? de* 
manda Ihistorien. 

— Tous ceux qui ont eu cours dans la science. Mais si nous vou- 
lions faire l'histoire de toutes les suppositions isolées imaginées par 
les hommes, nous en aurions encore de toutes les couleurs à visi- 
ter. J'ai des ouvrages qui prétendent que le Soleil, la Lune et les 
étoiles n'existent pas, et ne sont que le reflet d'une immense lumière 
disséminée sous la Terre : il y a même une figure explicative con- 
struite selon les règles de l'optique. J'en ai d'autres qui représentent 



266 NEUVIÈME SOIRÉE. - LE SYSTÈME DU MONDE. 

Tunivers comme formé de trois étages horizontanz : l'enfer avec tous 
les damnés sous le plancher, enfermés dans la cave ; le monde des 
humains au rez-de^haussée ; le ciel étemel au premier. Il n'y a pas 
plus de vingt ans qu'on a publié, à Paris même, un livre destiné à 
prouver que le Soleil n'a qu'un mètre de diamètre, que Vénus est 
de la grosseur d'une orange, et que la Terre constitue à elle seule 
tout Tunivers, etc., etc. Quoique ces fantaisies soient curieuses, ce 
serait perdre notre temps que de le passer à remuer tout cela. 

n y aurait aussi de singulières idées à relever dans les opinions 
enfantines des peuplades qui sont encore à l'état sauvage, et dont 
nos voyageurs modernes nous ont rapporté de curieux spécimens. 
Ici, ils placent la Terre sur des blocs de granit; là, sur des mon- 
tagnes escarpées; plus loin, sur un océan indéfini. Ailleurs, ils sup- 
posent que la Lune décroissante sert à former des étoiles et que cha- 
que mois elle ne se renouvelle que par un miracle. Longtemps 
les Indiens ont cru la Lune pleine d'ambroisie, et que les dieux y 
venant prendre leurs repas, faisaient diminuer sa lumière. La ré- 
gularité du retour des phases annonçait que la provision était soi« 
gneusement renouvelée et que les dieux avaient un appétit fort réglé. 

— Les Brahmes plaçaient la Terre au centre de l'univers, dit le 
capitaine. Ils imaginaient sept mondes ; ce sont les planètes, entre 
lesquelles la Terre, posée sur une montagne d'or, occupait le lieu 
principal. Ils pensaient que les étoiles se meuvent et les nommaient 
poissons, parce qu'elles nageaient dans Téther comme les pois- 
sons dans les eaux. Cette idée, qui, sans doute, n'est qu'une figure, 
est plus juste et plus philosophique que celle des anciens Grecs, de 
les attacher comme des clous à la calotte sphérique et solide du 
ciel. Ajoutons qu'ils comptaient neuf planètes, savoir, les sept que 
nous connaissons et deux dragons invisibles qui seraient la cause 
des éclipses. Ces phénomènes arrivant en différents points de l'é- 
cliptique, ils avaient imaginé ces dragons errant comme des planètes. 

Quant à l'ordre des planètes, le plus curieux est qu'ils plaçaient la 
Lune plus loin que le Soleil. Cette inconséquence est extraordinaire 
et unique dans l'histoire de l'astronomie. Peut-être est-ce parce que 
la lumière de notre satellite est sans chaleur qu'ils le jugaient plus 
éloigné que le Soleil qui les brûle. L'opinion de ces prêtres est en- 



LES PLANÈTES. 267 

core la même aujourd'hui. Un Brahme de Tanjaor, se trouvant en 
prison avec un de nos missionnaires, dit Souciet, eut de longues 
conférences avec lui. Il souffrait assez patiemment que le mission- 
naire réfutât l'idolâtrie, qu'il dît tout ce qu'il voulait contre les ido- 
les et les dieux ; mais, quand il vit que le missionnaire prétendait 
que le Soleil fût plus éloigné de nous que la Lune, il se fâcha sé- 
rieusement, il ne voulut plus rien entendre. 

— Je pourrais, dit l'historien, ajouter aux opinions précédentes 
que les Perses croyaient les étoiles plus près que la Lune. Selon 
eux, la montagne de l'Alborac, la plus haute de la Terre, aurait mis 
huit cents ans à croître entièrement. En deux cents ans elle se serait 
élevée jusqu'au ciel des étoiles, en deux cents jusqu'au ciel de la Lune, 
en autant de temps jusqu'au ciel du Soleil ; enfin dans les deux cents 
dernières années, elle aurait atteint le ciel de la Lumière première. 

Vers la même époque de l'antiquité persane, le Chaldéen Bérose 
a donné une explication originale des phases de la Lune et de ses 
éclipses. Selon lui, notre satellite, semblable à une balle â jouer, 
avait une moitié lumineuse et l'autre d'un bleu céleste qui se con- 
fondait avec la couleur du ciel. En tournant en un mois, il pré- 
sentait toutes les phases. Enfin, .n'avons-nous pas vu que les Ghal- 
déens supposaient la Terre creuse et semblable à un bateau ? Peut- 
être se servaient-ils simplement de cette image pour donner une 
idée de la manière dont ils imaginaient que la Terre était portée 
sur l'éther; de même que plusieurs des anciens donnaient au Soleil 
et â la Lune un vaisseau pour faire leur cours. 

Enfin, tous les faux systèmes se sont évanouis au flambeau de la 
vérité : le vrai système du monde est maintenant connu et adopté 
officiellement. 

— Les révolutions précèdent toujours les gouvernements, inter- 
rompit le député; ce qui était romantique devient classique, le pro- 
grès individuel forme plus tard l'état officiel. 

— Maintenant que nous avons passé en revue ces différents systè- 
mes, demanda le professeur, ne pourrions-nous trouver l'explication 
des noms donnés aux planètes? Nous avons cherché en de précédentes 
soirées, Torigine des noms donnés aux étoiles et aux constellations; 
il ne serait pas dénué d'intérêt d'agir de même pour les planètes. 



— J'îl T'.-.Ia n; jccip^r a::»îI c* c^Iô 7i5scl:ri- r^^^idlt l'astro- 
no.''^- Lrri l'jCC* eiii; !:}é5 i::-:t..^zir-: L'^sin: ^^is I-es ;1:l5 anciens, 
et t^ ÙL.rr.i -ri^ •:•=: 1>. •. jue ■: a Ir^ ;«>^:es on: i>5>:lt: la myt:i3lo- 
^1-^ ?r*3:/;ae à raàtrcLO.-nie. Les pre-irres drrâirr.!:: jC5 se rappor- 
ià>:A à V^^j^zt de c^s autres erricis ; niils d.-ri tous les peuples 
il parai: avoir ei^âte à la fols deai or-ires de décorsicaiioQS, 

Nous arons ru l'autre sxr les é.^nijlozies des nosis du S:UU^ 
de la Lu./i et de la Terre. 

Les premières decorcinatiOLs grecques des planâtes furent rela- 
tives i leur àtzré dr: lurriltrre. Sa:ume, peu vlsiiile, fut nommé 
Phénon, qui par'j^i; Ju;.!ter. Pi;ii^'.cn, le : -i.^z t: Mars, Pvroîs, oou- 
Uur de f^u; Merair^. Stili/jn, l>:...y j.:»*; et Vénus, Phosphore et 
Lucifer, poru-'w- i^rt. Us Id' pelertrut en:ore Callisté, la plus belle. 
On en avait également fait l'étoile du soir et l'étoile du matin, à cause 
de sa situation spéciale. Combien de regards ne se sont-ils pas éle- 
vés vers elle pendant les douces heures du crépuscule? 

— Les indigènes de FAmérî'jue septentrionale ont imaginé des dé- 
nominations à peu près semblables, dit le navigateur. Ils appellent 
le Soleil Ou^nUkka, il porte le jour; la Lune Asonu'ika^ elle porte 
la nuit; Vénus, TeoifeuienhaoKiiha^ elle annonce le jour. Ce nom ca- 
ractérise parfaitement l'apparition de cet astre le matin, laquelle, 
comme on le voit, n*a pas échappé à l'attention de ces peuples sau- 
vages. 

Beckmann (Hisio-y of inventions and discoveries) établit qu'un 
procédé commun à tous les peuples de TOrient, auxquels les Grecs 
et les Romains l'ont emprunté, consista à donner aux planètes, dès 
que leur mouvement propre fut reconnu, le nom des divinités ré- 
vérées chez chaque peuple. 

Jablonski {Panthéon Ëgypliorum, Proleg.) dit à ce sujet : « L'idée 
que chaque planète était la résidence d*un dieu ou qu'elles étaient 
les Dieux eux-mêmes a pris naissance dans Tusage constant que l'on 
retrouve à l'origine chez toutes les nations d'adorer le Soleil en 
raison de son influence bienfaisante et nécessaire sur tous les corps 
terrestres. Cet usage en engendra naturellement un autre. Dans le 
cours du temps, lorsque les héros, les personnes qui avaient im- 
mortalisé leur nom par un grand service rendu à l'humanité, reçu- 



LES PLANJÈTÉS. 269 

rent les honneurs divins, il fut tout simple de fixer pour leurs de- 
meures les corps célestes tels que la Lune et les planètes. » 

— Sans doute, répliqua le professeur de philosophie, il est diffi- 
cile de préciser en dehors de ces vues générales, quelles lois prési- 
dèrent à la distribution des divinités dans les planètes et pourquoi 
telle planète fut dédiée à tel dieu et non à tel autre. Il est toutefois 
naturel de penser que le premier des dieux a pris de droit la plus 
brillante des planètes : Jupiter; — que la blonde et sympathique Vénus 
s'est laissé bercer par l'étoile du soir; — que Mars, dieu de la 
guerre et du carnage, a été assimilé à la rouge planète que vous con- 
naissez; — que Saturne, ou Kronos, le dieu du temps, a personnifié 
le cours le plus lent de la plus lointaine planète connue, dont le cer- 
cle embrasse tous les autres; — le dieu des voleurs et du commerce, 
Mercure aux talons ailés, a été placé dans ce petit astre qui ne se 
montre que le soir, « entre chien et loup, » et ne se laisse jamais 
saisir dans son éternel jeu de cache-cache avec nous. Quant aux 
noms mythologiques du Soleil et de la Lune, le brillant Apollon ne 
pouvait avoir sa place que sur le trône de l'astre radieux ; Diane au 
croissant d'argent est la virginale chasseresse des cieux (le berger 
Endymion n'est venu que plus tard), et Phœbé est la pâle et blanche 
sœur du brillant Phœbus. 

Toutes ces planètes, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter ^t Saturne, 
sont connues dès les origines même de l'histoire du ciel, comme nous 
l'avons vu. 

Il nous reste encore deux planètes, non connues des anciens; mais 
c*est à notre astronome que nous devons laisser le soin de nous 
expliquer leur appellation. 

— Oh I rien n'est si simple, repartit celui-ci. Uranus a été décou- 
vert par William Herschel dans la soirée du 13 mars 1781, et fut 
d'abord prise pour une comète. Herschelproposa d'abord de l'appeler 
Georgium Sidus, par reconnaissance pour Georges III d'Angleterre. 
Lalande demanda qu'elle fût désignée sous le nom de l'astronome 
qui l'avait découverte, et en effet, on l'appela très-longtemps 
HerscheL On proposa successivement les noms de Neptune, Astrée, 
Cybèle, Uranus. Ce fut ce dernier, présenté par Bode, qui prévalut, 
comme une réparation au plus ancien des dieu*x. 



ElLd, la dernière planète concce da sjs'^zie, \epwae, a ete Z'>- 
ienee et constatée dins le de! pour la preïnîene fois îe î3 sepcembre 
1%*Ç, p^r l'istronoaie Galîe. de Berlin- El^c ocnipait à pea près h 
place que les calculs de la ODHkaniqoe œleste isi aTaient assignée 
d'avance. Le nom de Neptune, qni n*aTait pas préfaln pour la planète 
pré>::edente, fut décerné i celie-d presque à roDanonîté. 

Pendant notre siècle, on a découvert une centaine de petites pla- 
nètes, grandes comme des de;.arlements, entre Mars et Jnpiter. On 
leur a donné différents noms tirés de la mrtholosie. 

— Voilà, j'espère, dit la manjuise, toute Ihistoirc des planètes. 
Cette soirée a peut-être été un peu longue et fatigante pour nos ora- 
teurs, mais enfin elle renferme beaucoup de choses, et il £iut bien 
prendre le temps de parler. Cependant je me permettrai de deman- 
der encore à notre infatigable astronome ce que signiâent les signes 
donnés à tous ces astres. Tenez, les Toici, lit-elle, yont-iis pas un 
air catialistique? 

— Nullement. Commentons par Neptune : $ tous représente le 
trident des mers ; i|r , signe d'Cranus, est la première lettre du nom 
d'Herschel portée par un petit globe; 1) est la faux du temps ou de 
Saturne; Tf^ est la foudre de Jupiter et rappelle la première lettre 
de Zeùs ; d' , est la lance de Mars avec son boucUer : î , le miroir de 
Vénus; $, le caducée de Mercure; Q, le disque du Soleil; v{, le 
croissant de la Lune. Il est évident, si cette origine est bien fondée, 
que ces caractères viennent des Grecs, puisqu'ils naissent de leurs 
labiés, et qu'ils sont dérivés des attributs de leurs dieux. Remarquons 
que les GbinoiSy de toute antiquité, ont désigné le SoleU par un 
petit cercle avec un point dans le milieu. Ce caractère hiéroglyphique 
est exactement le même que celui dont les andens Grecs se sont 
servis, et dont nous faisons usage aujourd'hui. 

Mes chers amis, continua l'astronome, je ne sais comment vous 
prier de me pardonner la longueur de cette dissertation. Onze heures 
ont tinté depuis longtemps déjà à la vieille tour du château, minuit 
approche, et les braves indigènes de Flamanville, qui déjà ont remar- 
qué nos entrevues du soir, nos livres et le télescope énigmatique du 
chalet, vont décidément nous prendre pour des sorciers. Si la mar- 
quise n'était en bonne odeur, depuis qu'elle a fait cadeau à l'église 



LE SYSTÊUS PLANiTAIRE. 

(p. 271.) 



LES PLANÈTES. 271 

de reliques rapportées de Rome par elle-même, je craindrais les pier- 
res. Jean- Jacques Rousseau en a bien reçu dans son jardin (et sur 
la tête) pour s'être mis à chercher les constellations en installant 
dans sa charmille une carte céleste éclairée par une lanterne. 

Il faut pourtant que je vous retienne encore deux minutes. Nous 
ne pouvons nous séparer avant d avoir fait aboutir toutes nos ob- 
servations respectives de cette soirée à une conclusion claire et pré- 
cise, sur la manière dont nous devons nous figurer exactement le 
système du monde. 

Grâce à Copernic, à Galilée, Kepler, Newton, Huygens, Lalande, 
Laplace, et à d'autres travailleurs, nous pouvons maintenant nous le 
représenter comme il suit : Au centre des orbites planétaires trône 
le globe immense du Soleil. — A des distances diverses, que nous 
avons données dès notre première soirée (p. 15), gravitant, en des 
orbites successives, d'abord Mercure, Vénus, la Terre et Mars, dont Iqs 
années sont d'autant plus longues qu'elles sont plus distantes du 
Soleil, mais dont les jours sont à peu près de 24 heures pour 
chacune de ces quatre médiocres planètes.— Après Mars on rencontre 
une vaste zone occupée par un nombre considérable de tout petits 
corps célestes. — Le monde splendide de Jupiter gravite à la distance 
de 200 millions de lieues du Soleil, en une révolution de 12 ans et 
avec des jours de 9 h. 55 m. seulement Quatre satellites l'accompa- 
gnent. — A 364 millions de lieues du Soleil roule ensuite Saturne, 
dont la translation demande 29 ans et demi pour s'accomplir, et dont 
le rapide mouvement de rotation n'est que de 10 h. 15 m. Il est 734 
fois plus gros que le globe terrestre, et environné d'un colossal sys- 
tème d'anneaux, au delà desquels sont échelonnés huit satellites, 
dont le plus extérieur est à 922 000 lieues de la planète.— Le monde 
d'Uranus, composé d'une planète 82 fois plus grosse que la Terre et 
de huit satellites, gravite à la distance de 733 millions de lieues du 
Soleil, en une année de 84 ans.— Enfin, la dernière planète actuel- 
lement connue de notre système, Neptune, gravite à la distance de 
1 milliard 147 millions de lieues, sur une orbite gigantesque qu'elle 
n'emploie pas moins de 164 ans à parcourir, et qui ne mesure pas 
moins de 7 milliards de lieues d'étendue. 
Vous voyez que cette ampleur est déjà loin des dimensions du sys- 



272 NEUVIÈME SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE.- 

tème de Copernic, terminé à Saturne supposé encore plus proche 
qu'il ne l'est. Mais ce n'est pas tout. Pour compléter Vw Se exacte 
que nous voulons nous former de notre situation dans l'espace, il 
nous faut aussi nous figurer voir sous les yeux de notre esprit ce 
système planétaire suspendu dans le vide infini^ et soutenu autour du 
Soleil comme par une main invisible. Cette main invisible, c'est le 
réseau de la gravitation universelle; c'est la combinaison de l'attrac- 
tion puissante du corps solaire avec les mouvements des planètes, 
mouvements non pas exactement circulaires, mais elliptiques. Ainsi 
soutenues à distance par le Soleil, les planètes sont, de plus, entraî- 
nées par lui 'dans l'étendue. Le Soleil tourne sur-son axe en 25 jours 
environ, et vogue lui-même dans l'espace, emportant avec lui tout 
son système. Le point du ciel vers lequel il marche (ou, ce qui est la 
même chose, vers lequel il tombe en nous entraînant) est la constel- 
lation d'Hercule. 

La distance qui sépare notre Soleil du soleil le plus voisin, et qui 
sépare entre eux chacun des soleils de l'espace, est si vaste, que toute 
la largeur du système planétaire n'est qu'un point dans ces inter* 
valles, et que la translation de notre système, lors même qu'elle se- 
rait éternelle, n'a pas de rencontre à craindre. 

Chaque (!toile est un soleil analogue au nôtre, centre de systèmes 
inconnus, et vogue également dans l'espace. Pas une seule ne reste 
fixe. Et ainsi l'univers infini est peuplé de systèmes innombrables 
en circulation dans l'étendue, séparés les uns des autres par des 
distances incommensurables. 

— Encore un mot, monsieur l'astronome, fit la marquise. 

Il me semble que ce qu'il y a de plus merveilleux dans les con- 
quêtes de l'astronomie, c'est l'invention de la lunette d'approche et 
la construction des télescopes d'observatoires. Vous ne nous en 
avez pas parlé. 

— En effet, madame, sans les lunettes d'approche, nous ne serions 
guère plus avancés en astronomie physique que du temps de Co- 
pernic et même de Ptolcmée. Leur invention est du reste fort cu- 
rieuse. 

D'après les documents recueillis sur ce sujet par l'astronome 



|£C0UVER1E DE LA LUNETTE d' APPROCHE PAR LES ENFANTS 
d'un opticien DR MIDDEL80URC. (p. 273.? 



LES PLANÈTES. 273 

Olbers, c*est en 1606 que, pour la première fois, on combina un 
verre concave et un verre convexe pour rapprocher les objets. C'é- 
tait à Middelbourg, en Zélande, où nous sommes allés l'hiver der- 
nier, mon cher historien. Un fabricant de besicles nommé Jean Lip- 
pershey reçut cette grieinde découverte du hasard. Ses enfants, jouant 
dans sa boutique, s'avisèrent de regarder au travers de deux len- 
tilles, Tune convexe, l'autre concave, le coq du clocher, qui,- à leur 
grand ébahissement, leur parut tout rapproché d'eux. La surprise 
des enfants ayant éveillé l'attention de Lippershey, celui-ci, pour 
rendre l'épreuve plus commode, établit d'abord les verres sur une 
planchette; ensuite il les fixa aux extrémités de deux tuyaux suscep- 
tibles de rentrer l'un dans Tautre. A partir de ce moment, la lunette 
était trouvée ! Le 2 octobre 1606, il adressa une supplique aux états 
généraux de Hollande, demandant un brevet de trente ans. Lés éche- 
vins n'y trouvèrent qu'un inconvénient, c'est qu'on n'y voyait pas 
des deux yeux, ce qui les contrariait. 

La connaissance du fait se répandit vite, et Lippershey ne -jouit pas. 
du privilège de son invention. . ' 

C'est Galilée qui le premier appliqua cette lunette primitive (qui 
porte son nom) aux observations astronomiques, et la sienne, il ne 
la fit pas venir de Hollande, mais la fabriqua par lui-même d'après 
ce qu'il avait entendu dire. C'est en 1609. Il porta successivement 
le grossissement à 4, 7 et 30 fois en diamètre, ce qu'il ne dé-' 
passa pas. Il découvrit les phases de Vénus, les taches du Soleil,' 
les quatre satellites de Jupiter et la nature montagneuse de la Lune. 

Kepler imagina la première lunette astronomique à deux verres' 
concaves en 1611. 

Huygens porta les grossissements à 48^ 50 et 92 fois, et reconnut 
Fanneau de Saturne et le quatriènie satellite de cette planète. 

Cassini, le premier directeur de l'Observatoire de Paris, les porta 
à 15Ô, aidé par Auzout, Gampani de Rome et Rives de Londres. Il 
constata la rotation de Jupiter (1665), celles de Vénus et de Mars 
(1666), le cinquième et le troisième satellite de Saturne (1671), enfin 
les deux plus proches (1684). Les autres satellites de cette planète 
ont été découverts, le sixième et le septième par William Herschel 
en 1789, et le huitième en 12548 par Bond et Lassel. 

18 



21k HISTOIRE DU CIEL. 

J'ajouterai encore à ce propos que les satellites d'Uranus ont été 
découverts, six par Herschel de 1790 à 1794, et deux par Lassel 
(septième et huitième) en 1851 ; et celui de Neptune en 1847 par ce 
dernier astronome. 

La rotation de Saturne a été constatée par Herschel en 1789, et 
celle de Mercure par Schrœter en 1800. 

Les premiers télescopes, ou lunettes astronomiques à réflexion, 
ont été faits par Gregory en 1663 et Newton en 1 (72. Les plus grands 
instruments' de notre siècle sont le télescope d'Herschel, qui gros- 
sissait 3000 fois en diamètre, celui de lord Rosse, en Irlande» qui 
grossit 6000 fois et rapproche la Lune à 15 lieues; ce merveilleux 
instrument a 6 pieds d'ouverture et 60 pieds de longueur ; son mi- 
roir seul pèse 3800 kilogr., c'est-à-dire 2000 francs de métal; avec 
le tube, il pèse 10 400 kilogr.; je remarquerai en passant qu'il n'a 
pas coûté moins de 300 000 francs à son propriétaire. A ces télescopes, 
ajoutons celui de l'Observatoire de Marseille, construit par M. Fou- 
cault, dont le miroir en verre argenté supporte un grossissement 
qui peut être porté à 4000, et celui de Melbourne, en Australie, 
dont le grossissement peut aller jusqu'à 7000. 

C'est gi*âce à tous ces progrès dans l'optique que nous sommes 
parvenus à compléter les données de l'astronomie mathématique 
par des constatations d'astronomie physique, qui nous font appré- 
cier la disposition générale de l'univers, et nous montrent la vie 
organisée sur l'immense panorama des mondes ! 



DIXIÈME SOIRÉE 



LE MONDE TERRESTRE DES ANCIENS 

LA COSMOGRAPHIE ET LA GÉOGRAPHIE 

DE l'ignorance ANTIQUE 



Opinions des anciens sur la forme de la Terre et ses rapports avec le reste de 
Tunivers. -^ Examen critique du Traité du 4!'iel d'Aristote. — Suppositions ima- 
ginées pour expliquer la position centrale du globe. — Idées sur le mouvement et 
la pesanteur. — Les commencemen s de la description méthodique du monde. — 
Différentes formes supposées à la Terre. — La Terre enracinée , fixe, cylindrique, 
cubique, flottante, ronde, isolée. — Images antiques. ~ Moïse et la Bible. — Ho- 
mère. Le bouclier d* Achille. La terre plate. Le fleuve Océan. — Sphères et cartes 
primitives. ^ Hérodote, firalosthènes, Strabon, Posidonius, Pomponius Mêla. 

Progrès de la géographie. 



— Depuis une dizaine de jours que nos entretiens scientifiques 
sont commencés^ dit l'astronome, au moment où nous sortions du 
cbàteau pour notre promenade habituelle, nous avons pu revoir 
dans une vaste esquisse les opinions que les hommes se sont suc- 
cessivement formées sur le ciel, et constater comment l'esprit hu- 
main est parvenu à connaître la réalité. Ces curieuses études nous 
ont fait, pour ainsi dire, revivre réellement dans ce passé disparu. 
En établissant de la sorte une comparaison permanente entre les 
suppositions de l'ignorance primitive et les démonstrations de la 
science, nous apprécions mieux la valeur de la réalité. Nous arri- 
vons maintenant à la question particulière de la cosmographie ter- 
restre, déjà effleurée dans nos précédentes soirées. £t ce n'est certes 
pas la moins intéressante. Il n'y a peut-être rien au monde de plus 



276 DIXIÈME SOIRÉE. ~ LE MONDE DES ANCIENS. 

curieux que le spectacle des tentatives faites par Thabitant de la 
Terre pour se rendre compte de la forme, de la nature et de la si- 
tuation de sa planète dans l'espace. 

— Est-ce que Tétude cosmographique de la Terre fait partie de 
l'histoire du ciel ? demanda la marquise. 

— Bien entendu, répondit le capitaine. 11 serait même difficile de 
1 en distraire, puisque d'une part la Terre est un aslre du ciel, et 
que d'autre part notre observatoire terrestre est fatalement la base 
de nos études astronomiques. L'histoire de la cosmographie et de la 
géographie générale est nécessairement parallèle a l'histoire de 
l'astronomie. Elles sont solidaires l'une de Tautre. Sans Christophe 
Colomb il n'y aurait pas eu de Copernic. 

— Nous allons donc savoir quelle série d'efforts on a faits de 
toutes parts avant d'arriver à constater l'état réel de notre globe, 
et à le tenir dans la main comme aujourd'hui ? 

— C'est, je crois, ce que nous allons essayer dès ce soir, répliqua 
l'historien. 

— Et par quelle scène commencerons-nous le spectacle ? reprit la 
marquise. 

"— Le vénérable Aristote va se présenter le premier en scène, ré- 
pliqua l'astronome. 

— Comment 1 l'obscur, l'indéchiffrable Aristote? s'écria le pasteur. 

— Hélas I oui, fit l'astronome, à lui la première place : et par droit 
de conquête et par droit -de naissance. Ne croyez pas que pour lui 
donner ce rang je dissimule ou lui pardonne ses obscurités. Non, non. 
Je veux, au contraire, le présenter tel qu'il est, et sans rien cacher 
de sa physionomie. 

Et pour vous prouver mon impartialité, ajouta-t-il, je commence- 
rai par vous rappeler Daniel Heinsius, philosophe et poète latin 
hollandais du dix-septième siècle, qui, étant un jour consulté sur 
son opinion personnelle relativement à l'authenticité du Traité sur le 
monde attribué à Aristote, donne aux érudits disputeurs la singu- 
lière raison que voici. Selon lui, comme d'après la majorité des com- 
mentateurs, cette lettre sur le monde, adressée à Alexandre, est 
apocryphe, et voici l'argument spécieux sur lequel il fonde sa con- 
viction : « Le traité en question, dit-il, n'offre nulle part cette tua- 



LE MONDE TERRESTRE DES ANCIENS. 277 

jestueuse obscurité qui, dans les autres ouvrages d'Aristote, repousse 
les ignorants. > 

— Voilà un argument qui ne manquera pas de légitimité, repar- 
tit le pasteur ; entreprendre la lecture du célèbre philosophe de 
Stagire, c'est, à mon avis, le plus grand acte de vertu qu'un homme 
qui consacre sa vie à Tétude des sciences puisse s'imposer a notre 
époque où le temps passe si vite; et quelle que soit la récompense 
qui vienne couronner l'accomplissement de cette noble tâche, je 
ne mets pa? en doute qu'il ne la trouve toujours fort inférieure au 
mérite d'un pareil travail. 

— Certes, reprit l'astronome, il n'est même pas nécessaire pour 
cela de lire le précepteur d'Alexandre dans sa langue maternelle, ni 
même dans les traductions latines que le moyen âge nous a léguées ; 
mais seulement dans la belle et élégante traduction française que 
M. Barthélémy Saint-Hilaire vient de nous oflWr. Pour celui qui est 
accoutumé à la clarté et à la rigueur si satisfaisante de la méthode 
scientifique moderne, il y a en perspective des attaques de nerfs, 
causées par la lenteur, la naïveté, le vague, l'indéfini, le. mélange 
de la métaphysique et de la physique, le mariage bizarre de la lo- 
gique avec le raisonnement tiré de l'expérience, et surtout par le 
changement qui s'est introduit depuis deux mille ans dans la signi- 
fication des mots, changement par suite duquel nous ne compre- 
nons plus dans leur sens original les expressions qui reviennent 
le plus souvent, et qui sont les plus importantes, comme le mouve- 
ment, la génération, les éléments, la figure, la forme, la matière, 
les propriétés des corps, etc., etc. 

Il résulte de ce changement dans la signification des mots et de la 
différence essentielle qui distingue la méthode actuelle de raisonne- 
ment de la méthode employée au temps d'Aristote, ajouta encore 
l'astronome, que les œuvres astronomiques de celui-ci, si toutefois 
il est permis de leur donner ce nom, sont presque illisibles aujour* 
d'hui, et caractérisées par une obscurité particulière. C'est pourquoi 
celui qui, désireux de connaître l'antiquité et de l'observer directe- 
ment, essaye de pénétrer dans ce labyrinthe, sent bientôt la néces- 
sité d'avoir à côté de lui un guide clairvoyant, qui connaisse à la 
fois et les besoins de l'esprit actuel et la nature des études antiques ; 



S78 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

qui ait comparé sagement l'état des connaissaoces humaines aux 
deux extrémités de la ligne qui nous sépare de ces âges, et sur le 
trajet de cette ligne elle-même ; qui jouisse enfin de l'autorité né- 
cessaire pour nous guider en ces régions lointaines avec le flam- 
beau de la méthode positive, sans laquelle nous n'avons plus que 
le caprice et la conjecture.... Je suis heureux que le savant mora- 
liste français ait pris la peine d'être ce guide spécial.... » 

Déjà depuis quelques instants nous étions arrivés au chalet de la 
Falaise. Une discussion particulière sur Aristote s'élevait entre le 
professeur de philosophie et le capitaine de frégate, lorsque, voyant 
notre petite société installée, l'astronome reprit : 

« Le Traité du Ciel d'Aristote présente l'exposé et la discussion 
des idées généralement admises en Grèce et en Italie au quatrième 
siècle avant notre ère, sur la composition de l'univers, l'ordre qui 
préside aux mouvements observés, la nature des corps célestes et de 
la Terre, l'organisation, la succession, les modifications des choses; 
ce n'est pas un système d'observations, comme Ptolémée et l'École 
d'Alexandrie peuvent nous en ofirir, mais un ouvrage théorique. 
Toute proportion gardée, c'est l'entreprise de Newton et de Laplace : 
un résumé de l'ensemble des phénomènes, avec une théorie de la 
pesanteur et du mouvement. 

Nous allons nous occuper d'abord de ce vénéré philosophe, pour 
bien saisir l'esprit de la méthode qui régnait alors. 

Disons-le tout de suite : c'est simplement la logique et pas autre 
chose. Aristote n'a pas l'air de s'en apercevoir. Sans doute la logique 
est une excellente méthode, dans son application psychologique aux 
questions qui sont de son ressort ; mais elle est d'une parfoite 
nullité, lorsqu'on l'applique à la discussion des mouvements célestes 
apparents et qu'on prétend les réduire à notre échelle. Si le point de 
départ «st arbitraire, le système entier édifié sur cette base sera 
d'autant plus faux, qu'il aura été plus sévèrement et plus rigou- 
reusement bâti. Les raisonnements reviendront sans cesse sur eux- 
mêmes, paraissant se prouver l'un par l'autre» et ne formant au 
contraire qu'un système sans solidité, suspendu dans le vide, on ne 



ARISTOTE, 279 

sait comment; nous n'aurons à l'origine qu'une pétition de principes, 
et en résumé qu'un cercle vicieux. 

Ainsi demandez, par exemple, à Aristote si c'est la Terre qui 
tourne ou le ciel ; il vous répondra que « la Terre est évidemment 
en reposy » et que les Pythagoriciens sont absurdes de lui supposer 
un mouvement de translation autour du feu. Outre le témoignage 
des sens, < il y a de plus un argument considérable, qui consiste 
en ce que le repos est naturel à la Terre et qu'elle est naturellement 
en équilibre. > On voit que c'est dire qu'une chose est, parce qu'elle 
est, et rien de plus. 

Également sollicitée de toutes parts, déclare le philosophe grec, 
la Terre n'a pas de raisons pour quitter sa place, qui est son lieu 
naturel. Il est curieux de voir combien l'école abuse de cette qua- 
lification. Tout ce que l'on observe est naturel. Imaginez une autre 
explication, on vous objecte que ce n'est pas naturel, et l'on vous 
tourne le dos. 

Demandez-vous quelle est la nécessité que ce soient, les astres qui 
tournent autour de la Terre? Aristote répond que ce mouvement est 
n(Uurely attendu que la circonférence est la ligne parfaite, que les 
astres sont parfaits eux-mêmes, et qu'ils doivent par conséquent 
décrire une circonférence. Tenez-vous à savoir pourquoi une ligne 
courbe est plus parfaite qu'une ligne droite? C'est parce qu'elle n'a 
pas de bouts. Et pourquoi n'ayant pas de bouts est-elle plus parfaite? 
Tout simplement parce qu'il en est ainsi ! I 

Voilà les raisons qui ontretardé de deux mille ans la découverte du 
véritable système du monde, et qui ont condamné Kepler à dix-sept 
ans de travaux forcés* avant qu'il pût s'affranchir de l'illusion de 
croire que la figure parfaite est le cercle, et avant qu'il pût trouva 
l'ellipse planétaire et ses trois lois immortelles. 

S'agit-il de la pluralité des mondes ? Aristote déclare qu'il ne pcrut' 
y avoir qu'un seul monde, parce que les éléments sont partout les 
mêmes, qu'il est naturel que les parties de terre qui sont dans un 
autre monde soient portées vers notre centre, que le feu qui est dans 
les cieux soit également porté vers l'extrémité du monde, car cha- 
que chose tend à son lieu naturel, et de cette façon, de même qu'il 
n'y a qu'un seul centre, il ne peut y avoir qu'un seul monde. 



280 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

Je ne puis m'empècher à ce propos, coDtiniia l'astronome, de 
vous témoigner la réflexion qui m'est venue . à cette lecture. Je 
trouve la préface de M. Saint-Hilaire infiniment plus intéressante 
que le traité lui-même, et quant à ces aspects scientifiques, le tra- 
ducteur se montre autant supérieur à Aristote que le dix-neuvième 
siècle est supérieur au siècle d'Alexandre; mais le savant acadé- 
micien me parait s'être un peu trop laissé dominer par sa sympathie 
pour son auteur, lorsque, sur cette question de la pluralité des 
mondes habités, il s'est permis d'écrire ces mots : « A quoi sert 
cette hypothèse ? Est-ce bien se montrer fidèle à la méthode tant re- 
commandée que de se permettre de semblables rêves ? Pour nous, 
et jusqu'à découverte nouvelle, il n'y a d'hommes que sur la Terre, 
et il ne peut y en avoir nulle part ailleurs. > 

— En effet, dit l'historien, cette déclaration dépare à nos yeux 
l'œuvre savante du laborieux traducteur. 

— J'ai avancé, reprit l'astronome, que ce fameux Aristote n'est 
pas moins obçcur que la scolastique qui est sortie de lui, et qu il 
importe de ne plus permettre dans l'avenir à la métaphysique de 
remplacer la discussion expérimentale ; je citerai ici comme type 
la prétendue démonstration de cette proposition fondamentale : 
Toutes les parties du ciel sont éternellement mobiles ; il n'y a que la Terre 
qui puisse être au centre et en repos. Puissiez-vous apprécier la va- 
leur de ce genre de raisonnement ! et veuillez observer que c'est 
ici une traduction claire et lucide, appropriée à notre langage. 

Écoutez : « Toute chose qui produit un certain acte est faite en 
vue de cet acte ; or l'acte de Dieu, c'est l'immortalité; en d'autres 
termes, c'est une existence éternelle ; donc il faut nécessairement 
que le divin ait un mouvement éternel. Mais le ciel a cette qualité, 
puisqu'il est un corps divin ; et voilà pourquoi il a la forme sphé- 
^ rique, qui, par sa nature, se meut éternellement en cercle. Or, 
comment se fait-il que le corps entier du ciel ne soit point ainsi en 
mouvement? C'est qu'il faut nécessairement qu'une partie du corps 
qui se meut circulairement reste en place et en repos ; et c'est la 
partie qui est au centre. Dans le ciel, il n'est pas possible qu'au- 
cune partie demeure immobile, ni nulle part, ni au centre ; car 
alors son mouvement serait vers le centre ; et comme son mouve- 



ARISTOTE. 281 

ment naturel est circulaire, le mouyement, dès lors, ne serait plus 
éternel. Hais rien de ce qui est contre nature ne peut durer éternel- 
lement. Or, ce qui est contre la nature est postérieur à ce qui est 
selon la nature, et dans Tordre de génération, ce qui est contre la 
nature n'est qu'une déviation de ce qui est naturel. — Il faut donc 
nécessairement que la terre soit au centre et qu'elle y demeure 
en repos. Mais, s*il en est ainsi, il faut nécessairement que le feu, 
qui est le contraire de la terre, existe aussi. En outre, l'affirmation 
est antérieure à la privation ; et je veux dire, par exemple, que le 
chaud est antérieur au froid. Or, le repos et la pesanteur ne se 
comprennent que comme privation de la légèreté et du mouvement. 
Mais, s'il y a de la terre et du feu, il faut nécessairement que tous 
les corps intermédiaires entre ces deux-là existent ainsi qu'eux ; 
car chacun des éléments doit avoir son contraire, qui lui est opposé. 
Mais ces éléments existant, il faut de toute nécessité qu'ils soient 
créés. Ces corps que nous venons de nommer sont doués de mou- 
vement. On voit donc clairement^ d'après cela, la nécessité du mou- 
vement de génération ; et, du moment que la génération existe, il 
faut aussi qu'il y ait un autre genre de mouvement, soit un, soit 
plusieurs. — Nous voyons évidemment par quelle cause les corps sou- 
mis à un mouvement circulaire sont plus d'un. C'est qu'il faut né- 
cessairement qu'il y ait génération, et il y a génération parce qu'il y 
a du feu ; et le feu existe ainsi que les autres éléments, parce, que la 
Terre existe aussi ; enfin la Terre existe elle-même, parce qu'il faut 
un corps qui reste éternellement en repos, puisqu'il doit y avoir un 
mouvement éternel. » 

— Ouf! vous avez du courage, s'écria le député. 

— Tel est le genre de raisonnement dont l'esprit humain (et l'esprit 
européen) s'est contenté jusqu'à la Renaissance. Ëtonnons-nous donc 
après cela de Tergotage de la scolastique ! 

-r Vous êtes bien sévère pour Aristote, répliqua le professeur 
de philosophie. Vous ne pouvez cependant nier qu'il ne nous four- 
nisse le plus ancien document auquel nous puissions recourir. Bien 
d'autres, avant lui, avaient essayé de comprendre Tordre de Tuni- 
vers; mais son ouvrage est le seul que le temps nous ait transmjs 
dans son intégrité. C'est par lui, il faut bien le savoir, que com- 



282 DIXIÈME SOIRÉE. -- LE MONDE DES ANCIENS. 

mence authentiquement Thistoire de l'astroDomie, comme celle de 
la plupart des autres sciences. Ignorer ou négliger ce fait, c'est 
manquer à la méthode d'observation, dont l'astronomie se fait gloire 
d'être le modèle le plus accompli. 

Comme j'ai, par profession, particulièrement étudié ce maître 
très-puissant, je vous demanderai la permission de résumer ici son 
système géométrique et logique. Il n'est pas si absurde que vous 
avez l'air de le croire. 

— Certes, répliqua l'astronome, je suis loin d'être opposé à vous 
entendre, et je pense au contraire que cette exposition ne sera pas 
la partie la moins instructive de cette soirée. 

— Je commencerai d'abord, avec Aristote lui-même, par la nature 
du mouvement. Il n'y a que deux mouven^ents simples : le mouve- 
ment en ligne droite et le mouvement circulaire. Le mouvement des 
corps naturels ne peut aller qu'en bas ou en haut. Par le bas, on 
entend la direction vers le centre; par le haut, la direction qui 
s'éloigne du centre. 

Le mouvement circulaire participe à la nature même du cercle; 
dans son genre, il est parfait; le mouvement en ligne droite, ne 
peut jamais l'être, puisque ce mouvement est nécessairement in- 
complet, comme la droite elle-même, qui n'est jamais finie et à 
laquelle on peut sans cesse ajouter. Le mouvement direct appartient 
aux éléments, qui se dirigent, soit en haut, comme le feu, soit en 
bas, comme la terre. Le mouvement circulaire doit appartenir à un 
corps plus relevé et c plus divin » que ceux-là. Ce corps doit être 
simple et parfait, ainsi que le mouvement qui l'anime ; il n'est donc 
ni léger ni pesant, puisqu'il ne se dirige ni en haut ni en bas. Il ne 
peut pas subir la moindre altération ; il ne croit ni ne décroit ; il 
est impérissable et éternel, de même qu'il est absolument immuable. 

— C'est logique, fit l'astronome, mais c'est faux. 

— Le philosophe invoque ici le témoignage unanime des peuples et 
celui des siècles écoulés. Le corps à mouvement circulaire, c'est-à- 
dire le ciel, est si évidemment quelque chose de divin, et de tout à 
part dans la nature, que c'est là où « tous les hommes, Grecs ou 
barbares , pourvu qu'ils aient quelques notions de la divinité, 
placent la demeure des dieux qu'ils adorent. * Ils croient que le 



ARISTOTE. 283 

■ 

séjour des dieux est immortel, comme les êtres supérieurs qui l'iia- 
bitent. 

— Qu'est-ce que cela prouve ? interrompit le député. 

— Bien plus, a-t-on jamais remarqué dans le Ciel le moindre 
changement? La tradition, soigneusement transmise d'âge en âge, 
y a*t-elle jamais signalé la plus faible perturbation? Cette course 
étemelle a-t-elle jamais été troublée? Et le mot d'éther, par lequel 
on désigne généralement ce corps, n'exprime-t-il pas à la fois et le 
mouvement qui l'emporte et l'immuabilité de ce mouvement? Mais, 
comme Dieu et la nature ne font jamais rien en vain, il est clair que 
ce corps est seul et qu'il forme un tout ; car un second corps de 
même genre ne pourrait être qu'un contraire, et il n'y a rien de 
contraire ni au cercle ni au mouvement circulaire. 

— C'est toujours faux, dit l'astronome. 

— Aristote poursuit : 

Si le ciel est fini, il renferoie néanmoins toutes choses; il est 
impossible d'imaginer un corps qui soit en dehors de lui. En sup- 
posant qu'il y ait encore d'autres mondes que le nôtre, les éléments 
y seraient toujours ce que nous les observons ici-bas, les uns se 
portant vers le centre, les autres s'en éloignant. Il faudrait donc 
qu'il y eût un centre dans ces mondes; alors notre Terre serait attirée 
vers ce centre, qui ne serait plus le sien, et elle serait animée d'un 
mouvement contre nature, que nous ne lui voyons pas. Par un ren- 

• 

versement analogue, le feu, au lieu de se diriger en haut, se diri- 
gerait en bas. Ce sont là des impossibilités manifestes ; et, comme 
nous voyons lé centre de la terre immobile, il n'est que faire d'in- 
veiiter un autre monde et un autre ciel purement hypothétiques. 
Le centre de Tunivers est unique, ainsi que son extrémité. Le centre 
est celui de la terre vers lequel les graves sont attirés avec d'autant 
plus de force qu'ils s'en rapprochent davantage dans leur chute. 
L'extrémité de l'univers, c'est la circonférence extrême du ciel, 
parce qu'au delà il n*y a rien.... 

Appliquant ici des principes qu'il a démontrés autre part, sur les 
conditions du mouvement, il avance que le mouvement du monde 
n'est possible que s'il y a un point de repos sur lequel ce mou- 
vement s'appuie en quelque sorte. Ce centre, nous ne pouvons pas 



2S4 DIXIÈME SOIRÉE. > LK MONDE DES ANCIENS. 

le placer dans le ciel ; car alors le ciel, au lieu de se mouvoir cir- 
culairement, se dirigerait vers le centre. Ce point de repos, c'est la 
Terre, qui est immobile, et qui est au centre de tout. 

— Illusion! toujours illusion! répliqua l'astronome. 

— Le ciel, qui est animé d'un mouvement circulaire, est évi- 
demment sphérique, parce que la sphère est le premier des solides, 
de même que le cercle est la première des surfaces, la sphère et le 
cercle pouvant remplir l'espace entier. Il faut donc comprendre la 
totalité du monde comme une sphère, où le ciel occupe la circon- 
férence la plus reculée, et où les éléments sont placés, tous sphé- 
riques aussi, dans l'ordre de leur densité : le feu, l'air, l'eau et la 
terre. 

La circonférence extrême du ciel est la plus rapide ; et chacun des 
astres, étoiles ou planètes, l'est de moins en moins, à mesure qne 
son cercle est plus voisin du centre. C'est qu'en effet le corps le 
plus rapproché est celui qui ressent le plus vivement laction de la 
force qui le domine ; le plus éloigné de tous la ressent le moins, à 
cause de la distance où il est; et les intermédiaires l'éprouvent dans 
la proportion même de leur éloignement, ainsi que le démontrent 
les mathématiques. 

Comment est-il possible que la Terre se tienne ainsi qu'elle se 
tient dans la place qui lui est assignée ! La plus petite parcelle de 
terre, quand on l'élève en l'air et qu'on la lâche, tombe aussitôt 
sans vouloir rester un seul instant en place, descendant d'autant 
plus vite vers le centre qu'elle est plus grosse. Et la masse de la 
Terre ne tombe pas, toute grande qu'elle est! Cet énorme poids peut 
rester en repos, et il ne descend pas, comme le ferait une motte 
de terre, qui ne s'arrêterait jamais si l'on venait par hasard à sup- 
primer le globe vers lequel son mouvement l'entraine I 

A cette question, les réponses, que rapporte Aristote en les exa- 
minant une à une, ont été .très-diverses et souvent bien étranges. 
Ainsi, Xénophane donne à la terre des racines infinies, théorie con* 
tre laquelle Empédocle a fait valoir les arguments dont nous nous 
servons nous-mêmes aujourd'hui. Thaïes de Milet fait reposer la 
terre sur l'eau, comme s'il ne fallait pas que l'eau, à son tour, reposât 
sur quelque chose, et comme si Ton pouvait admettre que l'eau, 



LE SOUTIEN DE LA TERRE. 285 

qui est plus légère, supportât la Terre qai est plus lourde. Anaxi- 
mène, Anaxagore el Démocrite; qui font la Terre plate, croient 
qu'elle est soutenue par Tair; il est accumulé au-dessous d'elle et 
elle presse sur lui comme un vaste couvercle. Aristote ajoute que 
ce qu'on dirait peut-être de plus probable, avec quelques autres 
philosophes, «c'est que la Terre a été portée au centre par la rotation 
primitive des choses. On peut croire encore, avec Empédocle, que 
la Terre se maintient sans tomber, comme dans les vases qu'on fait 
tourner rapidement, l'eau est souvent en haut et néanmoins ne 
tombe point, emportée par la rotation qui lui est imprimée. > 

« A côté de cette opinion d'Erapédocle, il faut en citer une autre 
qui s'en rapproche : c'est celle d'Anaximandre, qui croit que la 
Terre se maintient en repos par son propre équilibre. Placée au 
milieu, et à égale distance des extrémités, il n'y a pas de raison 
pour qu'elle aille dans un sens plutôt que dans l'autre; elle reste 
donc immobile au centre, sans pouvoir le quitter. » 

— C'est comme cet autre Grec, dit le capitaine, qui, si j'ai bonne 
mémoire, comparait l'équilibre du monde à un cheveu. Supposons 
un cheveu homogène, d'égale solidité dans toute sa longueur. On 
aura beau tirer, attacher des poids, atteler même un bœuf à chaque 
bout : s'il est également solide partout, il n'y a pas de raison pour 
qu'il casse en un point plutôt qu'en un autre. Donc il ne cassera pas.... 

— Il cassera! ût le comte. 

T- Il ne cassera pas I répliqua la jeune tille. 
~ Il cassera 1 il ne cassera pas!.! toute la métaphysique ancienne 
se symbolise en cette stérile bataille de mots, lit l'historien. 

— Ah ! c'est joli, s'écria la marquise. 

— C'est toujours comme cet âne, qui a une faim de loup et une 
soif de chien, dit le député, et dont on met la tète entre une botte 
de foin et un seau d'eau. Dans Thypothèse, il a également faim et 
soif. Il ne peut commencer par manger, puisqu'il a aussi soif que 
faim ; ni par boire, puisqu'il a aussi faim que soif : si bien qu'il 
meurt de faim et de soif entre sa botte et son seau. Il en était de 
même de la Terre 1 

Au milieu de toutes ces théories si contradictoires, Aristote con- 
clut a Vinimobiliié de la Terre, centre du monde; il écarte tous les 



286 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDE 'DES ANCIENS. 

autres systèmes, et ceux qui font de la Terre un astre circulant dans 
l'espace comme les autres astres , et ceux qui enseignent que tout 
en restant au centre elle a sur elle-même un mouvement rota- 
toire. Il complète cet établissement de l'immobilité de la Terre 
en ajoutant qu'elle est sphérique, et en le démontrant par la variai 
tion des aspects célestes, selon qu'on voyage vers le Sud ou vers le 
Nord. 

Voilà, en résumé, le système aristotélique. C'est bien là le monde 
terrestre des anciens, religieusement organisé par le laborieux phi- 
losophe. Et je crois, messieurs, que nous devons être heureux d'a- 
voir conservé les livres d'Aristote, ajouta le professeur en terminant 
sa défense. 

^ C'est ainsi que les vérités se révèlent, petit à petit, et non pas 
tout d'un coup, fit le pasteur. Le lever du soleil est annoncé par 
l'aurore. Le progrès arrive lentement. Nous sourions aujourd'hui 
de bien des naïvetés anciennes. Mais qui sait? Peut-être que sans 
Aristote nous ne serions pas où nous en sommes. 

— Laissez-moi cependant le droit d'affirmer qu'il y a en lui plus 
d'erreur que de vérité, répliqua l'astronome, erreurs cosmogra- 
. phiques inévitables sans doute. Les bases communes aux premières 
géographies furent presque toutes prises dans les préjugés des 
siècles peu éclairés qui les virent naître. D'abord chaque peuple se 
crut naturellement placé au centre du monde habité. Cette idée était 
si généralement répandue, que chez les Hindous, voisins de l'équa- 
teur, et chez les Scandinaves, rapprochés du pôle, deux mots, et 
même deux mots assez semblables, midhiama et midgardy signifiant 
tous les deux la demeure du milieu^ étaient souvent employés pour 
désigner les contrées qu'habitaient ces deux peuples. L'Olympe des 
Grecs passait pour le centre de toute la Terre; puis ce fut le temple 
de Delphes. Pour les Égyptiens, ce point central était Thèbes. Pour 
les Assyriens, c'était Babylone. Pour les Indiens, c'était le mont 
Mérou. Pour les Hébreux, Jérusalem. Les Chinois ont fièrement dé- 
nommé leur pays l'empire du Milieu. On se représentait le monde 
habité comme un vaste disque, borné de tous les côtés par un 
Océan merveilleux et inaccessible; aux extrémités de la Terre on 
plaçait des pays imaginaires, des îles fortunées et des peuples de 



DIVERSES FORMES SUPPOSÉES DE LA TERRE. 287 

géants oa de pygmées. La voûte du firmament était supportée par 
des montagnes énormes et des colonnes mystérieuses. 

— Ces premiers essais de la cosmographie terrestre, répliqua le 
député, prouvent ce que j'avançais. La science a commencé par un 
petit noyau d'observations, isolé et bien incomplet, puis s'est déve- 
loppée progressivement par la liberté des recherches. Dans cet ordre 
de &its, il n'y a pas de coup d'état possible. 
' — Sur la forme môme de la Terre, dit l'astronome, j'ai remarqué 
de singulières variations. Voici les principales théories enseignées : 

La première pensée a été de considérer la Terre comme une im- 
mense surface plane indéfinie. Souvenons-nous des idées que nous 
nous formions étant enfants, et nous aurons l'image de ce qu'oat 
d'abord pensé les peuples enfants. La Terre est solide avant tout; 
infinie sans doute en profondeur, et supporte le ciel. C'est la figure 
que nous avons vue à notre troisième soirée (p. 57). 

Avec les commencements de la géographie, on remarque une 
étendue immense d'eau paraissant limiter les contours de la terre 



ferme, irrégulièrement circonscrite. On suppose alors la terra, tou- 
jours plate, fixée au milieu d'une mer environnante indéfinie. 

Mais bientôt, comme partout où l'on va, la Terre parait toujours 
circulaire, l'horizon optique donne naissance à l'idée d'une surface 
plane et ronde, limitée par une circonférence, et plongeant des ra- 
cines à l'infini (fig. A de la p. suiv.). On n'imagine pas encore où ces 
racines peuvent s'arrêter, et le bas du monde reste vague. 

Nous avons déjà vu, dans notre troisième soirée, que les prêtres 
védiques firent supporter la Terre par douze colonnes (fig. B). 



388 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDli DES ANCIENS. 

— Et les colonnes? 

Sur.... de la métaphysique.... Ouil sur la vertu des sacrifices, des 
holocaustes de bœufs et de moutoas.... sans lesquels l'univers se 
serait effondré ! 



Plus tard, on veut se rendre compte de ce que le Soleil devient 
après son coucher, ainsi que la Lune et les étoiles. On est d'abord 
obligé d'imaginer des tunnels, des trous de taupe, pour les faire 
passer de l'Occident à l'Orient, et, petit à petit, on finit par supposer 
que la Terre repose sur des piliers. 

11 fallait bien un support! Comment ne pas frémir à la seule idée 
que la Terre puisse tomber dans les espaces immenses de l'infini ? 

Songeons à toutes les inventions qu'on a pu faire ponr assurer la 
solidité du monde. Imaginez-vous d'abord, mad&me la marquise, 
que les Hindous ont osé faire porter la Terre par quatre éléphants! 

— Et les éléphants 7 

— Sur le dos d'une immense tortue.... 

— Et la tortue? 

— Flottait à la surface d'un océan universel.... C'était un peu 
symbolique, car on l'a posée aussi sur l'éternité représentée par un 
serpent. 

Pendant longtemps, on se représente la Terre sous la forme d'un 
disque circulaire. Thaïes la décrit ainsi, et flottante sur l'élément 
humide. Six siècles plus tard, on voit encore Sénèque adopter l'o- 
pinion du philosophe grec : * Cet élément humide (Aunw) qui porte. 



DIVERSES FORMES SUPPOSEES A LA TERRE. 289 
dit-il, le disque de la terre comme un navire, peut être soit l'océan, 
soit un liquide d'une nature plus simple que l'eau. > 

Suivant lesChaldéeus, qui passaient pour si versésen astronomie, 
la terre est creuse ou sous forme de nacelle. « Et ils en donnent, 



Heprésentalion de la Terre il'aprti les HJiiilims. 

ajoute Diodore, qui nous apprend ce détail, des preuves plausibles. ■ 
Mais cette idée était en opposition directe avec ce qui se voit en 
plaine ou en mer; à moins dadmeitre que la Terre a la forme d'une 
nacelle renversée, ayant la face convexe en liaut et la face concave 
en bas. — Heraclite d'Ëplièse in- 
troduisit la doctrine chaldéenne 
en Grèce. 

Anaximandre représente la Terre 
comme un cylindre, dont la face su- 
périeure est seule habitée. ■ Ce 
cylindre, ajoute le philosoplie, a 

pour hauteur le tiers de son dia- , ^ ,, , . .... , 

La Ttrre cylindruiue d Anaiioianilre. 
mètre, et il flotte librement au mi- 
lieu de la voûte céleste, parce qu'il n'y a aucune raison pour qu'il se 
meuve plutôt d'un côté que de l'autre. > Leucippe, Démocrite, Hera- 
clite et Anaxagore, tous de très-grands philosophes, adoptèrent cette 
forme purement fantaisiste. L'Europe formait la moitié-nord; la 
Lybie (Afrique) et l'Asie, la moitié-sud. Delphes était au centre. 



290 DIXIÈME SOIKÉE— LE MONDE DKS ANCIENS. 

Anasimène, sans se prononcer précisément sar la forme de la 
Terre, la (ai-ait porter sur de l'air comprimé; mais sur quoi devait 
s'appuyer le support d'air comprimé? car on ne comprime pas l'air 
sur le vide- Il y avait donc un fond 1 

Platon, s'estimant mieux avisé que les autres, donna à la Terre la 
forme d'un cube. Le cube, limité par six faces égales et carrées, lui 
paraissait le solide géométrique le plus parbit, conséquemment le 
plus convenable pour la Terre, 
réputée le corps central du 
monde. 

Ëudoie, qui, dans ses longs 
voyages en Grèce et en Egypte, 
a pu Voir de nouvelles constel - 
lations s'élever au sud, pendant 
que d'autres disparaissaient au 
nord, n'avait pas osé déduire 
de ses observations astronomi- 
ques et géographiques la sphé- 
ricité de la Terre. 
Aristote, plus hardi qu'Eu> 
doxe, fut conduit à cette sphéricité par les simples considérations de 
mécanique que nous avons vues plus haut. Cette théorie fut adoptée 
par Arctiiméde, qui l'appliqua aux eauï couvran t la surface terrestre. 
Voila déjà bien des suppositions diverses sur la forme de la Terre, 
mais il est certain que ce ne sont pas les seules. 

— Il y en a bien d'autres encore I ajouta l'historien. S'il faut en 
croire Achille Tatius, Xénophanes donnait à la Terre, pour la soute- 
nir, un terrain incliné s'étendant à l'inllni. Il l'avait dessinée sous 
la forme d'une vaste montagne. Au sommet habitaient les hommes, 
et les astres toumaieiit alentour; la base était infinie en profondeur. 
Hésiode avait déjà dit, sous une forme bien obscure : « L'abime est 
environné d'une barrière d'airain. Au-dessus reposent les racines 
de la Terre. • 

Ëpicure et toute son école admirent cette représentation. Avec de 
telles fondations il eût été impossible que le Soleil, la Lune et les 
étoiles complétassent leurs révolutions par-dessous le globe; l'ap- 




DIVERSES FORMES SUPPOSÉES A LA TERRE. 291 

pui solide et indéfini une fois admis, les idées des épicuriens, 
comme le remarque Ara^o, étaient de vérité nécessaire ; les astres 
devaient inévitablement s'éteindre tous les jours à l'occident, puis- 
qu'on ne les voyait pas revenir au point de leur lever; ils devaient 
quelques heures après se rallumer à l'orient. Du temps d'Auguste, 
Gléomède se voyait encore obligé de combattre les idées des épi- 
curiens sur les couctiers et les levers des étoiles ou du Soleil. . Ces 
immenses sottises, s'écriait le philosophe, ont pour seul fondement 
an conte de vieille femme, suivant lequel les Ibères entendent tous 
les soirs le sifflement que le Soleil incandescent produit en s'ét«i- 
gnant comme un fer rouge dans les eaux de l'Océan. ■ 

Les voyages modems nous montrent que la même illusion ré- 
gnait chez les' autres peuples. Ainsi, dans l'opinion des Groëolandaisj 
qui s'est transmise de l'antiquité à nos jours, le monde est soutenu 
par des piliers tellement rongés par le temps qu'ils craquent sou- 
vent, et s'ils n'étaient supportés par les incantations des magiciens, 
ils seraient depuis longtemps écroulés. 



ReptéMntatioû symlrelique Uc la Terre el du Cel, parle* ÉnjiHiens. 

^ .V ces formes supposées au monde, dit le navigateur, J'ajouterai 
une curieuse représentation égyptienne dessinée sur papyrus et qui 



292 UJXIKMK SOIREK. — LE MONDK DRS ANCIENS. 

S 3 trouve à la Bibliothèque de Paris. La Terre y est figurée couchée 
et vivante. Elle est couverte de feuilles. Le ciel est personnifié par 
une déesse qui forme une voûte avec son corps parsemé d'étoiles, 
et allongé d'une singulière façon. Deux barques portant Tune le 
sol3il levant, l'autre le soleil couchant, parcourent le ciel en sui- 
vant les contours du corps de la déesse. Au milieu du tableau est 
le dieu Maou, intelligence divine^ qui préside à l'équilibre de l'u- 
nivers. 

— Quels sont donc, demanda le député, les vestiges qui nous res- 
tent des monuments des premières idées géographiques et cosmo- 
graphiques? Reste-t-il, par exemple, des cartes géographiques de 
l'époque d'Homère, ou seulement du temps de Jules César? 

^ Ces monuments sont rares, répondit l'astronome. Moïse et 
Homère, dirai-je avec Malte-Brun, nous présentent d'abord les 
mappemondes de deux peuples antiques. Bien lût, à la clarté des 
étoiles, le navigateur phénicien traverse la Méditerranée et découvre 
l'Océan. Hérodote raconte aux Grecs ce qu'il a vu et entendu dire. 
Le vaste système colonial de Carthage et les courses aventureuses 
de Pythéas de Marseille, font connaître l'Occident et font deviner 
le Nord. La gloire d'Alexandre répand une vive lumière sur les 
contrées de l'Orient. Les Romains héritent de la plupart des décou- 
vertes qu'avaient faites les nations policées de l'antiquité. Les Èra- 
tosthène, les Strabon, les Pline, les Ptolémée, cherchent à coor- 
donner ces matériaux encore imparfaits et incomplets. Mais la grande 
migration des peuples vient renverser tout l'édifice de l'ancienne 
géographie : c'est en périssant qua les Grecs et les Romains 
apprennent combien le monde était plus étendu que leurs systèmes 
ne le faisaient paraître. Peu à peu ce chaos se débrouille, et^ avec 
une nouvelle Europe, naissent les éléments d'une géographie nou* 
velle L'esprit des voyages se réveille; déjà il avait inutilement 
conduit les Arabes et les Scandinaves, ceux-là aux Moluques, ceux- 
ci en Amérique; la science n'était point là pour recueillir le fruit 
de ces courses audacieuses. Plus instruits et non moins courageux, 
h^s Italiens et les Portugais, à l'aide de l'aiguille aimantée, par* 
courent avec sûreté la haute mer. De toutes parts tombent les bar- 
rières qu'avaient élevées les préjugés et qui rétrécissaient l'horizon 



LF.S COMMF.NCRMENTS DE LA GÉOGRAPHIE. 293 

de la géographie. Colomb nous donne le Nouveau-Monde. Par mer 
et par terre tous les peuples s'élancent dans la carrière des décou- 
vertes, et, par leurs efforts réunis, le vaste ensemble du globe, 
malgré quelques ombres partielles, est enfin ouvert aux regards de 
la science. 

— Dans notre antiquité classique, dit la marquise, quel est le plus 
ancien peuple dont les idées sur la cosmographie terrestre nous 
soient parvenues? 

— Les Hébreux nous fournissent ici Tun des plus anciens lémoi • 
gnagcs, comme il nous ont offert l'autre soir les premières dénomi- 
nations des constellations, répondit le professeur. Mais quelle igno- 
rance! et comme il est singulier que, malgré le progrès des sciences 
modernes, certains esprits trop exclusifs aient à chercher des axio- 
mes scientifiques dans les récits purement historiques de la Bible. 

Les Hébreux croyaient au système des apparences, comme on le 
voit par divers passages de leurs livres, au nombre desquels je 
puis citer les suivants : 

La Terre est immobile ; c'est une plaine entourée d'eau, et Job 
dit qu'une épaisse obscurité forme la ceinture de l'Océan; le Soleil 
tourne autour d'elle; Josué commanda au Soleil et à la Lune de s'ar- 
rêter, et ils s'arrêtèrent. Le prophète Isaïe fit retourner en arrière 
l'ombre du Soleil de dix degrés sur le cadran solaire du roi Achas. 

Le Soleil et la Lune sont deux grands luminaires. Job dit que les 
cieux sont aussi solides que s'ils étaient d'un métal fondu. 

Le prophète Esdras assure que les 6/7 de la terre sont à sec. Cette 
erreur de la supériorité de l'étendue de la terre ferme sur celle de 
l'eau, domina jusqu'à Christophe Colomb. 

^ Et cœtera, ajouta le député, et cent autres passages qui mon- 
trent que les Hébreux étaient aussi ignorants que les autres peuples 
en cosmographie. 

— Ces origines sont bien curieuses à revoir chez les anciens au- 
teurs grecs, dit l'historien. Il est intéressant pour nous d'assister 
aujourd'hui au monde primitif décrit par les premiers écrivains de 
notre génération intellectuelle. Les premiers éléments de la géogra- 
phie des Grecs ^e trouvent dans deux poëmes nationaux et en quel- 
que sorte sacrés, VlUadc et YOdyssée. Tel était le profond respect des 



294 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

Grecs pour la géographie d'Homère, que Ton vit même dans les siè- 
cles les plus avancés les savants discuter gravement jusqu*aux dé- 
tails les plus évidemment fabuleux du voyage d*Ulysse, et vingt vers 
de VJliade fournir matière à un ouvrage divisé en trente livres. 

Le Bouclier d'Achille, forgé par Yulcain et décrit dans le dix- 
huitième chant de Ylliade, nous présente d'une manière authen- 
tique l'idée mère de la cosmographie de ces siècles. La Terre y est 
figurée comme un disque environné de tous côtés par le fleuve 
Océan. Quelque extraordinaire que nous puisse sembler la dénomi- 
nation de fleuve appliquée à l'Océan, elle revient trop souvent chez 
Homère et chez les autres anciens poètes pour qu'on ne la croie pas 
littéralement conforme aux idées alors reçues. Hésiode décrit même 
les sources de l'Océan placées à l'extrémité occidentale du monde, 
et la peinture de ces sources est conservée d'âge en âge chez des 
auteurs postérieurs à Homère de plus d'un millier d'années. Héro- 
dote nous dit clairement que les géographes de son temps dessi* 
naient leur mappemonde d'après les mêmes idées ; la Terre y était 
figurée comme un disque arrondi, et l'Océan comme une rivière qui 
la baignait de toutes parts. 

Le disque de la Terre, YOnbis terrarum^ était, selon Homère, cou- 
vert d'une voûte solide, d'un firmament sous lequel les astres du 
jour et de la nuit roulaient sur des chars portés par les nuages. Le 
matin le Soleil sortait de l'Océan oriental ; le soir il s'y précipitait 
vers l'occident; un vaisseau d'or, ouvrage mystérieux de Yulcain, le 
ramenait rapidement par le nord vers l'orient. Au-dessous de la 
Terre, Homère place, non pas les demeures des morts, les cavernes 
de Hadès^ mais une voûte nommée le Tartare^ et qui correspondait 
avec le firmament.... Là vivaient les Titans, ennemis des dieux; ni le 
souffle des vents, ni les rayons du jour ne pénétraient dans ce monde 
souterrain. Des écrivains postérieurs à Homère d'un siècle ont même 
déterminé la hauteur du firmament et la profondeur du Tartare. 
Une enclume, disaient-ils, serait neuf jours â tomber des cieux à 
la Terre, et autant pour descendre de la Terre au fond du Tartare. 

— Cette image, si hardie du temps d'Hésiode, fait sourire aujour- 
d'hui, repartit l'astronome. Un corps tombé de l'espace sur la Terre 
pendant 9 jours et 9 nuits (777 600 secondes) n'aurait parcouru que 



LA Gh^OGRAPHIE ANCIENNE. 



574 000 kilomètres ou 143 500 lieues, c'est-à-dire une fois et demie 
seulement k distance de la Lune. Si le Ciel était là il ne serait pas 
trop haut. Pour venir de cette faible dislance, un rayon de lumière 
ne mettrait pas 2 secondes; or il met plus de 8 minules pour venir 



Carie de la Terre, dsoï la clescnplion d'Homère. 

du [Soleil, 4 heures pour venir de Neptune, 22 ans pour venir de Si- 
rius, 10000 ans pour venir de certaines étoiles, des millions d'années 
pour venir de certaines nébuleuses; et l'on peut dire que l'espace 
étant infini, d'innombrables rayons voyageront pendant l'éternité 
sans arriver jamais jusqu'à la Terre, fùUelle éternelle. 

— Les limites du monde dans la cosmographie homérique sont en- 
tourées d'obscurité, reprit l'historien. Les colonnes du monde, dont 
Àilatestle gardien, portent sur des fondations inconnues; aussi dis- 
paraissent-elles dans les systèmes postérieurs à Homère. Cette même 
idée se retrouve chez les Indiens et chez les Hébreux. Hors de cette 
enceinte mystérieuse, « où fmissait la Terre, où commençait le cîel, 
s'étendait indétiniment le chaos, mélange confus de la vie et du néant, 
gouffre où tous les éléments du ciel, du Tartare, de la Terre et de la 
mer se trouvent ensemble, gouffre redouté des dieux eux-mêmes I ■ 



296 DIXIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

Telles étaient, da temps d*Homère et longtemps après, les idées 
des Grecs sur la structure du monde, idées qui, même à l'époque où 
les géomètres et les astronomes eurent reconnu la forme sphérique 
de la Terre, continuèrent à influer sur les relations des voyageurs, 
des géographes et des historiens ; idées renouvelées et consacrées 
par les premiers géographes chrétiens, et qui, encore aujourd'hui, 
dominent dans le langage vulgaire de toutes les nations. 

Le milieu du disque de la Terre était occupé par le continent et 
les îles de la Grèce^ qui, du temps d*Homère, n'avait pas encore de 
nqm général. Le centre de la Grèce passait par conséquent pour 
être celui du monde entier ; dans le système d'Homère, c'était le mont 
Olympe, en Thessalie ; mais les prêtres du célèbre temple d'Apollon 
(à Delphes, connue alors sous le nom de Pytho) surent bientôt accré- 
diter une tradition selon laquelle ce lieu sacré fut regardé comme le 
vrai milieu de la Terre habitable. 

Le détroit qui sépare l'Italie de la Sicile est pour ainsi dire le ves- 
tibule du monde fabuleux d*Homère. Le triple flux et reflux, les hur- 
lements du monstre Scylla, les tourbillons de Charybde, les roches 
flottantes, tout nous avertit que nous y quittons les régions de la vé- 
rité. La Sicile elle-même, quoique déjà connue sous. le nom de Tri- 
nacria^ est peuplée de merveilles : ici les troupeaux du Soleil errent 
dans une charmante solitude, sous la garde des nymphes ; là les 
Cyclopes, munis d'un seul œil, et les Lestrigons anthropophages 
éloignent le voyageur d'une terre d'ailleurs fertile en blé et en vin. 
Deux peuples vraiment historiques sont placés par Homère en Si- 
cile, ce sont les Sicani et les Siceli ou Siculù 

A l'occident de la Sicile, nous nous trouvons au milieu de la ré- 
gion des fables. Les iles enchantées de Circé et de Calypso, ainsi que 
rîle flottante d'Ëole, ne doivent point être cherchées dans le monde 

réel. 

La mappemonde homérique se terminait à l'occident par deux 
contrées fabuleuses, mais qui ont donné naissance à bien des tradi- 
tions chez les anciens et à bien des dicussions parmi les modernes. 
Près de l'entrée de TOcéan, et non loin des sombres cavernes où se 
rassemblent les morts, Ulysse trouve les Cimmériens^ « peuple mal- 
heureux qui, toujours environné d'épaisses ténèbres, ne Jouit jamais 



HOMÈRE. 297 

des rayons du Soleil, ni quand cet astre monte aux deux, ni 
quand il descend sous la Terre. « Plus loin, dans l'Océan même, et 
par conséquent hors des limites de la Terre, hors de l'empire des 
vents et des saisons, le poëte nous dépeint un pays fortuné qu'il 
nomme Elysion^ « pays où Ton ne connaît ni les tempêtes, ni T hi- 
ver, où murmure toujours un doux zéphir, et où les élus de Ju- 
piter, arrachés au sort commun des mortels, goûtent une félicité 
éternelle'. » 

Que ces fictions aient eu pour base une allégorie morale, ou la rela- 
tion obscure d'un navigateur égaré; qu'elles soient nées en Grèce ou, 
comme Tétymologie hébraïque du nom des Gimmériens pourrait le 
faire présumer, dans l'Orient et en Phénicie, toujours est-il certain 
que les images qu'elles présentent, transférées dans le monde réel, 
appliquées successivement à divers pays, et embrouillées par des 
explications contradictoires, ont, pendant des siècles, singulièrement 
embarrassé la géographie et l'histoire : les voyageurs romains cru- 
rent reconnaître les Iles Fortunées dans un groupe d'îles à l'ouest 
de l'Afrique, désignées aujourd'hui sous le nom de Canaries. La fic- 
tion philosophique de Platon et de Théopompe sur l'Atlantide et la 
Méropide s'est perpétuée jusqu'à nos jours et sert encore de thème 
à des rêves historiques. Il est possible d'ailleurs qu'en raison des 
changements incessants qui s'opèrent dans l'équilibre de la surface 
terrestre et des mers, une ancienne île, vaste et peuplée, soit des- 
cendue autrefois au-dessous du niveau de la mer. 

D'autre part, l'imagination aventureuse avait créé les Hyperboréens 
au delà des régions septentrionales où le vent prend naissance; d'a- 
près une singulière météorologie, on les croyait, par cette position, à 
l'abri du souffle glacé. Hérodote regrette de n'avoir pu en découvrir 
la moindre trace : il eût bien voulu demander de leurs nouvelles à 
leurs voisins les Arimaspes^ gens très-clairvoyants, quoique n'ayant 
qu'un seul œil ; mais on ne sut pas non plus lui indiquer la de- 
meure de ceux-ci. Les îles enchantées, où les Hespérides gardaient 
les pommes d'or, et que toute Tantiqpité place à l'occident, non 
loin des îles Fortunées, sont parfois appelées Hyperboréennes par 
des auteurs très-versés dans les anciennes traditions. C'est aussi 
dans ce sens que Sophocle parle du jardin de Phébus, près de la 



298 DIXIÈME SOIRÉE. - LE MONDE DES ANCIENS. 

voûte des deux, non loin des sources de lanuU, c'est-à-dire du cou- 
cher du Soleil. 

Aviénus explique la douce température du pays des Hyperboréens 
par la proximité momentanée du Soleil, lorsque, d'après les idées 
d'Homère, il passe pendant la nuit par TOcéan septentrional pour 
retourner à son palais dans l'Orient. Cette tradition antique, qui le 
croirait? n'a pas entièrement déplu à riiistorien le plus philosophi- 
que des Romains; Tacite rapporte aussi qu'au fond de la fîermanie, 
on assistait au véritable coucher d'Apollon au delà des eaux, qu*on 
distinguait les rayons de sa tête, qu*on y voyait même apparaître 
les autres dieux; enfin, ajoute-t-il : « Je croirais volontiers que, de 
même que le Soleil dans Torient fait naître l'encens et les baumes, 
sa plus grande proximité, dans les régions où il se couche, fait tran- 
spirer les sucs les plus précieux de k Terre, pour former le succin. > 
C'est, dit Malte-Brun, ce que les poètes avaient chanté longtemps 
auparavant ; c'est ce que dénotait la belle allégorie d'après laquelle 
le succin était les larmes d'or répandues par Apollon lorsqu'il était 
allé chez les Hyperboréens pleurer la mort de son fils Esculape, 
ou par les sœurs de Phaéton changées en peupliers ; c'est ce que 
dénote le nom grec de l'ambre jaune électron^ pierre du Soleil. Les 
savants grecs avaient, longtemps avant Tacite, dit que cette matière 
si précieuse était une exhalaison de la Terre produite et durcie par 
la force des rayons du Soleil, plus grande, selon eux, dans l'occi- 
dent et le nord. 

— Combien cette mythologie est singulière I fit la marquise. 

— C'est toujours la nature traduite dans un langage métaphorique, 
répliqua le professeur de philosophie. 

— Si l'on pouvait retrouver toutes ces idées anciennes, ajouta le 
capitaine de frégate, il y aurait de quoi passer de bonnes journées. 

— Nous avons vu, dans nos diverses soirées, répondit l'astro- 
nome, la plupart de celles que la tradition écrite nous a conservées. 
On peut encore cependant leur ajouter quelques exemples plusspé- 
ciauxàla Terre. Ainsi, à propos du coucher réel du Soleil dansl'eau de 
la mer, dont nous parlions tout à l'heure, je rappellerai qu Ëpicure 
et toute son école enseignaient sérieusement que le Soleil s'allumait 
tous les matins et s'éteignait tous les soirs dans les eaux de l'Océan. 



LA GÉOGRAPHIE ANCIENNE. 299 

Florus, rapportant l'expédition de Decimus Brutus le long des côtes 
d'Espagne, assure que Brutus ne voulut arrêter ses conquêtes qu'a- 
près avoir été témoin de la chute du Soleil dans l'Océan, et avoir 
entendu avec une espèce d'horreur le bruit terrible causé par l'ex- 
tinction de cet astre. Les anciens croyaient aussi que le Soleil et les 
autres astres se nourrissaient, les uns des eaux douces des fleu- 
ves, et les autres des eaux salées de la mer. Cléanthes donnait pour 
raison du retour du Soleil, lorsqu'il était arrivé aux solstices, quct 
cet astre ne voulait pas s'éloigner de sa nourriture 

— Pythéas ne raconte-t-il pas, fit l'historien, qu'à l'île Thulé, à 
six jours de la Grande-Bretagne vers le nord, et dans tous ces quar- 
tiers-là, il n'y avait ni terre, ni mer, ni air, mais un composé des 
trois sur lequel la terre et la mer étaient suspendues, et qui servait 
comme de lien à toutes les parties de l'univers, sans qu'il fût pos- 
sible d'aller dans ces espaces ni à pied, ni sur des vaisseaux. 

— Il avait sans doute rencontré la mer de Sargasse, répliqua le 
capitaine de frégate. 

— J'ai dans ma bibliothèque, interrompit le député, un ouvrage 
assez curieux : Les Lettres de Levayer, Je me souviens d'y avoir lu 
qu'un bon anachorète se vantait d'avoir été jusqu'au bout du monde^ 
et de s'être vu contraint d'y plier les épaules, à cause de l'union du 
ciel et de la Terre dans cette extrémité. 

— La plupart de ces opinions, reprit l'historien, valent celles des 
Caraïbes, qui croient sérieusement que la Lune fut créée avant le 
Soleil, et qu'ayant vu la beauté du Soleil, elle alla se cacher de honte, 
pour ne plus se montrer que la nuit; ou celles des Hurons du siècle 
dernier qui, au rapport de Bailly, s'imaginent que la Terre étant 
percée de part en part, le Soleil passe tous les jours par ce trou 
et retourne ainsi d'une des extrémités de l'hémisphère à l'autre. 

Au lieu d'observer, on raisonnait. Et quels raisonnements? A 
perte de vue sur les sujets les plus divers. Ouvrons, par exemple, 
la table des traités de Plutarque. Nous y lisons des titres dans le 
genre de ceux-ci : Quelle est la partie droite du monde et quelle est 
sa partie gauche? Si les ténèbres sont visibles? De quoi se nour- 
rissent les astres? Pourquoi, quand on marche entre des arbres 
couverts de rosée, les parties du corps qui y touchent deviennent- 



300 DIXIÈME SOIREE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

elles galeuses ? Pourquoi les larmes des sangliers sont- elles douces 
et celles des cerfs amères ? etc. 

— J'en ai noté bien d'autres dans Cardan, répliqua le professeur. 
Ainsi, voici quelques-unes de ses dissertations : l'ourquoi le bois ne 
peut se tenir debout sur l'eau ; — pourquoi Alexandre avait «bonne 
haleine; — lesquels des morts ou des vivants sont les plus heureux; 
— pourquoi les fleuves augmentent le matin et aucun ne coule vers 
le sud ; — pourquoi Tarcen-ciel fait sentir bon les arbres, etc. 

— Eh I fit le député, on pensait plus dans ce temps-là qu à pré- 
sent. Aujourd'hui, on ne s'occupe guère que d'afTaires et de plaisirs. 

— En fait de raisonnements interminables, dit l'astronome, je 
pense que Tun des plus curieux exemples est encore celui-ci, sur la 
nature des corps. Il est d'Ocellus de Lucanie avec lequel nous avons 
déjà fait connaissance. Écoutez : 

« Les qualités différentielles des corps sont de deux sortes; les 
unes appartiennent aux éléments, les autres aux natures formées 
des éléments. 

• Le chaud, le froid, le sec et l'humide appartiennent aux pre- 
miers; le grave et le léger, le rare et le dense, aux autres natures; 
toutes ensemble, au nombre de seize : le chaud et le froid, le sec el 
l'humide, le grave et le léger, le rare et le dense, Itj poli et l'àpre, le 
mou et le dur, l'aigu et Tobtus, le mince et l'épais ; toutes qualités 
dont la connaissance et le discernement appartiennent au tact. C'est 
pour cela que la matière première, dans laquelle sont reçues ces 
différences, a été définie l'être sensible en puissance, par le tact. 

« Le feu et la terre sont les deux extrêmes opposés; Teau et l'air 
gardent le milieu, comme étant d'une nature mixte ; car il n'est pas 
possible qu'un extrême soit seul, il faut qu'il ait son contraire. Il 
n'est pas possible non plus qu'ils ne soient que deux, puisqu'il y a 
quelque chose entre eux ; or les milieux sont opposés aux ex- 
trêmes.... » 

— Et voilà pourquoi votre fille est muette! fit le député. 

— Et ainsi de suite. Tout cela pour expliquer la nature de l'uni- 
vers! On voit là un exemple de l'habitude où étaient les Grecs de 
substituer un bavardage d'avocat à l'observation scientifique de la 
nature. 



HÉRODOTE. — PYTHÉAS. - EUDOXE 301 

Mais revenons à la géographie. 

Homère vivait au dixième siècle avant notre ère. Hérodote, qui 
vînt au cinquième, trouva la carte d'Homère et la développa envi- 
ron trois fois plus. Il remarque, dès le commencement de son livre 
que depuis plusieurs siècles on divise le monde en trois parties : 
l'Europe, l'Asie et la Libye « auxquelles on a donné des noms de 
femme. > Les limites extérieures de ces contrées restent enveloppées 
d'obscurité, quoiqu'il y ait une plus grande clarté pour l'histoire des 
peuples qui avoisinent la Grèce. 

Un homme qui a fait faire de grands progrès à la cosmographie, 
et que nous avons déjà eu l'occasion de citer plusieurs fois, 
c'est PytRéas de Marseille, du quatrième siècle avant notre ère. J'ai 
consigné surtout dans sa relation deux faits importants. Par l'ob- 
servation de l'ombre du gnomon le jour du solstice à midi, il déter- 
mina l'obliquité de l'écliptique de son époque. Par l'observation de 
la hauteur du pôle, il s'assura que de son temps il n'était marqué 
par aucune étoile, mais formait un quadrilatère avec trois étoiles 
voisines qui étaient p de la Petite-Ourse, x et a du Dragon. Ce qui 
vérifie nos recherches de la sixième soirée (p. 145). 

Les observations se multiplient. Enfin, après beaucoup de tâton- 
nements, les astronomes, Eudoxe de Cnide à leur tète, enseignent 
que la Terre est un globe et que la circonférence d'un grand cercle 
de ce globe est de cent mille stades. 

— Depuis mon arrivée à Flamanville, dit le navigateur, j'ai fait 
mes délices de Stiubon, et puisqu'on parle ce soir de ce sujet, je 
puis dire qu'il s'est formé une juste idée de la sphéricité de la Terre, 
quoiqu'il ait gardé Terreur générale de son repos au centre du 
monde et de la rotation du ciel. Je l'ai trouvé en toute circonstance 
disciple d'Hipparque en astronomie , quoiqu'il critique et contredise 
maintes fois celui-ci en géographie. Il a soin d'établir d'abord qu'il 
n'y a qu'une seule Terre habitée; non pas qu'il réfute la supposition 
que la Lune ou les autres astres puissent l'être : pour lui les astres 
ne sont que des météores insignifiants nourris des exhalaisons de 
l'Océan ; mais il repousse l'idée qu'il puisse y avoir sur le globe 
d'autre monde habité que le monde connu des anciens. Son système 
astronomique est esquissé par lui-même dans les termes suivants : 



302 DIXIÈME SOIRÉE. -^ LE MONDE DES ANCIENS. 

€ La physique démontre que le ciel et la Terre sont de forme sphèriqxu; 
que les corps pesants sont attirés vers le centre du monde ; qu'au- 
tour du même point et sous la forme d'une sphère ayant même 
centre que le ciel, la Terre demeure immobile sur son axe, lequel en 
se prolongeant se trouve avoir ainsi traversé le ciel par le milieu ; 
que le ciel , lui , est emporté autour de la Terre et de son axe par 
un mouvement d'orient en occident qui, se communiquant aussi 
aux étoiles fixes, les entraîne avec la même vitesse que le ciel lui-même; 
que dans ce mouvement les étoiles fixes décrivent des cercles paral- 
lèles dont les plus connus sont Téquateur, les deux tropiques, les 
deux cercles arctiques ; et que les planètes suivent des cercles obli- 
(^ues compris dans les limites du zodiaque*. > 

Il est assez curieux de voir en outre que la démonstration de la 
sphéricité du globe donnée par les géographes de ce temps est 
sensiblement celle dont nous nous servons aujourd'hui. « La preuve 
indirecte, dit-il ', se tire de l'impulsion centripète en général et de 
la tendance de chaque corps en particulier vers un centre de gravité. 
La preuve directe résulte des phénomènes qu'on observe sur la mer 
et dans le ciel. Il est évident, par exemple , que la courbure de la 
mer empêche seule le navigateur d'apercevoir au loin les lumières 
placées à la hauteur ordinaire de l'œil, et qui n'ont besoin que 
d'être un peu relevées pour devenir visibles, même à une distance 
plus grande, de même que l'œil n'a besoin que de regarder de plus 
haut pour découvrir ce qui auparavant lui demeurait caché. » Ho- 
mère déjà en avait fait la remarque. 

La révolution des corps célestes est de même rendue manifeste 
par diverses expériences, notamment au moyen du gnomon qu'il 
suffit d'observer une fois pour concevoir aussitôt que si les racines 
de la terre se prolongeaient à l'infini , la susdite févolution ne sau- 
rait avoir lieu. 

« On ne suppose la terre plane que pour les yeux , dit-il ailleurs. 
Le voyageur qui traverse une plaine immense, celle de la Babylonie, 
par exemple, ou qui navigue loin des côtes, n'ayant devant lui, der- 
rière lui, à sa droite, à sa gauche, qu'une même surface plane, peut 

1. Strai)on| liv. II, oh. v. — 3. Li?. I^ ch. vi. 



STRABON. 303 

ne rien soupçonner des changements qui affectent l'aspect du ciel, 
ainsi que le mouvement et la position du Soleil et des autres astres 
par rapport à nous. L'homme du peuple et Thomme d'État, sans 
rien entendre ni l'un ni l'autre à l'astronomie, n'ont que faire de sa- 
voir si dans le moment où l'on parle, le plan sur lequel ils se trou- 
vent est ou non parallèle à celui de leur interlocuteur, ou si, par 
hasard, ils y arrêtent leur pensée, vous les voyez, dans une question 
purement mathématique, adopter l'explication des gens du pays; cha- 
que pays, sur ces matières-là mêmes, ayant ses préjugés à Uii. Mais 
le géographe écrit pour celui-là seulement qui a pu arriver à se 
convaincre que la Terre prise dans son ensemble est bien réelle- 
ment telle que les mathématiciens la représentent, et qui a com* 
pris tout ce qui découle de cette première hypothèse. » 

Sur ce globe représentant le monde, Strabon et les cosmographes 
de son temps placent la Terre habitée, surface qu'il décrit sous la 
forme suivante : Supposons qu'un grand cercle , perpendiculaire a 
Téquateur et passant par les pôles, soit tracé autour de la sphère. 
On voit que le globe sera partagé par ce cercle et par l'équateur en 
quatre parties égales. 

L'hémisphère boréal, comme l'hémisphère austral, contiendra 
naturellement deux quarts de sphère. 

Or, sur l'un quelconque de ces quarts de sphère, traçons un qua- 
drilatère qui aura pour côté méridional la moitié de l'équateur, 
pour côté septentrional un cercle marquant le commencement du 
froid polaire, et pour ses autres côtés deux segments égaux et 
opposés entre eux du cercle qui passe par les pôles, « c'est, dit 
Strabon, sur ce quadrilatère qu'est placée votre Terre habitée. Elle y 
figure une ile, puisque la mer l'entoure de tous côtés. » Telle est la 
surface habitée de la Terre. Et nous devons observer que Strabon se 
forme une notion juste de la gravité, puisqu'il ne distingue pas sur le 
globe un hémisphère supérieur et un hémisphère inférieur, et qu'il 
déclare que le quadrilatère dans lequel la surface habitée est in- 
scrite peut être pris sur lun quelconque des quarts de la sphère. 

La forme du monde habité est celle d'une « chlamyde. » Le géo- 
graphe ajoute : < Ceci ressort à la fois et de la géométrie et de 
l'étendue si considérable de la mer qui^ en enveloppant notre terre 



30(fc DIXIÈME SOlRt'lE. — LE MONDE DES ANCIENS. 

habitée, a couvert au couchant comme au levant Textrémité des con- 
tinents et les a réduits à la forme tronquée, écourtée, d'une figure 
qui, en conservant sa plus grande largeur, n'aurait plus que le tiers 
de sa longueur. » 

— J'ai souvent vu comparer la figure géométrique de plusieurs 
pays à celle d'une peau de béte étendue, dit l'historien, et je remar- 
que qu'elle est assez justifiée. Ainsi la France offre certainement 
une ressemblance avec cette forme. La découpure du cou est en 
haut. Une peau tannée serait toute prête pour recevoir nos dépar- 
tements. 

— Tiens! c'est vrai, fit le député. C'est une comparaison qui n'a 
pas encore été faite à la Chambre. Merci. 

— Strabon se demande ensuite, reprit le navigateur, quelle est 
la grandeur de la Terre habitée? « Dans le sens de sa longueur, elle 
mesure soixante-dix mille stades et se trouve limitée, par une mer 
que son immensité et sa solitude rendent infranchissable, tandis que 
dans le sens de sa largeur, elle mesure moins de trente mille stades 
et a pour bornes la double région que l'excès de la chaleur d'un 
côlé, l'excès du froid de l'autre, rendent inhabitable. » 

La Terre habitée était plus longue (est à ouest) que lai^ (sud à 
nord); c'est de là que viennent les dénominations de langitude pour 
les degrés que l'on compte dans le sens est-ouest, et de latitude 
pour ceux qui sont comptés dans le sens sud-nord. 

Hipparque, de son côté, expose la même opinion. Admettant pour 
la Terre entière les dimensions proposées par Ëratosthène, il en 
tire par voie de soustraction pure les dimensions de la Terre ha* 
bitée, « d'autant plus, ajoute-t-il, qu'avec cette façon de mesurer la 
terre habitée, les apparences célestes pour chaque lieu ne diffèrent 
pas sensiblement de celles qu'ont trouvées certains géographes en 
opérant autrement. Or la circonférence de l'équateur étant, selon 
Ëratosthène , de deux cent cinquante-deux mille stades, le quart de 
ladite circonférence sera seulement un peu inférieur au précédent 
et devra être de soixante-trois mille stades. 

Ëratosthène , tout en donnant des nombres supérieurs aux pré- 
cédents pour les dimensions de la Terre habitée (trente-huit mille 
stades de largeur et quatre^vingt mille de longueur), dédare que 



HIPPARQUE. - ÉRATOSTHÈNES. — STRABON. 305 

■ les lois de la physique s'accordent avec les calculs pour prouver 
que la longueur de la Terre habitée doit être prise du levant au 
couchant. • Cette longueur s'étend de l'extrémité de l'Inde à celle de 
ribérie, et la largeur du parallèle de l'Ethiopie i celui d'Iemé. 

Qde la Terre habitée soit une !le, dit ailleurs SIrabon (I, 8), la 
chose ressort tout d'abord du témoignage de nos sens. Car partout 
où il a été donné aux hommes d'atteindre les extrémités de la Terre, 
ils ont trouvé la mer, et pour les régions où le fait n'a pu être vérifié 
le raisonnement l'a établi. Ceux qui sont revenus sur leurs traces, 
ne l'ont point fait pour s'être vu barrer te passage par quelque con- 
tinent, mais à cause du manque de vivres et par peur da la soli- 
tude, les eaux demeurant toujours aussi libres devant eux. 



Carie de la Terre d'aprîs l'osidociius. 

— Devant les raisonnements de Strabon et des astronomes de son 
temps sur la sphéricité de k Terre et sur les lois de la pesanteur, 
lorsqu'on les voit observer que la surface de l'océan revêt la forme 
sphéroïdale et que les chaînes de montagnes ne sont que des iné~ 
gaUtés insignifiantes, je ne puis m'empôcher de m'étonner, dit l'as- 
tronome, qu'ils aient gardé l'ancienne supposition qui réduisait les 
astres à l'humble rôle de flambeaux terrestres, appartenant à notre 
bas monde. Strabon même s'exprime comme il suit ; « L'océan forme 
un seul courant circulaire qui explique l'uniformité constatée des 
phénomènes océaniques. D'ailleurs, plus la masse d'eau répandue au- 
tour de la Terre sera corKidérallc, plus il sera aisé de concevoir commeiu 
tes vapeurs qui s'en dégagent suffisent à alimenler les corps célestes. » 

Pour les géographes de celte époque, la terre habitée se compose 



30S DIXIÈME SOIRÉE. — LE HONOI': DES ANCIENS. 
ào l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique-, elle est pins longue que large, 
ot on la reprf'sente même sous la forme d'une fronde, comme on 
le voit dans Posidonius, philosophe stoïcien du premier siède avant 
notre ère. Par une erreur contraire à celle d't^ratosthène, il fit la 
Tr;rro trop petite en lui attribuant 180 ooo stades du circonférence 
(I3 stade olympique est de 185 mèlres, ce qui fait 8325 lieues). Il 
assigna à h région des nuitées et des venls une hauteur de plus 
i'-n itQ sladcs, à la Lune une distance de a millions de stades, et au 
Soleil une distance de 500 millions. 

Nous allons arriver au monde des premiers chrétiens. Par.'.ii les 
cosmographes latins, je citerai encore l'auteur Dt situ orbû, Pompo- 
nius Mêla, qui est déjà du premier siècle. Je ne sais sur quelle base 
ou par quelles traditions il partage 
la Terre en deux continents : le 
nôtre, et celui des Antichthones, qui 
se prolongeait jusqu'à nos antipo- 
aes. Cette carte fut.en us^e jus- 
qu'à Christophe Colomb, qui la 
modifia par la position de ce se- 
cond continent jusqu'alors mystè- 
CariB de k Terre ii"apr6» Pomponiu» ficux. I.es limites restent encorc 

***'"■ dans les nuages. 

— A travers ce singulier mélange d'erreurs et de vérités, dit 
l'historien, la connaissance physique du monde se dégage peu à peu. 
Saves-vôus qu'avant l'établissement de la mécanique rationnelle il 
n'était pas facile de juger exactement les lois élémentaires de la na- 
ture, par exemple celles de la pesanteur. Pourquoi la Terrene tombe- 
i-iUc pas? C'est une question à laquelle nul ne pouvait répondre. 
Cependant cela inquiétait. J'ai surtout remarqué deux exemples de 
ces préoccupations. Le premier est de PJutarque. Il se demande ce 
qui arriverait si l'on perçait la Terre d'un grand puits qui allât 
jusqu'aux antipodes, et qu'on y laissât tomber un bloc de pierre. 
Où s'arrêterait le bloc? traverserait- il pour sortir du puits de l'au- 
tre côté? Nous savons maintenant qu'après une série d'oscillations 
il devrait s'arrêter au centre du globe. L'autre exemple est du 
Dante. En arrivant au fond de l'enfer, au centre de la Terre, il voit 



LA TERRE DANS L'UNCVERS. 307 

Lucifer, géant, fixé là. Il est tombé du ciel de l'autre hémisphère, 
lors de la bataille des anges, la tète la première, a traversé l'Océan 
et la Terre (il avait la tête durel) et a pénétré jusqu'au centre, mar- 
qué par sa ceinture, de sorte qu'il a à la fois la tète et les pieds en 
haut! Voilà son supplice I Et le Dante raconte qu'en arrivant à ses 
hanches, il ne put continuer de descendre parce que là s'arrêls la 
pesanteury et dut remonter jusqu'à ses pieds. N'est-il pas intéressant 
pour nous de trouver ici et là ces vestiges de la physique cherchant 
à se reconnaître? 

— C'est ainsi, repartit le navigateur, que la vérité ne se révèle que 
successivement au regard de Thomme, et que longtemps des erreurs 
difficiles à écarter restent autour d'elle comme autant de voiles. 

— Les systèmes dont nous allons avoir maintenant à nous entre- 
tenir, ajouta l'astronome en se levant, seront singulièrement plus 
curieux encore, car ils représenteront le bizarre et infécond mariage 
de la cosmographie avec la pseudo-théologie des premiers siècles 
de notre ère. Décidément le cours de nos causeries du soir nous a 
amenés à remuer et débrouiller tout un passé dont l'histoire est 
bien extraordinaire.... Bientôt nous verrons la lumière se faire sur 
la Terre, comme hier nous l'avons vue se faire dans le Ciel.... Mais 
quelles imaginations extravagantes l'humanité n'a-t-elle pas mises 
en jeu pour s'expliquer le rang de la Terre dans l'univers I... 

— Est-ce que la séance est levée ? fit le comte en nous voyant debout. 

— Mais sans doute , répliqua la marquise. Voyez I on est déjà 
sorti du chalet pour admirer le reflet de la lune dans la mer. 

— Elle vient de passer au méridien avec Jupiter, dit la fille du 
navigateur, et sa phase déjà avancée approche de la pleine lune. 

— Ainsi maintenant, reprit la marquise, nous voilà dûment ren- 
seignés sur les différentes formes supposées à la Terre par l'anti- 
quité.... hindoue,... égyptienne,... hébraïque,... grecque,... latine.... 

^- Marquise I fit le député.... ce n'est pas pour vous interrompre 1 
c'est pour vous offrir mon bras. 

— En effet, ajouta l'astronome, en présentant son bras à la fille 
du navigateur, rien n'est plus agréable que de rentrer à pied au 
château par un pareil clair de lune.... La blonde et douce Phœbé 
éclipse vraiment ce soir Jupiter et le Ciel tout entier. 



ONZIÈME SOIRÉE 



LE MONDE DES PREMIERS CHRETIENS. 



Histoire des opinions curieuses imaginées il y a deux mille ans sur la forme de la 
Terre et sa place dans l'univers. — Les progrès de la géographie et de la cosmogra> 
phie s'arrêtent. — Métamorphoses des opinions primitives. — Suite des différentes 
formes données au monde. — Cosmas Indicopleustcs et le système de la Terre carrée 
servant de fondation aux murailles du Ciel. — Arrangement théologique de la 
cosmographie. Systèmes des premiers Pères de l'Église. — Les Arabes. — Légendes 
merveilleuses sur la population de la Terre , son étendue et ses limites. — Le Pa- 
radis, le Purgatoire, les Limbes et l'Enfer. 



La journée avait été sombre et orageuse, sans pluie et sans vent, 
mais lourde. Quelque tempête devait sévir au loin sur la mer, comme 
nous en eûmes, en effet, la confirmation le lendemain par le bulle- 
tin quotidien de l'Observatoire de Paris. Au lieu de nous rendre, selon 
notre habitude, jusqu'aux promenades du parc et du rivage, nous 
nous étions installés après dîner sur la pelouse qui fait face à la 
vieille tour de l'est. Notre vue était bornée devant nous par les arbres 
touffus qui restent là, immobiles dans leur rêverie, depuis plusieurs 
siècles. A notre gauche, une belle pièce d'eau portait une barque à 
voile, dans laquelle les jeunes filles, la femme du capitaine, et Tun 
des fils de la marquise s'étaient rendus, s'amusant à glisser lente- 
ment sur la surface de l'onde ; toutes voiles dehors, la barque mar- 
chait à peine. A notre droite, les tours crénelées, le mur couvert 
de lierre, les noirs contre-forts plongeaient dans les larges fossés 
du château, remplis d'une eau immobile. Le soleil n'était pas en- 



TERRE ET CIEL. — PÈRES DE L'ÉGLISE. 209 

core couché ; mais le ciel plombé ne devait laisser percer ce soir 
aucune étoile. 

— J'ai pensé, dit Thistorien, que nous pourrions nous entretenir 
aujourd'hui du monde des premiers chrétiens, de cette région mys- 
térieuse et sombre qui marque la fin de l'empire païen, dans le sein 
de laquelle semblent régner d'abord l'immobilité et le silence, et où 
l'œil ne distingue qu'une voile blanche sur un lac inconnu. La cos- 
mographie et la géographie de ce temps déjà loin de nous sont, 
pour le philosophe comme pour l'historien, un tableau sur lequel 
se révèlent les tendances dominantes de l'époque. 

— Je pensais aussi, ajouta le navigateur, que nous arriverions 
aujourd'hui à cette partie de notre histoire. La géographie me parait 
être, de toutes les sciences, celle qui fait le mieux voir par quelle 
route longue et pénible l'esprit humain est sorti des ténèbres de 
l'incertitude, pour arriver à des connaissances étendues et positives. 
Les idées sur le globe que nous habitons, ne sont-elles pas restées 
à peu près les mêmes chez les Européens pendant plus de dix siè- 
cles? Les savants, les philosophes, les hommes les plus éminents, 
depuis la chute de l'empire romain au cinquième siècle, jusqu'aux 
grandes découvertes des Portugais, ont-ils fait autre chose que sui- 
vre servilement les doctrines des anciens? 

— En vérité, répliqua l'historien, lorsqu'on examine et qu'on étudie 
un à un les ouvrages des cosmographes,depuis la chute de l'empire ro- 
main jusqu'aux grandes découvertes maritimes du quinzième siècle, 
on est frappé, comme l'a dit Santarem fort à propos, de leur igno- 
rance relativement à la forme et à la grandeur de la Terre. La lec- 
ture de leurs traités nous prouve qu'ils n'ont fait sur ces sujets que 
répéter pendant l'espace de quinze siècles ce qu'ils trouvaient dans 
les livres des anciens géographes, dénaturant souvent même leurs 
textes qu'ils ne comprenaient pas. Cette étude nous montre aussi 
qu'ils n'ont connu jusqu'au commencement du quinzième siècle la 
péninsule de l'Inde que d'une manière imparfaite, et seulement d'a- 
près les récits des auteurs anciens et des Orientaux ; qu'ils ne pos- 
sédaient que des notions vagues sur les limites de l'Afrique, de l'A- 
sie et de l'Europe même, et que, tout en dessinant un continent an- 
tichthone au sud, ils ne soupçonnaient pas Texislence de TAmérique. 



310 XI* SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

• 

Denys le Périégète , écrivain grec du premier siècle de notre ère, 
et Priscien, son commentateur latin du quatrième, continuent les 
erreurs que nous avons signalées hier. Selon eux, la Terre n'est pas 
de forme ronde, mais bien de la forme d'une fronde. Les contours 
ne s'arrondissent pas de manière à former de toutes parts un cercle 
régulier. Ses deux rivages se referment comme deux bras à Torient et 
à Toccident. 

Macrobe, dans son système du monde, nous prouve qu'il igno- 
rait complètement que l'Afrique se prolongeât au midi de l'Ethio- 
pie, c'est-à-dire au delà du dixième degré de latitude nord. Il pen- 
sait, comme Gléanthe et Cratès, et d'autres auteurs de l'antiquité, 
que les régions voisines des trqpiqiteSf brûlées par le Soleil^ ne pouvaient 
pas être habitées, et que l'Océan remplissait la région équatoriale. 
Il divisa l'hémisphère en cinq zones, dont deux seulement étaient 
habitables. « L'une d'elles, dit-il, est occupée par nous, l'autre par 
des hommes dont l'espèce nous est inconnue. » 

Orose, auteur du même siècle (quatrième), et dont l'ouvrage exerça 
aussi une grande influence sur les cosmographes du moyen âge et 
sur ceux qui dessinèrent les mappemondes pendant cette longue 
période historique, ne connaissait pas non plus la forme de l'Afrique 
ni ses limites, ni les contours des péninsules de l'Asie méridionale. 
Il appuie le Ciel sur la Terre. 

Saint Basile (également au quatrième siècle) pose le firmament 
sur la terre, et sur ce ciel un second dont la surface supérieure 
serait plate , tandis que la surface intérieure, tournée vers nous, 
serait en forme de voûte; et il explique ainsi comment les eaux 
célestes peuvent s'y tenir et y séjourner. Saint Cyrille montre de 
quelle utilité est ce réservoir des eaux pour la vie des hommes et 
pour celle des plantes. 

Diodore, évéque de Tarse (même siècle aussi), divise également en 
deux étages le monde, qu'il compare à une tente. Scverianus, évèque 
de Uabala, vers la même époque, compare le monde à une maison 
dont la Terre est le rez-de-chaussée, le Ciel inférieur le plafond, et 
le Ciel supérieur (Ciel des Cieux) le toit. Ce double Ciel est de même 
admis par Eusèbe de Césarée. 

Dans les cinquième, sixième et septième siècles, la science ne fait 



TERRE ET CIEL. - PÈRES DE L'ÉTGLISE. 311 

pas un seul pas en cosmographie. On enseigne encore qu'il n'y a pas 
de limites à l'Océan. 

— C'est ce que l'on voit avec évidence dans les auteurs ecclésias- 
tiques de cette époque, remarqua le professeur. Ainsi Lactance sou- 
tient qu'il ne peut y avoir d'habitants au delà du tropique. Ce père 
de l'Église traite de monstrueuse l'opinion qui prétendrait que le 
Monde et la Terre soient ronds, que le Ciel tourne autour, que 
toutes les parties de la Terre soient habitées : « Y a-t-il quel- 
qu'un d'assez extravagant, dit-il, pour se persuader qu'il y ait des 
hommes qui aient les pieds en haut et la tète en bas ; que tout ce 
qui est couché dans ce pays-ci soit suspendu là-bas; que les herbes 
et les arbres y croissent en descendant, et que la pluie et la grêle 
y tombent en montant? Faut-il s'étonner que l'on ait mis les jar- 
dins suspendus de Babylone au nombre des merveilles de la nature, 
puisque les astronomes suspendent aussi des .champs, des mers, 
des villes et des montagnes?... 

« J'avoue que je ne sais que dire de ces personnes qui demeurent 
opiniâtres dans leuris erreurs, et qui soutiennent leurs extravagances^ 
si ce n*est que quand elles se disputent, elles n'ont point d'autre 
dessein que de se divertir ou de faire paraître leur esprit; il me se- 
rait aisé de prouver, par des arguments invincibles, qu'il est impos- 
sible que lé Ciel soit au-dessous de la Terre. » [Institutions divines^ 
li v. III, chap. 24. ) 

Saint Augustin dit , lui aussi , dans la Cité de Dieu, liv. XYI, 
chap. 9 : 

« Il n*est aucune raison de croire à cette fabuleuse hypothèse 
des antipodes, c est-à-dire d'hommes qui foulent l'autre côté de la 
Terre où le Soleil se lève quand il se couche pour nous, opposant 
leurs pieds aux nôtres. Cette opinion ne se fonde sur aucune no- 
tion historique.... Mais fût-il démontré par quelque raison que le 
Monde et la Terre ont la forme sphérique, il serait trop absurde de 
prétendre qu'après avoir franchi Timmensité de l'océan, quelques 
hommes aient pu, hardis navigateurs, passer de cette partie du 
monde en l'autre pour y implanter un rameau détaché de la famille 
du premier homme. » 

Ainsi parlaient saint Basile, saint Ambroise, saint Justin martyr, 



312 XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

saint Jean Chrysostome, saint Césaire, Procope de Gaza, Severianus, 
Diodore, évéque de Tarse, etc. , et la plupart des plus grands penseurs 
de cette époque. 

— A cette revue rétrospective, dit le pasteur, j'ajouterai qu'Eu- 
sèbe de Césarée s'enhardit une fois dans son Commentaire sur les 
psaumes {ColkcUo nova patrum, etc., I, p. 460), à dire que, < suivant 
l'avis de quelques-uns, > la Terre est ronde ; mais il recule, dans 
un autre ouvrage, devant cette témérité. Du reste, même au quin- 
zième siècle, les moines de Salamanque et d'Alcala opposèrent aux 
théories de Christophe Colomb les mêmes considérations contre les 
antipodes. 

Au milieu du sixième siècle, Grégoire de Tours adoptait aussi l'opi- 
nion que les zones intertropicales étaient inhabitables; et, comme les 
autres historiens, il enseigne que le Nil vient de la Terre inconnue 
de l'Est, descend par le Sud, traverse un océan qui séparait dans ces 
cartes l'Antichthone de l'Afrique, et devient seulement visible. 

Nous pouvons'juger aussi des connaissances cosmographiques et 
géographiques de saint Avite, poëte latin du sixième siècle et neveu 
de l'empereur Flavius Avitus , d'après ce qu'il dit dans son poème 
sur la création , où il décrit le paradis terrestre. « Par delà l'Inde, 
dit-il, là où commence le monde^ où se joignent, dit-on, les confins de 
la Terre et du Ciel, est un asile élevé, inaccessible aux mortels et 
fermé par des barrières éternelles, depuis que l'auteur du premier 
péché fut chassé.... » 

— Mais, messieurs, interrompit l'astronome, vous ne connaissez 
pas le chef-d'œuvre de la cosmographie de cette époque ! le fameux 
système de la Terre carrée.,.. 

— De la Terre carrée? s'écria le professeur avec surprise. 

— Oui, de la Terre carrée, continua l'astronome, avec de solides 
murailles pour soutenir le Ciell Voici, madame la marquise, l'an- 
tique et solennel traité de Cosmas. 

CosMAS, surnommé Indicopkustès, après son voyage dans l'Inde et 
en Ethiopie, fut d'abord négociant et ensuite moine. Il mourut en 550. 
Son manuscrit a pour titre : Xpia-riavcx^ TOTroypa^îa, Topographie dire- 
tienne^ et fut écrit en 535. 



SYSTÈMES COSMOGRAPHIQUES DES PÈRES DE L^ÉGLISE. 313 

Les savants les plus éminents parmi les chrétiens , tels que Lac- 
tance, saint Augustin, saint Jean Ghrysostome, trouvaient que le sys- 
tème de Ptolémée était en contradiction avec quelques passages de 
la Bible, notamment avec ceux qui se rapportaient à la non sphé- 
ricité de la Terre, à la non existence des antipodes, etc. Ce fut 
donc dans le but de réfuter les opinions de ceux qui donnaient à 
la Terre la forme d'un globe que Gosmas composa son ouvrage, 
d'après les systèmes formés par les Pères de l'Église, afin de 
Topposer à la cosmographie des Gentils. Il a réduit à une forme 
systématique les opinions cosmographiques des Pères et entrepris 
d'expliquer tous les phénomènes du Giel en harmonie avec les 
Écritures. 

Dans son ?' livre, il réfute l'opinion de la sphéricité de la Terre 

qu'il regarde comme une hérésie. Dans le II*, il expose son propre 
» 

système. Les V*, VI% VII% VIII" et IX», qui fourmillent d'erreurs de 
physique, sont consacrés au cours des astres. 

Cette bizarre composition forme un singulier mélange des doc* 
trines des Indiens, des Ghaldéens, des Grecs et des Pères de 
l'Église. 

Suivant Gosmas et sa mappemonde , la Terre habitable est une 
surface plane. Ce n'est pas, comme du temps de Thaïes^ un disque; 
mais elle présente la forme d'un parallélogramme dont les longs 
côtés sont le double des autres, de sorte que l'homme est sur la 
Terre comme l'oiseau dans la cage. Ce parallélogramme est entouré 
de l'Océan, qui s'est frayé^quatre golfes, savoir : les mers Méditerra* 
née et Caspienne, et les golfes Arabique et Persique. 

Au delà de l'Océan, dans toutes les directions, existe un autre con<- 
tinent où les hommes ne peuvent pénétrer, mais dont ils ont habité 
une partie dans les temps anciens, c'est-à-dire avant le déluge. 
A Test, de même que nous le verrons dans d'autres mappemondes et 
systèmes postérieurs, Fauteur place le paradis terrestre et les quatre 
fleuves qui arrosaient l'Éden, lesquels viennent par des canaux 
souterrains surgir dans la Terre post-diluvienne. 

Après la chute, Adam fut chassé du paradis ; mais lui et ses des- 
cendants restèrent fixés sur les côtes jusqu'à ce que le déluge portât 
Tarche deNoé dans notre Terre. 



314 XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

Sur les quatre côtés extérieurs de la Terre , on voit s*élever des 
murs perpendiculaires, qui la ceignent et vont ensuite se rejoindre 
en Yoùle : le Ciel forme la coupole de cet édifice. 

Le monde de Gosmas est donc en définitive un grand cofTre oblong 
divisé en deux parties : la première, séjour des hommes, s'étend 
depuis la Terre jusqu'au firmament, au-dessus duquel les astres font 
leurs révolutions ; là séjournent les anges, qui ne s'élèvent jamais 
plus haut. La seconde s'étend depuis le firmament jusqu'à la voûte 
supérieure qui couronne et termine le monde. Sur le firmament re- 
posent ks eaux du Ciel; au delà de ces eaux se trouve le royaume 
des deux, où Jésus-Christ a été admis le premier, frayant la 
route de vie à tous les chrétiens. 

Après avoir osé faire de l'univers un grand coffre carré, il restait 
à expliquer les phénomènes célestes, tels que la succession des 
jours et des nuits et les vicissitudes des saisons. 

Voici Texj^lication singulière de Cosmas : il considère la Terre, 
ou cette table ' oblongue circonscrite par de hautes murailles, 
comme divisée en trois parties : 1° la terre habitable, qui en 
occupe le milieu ; 2* l'océan , qui environne cette terre de toutes 
parts ; 3** une autre terre ferme qui entoure l'océan, terminée elle- 
même par ces hautes murailles sur lesquelles vient s'appuyer le 
firmament. 

Selon lui , la terre habitable va toujours en s'élevant du midi au 
nord, de sorte que les contrées australes sont beaucoup plus basses 
que les contrées boréales. C'est pour cela, nous dit-il, que le Tigre 
et l'Euphrate, qui coulent du nord au sud, ont un cours plus ra- 
pide que le Nil qui va dans le sens contraire. Tout à fait au nord il 
existe une grande montagne conique, derrière laquelle se cachent 
le Soleil, la Lune, les planètes, les comètes; ces astres ne passent 
jamais au-dessous de la Terre ; ils ne font que tourner autour de la 
grande montagne qui les cache plus ou moins longtemps à notre vue. 
Selon que le Soleil s'éloigne ou s'approche du nord, et conséquem- 
ment^elon qu'il s'abaisse ou s élève dans le ciel, il disparait derrière 
la montagne en un point plus ou moins éloigné de sa base, et de- 
meure caché plus ou moins de temps : de là l'inégalité des jours et 
des nuits, la vicissitude des saisons, les éclipses, les phénomènes. 



LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE. 316 

Du reste, Cosmas admet que, non-seulçment le Soleil et la Lune, 
mais tous les astres, sont conduits chacun par des puissances spiri- 
tuelles, par des anges qu'il compare à des « lampadophores » ; en 
sorte que les mouvements de ces astres sont dus à une cause intel- 
ligente qui préside à chacun d'eux ; ce sont aussi des puissances 
angéliques qui préparent la pluie, rassemblent les nuages et pré- 
sident aux vents, à la rosée, à la neige, à la chaleur, au froid, en 
un mot à tous les phénomènes météorologiques. 

— J'ai déjà remarqué, fit le navigateur, qu'en France, jus- 
qu'à la mort de Philippe Auguste , la plupart des hommes let* 
très se figuraient la Terre carrée. « Pour nous , disait entre autres 
Gervais de Tilbury , nous plaçons le monde carré au milieu des 
mers. » 

— Nous verrons du reste, ajouta l'astronome, combien cette figure 
singulière a régné dans la cosmographie chrétienne du moyen âge, 
en compagnie du paradis terrestre, du ciel empyrée, du purgatoire 
et de l'enfer. 

Cosmas justifie son système en déclarant que, d'après les doctrines 
des Pères de l'Église et des commentateurs de la Bible, la Terre a 
la forme du tabernacle de Moïse élevé dans le désert. Il rappelle 
que le tabernacle avait la forme d une grande caisse plus longue 
que large , et il conclut de là que telle doit être la forme de l'uni- 
vers, et que la Terre est, selon lui, de la forme (Tune table ayant une 
longueur double de sa largeur. 

Selon Pluche, les Orientaux donnaient à la Terre « le nom de 
Tebelj d'où nous est venu celui de table , parce qu'en effet c'était 
jadis un préjugé universel que la Terre était une surface plane, 
terminée par un abîme d'eau. » Cette étymologie est vraisemblable 
et curieuse; mais Pluche n'a point dit dans quelle langue ce mot se 
trouve. 

Ainsi, au delà de cet océan était une autre Terre touchant aux 
murs du Ciel; c'est dans cette Terre que l'homme aurait été créé, et 
cette île au delà de TOcéan ressemble assez à l'Atlantide des anciens. 
Cette philosophie était celle de tous les peuples de l'Orient. Selon 
les Indiens, la montagne de Someirah est au milieu de la Terre, et le 
Soleil, lorsqu'il paraît se coucher, se cache derrière cette montagne. 



\ 



315 XI» SOIRÉE. - LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

Les Mahométans et les Orientaux, en général , disent que la Terre 
est environnée d'une haute montagne (ce sont les murs de Cosmas), 
derrière laquelle les astres vont se cacher. 

— Voilà donc ce fameux système de Gosmas ! s'écria le navi- 
gateur» sur lequel six siècles ont calqué leurs cartes cosmogra- 
pttiques. 

— Il est assurément fort complet, repartit le professeur, et pré* 
lude avantageusement à celui de la Somme de saint Thomas. 

— Dans tout cet édifice, dit à son tour la marquise, tout est prévu, 
le paradis terrestre, le paradis céleste, l'enfer.... Si l'ensemble est si 
singulier, les détails doivent l'être encore d'avantage. 

— Il serait curieux, dit le navigateur, de voir le texte et même les 
dessins de Gosmas, pour pouvoir saisir exactement sa pensée. 

— Ge serait facile, répliqua l'historien, si l'ouvrage de mon excel- 
lent et vieil ami Edouard Gharton était à la bibliothèque du châ- 
teau. 

— Les Voyageurs anciens et modernes? fit le comte. Mais je le croîs 
bien, qu'ils sont ici. Penseriez -vous qu'à Flamanville nous restions 
indifférents au mouvement littéraire et scientifique ? 

— Au contraire I répondit l'historien, car depuis le commencement 
de nos causeries tous les livres que nous avons eu besoin de consul- 
ter se sont trouvés ici. 

— Exactement comme dans un roman ou dans un pièce de théâ- 
tre ! interrompit le député ; si bien qu'on croirait presque que c'est 
fait exprès.... 

— Et que le château de Flamanville a été prédestiné à servir 
de mise en scène pour vos savants et < célestes » entretiens, 
messieurs, ajouta la marquise. J'en suis pour ma part très-flattée. 
Le souvenir de ces réunions restera en lettres d'or dans nos ar- 
chives. 

— Et Gosmas ? s'écria l'astronome. 

— Voici le livre, répliqua le comte ; et c'est une bonne traduc- 
tion: 

« Topographie chrétienne de l'univers, prouvée par des démons- 
trations Urées de l'Ëcriture divine, et dont il n'est pas permis aux 
chrétiens de révoquer la vérité en doute. » Tel est le titre. 



LE SYSTÈME DE LA TEIIRE CARRÉE. 317 

— Ah ! voyons ud peu ces fameuses démonstrations, reprit l'as- 
tronome.. . L'auteur s'exprime ainsi dès les premières pages : « De 
toutes parts de vives attaques sont dirigées contre l'Église; quelques 
hommes même qui se parent du nom de chrétiens, prétendent, au 
mépris de la sainte Écriture, eLavec les philosophes païens, que le 
ciel estsphérique, trompés sans doute par les éclipses de Lune 
et de Soleil. 

« Je vais leur démontrer que ni le Ciel ni la Terre ne sont sphéri- 
ques. Et ce ne sont point de vaines hypothèses inventées par moi. 



la Torme de la Terre et de l'UniTan dans le sjitâme de CoEmas 
(siiième Bibcle). , 



mms bien le résultat de l'observation du tabernacle de Moïse fait par 
l'ordre de Dieu pour représenter le monde, du tabernacle image de 
Vunivers, comme l'appelle le Nouveau Testament de l'univers origi- 
nairement unique en réalité, mais séparé en deux par le firma- 
ment. Et comme dans le tabernacle intérieur et extérieur, il y a 
dans le monde une région basse et une région élevée : celle-là 
est l'enfer ; celle-ci le monde futur, où Notre-Seigneur Jésus-Christ, 
après sa résurrection, monla le premier, et oit les Justes monteront 
après lui. Depuis Adam jusqu'à Moïse, depuis Moïse jusqu'à Jean, 
depuis Jean, tous les apôtres et les évangélistes, tous, dis-je, d'une 



318 XI» SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

même voix, ont parlé de ces deux régions; aucun n'a supposé qu'a- 
vant ou après il en existât une troisième , mais tous, guidés par le 
Saint-Esprit, ont déclaré qu'il n'en existait bien que deux. C'est pour- 
quoi, suivant pas à pas les saintes Écritures, j'ai figuré l'univers, 
puis ces lieux d'où sortirent les Israélites, cette montagne où ils re- 
çurent la loi écrite, ce tabernacle divin, et enfin la Terre promise où 
ils établirent leur demeure, jusqu'au jour où le Désiré des nations 
prédit par les prophètes arriva et leur enseigna cette seconde région 
qui les attendait, région qu'après sa venue il nous a montrée à tous, 
et dans laquelle, à son second avènement, il appellera tous les 
justes, en leur disant: Venez ^ les bénis de mon Père^ recevez le royaume 
qui vous est préparé depuis le commencement du monde. Gloire à lui 
dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il. » 

Voilà l'entrée en matière. Maintenant Cosmas va pérorer contre 
ceux qui veulent être chrétiens . mais qui croient, avec les païens, que 
le Ciel est sphérique. 

ce Ceux qui se fient à la science du monde ; rétendent expliquer 
l'univers par la raison ; ils accueillent avec des éclats de rire les ré- 
cits de l'Écriture qu'ils traitent de fables; ils appellent Moïse, les 
prophètes et les apôtres, des faiseurs de contes; ils veulent expli- 
quer la forme du monde par des calculs géométriques d'astronomie, 
qu'ils enveloppent dans de belles phrases, ou par les éclipses de 
Lune et de Soleil, se trompant ainsi eux-mêmes et entraînant les 
autres dans leur erreur ! . . . 

a Eh! les étoiles, *que font-elles là, attachées à votre prétendue 
voûte? Pourquoi toutes ces étoiles immobiles qui accompagnent 
Mars, la plus basse des constellations (?), dites-vous, sont-elles tou- 
tes égales et semblables ? Pourquoi, de même, celles qui accompa- 
gnent Jupiter (î). Le ciel même n'a pas toujours la même teinte; 
pourquoi, par exemple, cette teinte lactée, si c'est toujours la même 
surface qu'atteint notre vue ? Je pense qu'après cela il est évident 
pour tous que le Ciel est formé de divers éléments, et que personne 
ne pourra prouver le contraire. Que si donc le Ciel n'est pas com- 
posé d'un seul élément jouissant par lui-même du mouvement cir* 
culaire, mais de quatre éléments distincts, il ne peut avoir un mou- 
vement de rotation : car, ou bien il ira de haut en bas si la gravité 



LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE. 319 

l'emporte, ou bien de bas en haut si l'élément contraire est plus fort, 
ou bien il restera fixe si aucun élément ne l'emporte sur l'autre : 
c'est là vn raisonnement parfaitement clair. Or, qui prétend avoir jamais 
vu le Ciel s'élever ou s'abaisser? Reste donc à dire qu'il est im- 
mobile. 

Il ajoute : «Et comment accorder ce qu'ils disent, que le Ciel a un 
mouvement circulaire, s'ils supposent qu'il n'existe rien autre chose 
que le Ciel? Car rien ne peut se mouvoir que dans l'un des quatre 
éléments : la terre, l'eau, Tair ou le feu ; et il faut, ou bien que le 
corps en mouvement passe du fini dans l'infini, ou bien qu'il tourne 
sans cesse à la même place. » Le raisonnement se continue indéfini- 
ment dans un galimatias métaphysique où Aristote lui-même ne 
verrait goutte. L'original cosmographe ajoute ensuite que le Ciel 
et la Terre sont immobiles et que les astres se meuvent conduits 
par des anges. 

Viennent ensuite les curieuses objections que voici : « Lorsque 
Vous faites de la Terre le centre autour duquel roule l'univers, votre 
hypothèse tombe d'elle-même, puisque vous placez la Terre à- la fois 
au milieu et au bas, car il ne peut arriver en même temps qu'une 
même chose soit au centre et au bas, le centre étant le milieu du 
haut et du bas. Pourquoi donc persister à soutenir de pareilles ab- 
surdités contre les textes des Écritures ? » 

L'auteur déclare que c'est ridicule, car « si nous passons aux an- 
tipodes, si les pieds d'un homme sont opposés aux pieds d'un de ses 
semblables, que ce soit dans la terre, dans l'eau, dans l'air, dans le 
feu, ou dans tout autre corps, comment tous deux peuvent-ils rester 
debout, et comment l'un ou l'autre peut-il vivre avec la tête en bas ? 
Et quand il vient à pleuvoir, comment dire que la pluie tombe sur 
les deux? Elle tombe bien sur l'un, mais sur l'autre ne monte-t-elle 
pas plutôt? Comment ne pas rire de pareilles folies? » 

Voici donc les éléments du système du monde : 

« Dieu, en créant la Terre, ne l'appuya sur rien. La Terre est 
donc soutenue par la vertu de Dieu, le Créateur de toutes choses 
portant tout, dit l'Apôtre, par un mot de sa puissance. Si au-dessous de 
la Terre et en dehors d'elle existait quelque chose, elle tomberait 
naturellement : aussi Dieu la posa comme base de Tunivers et lui or- 



320 XI* SOIRÉE. - LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

dama de se soutenir par sa propre gravité. Dien donc, ayant créé la 
Terre, réunit rextrémité du Ciel à rextrémité de la Terre, appuyant 
les parties inférieures du Ciel de quatre côtés et le disposant en yoùte 
au-dessus de la Terre, dans toute sa longueur; puis, dans la largeur 
de la Terre, il établit le Ciel comme un mur qui s'élèyerait du haut 
en bas, formant ainsi une sorte de maison partout fermée, ou une 
longue chambre voûtée; car, dit le prophète Isaîe, H a disposé le Cùl 
en forme de voûu; et Job parle ainsi de la jonction du Ciel à la Terre : 
// a baissé le Ciel vers la Terre, puis a étendu celle-ci comme de la chaux 




Dessin de Cosmas, montrant la base des murs qui s^élèvent de chaque côté du Cie>^ 
le firmament transparent, le réserroir des eaux supérieures et la voûte de Tempyréo 

(sixième siècle). 

et Ca soudée comme une pierre carrée. Comment appliquer ces paroles 
aune sphère? » 

Moïse, parlant du tabernacle, qui est rimoge de la Terre, dit que 
sa longueur était de deux coudées et sa largeur d'une seule. « Nous 
dirons donc, avec le prophète Isaïe, que la forme du ciel qui em- 
brasse l'univers est celle d'une voûte; avec Job, que le ciel fut joint 
à la Terre, et, avec Moïse, que la Terre est plus longue que large. 
Le second jour, Dieu fit un second ciel, celui que nous voyons, pa- 
reil en apparence, mais non en réalité, au premier. Ce second cie 



LE SYSTÈME DE LA TERRE CARRÉE. 321 

est placé au milieu de l'espace qui sépare la Terre du premier ciel, 
et il l'éteadit comme un second toit dans la largeur de la Terre, par- 
tageant les eaux en deux parties, les unes au-dessus, les autres au- 
dessous da firmament, sur la Terre; et ainsi d'une seule maison il 
en fit deux ; une supérieure, l'autre inrérleure. 

« L'Écriture parle souvent de ce second ciel ; c'est d'abord Moïse : 
Et Diea appela le eût fimtamtfil; puis David : Tu amvru iCrau lapartie 
supérieure; et encore : < Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le 
« Qrmament annonce les ouvrages de ses mains ; » commençant par 
parler de deux, puis s'arrétant seulement au second, et de mAme en 
beaucoup d'autres pages. ■ 

rf ■ttff-4> -r/^Slutr^f iiifcr !T/-i riT Ma.ni.f\v>r//^ mktV''*!' 

r^rn -.étli Jr /'Oc/a* .„ Ir, i,mm„ Â^l.,,.1 <.»../ A ^.'/xf. 



Carte <te U Tene, d'après Cosmas cl des cosmngrsphes du sUiÈme siècle. 

L'aateur explique, comme déjà nous l'avons remarqué, que la race 
d'Ad&m habitait la terre orientale avant le déluge, et que les hom- 
mes, au temps de Noé, ayant miraculeusement traversé l'Océan 
dans l'arche, arrivèrent dans la Perse, où l'arche de Noé s'arrêta 
sur le mont Ararat. Or, ■ dans cette arche étaient Noé, ses trois fils 
et leurs femmes, ce qui formait quatre couples : trois paires d'ani- 
maux domestiques et une seule d'animaux sauvages. Alors les trois 
fils de Noé, étant descendus sur la terre que nous habitons, se 
partagèrent le monde. ■ 

21 



322 XI» SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

« Tous les astres ont été créés pour régler les jours et les nuits, 
les mois et les années , et se meuvent, non point par le mouvement 
même du Ciel, mais par Faction de certaines vertus divines ou de 
certains lampadophores. Dieu a créé les anges pour le servir, et il 
a donné charge à ceux-ci de mouvoir Pair, à ceux-là le Soleil, à d'au- 
tres la Lune, à d'autres les étoiles, à d'autres enfin il a ordonné d'a- 
monceler les nuages et de préparer la pluie. > 

— Cette curieuse idée d'assigner des anges au gouvernement des 
choses n'est pas rare à cette époque, remarqua le pasteur. Plusieurs 
auteurs déclarent que chaque pays de la Terre est placé sous la pro- 
tection et le gouvernement d'un ange particulier. 

Les docteurs chrétiens, partisans de l'opinion de saint Hilaire et de 
Théodore, supposaient : les uns, que les anges portaient les astres 
sur leurs épaules, comme l'omophore des manichéens (Beausobre, 
Histoire du Manichéismôf II, 374); les autres, qu'ils les roulaient de- 
vant eux ou qu'ils les traînaient à leur suite. 

Le jésuite Riccioli, d'ailleurs savant astronome, admet lui-même 
que chaque ange qui pousse une étoile a grand -soin d'observer ce 
que font les autres, afin que les distances relatives entre les astres 
restent toujours ce qu'elles doivent être. 

L'abbé Trithème {De septem secundeis) donne la succession exacte 
de sept anges ou esprits des planètes, qui, les uns après les autres, 
et chacun pendant trois cent cinquante-quatre ans, ont gouverné 
les mouvements célestes depuis la création jusqu'à l'an 1522. 

— Cosmas suppose encore, reprit l'astronome, que l'idée de la 
sphéricité de la Terre et du Ciel vient de ce qu'après le déluge, lors- 
que les hommes entreprirent de construire une tour, en examinant 
les astres de cette immense hauteur, ils furent amenés à croire, 
par erreur, que le Ciel était sphérique. Et comme la ville où ils éle- 
vaient leur tour était dans le pays des Babyloniens, cette opinion 
de la sphère fut d'abord répandue parmi les Chaldéens ; ceux-ci, 
passant en Egypte, la communiquèrent aux Égyptiens, et des Grecs, 
Pythagore, Platon et Eudoxe de Cnide, étant venus en Egypte, 
embrassèrent avidement cette erreur et la propagèrent en tous 
lieux. 

Tel est, messieurs, le système de Cosmas Indicopleustèa. 



LE SYSTÈME DE LA TERRE OVALE. 323 

— L'ardeur de ces prétendues réfutations prouve, sans doute, re- 
marqua le navigateur, qu'au sixième siècle, quelques hommes in- 
struits et sensés, conservant le dépôt des progrès accomplis par le 
génie grec, disciples de l'école d'Alexandrie, défendaient les travaux 
d'Hipparque et de Ptolémée ; mais il est manifeste que le plus 
grand nombre des contemporains s'en tenaient aux vieilles tra- 
ditions indiennes et homériques, plus faciles à comprendre, plus 
accessibles au témoignage trompeur des sens, et quelque peu 
renouvelées par leur combinaison avec des interprétations étran- 
ges de passages bibliques. A ne considérer donc que l'opinion 
générale ou vulgaire, la science cosmographique du sixième siècle, 
telle que la représentait Gosmas, bien loin d'avancer, reculait ; elle 
retournait, en effet, au passé le plus obscur; mais les vérités ac- 
quises, pour être condamnées à demeurer quelque temps voilées, 
n'étaient point perdues, et elles devaient reparaître plus tard avec 
un plus vif éclat. 

— Quelque souvenir de cette opinion sur la forme de la Terre pa- 
raît s'être perpétué en Egypte jusqu'à nos jours, répliqua le pas- 
teur. Dans Tannée 1 830, un guide arabe, nommé Bechara, loué au 
Caire, entreprit d'expliquer à MM. Dauzatz et Taylor comment Dieu 
avait créé la Terre carrée et couverte de pierres. Ensuite, ajouta-t-il, 
Dieu descendit avec les anges, se plaça sur la cime du mont Sinaï, 
qui est le centre du monde, traça un grand cercle dont la circonfé- 
rence touchait aux quatre côtés du carré, et il ordonna à ses anges 
de jeter toutes les pierres dans les angles qui correspondaient aux 
quatre points cardinaux. Les anges obéirent, et quand le cercle fut 
déblayé, il le donna aux Arabes qui sont ses enfants bien-aimés ; 
puis il appela les quatre angles la France, l'Italie, l'Angleterre et la 
Russie. 

— A ce système du carré, reprit l'astronome, il faut ajouter celui 
qui régna parallèlement, celui de Vosuf. Il est du fameux Bède le 
Vénérable, un des hommes les plus éclairés de son temps, élevé dans 
la célèbre académie d'Armagh, d'où sortirent les Alfred et les Alcuin. 
Avant-hier nous avons vu son système planétaire. Voici maintenant 
son système terrestre. 

« La Terre, dit-il, est un élément placé au milieu du monde ; elle 



324 XI' SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS, 
est au milieu de celui-ci comme le jauDe est dans l'œaf ; autour 
d'elle se trouve l'eau, comme autour du jaune d'œuf se trouve le 
blanc; autour de l'eau se trouve l'air, comme autour du blanc de 
l'œuf se trouve la membrane qui le contient, et tout cela est en- 
touré par le feu de la même manière que la coquille. La Terre se 
trouve ainsi placée au milieu du monde, recevant sur soi tous les 
poids; et quoique, par sa nature, elle soit froide et sèche dans ses 
diverses parties, elle acquiert accidentellement différentes qualités : 
car la portion qui est exposée à l'aelion lorride de Vair est brûlée par le 
Sokil et «( inhabitable ; ses deux extrémités sont froides et inhabi- 



le Terra orale des scoliutei de BUe le viaérable. 

tables, mais la portion qui se trouve placée sur la zone tempérée 
de l'air est habitable. » 

•• ....L'océan environnant, avec ses flots, les côtés de la Terre 
presque à la hauteur de rhorfzon, la partage en deux, dont nous 
habitons la partie supérieure, et nos antipodes l'inférieure; cepen- 
dant ni aucun de nom ne peut aller chez eux, ni auam d!eux ne peut 
arriver à nous. » 

— Quelque singulier que soit ce système du monde, ajouta l'histo- 
rien, on voit néanmoins que son auteur croyait à la possibilité et à 
l'existence des antipodes. 

— Ce qui est l'indice d'un fort raisonnement pour l'époque, fit 
remarquer le capitaine, attendu que, grâce à l'idée commune sur 



LE SYSTÈME DE LA TERRE OVALE. 



325 



le haut et sur le bas dans Tunivers, la plupart des savants anciens 
traitaient d'absurde ce sentiment. 

— Le système dont je viens de parler, reprit l'astronome, a été 
accueilli et représenté par un certain nombre de cartographes du 
moyen âge qui figurent la Terre dans leurs mappemondes sous la 
forme d'un œuf. 

Ce système avait aussi pris naissance dans l'antiquité, chez les 
Grecs. Les connaissances qu'ils acquirent en Perse et l'observa- 
tion du cjel donnèrent origine à ces idées. On présumait que la 




La Terre de certains géographes chrétioDs et arabes du onzième siècle. 



Terre habitable était oblongue et ovale , entourée d'un immense 
océan. 

Edrisi , le géographe arabe du onzième siècle , soutenait, comme 
quelques auteurs anciens, que la moitié de la Terre était plongée 
dans l'eau, et quelques dessinateurs de mappemondes ont reproduit 
cette théorie dans leurs représentations graphiques. Ainsi Yœuf^ soit 
couché, soit droit, a joui du privilège de représenter la forme de la 
Terre pendant près de mille ans. 



326 XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

Dans le système d'Edrisi, la Terre est représentée comme un 
globe, dont la régularité n'est interrompue que par les montagnes 
et les vallées de la surface. Il adopte le système des anciens qui 
supposaient, comme nous^ l'avons montré déjà; une zone torride 
inhabitée ; selon lui , le monde connu ne forme qu'un seul hémi- 
sphère composé moitié d'eau, et la plus grande partie de cette eau 
appartient à l'océan environnant , au milieu duquel la Terre flotte 
comme un œuf dans un bassin. 

Cependant, en môme temps règne le carré ; ainsi, le cosmographe 
Gervais, entre autres, figurait le monde di forme carrée^ et plusieurs 
dessinateurs ont gardé cette forme, tandis que d'autres en conservent 
seulement un souvenir* 

Le tracé des mappemondes du moyen âge est entièrement arbi- 
traire et sans aucun rapport nécessaire avec la figure réelle de^la 
Terre, ou avec les cercles de latitude et de longitude. Les limites 
du monde connu avaient été fort reculées depuis le temps ^d'Homère, 
mais la terre habitable était toujours regardée comme une île im- 
mense qu'entourait un grand océan. 

— Et dans ce grand cercle, au beau milieu, Jérusalem, ajouta 
le capitaine de frégate. Je n'ai jamais été plus étonné, je crois, qu'en 
consultant quelques-unes de ces vieilles cartes à Cherbourg, et en 
voyant toujours Jérusalem au centre de la Terre plate. 

— Hais on nous enseignait en pension qu'il en était ainsi, dit la 
marquise. 

— Nous avons vu hier soir, reprit le navigateur, que les peuples de 
l'antiquité, dont les connaissances géographiques étaient très-limitées, 
regardaient tous leur pays comme se trouvant au centre du monde. 

— C'est par cette raison, dit l'historien, que les Juifs, et puîsMes 
cosmographes chrétiens, placèrent constamment Jérusalem au centre 
du monde ; les cartographes, qui y puisaient leurs renseignements 
pour leurs représentations graphiques, perpétuèrent cette naïve 
erreur. 

Le peuple qui a gardé le plus longtemps cette illusion, c'est cer- 
tainement le peuple chinois, qui, de tout temps, s'est cru au centre 
du monde, et dessina les autres peuples comme des satellites rangés 
autour de lui. 



COSMOGRAPHIE THÉOLOGIQUE. 327 

— Et il s'appeUe encore aujourd'hui l'empire du Milieu, inter- 
rompit le député. 

^ Mais revenons à notre exposé de la cosmographie des premiers 
siècles chrétiens, reprit l'historien . Nous venons déjà de voir le 
monde comparé à un œuf, et Jérusalem au milieu du disqile terres* 
tre. Ce n'est qu'un commencement. Feuilletons un peu ces antiques 
parchemins. 

Le célèbre Raban Maur^ de Mayence, composa au neuvième siècle 
un traité qu'il intitula de Universo , en vingt*deux livres. C'est une 
espèce d'encyclopédie, où il donne une connaissance abrégée de tou- 
tes les sciences. D'après son système cosmographique, la Terre a la 
forme d'une roue^ elle est placée au milieu de Vunivers^ et elle est en- 
tourée par l'océan. 

Du côté du nord, ses connaissances s'arrêtent au Caucase. Là il y 
a des montagnes d'or, mais on ne peut pas y pénétrer à cause des 
dragons et des griffons, et des hommes monstrueux qui y habitent. 
Il place aussi Jérusalem au centre de la Terre. Le traité d'Honoré 
d'Autun, intitulé Imago mundi^ et plusieurs autres du même genre, 
représentent : V te paradis terrestre, placé à l'extrémité la plus orien- 
tale de la Terre, dans un endroit inaccessible aux hommes ; 2'' les 
quatre fleuves qui avaient leurs sources dans le paradis ; S"» la zone 
torride inhabitée ; k"" les îles fantastiques, sans oublier l'Atlantide, 
transformée sous le nom à'Antillia. 

— Il me semble que j'ai plusieurs de ces cartes au château, fit la 
marquise. Il faudra les faire chercher en rentrant et nous les exa- 
minerons demain. 

— Non-seulement leur aspect est insolite pour nous autres mo- 
dernes, dit l'historien, mais on y voit clairement encore quelle peur, 
nos pères avaient des limites mystérieuses de la Terre, et de quels 
êtres fabuleux ils les peuplaient. Je compte vous en offrir demain 
soir une excellente preuve. 

Fables sur fables! continua-t*il, et affirmations sur affirmations! 

Le paradis terrestre fournirait à lui seul un volume. Mais conti- 
nuons. 

Dans un commentaire manuscrit de l'Apocalypse, qui est à la bi- 
bliothèque de Turin, on trouve une carte encore plus curieuse, qu'on 



328 XI» SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

a rapportée au dixième siècle^ mais qui est peut-être du huitième. 
Elle représente la Terre comme un planisphère circulaire. Les quatre 
côtés de la Terre sont, chacun, accompagnés de la ûgure d'un vent 
à cheval sur un soufflet d'où il fait sortir de Tair, ainsi que d'une 
conque qli'il tient à la bouche. En haut, ou à Torient, sont Adam 
et Eve, avec le serpent. A leur droite, est l'Asie, avec deux monta- 
gnes très-élevées, la Cappadoce et le Caucase. Il en sort le fleuve 
Eusis, et la mer dans laquelle il se jette forme un bras de l'Océan 
qui entoure la Terre : ce bras se joint à la Méditerranée et sépare 
l'Europe de l'Asie. 
Au dixième siècle, je remarque deux mappemondes fort curieu- 



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Deux cartes de la Terre, du dixième siècle. 



ses, l'une carrée, l'autre ronde, La première est partagée en trois 
triangles : celui de l'est, ou l'Asie, est marqué du nom de Sevx; ce- 
lui du nord, ou l'Europe, de celui de Japhet; celui du sud, ou l'A- 
frique, de celui de Cham. I^a seconde est partagée également entre 
les trois fils de Noé; l'Océan l'environne, la Méditerranée forme le 
montant d'une croix d'eau qui partage le monde adamique. 

— A ces représentations cosmographiques, dit le pasteur, s'a- 
joutaient des opinions diverses sur la physique du globe. Ainsi 
Albert le Grand, lorsqu'il parle de l'hémisphère inférieur, dit: 
«L'hémisphère inférieur, antipode au nôtre, n'est pas tout à fait 
aquatique, et il est en partie habité ; et si les hommes de ces régions 
éloignées ne parviennent pas jusqu'à nous, c'est à cause des vas te 



COSMOGRAPHIE THÉOLOGIQUE. 329 

mers interposées ; peut-être quelque pouvoir magnétique y retient-il 
les hommes comme l'aimant retient le fer. » 

Dans le traité intitulé : de Moribus Brachmanorum^ qu'on attribue 
à saint Ambroise, un recteur de Thèbes raconte ses prétendus 
voyages dans l'Inde, et en parlant de l'île de Taprobane ou de Ceylan 
il dit : « Ici on trouve la pierre appelée magnes (aimant), qu'on dit 
attirer par sa force la nature du fer. Par conséquent, si un navire 
qui a des clous de fer s'en approche, il y est retenu et ne peut plus 
aller en autre lieu. » 

— Je continue ma revue cosmographique, reprit l'historien. 

Omons, auteur d'un poëme géographique intitulé : Image du 
Monde j composé en 1265, auteur qu'on a surnommé le Lucrèce du 
treizième siècle, n'était pas plus avancé que les cosmographes dont 
nous venons de parler et nous les rappelle. La partie cosmographi- 
que de son poëme est puisée dans le système de Pythagore et de 
Bède le Vénérable. Il soutient que la Terre est enveloppée du ciel, 
ainsi que le jaune de l'œuf l'est du blanc; qu'elle se trouve placée 
au milieu du Ciel comme le point l'est au centre d'un cercle. Et il 
imagine l'harmonie des sphères célestes, comme Pythagore. 

Ornons supposait encore que, de son temps, le paradis terrestre 
existait à l'orient avec son arbre de vie, ses quatre fleuves et son 
ange à épée flamboyante. Il parait confondre l'Hécla avec le purga- 
toire de saint Patrice, et il met celui-ci en Islande, disant qu'il brûle 
sans cesse. Les volcans ne sont, selon ses connaissances de la phy- 
sique du globe, que des soupiraux et des bouches de l'enfer. Quant à 
celui-ci, il le place, comme les autres cosmographes, au centre de la 
Terre. . 

Un autre auteur que nous ne devons pas oublier, Nicéphore Blem- 
myde, moine qui vécut dans ce même siècle, composa trois ouvrages 
cosmographiques, entre autres celui : du Ciel et de la Terre, du Soleil 
et de la Lune, des Astres^ du Temps et des Jours. D'après son système, 
la Terre est plane, et il adopte aussi la théorie homérique de 
l'Océan environnant le monde, et celle des sept climats. 

Nicolas d'Oresme, célèbre cosmographe du quatorzième siècle, n'é- 
tait pas plus avancé que ceux que je viens d'énumérer, quoique la 

ébrité de ses connaissances mathématiques ait appelé sur lui l'at- 



330 XI» SOIRÉE. ~ LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

tention du roi Jean, qui le donna pour précepteur à son fils Charles V. 
Ce cosmographe composa, entre autres ouvrages, un .Traité de la 
Sphère, que j'ai vu à la Bibliothèque (n"" 7,065). Il réfute la théorie de 
TAntichthone parce qu'elle était contre la foi de Jésus-Christ. « Et 
dien (disent) que illec sont antipodes, c'est-à-dire, gens qui ont leurs 
pieds contre nos et pour ce qu'ils sont à l'opposite partie de la Terre, 
aussi comme s'ils fussent subz nous et nous subz eulx. Ceste opinion 
n'est pas à tenir et n'est pas bien concordable à notre foi, car la loy 
de Jésus-Christ a estépreschié par toute la terre habitable, et, selon 
cette opinion , telles gens n'en auraient oncques ouij parler ne ne 
pourraient estre subgés à l'Ëglise de Rome. Pour ce reprenne saint 
Augustin ceste erreur, lib. XVI, de CivUate Dn. » 

Une mappemonde, de Nicolas d'Oresme, dressée vers l'année 1377, 
représente la Terre de forme ronde. Une partie seulement de l'hé- 
misphère supérieur est censée habitée, l'hémisphère inférieur est 
plongé dans la mer ou couvert par l'eau. Il nous semble reconnaître 
ici un mélange d'idées dffiTérentes qui ont exercé leur influence sur 
le dessinateur, savoir : des idées religieuses puisées au psaume 
CXXXVI, dans lequel il est dit que Dieu fonda la Terre sur Teau, et 
des idées grecques empruntées à l'école de Thaïes, ainsi qu'aux 
théories des géographes arabes , dont Nicolas d'Oresme connaissait 
déjà les ouvrages. En effet, nous avons vu qu'Edrisi soutenait que 
la moitié de la Terre était phngée dans la mer y et Aboulféda, que la Terre 
du midi était couverte par les eaux. La Terre se trouve placée au cen- 
tre de l'univers. Celui-ci est figuré par le ciel peint en bleu et 
parsemé d'étoiles d'or. 

Leonardo Dati, qui composa aussi dans ce siècle un poème géo- 
graphique intitulé : Délia Spera, n'était pas plus avancé que ses de- 
vanciers. Un planisphère colorié montre la Terre au centre de l'u- 
nivers; puis l'océan homérique ou environnant; ensuite l'air, puis 
les cercles des planètes d'après le système de Ptolémée; et dans une 
autre représentation du même genre, on voit figurer l'enfer au 
centre de la Terre. Il en donne même le diamètre ! « Suo diametro 
e septe millia miglia. » 

Ce qui prouve aussi qu'il ne connaissait pas la moitié du globe, 
c'est sa démonstration de la Terre, disant qu'elle a la forme d'un T 



COSMOGRAPHIE THÉOLOGIQUE. 331 

en dedans d'un 0. Cette comparaison est donnée du reste dans plu- 
sieurs mappemondes du moyen âge, où le parallèle moyen se trouve 
par le 36« degré de latitude nord, c'est-à-dire au détroit de Gi- 
braltar; la Méditerranée y est ainsi placée de manière à diviser la 
Terre en deux parties égales. 

Jusqu'aux grandes découvertes du quinzième siècle, les cartogra- 
phes n'ont fait, pendant cette longue période historique, que repro- 
duire dans leurs mappemondes et dans leurs représentations gra- 
phiques les systèmes des géographes de l'antiquité, depuis Homère 
et Hécatée jusqu'à Jithicus, en mêlant les théories des anciens avec 
les systèmes cosmographiques des Pères de l'Église, et celles-ci 
avec les traditions mythologiques des Grecs et les légendes du 
moyen âge. 

Jean de Beauvau, évêque d'Angers sous Louis XI, s'exprime d'une 
manière assez naïve pour me permettre encore une citation : 

« La Terre est située et asize au meillieu du firmament comme le cen- 
tre ou ung point est au meilleu d'ung cercle. De toute la quantité de 
terre dessus dicte, il n'y a habitable que la quarte partie; la Terre 
est divisée en quatre parts, ainsi une pomme divisée par le milieu 
en quatre parties de long et travers : soit prinse la quarte partie de 
ceste pomme, et soit pellée ou mondée , et la pellure soit estendue 
sur aucune chose plane ou au meillieu de la main : au semblable 
se peut dire toute la terre habitable i de laquelle la moitié est ap- 
pelée Orient et l'autre Occident. » 

— Ceci nous rappelle Strabon, fit l'astronome. 

Les Arabes adoptèrent non-seulement les idées des anciens, mais 
aussi les bases fondamentales des systèmes cosmographiques des 
Grecs. Et, en effet, quelques auteurs arabes, d'après Bakouy^ regardè- 
rent la Terre comme une surface unie ou comme une table; d'autres 
comme une boule dont la moitié est coupée ; d'autres comme une 
boule entière qui tourne ; d'autres la supposaient creuse intérieu- 
rement. D'autres encore allaient jusqu'à dire qu'il y a plusieurs so- 
leils et plusieurs lunes pour chaque partie de la Terre. 

— Ainsi, pour nous résumer, continua l'historien, nous trouvons 
dans ces premiers siècles de notre ère les systèmes fondamentaux 
que voici : Terre plate circulaire aux racines infinies , sur laquelle 



332 XI* SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

le ciel est posé comme un dôme ; Terre ^ns forme bien déterminée, 
aux limites mystérieuses, environnée d*eaux infranchissables; Terre 
ovale enveloppée de sphères comme le jaune de Tœuf dans sa co- 
quille; Terre ovale dont l'hémisphère supérieur surnage sur l'océan 
universel ; enfin Terre carrée aux confins de laquelle de gigantesques 
talus soutiennent la voûte céleste. 

A quoi il faut ajouter l'habitation théologique, dont le système 
physique du monde n'était que la charpente. 

— T^a place du ciel spirituel était toute trouvée, fit le député; 
mais celle de l'enfer a dû changer? 

— L'enfer, répliqua le pasteur, n'a jamais été omis par ceux qui 
se sont donné la mission de représenter entièrement le système du 
monde. Daus celui de la Terre sphérique, il est situé au centre, 
comme on nous Ta appris. 

— Mais ce n'est pas une invention chrétienne, s'écria le profes- 
seur de philosophie, et les païens ne l'ont pas plus oubliée que les 
disciples de la croix. 

— Sans doute, répondit le pasteur, mais l'enfer n'était pas chez 
eux à l'état de dogme. 

— Gomment? Mais comme chez les premiers chrétiens, répliqua 
le professeur de philosophie. Connaissez-vous la vision de Thes- 
pésius ? 

— La vision de Thespésius î qu'est-ce ? 

— Eh bien ! je suis d'avis qu'elle sera à sa place ici, après le 
monde de Cosmas. Nous ne pouvons faire l'histoire du Ciel sans 
parler un peu des Champs-Elysées et des enfers. 

— Mais ce sera sans doute un assez long voyage? dit la marquise. 
Je ne doute pas de son intérêt, et je veux bien vous y accompagner 
moi-même ; mais je demande un bon quart d'heure de repos : le 
temps de prendre le thé et quelques gâteaux de viatique. 

— Ainsi nous allons maintenant descendre aux enfers avec Plu* 
tarque et Thespésius, dit le professeur de philosophie. 

Ce Thespésius nous raconte vraiment des choses de l'autre monde. 
Étant* tombé d'un endroit assez élevé, la tète la première, il n'eut 
point de blessure grave, mais seulement une contusion qui le lit 



LES CHAMPS-ELYSÉES. - LE TARTARE. 333 

s'évanouir. On le crut mort; mais trois jours après, comme on se 
préparait à l'enterrer, il revint à lui. Il reprit en peu de jours ses 
esprits et ses forces, et il se fit dans sa vie le changement le plus 
merveilleux. 

Il disait qu'au moment où il perdit connaissance il se trouva dans 
le même état qu'un pilote qu'on aurait précipité au fond de la mer; 
qu'ensuite, s'étant peu à peu relevé, il lui sembla qu'il respirait 
parfaitement, et que ne voyant plus que des yeux de l'âme, il portait 
ses regards sur tout ce qui l'environnait. Il ne vit plus aucun des 
objets qu'il avait coutume de voir, mais des astres d'une prodigieuse 
grandeur et séparés entre eux par des intervalles immenses. Ils 
jetaient une lumière éblouissante et d'une couleur admirable ; son 
âme, portée sur cet océan lumineux comme un vaisseau sur une 
mer calme, voguait légèrement et se portait partout avec rapidité. 
Passant sous silence une foule de choses qu'il avait vues, il racontait 
que les âmes des morts, prenant la forme de bulles de feu, s'éle- 
vaient au travers de l'air qui leur ouvrait un passage ; qu'ensuite 
ces bulles, venant à crever sans bruit, les âmes en sortaient sous 
une forme humaine d'un volume peu considérable et avec des mou- 
vements différents. Les unes, s'élançant avec une étonnante légèreté, 
montaient en ligne droite ; les autres, tournant en rond comme des 
sabots qu'on fouette, montaient et descendaient tour â tour d'un 
mouvement confus et irrégulier, et n'avançaient que par des efforts 
longs et pénibles. Il vit dans ce nombre l'âme d'un de ses parents 
qu'il eut de la peine à reconnaître, parce qu'il était mort dans son^ 
enfance. Mais elle s'approcha et lui dit : < Bonjour, Thespésius. > 
Surpris de s'entendre nommer ainsi, il dit â cette Ame qu'il s'appe- 
lait Aridée et non Thespésius. « C'était autrefois votre nom, reprit- 
elle ; mais â l'avenir vous porterez celui de Thespésius, car vous 
n'êtes pas mort; seulement la partie intelligente de votre âme est 
venue ici par une volonté particulière des dieux ^ ses autres facultés 
sont restées unies à votre corps comme une ancre qui le retient. La 
preuve que je vous en donne, c'est que les âmes des morts ne font 
point d'ombre et que leurs yeux sont sans mouvement. » 

— Le Dante a reproduit cette image mille ans plus tard, fit 
remarquer l'historien. 



334 XI« SOIRÉE. - LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

— Thespésius raconte son voyage dans l'autre monde, et décrit en 
détail les châtiments imposés aux âmes coupables. Ce récit n'inté- 
resse pas directement notre sujet. Plus loin, traversant une région 
lumineuse, il entendit, en passant, la voix aiguë d'une femme qui 
parlait en vers, et prédisait, entre autres choses, le temps auquel 
Thespésius devait mourir. Le génie lui dit que c'était la voix de la 
sibylle qui, tournant dans l'orbite de la Lune, annonçait l'avenir. 
Thespésius eût bien voulu en entendre davantage ; mais, repou^é 
par un tourbillon rapide, il ne put saisir que bien peu de chose de 
ses prédictions. 

La il remarqua plusieurs lacs parallèles et remplis, l'un d'un or 
en fusion et tout bouillant, un autre, d'un plomb plus froid que la 
glace, le troisième, d'un fer très-rude. La garde en était confiée à 
des génies qui, armés de tenailles semblables à celles des forgerons, 
plongeaient dans ces lacs et en retiraient tour à tour les âmes de 
ceux que Favarice et une insatiable cupidité avaient conduits au 
crime ; après qu'elles avaient été plongées dans le lac d'or, où l'ar- 
deur du feu les rougissait et les rendait transparentes, on les jetait 
dans le lac de plomb. Là, gelées par le froid et devenues aussi dures 
que la grêle, elles étaient transportées dans le lac de fer, où elles 
contractaient une noirceur horrible. Rompues alors et brisées à 
cause de leur dureté, elles changeaient de forme, passaient de nou- 
veau dans le lac d'or et souffraient, dans ces divers états, des dou- 
leurs inexprimables. 

11 vit en dernier lieu les âmes de ceux qui devaient retourner à la 
vie, et qu'on forçait avec violence de prendre les formes de toutes 
sortes d'animaux. Dans ce nombre, il aperçut l'âme de Néron qui 
avait déjà souffert de longs tourments, et était attachée avec des 
clous rougis au feu. Les ouvriers la saisissaient pour lui donner la 
forme d'une vipère, sous laquelle il devait vivre, après avour dévoré 
le sein qui l'aurait porté. 

— Cet enfer n'était pas au centre de la Terre, répliqua le député, 
mais bien dans les espaces imaginaires. 

— C'est que le lieu de l'enfer, répondit le professeur, n'a jamais 
été exactement déterminé. Les anciens étaient aussi divisés sur ce 
point que les modernes. Dans les poésies d'Homère, l'enfer se pré- 



LES CHAMPS-ELYSÉES. - LE TARTARE. 335 

sente sous deux formes diverses : ainsi, d'après ïlliade^ c'est un vaste 
souterrain; d'après Y Odyssée, c'est une contrée éloignée et mysté- 
rieuse, placée aux extrémités de la terre, au delà de l'océan, dans le 
pays des Cimmériens. 

La description que donne Homère de l'enfer prouve qu'a son 
époque les Grecs concevaient ce lieu comme une copie du monde 
terrestre, mais une copie qui prit^ dès l'origine des civilisations, un 
caractère spécial. Selon les philosophes, l'enfer était également 
éloigné de tous les lieux de la terre. Cicéron, pour marquer qu'il 
importe peu de mourir en un lieu plutôt qu'en un autre, dit : < En 
quelque lieu que l'on meure, on a autant de chemin à faire pour 
aller en enfer. > 

Les poètes fixèrent des lieux comme étant l'entrée du sombre 
empire, tels que le fleuve Léthé du côté des Scythes ; en Ëpire la 
caverne Achérusia; la Bouche de Pluton, près de Laodicée; la caverne 
du Ténare auprès de Lacédémone. 

— Parmi les nombreuses cartes dont la description a iait le sujet 
principal de cette causerie, dit l'historien, je remarque dans la 
mappemonde du Polychronicon de Ranulphus Uygden, du Musée 
britannique, l'indication singulière que voici : « L'île de Sicile fut 
autrefois une partie de l'Italie. Là est le mont Etna, contenant l'enfer 
et le purgatoire; et elle a Scylla et Gharybde, deux gouffres. » 

— Ulysse , pour descendre aux enfers, alla par l'océan aux pays 
Cimmériens, reprit le professeur. Énée y pénétra par l'antre du lac 
Aveme. Xénophon dit qu'Hercule y arriva par la péninsule Aréchu- 
siade. A Hermione, il y avait un chemin fort court pour s'y rendre, 
et c'est pour cela que les habitants du pays ne mettaient pas dans 
la bouche du mort la pièce du passage pour Garon. 

— Les récits des voyageurs, dit le capitaine, ont dû fort influencer 
sur les descriptions de ces régions mystérieuses. Ainsi, les Phéni- 
ciens qui, passant les colonnes d'Hercule, allaient chercher l'étain 
de Thulé et l'ambre de la Baltique, racontaient qu'à l'extrémité du 
monde étaient des lies Fortunées, séjour d'un printemps éternel, et 
plus loin des régions hyperboréennes où régnait une étemelle nuit. 
Sur ces récits mal compris et sans doute confusément faits, l'imagi- 
nation du peuple composa les Champs-Elysées, lieux de délices, 



336 XI' SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRETIENS. 

placés dans un monde infériear, ayant leur ciel, leur soleil, leurs 
astres; et le Tartare, lieux de ténèbres et de désolation. 

~~ D'autre part, dit Tastronome, ces fictions ont pu naître aussi, 
en Egypte, de diverses interprétations astronomiques, telles que 
celles du passage du Soleil sous l'horizon, des signes du Zodiaque, 
de la Voie lactée, du renouvellement des saisons, etc. 

Et du reste, il n'est pas nécessaire de chercher aussi loin l'expli- 
cation de Garon et de la barque, du Styx et du passage, puisque les 
Égyptiens avaient coutume d'envoyer leurs morts dans une ile, sous 
la conduite d'un pilote. 

— Quoi qu'il en soit, reprit le professeur, je voulais simplement 
rappeler que les païens comme les chrétiens placèrent l'Enfer au 
sein du globe terrestre ; et que les poètes, même les philosophes 
grecs et romains, tracèrent une carte très-détaillée des régions sou- 
terraines, carte circonstanciée. En énumérant les fleuves, ils indiquent 
la situation des lacs, des bois, des montagnes où les Furies fouettent 
éternellement les méchants condamnés aux supplices sans fin. On 
trouve dans leurs poèmes l'histoire de quelques célèbres damnés 
et les particularités de leurs souffrances : Sisyphe roule éternelle- 
ment son rocher ; Tantale ne peut se désaltérer au milieu du fleuve 
où il est plongé ; Ixion n'a pas un instant de repos sur sa roue ; les 
Danaîdes ne peuvent parvenir à remplir leurs tonneaux. 

Et pourtant, d'après les mêmes poètes et philosophes, ceux qui 
enduraient ces tourments n'avaient pas de corps, ils n'étaient que 
des ombres impalpables, mais animées. Le Dante partage sur ce 

point l'idée déjà exprimée par Vii^ile, et Scarron, comme on sait, 
s'en amuse sous Louis XIV : 

Là, je visPombre d'un coche 
Qui de l'ombre d'une brosse 
FroUait Tombre d'un carrosse.... 

J'ajouterai encore qu'au surplus le mot d'Enfer signifie simple- 
ment lieux inférieurs. On pourrait même tracer les rapports qui 
relient les croyances chrétiennes aux antérieures en se souvenant 
de Josèphe. D'après cet historien (De Bellojudaico, livre II, chap. xu). 
les Essénims (secte dont Jésus faisait partie) pensaient que « les 



L'AUTRE MONDE. 337 

âmes des justes vont au delà de Tocéan, dans un lieu de repos et 
de délices où elles ne sont troublées par aucune incommodité, 
aucun dérangement des saisons. Celles des méchants, au contraire, 
sont reléguées dans des lieux exposés à toutes les injures de l'air, 
où elles souffrent des tourments éternels. Les Esséniens, ajoute le 
même auteur , ont sur les tourments à peu près les mêmes idées 
que les poètes grecs nous donnent de leur Tartare et du royaume 
de Pluton. La plupart des sectes gnostiques ne considèrent au con- 
traire Tenfer que comme un lieu purgatoire où Tâme est purifiée 
par le feu. » 

— Les premiirs chrétiens ont perpétué ces croyances, dit l'his- 
torien. 

— Parce qu'elles sont vraies et indispensables à la notion de la 
justice placée dans la conscience humaine, répliqua le pasteur. 

~ Oui , sans doute , si Ton se borne à la doctrine de l'indes- 
tructibilité des âmes et de leur progrès éternel par la transmigra- 
tion, dit l'astronome. 

—Hais, fit la marquise, à propos de ciel, d'enfer et de purgatoire, 
je m'étonne que vous ne nous parliez pas du Dante. 

— Je comptais précisément vous en entretenir ce soir, répliqua le 
professeur de philosophie, car, tout récemment, j'ai eu l'occasion 
de relire ce chef-d'œuvre, dans la magniûque édition de notre célè- 
bre ami Gustave Doré. 

— C'est une admirable épopée ! fit le pasteur. 

— Et Ton peut y trouver de curieuses révélations, ajouta l'histo- 
rien. 

— Même pour l'histoire de l'astronomie, répliqua lastronome. 

— Et sans oublier la politique ! s'écria le député, car il y a encore 
aujourd'hui des Guelfes et des Gibelins, et Machiavel n'est pas 
mort. 

— En effet, dit le professeur, la Divine Comédie est toute une épo* 
pée. C'est un tableau qui a résumé le moyen âge avant qu'il s'enfon- 
çât dans les abîmes des temps écoulés. Quelque chose de lugubre 
enveloppe la fantastique apparition. Il y a là des cris désolés, des 
pleurs, d'indicibles mélancolies, et la' joie même est pleine de tris 
aesse ; on croirait assister à un lamentable service de pompes funè- 

22 



338 XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES' PREMIERS CHRÉTIENS. 

bres, entendre autour d'un cercueil les litanies des morts dans une 
vieille cathédrale en deuil. Et toutefois un souille de vie, dit Lamen- 
nais, le souffle qui doit renouveler sous une forme plus parfaite ce 
qui s'éteint, passe sous les voûtes et traverse les nefs de l'immense 
édifice, où Ton sent un secret tressaillement. Ce poëme est à la 
fois une tombe et un berceau : la tombe magnifique d'un monde 
qui s'en va, le berceau d'un monde près d'éclore ; un portique entre 
deux temples, le temple du passé et le temple de l'avenir. Le passé 
y dépose ses croyances, ses idées, sa science, comme les Ëgyptiens 
déposaient leurs rois et leurs dieux symboliques dans les sépulcres 
de Thèbes et de Memphis. L'avenir y apporte ses aspirations, ses 
germes enveloppés dans les langes d'une langue naissante et d'une 
splendide poésie : enfant mystérieux qui puise à deux mamelles le 
lait dont ses lèvres s'abreuvent, la tradition sacrée, la fiction profane, 
Moïse et saint Paul, Homère et Virgile. Le regard tourné vers la 
Grèce et Rome annonce les littérateurs et les philosophes indépen- 
dants, en même temps que la soif de lumière, Tardent désir de 
pénétrer le secret de l'univers, présagent Galilée. La nuit est en- 
core sur la terre, mais les lueurs de l'aube commencent à poin- 
dre à l'horizon. 

La théologie du Dante, strictement orthodoxe, comme on l'a qua- 
lifiée, c'est celle de saint Thomas et des autres docteurs. 

La philosophie naturelle, à proprement parler, n'existait pas en- 
core. En astronomie, Ptolémée régnait exclusivement, et, dans l'ex- 
plication des phénomènes célestes, nul ne songeait ni n'eût osé son- 
ger à s'écarter de son système traditionnellement consacré. 

Mais à l'astronomie se reliait tout un ordre d'idées à la fois philo- 
sophiques et théologiques, dont Tensemble constituait ce qu'aujour- 
d'hui on appellerait la physique du monde, la science de la vie dans 
tous les êtres, de leur organisation, des causes desquelles dépendent 
les aptitudes, les inclinations et, en partie, les actes de l'homme, ses 
destinées individuelles, et les événements mêmes de l'histoire. 

Voici cet univers théologique, astronomique et terrestre.Tout émane 
de Dieu , de la trine unité de soii être ; il a tout créé, et la création em* 
brasse deux ordres d'êtres : les êtres immatériels, les êtres corporels. 



LE CIEL DU DANTE. 339 

Les purs esprits composent les neuf chœurs de la hiérarchie cé- 
leste. Comme autant de cercles concentriques, ils sont rangés au- 
tour du Point immobile, de l'Être un, dans un ordre que détermine 
leur perfection relative : les séraphins d'abord, puis les chérubins, 
et les autres jusqu'aux simples anges. Ceux du premier cercle reçoi- 
vent immédiatement, du Point immobile, et la lumière et la vertu 
qu'ils communiquent à ceux du second; et ainsi de cercle en cercle, 
comme des miroirs se renvoient Tun à l'autre les rayons affaiblis 
par chaque réflexion, d'un point lumineux. Les neuf chœurs, empor- 
tés par l'Amour^ tournent sans cesse autour de leur centre en des 
cercles de plus en plus larges , à mesure qu'ils s'en éloignent da- 
vantage , et c'est par eux que le mouvement et l'influx divin sont 
transmis à la création matérielle. 

Celle-ci a au-dessus d'elle TEmpyrée, le ciel de lapure lumière. Au- 
dessous est le Premier mobile, le plus grand corps du ciel, comme 
l'appelle Dante, parce qu'il enveloppe tous les autres cercles et ter- 
mine le monde matériel. Puis vient le ciel des étoiles fixes , puis 
en continuant de descendre : les cieux de Saturne, de Jupiter, de 
Mars, du Soleil, de Vénus, de Mercure, de la Lune, et enfin, au point 
le plus bas, la Terre, dont le noyau compacte et solide est entouré 
des sphères de l'eau, de l'air et du feu. 

Comme les chœurs angéliques tournent autour du Point iouno- 
bile, les neuf cercles matériels tournent autour d'un point fixe, mus 
par des purs esprits. 

Descendons maintenant dans la géographie intérieure de la Terre. 

Au dedans de la Terre s'ouvre un vaste cône dont les afireuses 
spirales, demeures des réprouvés, viennent aboutir au centre où la 
divine Justice retient, enfoncé jusqu'à la poitrine dans la glace, le 
chef des anges rebelles, V Empereur du Royaume douloureux. Tel est 
Tenfer que Dante décrit suivant une donnée généralement admise 
au moyen âge. 

La forme de l'enfer ressemble assez à celle d'un entonnou* ou d'un 
cône renversé. Tous les cercles en sont concentriques et vont tou- 
ours en diminuant; ils sont au nombre de neuf principaux. Virgile 
aussi admet neuf divisions : trois fois trois, nombre sacré par excel- 
lence. Le septième, le huitième et le neuvième cercle se subdivisent 



3(i0 XM SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

en plusieurs régions, et l'espace qui se trouve depuis la porte de 
l'enfer jusqu'au fleuve Achéron, endroit où commence réellement le 
séjour des damnés, se partage en deux parties. Dante, guidé par 
Virgile, traverse tous ces cercles. 

C'est en 1300 que le poète, « au milieu du chemin de la vie, > âgé 
de trente-cinq ans, parcourut en esprit les trois royaumes des morts. 
Perdu dans une forêt obscure, sauvage et âpre, il arrive au pied 
d'une colline qu'il s'efforce de gravir. Mais trois animaux, une pan- 
thère, un lion, une louve maigre et affamée, lui ferment le passage; 
et déjà il redescendait /à où le Soleil se tait, dans les ténèbres du fond 
de la vallée, lorsqu'à lui se présente une ombre. Cette forme hu- 
maine, de qui un long silence avait éteint la voix, c'est Virgile, 
qu'envoie pour le secourir et pour le guider une dame céleste, 
Béatrix, objet de son amour, à la fois être réel et idéalité mystique 

Virgile et Dante arrivent à la porte de l'enfer ; ils lisent l'in- 
scription terrible placée sur cette porte ; ils entrent et trouvent d'a- 
bord les âmes malheureuses qui vécurent sans vertus et sans vices. 
Us parviennent aux bords de l'Achéron et voient Caron qui, dans sa 
barque, passe les âmes à l'autre rive ; le Dante est surpris par un 
profond sommeil. Il se réveille au delà du fleuve, et il descend dans 
les Limbes qui sont le premier cercle de l'enfer; il y trouve les âmes 
de ceux qui sont morts sans avoir reçu le baptême et celles des in- 
différents. 

On descend ensuite dans le second cercle, où trône Hinos, juge 
des enfers ; c'est là que sont punis les luxurieux. Le poète y ren- 
contre Françoise de Rimini et Paul, son ami. 11 recouvre l'usage 
complet de ses sens, et parcourt le troisième cercle où sont punis 
les gourmands. Dans le quatrième, il trouve Plutus, qui en est le 
gardien; c'est là que sont tourmentés les prodigues et les avares. Dans 
le cinquième sont punis ceux qui se sont livrés à la colère. Le Dante 
et Virgile voient venir une barque conduite par Phlégîas ; ils y mon- 
tent, traversent un fleuve, et arrivent ainsi au pied des murailles 
en fer rouge brûlant de la ville infernale de Dite; les démons qui en 
gardent les portes leur en refusent l'entrée, mais un ange fait ou- 
vrir, et les deux voyageurs aperçoivent les hérétiques qui sont ren- 
f )rraés dans des tombes entourées de flammes. 



L'ENPER. 3M 

Les voyageurs iofemaux visitent ensnite tes cercles de la vio- 
lence, de la fraude et de l'usure, où ils rencontrent une rivière de 
sang gardée par une troupe de centaures; tout à coup ils voient 



venir à eux Géryon qui figure la Fraude; et cette bêle les prend en 
croupe pour les porter i travers l'espace infernal. 

Le huitième cercle se subdivise en dix vallées, comprenant : les 
flatteurs; les simoniat|ues; les astrologues ; les sorciers ; les faux 
juges; les hypocrites, qui marchent revêtus de lourdes chappes de 



342 XI* SOIRÉE. —LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

plomb; les voleurs, éternellement piqués par des serpents venimeux; 
les hérésiarques; les charlatans et les faussaires. 

Enfm les poètes descendent dans le neuvième cercle, partagé en 
quatre enceintes, où sont punies quatre sortes de traîtrises; ici on 
trouve l'admirable épisode du comte Ugolin. Dans la dernière en- 
ceinte, dite Enceinte de Judas , Lucifer est enchaîné. C'est là le 
centre de la Terre, au delà duquel le Dante, entendant le bruit d'un 
petit ruisseau, remonte dans l'autre hémisphère, à la surface duquel 
se trouve, ceinte par l'Océan austral, la montagne du Purgatoire. 

— Voilà donc le fameux enfer du moyen âge ! Gt le député. Il y a 
eu, si je ne me trompe, plusieurs voyages extatiques en cette mysté- 
rieuse région. 

— Entre autres celui de sainte Thérèse, répliqua le pasteur. 

On en a donné non-seulement la géographie, mais encore l'éten- 
due. 

Ce n'était pas difficile du moment où on le supposait contenu 
dans l'intérieur de la Terre. Il ne pouvait excéder trois mille lieues 
de large au maximum. 

Dexelius a calculé que le nombre des damnés sera décent millions, 
et que l'enfer ne mesure qu'un mille germanique en carré de cha- 
que côté. 

Et Cyrano de Bergerac disait même en forme burlesque que 
c'étaient les damnés qui faisaient tourner la Terre, en s'accrochant à 
leur plafond comme des écureuils et en voulant s'enfuir. 

— Voici, fit le comte, un livre que j'ai remarqué ces jours der- 
niers, imprimé à Amsterdam en 1757. Il est du pasteur anglais Swin- 
den, docteur en théologie, et a pour titre : Recherche sur la nature du 
feu de l'enfer et du lieu où il est situ>é. 

— Je connais ce Traité, répliqua le pasteur. Il place l'Enfer dans 
le Soleil. Selon lui, les chrétiens des premiers siècles ne l'avaient 
placé sous la Terre que par une fausse interprétation de la descente 
de Jésus aux enfers le soir du crucifiement et par une fausse idée 
cosmographique. Il essaye de démontrer : 1« que le globe terrestre 
est trop petit même pour contenir tous les anges qui sont tombés du 
ciel à la bataille des anges ; 2* que le feu de l'enfer est réel, et que 
le globe fermé ne pourrait pas l'alimenter longtemps; 3« que le So- 



k LÉOBNDK d'OWEN. — UNE 1>ESCIMTE AU PURGATOIBB. 

(p. 343.) 



LE PURGATOIRE. 343 

leil offre à la fois toute la place nécessaire, un feu bien conduit, et 
une situation opposée au Ciel^ puisque l'empyrée est autour du sys- 
tème du Monde et le Soleil au centre. 

— Mais nous voilà suffisamment renseignés sur l'histoire cosmo- 
graphique de l'enfer, dit la marquise. N'a-t*on pas aussi voyagé en 
purgatoire — à part le poème du Dante ? 

— Le voyage en purgatoire qui a eu le plus de succès, répondit 
l'historien, c'est certainement la célèbre légende irlandaise de saint 
Patrice. Elle révèle tout le sombre caractère de l'époque qui l'a en- 
gendrée, et pendant plusieurs siècles le pui^atoire de saint Patrice 
a été admis comme authentique. 

— Eh bien ! je proposerais volontiers de clore notre soirée par 
cette légende, fit le député. 

— Elle préparera du reste assez bien notre soirée de demain sur 
le moyen âge, répliqua l'astronome. 

— Si la croyance au Purgatoire de saint Patrice fut en honneur 
jusqu'au temps de Colomb, elle remontait quatre cents ans plus 
loin, et elle précéda de près d'un siècle la composition du Dante 
dit l'historien. 

Ce Purgatoire^ dont on peut voir l'entrée dans plus d'un manu 
scrit, était situé en Irlande, dans une des îles du lac de Derg. Un 
chevalier nommé Owen résolut de le visiter pour pénitence. Suivons 

■ 

la chronique. 

. D'abord il fait faire ses obsèques comme s'il était trépassé, puis il 
s'avance hardiment dans cette fosse profonde : il marche animé d'es- 
poir et il entre dans les demi-ténèbres ; il marche encore, et ce 
crépuscule funèbre l'abandonne ; < et quant fust allé moult longue- 
ment en cette obscurité, si lui vint une petite dairté, aussi comme 
seroit le poinct du jour. > Il est arrivé dans la maison c bastie par 
moult artifice » : péristyle imposant d'un lieu de douleur et d'es- 
pérance, édifice merveilleux, semblable cependant « à un cloistre à 
moignes, » où il n'y a point de clarté, < se non comme il y a en ce 
monde es jours d'hiver vers les vespres. » 

Le chevalier est dans une formidable attente.... Soudain il entend 
un bruit terrible, comme si l'univers « se feust esmeu, car il lui 
sembla certainement que si tous les gens et toutes les bestes de ce 



Zkk XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS. 

monde fussent ensemble et criassent chascun son cry, et toutes en- 
semble à une voix, ils ne feissent une greigneur noise. » 

Alors commencent les épreuves, alors commencent les discours 
infernaux; les démons hurlent de joie et de fureur autour du che- 
valier : « Meschant malheureux, disent les uns, tu es venu cy pour 
souffrir. — Fuis, disent les autres, parce que tu nous as bien servy au 
temps passé; si tu veux croire notre conseil et tu t'en veuille aller 
arrière au monde, nous te ferons grant bonfcé et grant courtoi - 
sie. » 

Owen est jeté dans une terre noire ténébreuse, où les démons 
rampent comme de hideux serpents : un vent mystérieux, que Ton 
entend à peine, glisse sur cette fange, et il semble au chevalier 
qu'il en est percé comme du fer d'une lance. Bientôt les démons 
l'enlèvent: ils le mènent tout droit vers l'orient, où le soleil se lève, 
comme s'ils allaient vers les lieux où fmii l'univers. « Or, quand ils 
eurent tant longuement cheminé çà et là par diverses contrées, si 
le menèrent en plein champ, moult long et moult plain de douleurs 
et de chestivetés; il ne pouvoit voir nullement la fin de ce champ 
tant estoit long; là avoit hommes et femmes de divers âges, qui 
se glssûient tout nus trestous étendus à terre le ventre dessous, 
qui avoient des clous ardents fichiés parmi les mains et parmi les 
pies ; et y avoit un grant dragon tout ardans , qui se seoit sur 
eulx et leur fichoit les dens dedans la chair, et sembloit qu'ils lès 
voulsissent mangier ; de là grant angoisse que eulx souffroient : ils 
mordoient la terre telle deure estoit, et aulcune fois ils crloient, 
moult piteusement : Mercy î mercy I mais là n'y avoit qui pitié en 
eust ni mercy, car les diables couroient entr'culx et par dessus 
eulx qui les battoient moult cruellement. » 

Les diables mènent le chevalier vers une maison de supplice, si 
large, si longue, qu'il ne peut en voir la fm. Cette maison, c'est la 
maison des bains semblables aux bains d'enfer, et les âmes baignées 
d'ignominie y sont amoncelées dans de larges cuves. « Or, estoit-il 
ainsi, que chacune de ces fosses estoit toute pleine de divers mé- 
taux tous bouillans, et là se plongeoient et baignoient moult gens 
de divers âges, dont les uns si estoient plongés par dessus les tètes, 
les autres estoient jusques aux sourcils, les autres estoient jusques 



LE PURGATOIRE. 345 

aux yeux, les autres jusques à la bouche. Or, est la vérité que 
trestous ces gens ensemble, si crioient & haulte voix et pleuroient 
moult angoisseusement. » 

A peine ce lieu terrible est-il franchi, à peine le chevalier a-t-il 
dépassé dans son mystérieux voyage cette colonne de feu qui s'élève 
dans les ténèbres comme un phare, et qui luit si tristement entre 
Tespérance et le désespoir éternel, qu'un vaste et magnifique spec- 
tacle se déroule dans l'immensité souterraine. 

Cette région lumineuse et parfumée, où Ton aperçoit tant d'ar- 
chevêques, d'évéques, de moines de tous les ordres, c est le paradis 
terrestre; où l'homme ne sut pas demeurer; on l'annonce au cheva- 
lier, il ne peut en goûter longtemps les rapides délices ; c*est un 
séjour de transition, entre le purgatoire et le séjour du ciel, comme 
les lieux de ténèbres qu'il vient de traverser ont été creusés par la 
pensée du créateur entre le monde et l'enfer. 

Malgré nos joies, disent les âmes, « nous nous en irons de cy » ; 
puis ils le menèrent dans une montagne; «si luy dirent qu'il regar- 
dast, etadonc ils lui demandèrent de quelle couleur le ciel lui sem- 
bloit de là où ils estoient, et il leur répondit qu'il estoit de couleur 
d*or ardant comme est dans la fournaise, et adonc lui ce dirent : 
« que tu vois c'est l'entrée du ciel et la porte du paradis. » 

L'historien parlait encore, que de larges gouttes tombaient tra- 
çant des cercles ondulés sur le bassin et sur l'eau noire du fossé. 
Le ciel s'était assombri de plus en plus, et c*est à peine si Ton eût 
eu alors une clarté suffisante pour lire. Le comte et les « dames du 
lac » nous avaient rejoints. 

— Le ciel n'est pas de couleur d'or ardent, fit le député en offrant 
son bras à la marquise, et je crois que nous ferons bien d'imiter le 
chevalier de saint Patrice à sa sortie du purgatoire, c'est-à-dire de 
rentrer au château. 



DOUZIÈME SOIRÉE 



LE MONDE DU MOYEN AGE 



De Tan mil à la découverte de rAmérique et à la connaissance du vrai système du 
monde. — Le Paradis terrestre. Surnaturalisme et hagiographie. Légendes et 
mystères. — Un monde fantastique. — Nouvelle création de l'univers par la théo- 
logie et le mysticisme. — Les voyageurs et les géographes. — Singulières cartes 
géographiques et cosmographiques. — Mappemondes des manuscrits enluminés. — 
Tendances mystiques et récits imaginaires des navigateurs et des pèlerins. — 

(»Ëuvres de Christophe Colomb. 



L'intempérie de cette journée nous ayant engagés à passer cette 
douzième soirée au grand salon du château, la marquise, qui n'avait 
pas oublié de faire chercher les cartes anciennes dont elle s'était sou- 
venue la verlle, en avait trouvé plusieurs reléguées depuis un temps 
immémorial dans une armoire de l'orangerie. On retrouva précisé- 
ment de curieux vélins antiques représentant en miniatore le monde 
du moyen âge, ainsi que les atlas spéciaux de Santarem et de Jomar. 

Sur ces cartes caractéristiques , le paradis terrestre , dessiné et 
peint avec ses arbres verdoyants et ses fruits d'or à l'orient de la 
Terre plate, attirait tout d'abord les yeux de l'observateur , et l'on 
ne pouvait se défendre de l'idée que ces croyances sur l'Éden, la 
rédemption, Jérusalem, les limbes, le purgatoire et l'enfer, ont eu 
plus d'influence sur les ^cosmographes pendant plus de mille ans, 
que les voyages terrestres et les observations astronomiques. 

— Restons, si vous le vouiez, dans le monde mystérieux qui nous 
a occupés hier soir, dit la marquise. C'est une grande nouveauté à 



LE PARADIS TERRESTRE. 847 

notre époque, et cela diffère des conversations ordinaires et de la 
science populaire. Nous étions, je crois, dans le purgatoire quand 
le ciel nous a fait signe de rentrer au château. 

— Et nous sommes naturellement arrivés au paradis terrestre, 
dont nous avons déjà dit quelque chose hier, mais sur lequel nous 
n'avons pas encore insisté, répliqua Thistorien, Nous allons le re- 
connaître comme point essentiel sur la plupart des mappemondes 
si captivantes d'intérêt que nous avons sous les yeux. 

— Puisque vous paraissez désireux de savoir ce que Ton a pu 
dire géographiquement et astronomiquement du Paradis terrestre, 
repartit le pasteur, je me permettrai de résumer ici le résultat des 
recherches auxquelles je me suis livré, il y a quelques années, sur 
ce bizarre sujet. A parler franchement, il serait long d'indiquer 
toutes les situations géographiques qui ont été assignées à ce lieu 
mystérieux depuis les temps judaïques jusqu'au dix-septième siècle. 
Un savant prélat, qui a marqué sa place parmi les écrivains élégants 
du siècle de Louis XIV, Daniel Huet, évêque d'Avranches, est peut- 
être celui qui a le mieux éclairé cette question difficile, et il con- 
vient lui-même qu'avant de se former une opinion admissible, il 
s'est vu plus d'une fois sur le point de mettre de côté ce sujet de 
dissertation (que lui avait donné à traiter l'Académie française). 

Son travail est de 1691 ; « Rien, dit-il, ne peut mieux faire con- 
naître combien la situation du Paradis terrestre est peu connue, 
que la diversité des opinions de ceux qui l'ont recherchée. On l'a 
placé dans le troisième ciel, dans le quatrième, dans le ciel de la 
Lune, dans la Lune même, sur une montagne voisine du ciel de la 
Lune, dans la moyenne région de l'air, hors de la Terre, sur la 
Terre, sous la Terre, dans un lieu caché et éloigné des hommes. On 
Ta mis sous le pôle arctique, dans la Tartarie, à la place qu'occupe 
présentement la mer Caspienne. D'autres l'ont reculé à l'extrémité 
du midi, dans la Terre de Feu. Plusieurs l'ont placé dans le Levant 
ou sur les bords du Gange, ou dans l'île de Geylan, faisant même 
venir le nom des Indes du mot Éden, nom de la province où le Pa- 
radis était situé. On l'a mis dans la Chine, et même par-delà le Le- 
vant, dans un lieu inhabité ; d'autres, dans l'Amérique ; d'autres, en 
Afrique, sous l'équateur; d'autres, à l'Orient équinoxial.... » 



348 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

En poursuivant cette épiscopale dissertation, on voit que Tévêque 
d'Avranches ne tarde pas à faire un choix au milieu de tant d*opi- 
nions diverses. Son avis est que la demeure du premier homme 
était située entre le Tigre et TEuphrate, en amont de l'endroit où 
ils se séparent avant de tomber dans le golfe Persique. Et, en ;ba- 
sant cette donnée sur les plus vastes lectures, Huet n'hésite pas à 
dire que, de tous ses devanciers, c'est Calvin qui s'est le plus appro- 
ché de l'opinion qu'il propose. 

Un grand nombre d'auteurs, plus ou moins célèbres, s'étaient 
donné la mission de rechercher de même les vestiges de cet empla« 
cernent intéressant. 

Raban Maur (neuvième siècle) assure que le paradis terrestre est h 
l'extrémité la plus orientale de la Terre. Il décrit l'arbre dévie, et 
ajoute qu'il ne fait ni froid ni chaud dans ce jardin ; d'immenses 
sources d'eau arrosent toute la forêt; le paradis est ceint par une 
muraille de feu, et ses quatre fleuves arrosent la Terre. 

Jacques de Vitry fait venir le Physon du paradis terrestre. Il décrit 
aussi ce fortuné jardin, et comme tous les cosmographes du moyen 
âge, il le place dans la partie la plus orientale du monde, dans un 
endroit inaccessible et entouré d'une muraille de feu qui s'élève 
jusqu'au ciel. 

Dati place aussi le paradis terrestre dans l'Asie, comme les cos- 
mographes qui le précédèrent, et il fait venir le Nil de l'est. 

Stenchus, bibliothécaire du Saint-Siège, qui vivait au seizième 
siècle, a passé des années sur ce problème, mais n*a rien trouvé. 

Le ministre protestant et célèbre orientaliste Bochart a composé 
un traité sur ce sujet (1650); Thévenot a publié au dix-septième * 
siècle également une carte représentant' le pays des Lubiens « où 
plusieurs grands docteurs (dit-il) placent le paradis terrestre. » 

On a encore sur ce sujet, par le P. Hardouin, un Nfmveau traUé 
svr la sUvation du paradis terrestre (la Haye, 1730). 

Une Notice sur les quatre fleuves du paradis terrestre a été traduite 
de l'arménien par saint Martin et publiée dans le tome II de ses 
Mémoires sur V Arménie {PeLTiSy 1819); celte description parait avoir 
une origine grecque. Letronne a trouvé que c'était une traduction de 
saint Épiphane (cinquième siècle). La notice arménienne est donc 



LE PARADIS TEURESTRE. 349 

postérieure à cette époque. La description du cours du Jehon (le Nil) 
est assez curieuse. Lo géographe auteur de cette notice place le 
pays des Amazones auprès de la « terre inconnue, » d'où sortent, 
dit-il, le Tanaïs (le Don), le Pont et THellespont, et il ajoute « qu'ils 
se Jettent dans la mer immense qui est la source de toutes les mers 
et qui environne les quiire parties du monde. > 

Ce cosmographe ajoute, d'après la même théorie^ que les qtuLtre 
fleuves du paradis environnent le monde, et rentrent de nouveau dans 
le sein de leur mère^ qui est la mer universelle* 

Gervais et Robert de Saint-Marien d'Auxerre enseignaient que le 
paradis terrestre était sur le côté oriental du carré du monde ; Alaiq 
de risle ou de Lille, qui vécut aussi au treizième siècle, soutenait, 
dans son Anticlaudianus^ que la Terre était circulaire, et le jardin 
adamique à Test de TAsie ! 

Joinville, Tami de saint Louis, nous donne une idée curieuse 
de ses idées géographiques, lorsqu'à propos du paradis il assure 
que les grands fleuves du sud en sortent, et même les épice- 
ries : « Ici (dit- il en parlant du Nil), il convient de parler du 
fleuve qui passe par le paîs d'Egypte et vient du paradis terrestre.... 
Quand celui fleuve entre en Egypte, il y a ^ens tous experts et accou- 
tumés, comme vous diriez les pécheurs des rivières de ce pays-ci, 
qui, au soir, jettent leur reyz au fleuve et rivières, et, au matin, 
souvent y trouvent et prennent les épiceries qu'on vent en ces parties 
de par deçà (dans l'Europe) bien chièrement et au pois, comme ca- 
nelle, gingembre, rubarbe, girofle, lignum, aloes, et plusieurs 
bonnes chouses. Et dit-on païs, que ces chouses-là viennent du paradis 
terrestre, et que le vent les abat des bonnes arbres qui sont en para- 
dis terrestre.... ■ 

En parlant de la Tartarie, Joinville ajoute : «Et leur didrent les 
Tartarins, qui entre celle roche et autres roches qui étoit vers la fin 
du monde^ estoient enclos les peuples de Gog et Magog, qui dé- 
voient venir en la fm du monde, avecques T Ante-Christ. » 

Mais c'est dans les cartes du moyen âge qu'il faut voir ces 
détails I 

Fra Mauro, cosmographe religieux du quinzième siècle, en donne, 
à l'orient d'une carte du monde, une représentation qui nous mon- 



350 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

tre qu*à cette époque le « Jardin de délices » était devenu bien sté- 
rile. C'est une vaste plaine, dans laquelle on distingue Jéhovah et le 
premier couple humain. Un rempart crénelé l'environne. Les qua- 
tre fleuves en sortent en se bifurquant. Un ange se tient à la porte 
principale, que Ton n'atteint qu'après avoir traversé des montagnes 
arides. 

La carte cosmographique de Gervais dédiée à Tempereur Othon IV 
montre au milieu de sa terre « carrée au milieu des mers > le beau 
jardin du paradis terrest;re. Adam et Eve paraissent se consulter. 
La mappemonde dressée par Anirêa Bianc3 au quinzième siècle 




Le Paradis terrestre, selon des cosmographefl du quinzième siècle. 

représente TËden, Adam et Eve et Tarbre de la vie. On voit à gauche, 
dans une presqu'île, les peuples réprouvés de Gog et Magog qui 
doivent accompagner FAntechrist à la fin du monde. Alexandre y 
est représenté, je ne sais trop pourquoi. La péninsule du paradis 
offre un édifice au-dessous duquel on lit : < Ospitius Macarii. > Hos- 
pice de Macaire. 

Formalconi dit, à ce sujet, que près du paradis habitait un certain 
Macaire^ témoin de tout ce que l'auteur affirme, et, d'après l'in- 
dication de la carte de Bianco, sa cellule était aux portes du paradis. 

Cette légende se rapporte aux pèlerins de Saint-Macaire, tradition 
répandue au retour des croisades, de ces trois moines grecs qui en- 



LE PARADIS TERRESTRE. 351 

treprirent un voyage pour découvrir le point où le ciel et la terre se 
touchent, savoir l'emplacement du paradis lerrestre. 

La mappemonde du Rudimentum, vaste compilation publiée a Lu- 
beck en 1475 par le dominicain Brocard, représente le Paradis ter- 
restre environné de murailles ; mais il est moins stérile que dans 
la gravure précédente , comme vous pouvez le voir, car le voici : 



Le .Paradis terrestre, Mon des cosmognphes do quinx[èiite siècle. 

En l'année 1 503, comme Varttiema, l'aventureux Bolonais, se ren- 
dait aux grandes Indes en passant par la Palestine et la Syrie, on 
lui 6t voir la maison maudite qu'avait habitée Gain ; ce n'était pas 
loin du paradis terrestre. Maistre Gilius, le docte naturaliste, qui 
voyageait pour le compte de François I", eut la même satisfaction. 
La foi naïve de nos pères admettait sans la moindre hésitation ce 
genre d'archéologie. 

— Et qni croirait, répliqua le navigateur, que Christophe Colomb 
lui-même espérait trouver le paradis terrestre en allant à la re- 
cherche du nouveau mondeî 

— Ohl la chose serait curieuse, répliqua le professeur. 

— Ce fameux paradis terrestre! fit le député. 

— Sans doute, reprit le navigateur. Colomb allait sincèrement à la 
recherche du paradis terrestre, A son quatrième voyage, il croit en 



352 DOUZIÈME SOIllÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

découvrir l'un des grands fleuves, il laisse errer ses espérances sur 
les brises embaumées qui viennent de ces belles forêts dont TOrè- 
noque est bordé. Ce n'est que l'entrée du céleste séjour; s'il osait, 
cependant, si une crainte religieuse ne l'arrêtait pas, lui qui a tout 
risqué au milieu des éléments et des hommes, il parviendrait peut* 
être aux bornes célestes du monde, et, en marchant encore, ses yeux 
se baisseraient dans une humilité sainte devant les clartés de ces 
épées flamboyantes qu'agitaient deux séraphins au-dessus des portes 
de l'Éden. 

Dans son troisième voyage, où il découvrit pour la première fois 
le continent américain, il fut persuadé, non pas seulement qu'il 
était arrivé à l'extrémité de l'Asie, mais encore qu'il ne pouvait pas 
être très-éloigné du paradis terrestre. L'Orénoque lui paraissait 
devoir être l'un des quatre grands fleuves qui, selon la tradition, 
descendaient du jardin habité par nos premiers parents. Voici com- 
ment il s'explique à ce sujet dans sa lettre aux monarques espa- 
gnols, datée d'Haïti (octobre 1498) : « Les saintes Écritures attestent 
que le Seigneur créa le paradis et y plaça l'arbre de la vie, et en fit 
sortir les quatre plus grands fleuves de l'univers, le Gange de l'Inde, 
le Tigre, l'Euphrate.... (s'éloignant des montagnes pour former la 
Mésopotamie et se terminer en Perse), et le Nil qui natt en Ethiopie 
et va à la mer d'Alexandre. Je ne trouve ni n'ai jamais trouvé dans 
les livres des Latins ou des Grecs quelque chose d'authentique sur 
le site de ce paradis terrestre : je ne vois rien de certain non plus 
dans les mappemondes. Quelques-uns le placèrent là où sont les 
sources du Nil, en Ethiopie ; mais les voyageurs qui ont parcouru 
ces terres n'ont trouvé, ni dans la douceur du climat, ni dans la 
hauteur du site vers le ciel, rien qui puisse faire présumer que le 
paradis ait été là, et que les eaux du déluge aient pu y parvenir pour 
le couvrir. Plusieurs païens ont disserté pour établir qu'il était dans 
les lies Fortunées, qui sont les Canaries.... Saint Isidore, Bède et 
Strabon, saint Ambroise, Scot et tous les théologiens judicieux, af- 
firment d'un commun accord que le paradis est en Orient.... C'est 
de là que peut venir cette énorme quantité d'eaux, bien que leur 
cours soit extrêmement long; et ces eaux (du paradis) arrivent là où 
je suis, et y forment un lac. 11 y a de grands indices (du voisinage) 



LE PARADIS TERRESTRE. 353 

du paradis terrestre, car le site est entièrement conforme à l'opinion 
de ces saints et judicieux théologiens.... Le climat est d'une dou* 
ceur admirable. « 

« Je crois que si je passais sous la ligne équinoxiale en arrivant 
à ce point le plus élevé dont j'ai parlé, je trouverais une tempéra- 
ture plus douce et de la diversité dans les étoiles et dans les eaux : 
non pas que je croie pour cela que le point où est la plus grande 
hauteur soit navigable , qu'il y ait même de l'eau, ni qu'on puisse 
s'élever jusque-là; mais parce que je suis convaincu que là est le 
paradis terrestre, où personne ne peut arriver, excepté par la vo* 
lonté de Dieu. » 

Pour l'illustre navigateur, la Terre avait la forme d'une poire, et 
sa surface allait en s'élevant jusqu'à la région orientale, marquée 
par la queue du fruit. C'est là qu'il supposait pouvoir trouver le 
jardin où d'anciennes traditions imaginaient s'être accomplie la 
création directe d'un premier couple humain. 

On ne saurait penser sans étonnement à tout ce qu'il y avait en- 
core de ténèbres dans la science lorsque ce grand homme parut sur 
la scène du monde, ni à la rapidité avec laquelle toute cette obscu- 
rité et ce vague des idées se dissipèrent presque aussitôt après ses 
prodigieuses découvertes. A peine un demi-siècle s'était-il écoulé 
depuis sa mort, que toutes les fables géographiques du moyen âge 
n'excitaient plus que des sourires d'incrédulité, tandis que de son 
vivant Topinion universelle n'était guère plus avancée qu'au temps 
du fameux chevalier Jean de Mandeville, qui écrivait gravement ces 
lignes : 

« Nul homme mortel ne pourrait aller ni approcher ce paradis. 
Par terre, nul n'y pourrait aller à cause des bétes sauvages qui 
sont aux déserts et à cause des montagnes et des rochers où nul ne ^ 
pourrait passer, et pour les lieux ténébreux qui y sont nombreux ; 
et par l'eau, nul n'y pourrait aller non plus; l'eau coule si raidement, 
elle vient à de si grandes ondées, que nulle nef ne pourrait navi- 
guer à rencontre. Et l'eau est si rapide et mène si grand bruit et si 
grande tempête, que nul ne pourrait ouïr l'autre si haut qu'il pût 
parler. Et ainsi de grands seigneurs et de grande volonté ont essayé 
plusieurs fois d'aller par cette rivière vers Paradis, et en grande 

23 



354 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

compagnie. Mais jamais ils ne purent exploiter leur voie. Au con- 
traire, plusieurs moururent de fatigue, en nageant contre les ondes 
de Teau. Et plusieurs autres devinrent aveugles; plusieurs devin- 
rent sourds par le bruit de Teau , et plusieurs furent suffoqués et 
perdus dans les ondes. Si bien que nul homme mortel ne pourrait 
approcher, si ce n'est par la spéciale gr&ce de Dieu. En sorte que 
de celui Je ne sais plus ni dire, ni deviser. Et pour ce je m'en tairai 
enfin et je m'en retournerai à ce que j'ai vu. » 

— C'est ce qu'il avait de mieux à faire I fît le député. 

^ Mais, mon cher capitaine, dit le comte, vous paraissez vous 
imaginer que l'on ne croit plus à la réalité du paradis terrestre ; 
mais hier encore j'ai lu dans VAtîienœum de Londres, que le savant 
et infatigable Livingstone a déclaré tout récemment dans une lettre 
publique, à sir Uodrigues Murchison, que sa conviction est que le 
paradis terrestre est situé dans l'une des terres nouvelles décou- 
vertes par lui au centre de l'Afrique, aux sources du Nil. 

— Comment? le savant voyageur conserve ces idées à notre 
époque? 

— Mais certainement.... 

— Eh bien I répliqua le professeur de philosophie, je n'imaginais 
pas qu'on eût tant travaillé sur le paradis terrestre, pour n'aboutir 
qu'à ignorer le mystérieux berceau de notre race ; je suis fort heureux 
d'avoir entendu la dissertation de notre valeureux capitaine, parce 
qu'elle nous a fait revenir à des siècles bien curieux. Mais ne de- 
vions-nous pas parler ce soir des cartes cosmographiques du moyen 
âge ? Comment de telles traditions montraient-elles le séjour de la 
race d'Adam en cette vallée d'épreuves ? 

— Je me préparais à vous entretenir à mon^ tour, répondit l'his- 
torien, en rassemblant les cartes principales de la géographie du 
moyen âge. 

Nous avons vu hier deux petites mappemondes du dixième siècle, 
et je vous ai parlé (voyez p. 327) d'une carte typique curieuse de la 
même époque, conservée à la Bibliothèque de Turin. La voici. 
Comme vous le voyez, l'Océan entoure la Terre; la Méditerranée 
forme un canal vertical allant jusqu'au milieu de la carte, et se 



GOSMOGRAPHIB ECCLÉSIASTIQUE. 



355 



terminanl en une espèce de croix dont la branche de droite est irré- 
guliëre. Jérusalem est vers le centre, et la France au nord- ouest. 
Au sudy il y a un continent situé au delà d'un bras de TOcéan. 

Dans une carte conservée au collège de Cambridge, Henri, chanoine 
de l'église Sainte-Marie de Mayence, adopte la forme dumonde d'Héro- 
dote. Les quatre pointscardinauxs'y trouvent indiqués et l'orientation 
est celle de presque tous les monuments cartographiques du moyen 




Mappemonde du dixième siècle, conservée à la Bibliothèque de Turin. 

âge : l'orient en haut de la carte ; aux quatre points cardinaux sont 
quatre anges, un pied posé sur le disque de la terre; les couleurs de 
leurs vêtements sont symboliques. L'ange placé près de l'extré- 
mité de la Terre boréale ou du nord de la Scythie signale du doigt les 
peuples enfermés dans le rempart de Gog et de Magog, gens immun- 
da, comme dit la légende. Dans la main gauche, il tient un dé, pour 
indiquer sans doute que là furent enfermés les Juifs qui ont joué 



350 DOUZIÈME SOIRÉB. *- LE MONDE DU MOYEN AGE. 

Jésus-Christ aux dés; ses vêtements sont verts, son manteau est 
rouge ainsi que ses ailes. L'ange placé à gauche du Paradis a un 
manteau vert, des ailes vertes et des vêtements rouges. Dans la 
main gauche, il tient une espèce de palme, et, de la main droite, il 
semble, par un signe, indiquer le chemin du paradis terrestre. La 
position des deux autres anges, placés à l'occident du monde, est 
différente. Ils semblent occupés à barrer le passage au delà des 
colonnes (c'est-à-dire Fenlrée de YOcéan Atlantique). Tous les quatre 
ont des auréoles d'or. L'Océan environnant est peint en vert clair. 

Je vous ai aussi parlé tout à l'heure, à propos du paradis terres- 
tre, de la mappemonde d'Andréa Bianco. La voici également. L'Éden 
est en haut, à rOrient; les quatre fleuves en descendent; Paris est à 
l'opposé du Paradis. A gauche est le nord, la région du < froid sous 
l'étoile polaire. > . 

— Quel curieux aspect offrent ces cartes I s'écria le capitaine. 
Evidemment ici les théories systématiques des géographes de l'an- 
tiquité se trouvent mêlées à celles des Pères de TËglise. Telles cartes 
placent dans la mer Rouge une légende sur le passage des Hébrçux ; 
telle autre place aux extrémités du monde connu le paradis ter- 
restre , et Jérusalem au centre du monde. Les villes y sont figurées 
souvent par des édifices comme dans la table Théodosienne, mais 
sans aucun égard pour leurs positions respectives. Chaque ville y 
est représentée d'ordinaire avec deux tours , mais on reconnaît les 
principales à un petit mur qui se trouve entre les deux tours, sur 
lesquelles on a peint plusieurs fenêtres, ou à la grandeur des édi • 
Cces même. On y voit Saint-Jacques de ComposteUe^ en Galice, et Rome 
représentées par des édifices considérables; Nazareth, Troie, Antioche, 
Damas, Babylone et Ninive. 

L'historien continua : 

La mappemonde de la cathédrale d'Hereford, en Angleterre, dres- 
sée par Richard de Haldingham, est un des monuments remarquables 
de la géographie des derniers siècles du moyen âge, non-seulement 
par ses nombreuses légendes, mais aussi par sa dimension, car elle 
a plusieurs mètres carrés de superficie. 

En haut de cette carte est représenté le Jugement dernier. Jésus- 
Christ, les bras élevés, tient dans ses mains un écriteau avec ces 



COSMOGRAPHIE ECCLÉSIASTIQUE. 3i7 

mots : ■ Ecce testimonium meum. > A sescàtés, deux anges portent 
dans leurs maios les instruments de la passion. Sur la droite, un 
autre ange embouche la trompette de laquelle sort un écrlteau av^c 
cette l^ende ; Levez si vendres vovs par.... Un ange amène par la 
main un évéque, derrière lequel est un roi suivi d'autres person 
nages; il les introduit par une porte formée de deux colonnes et 
qui parait servir d'entrée h un édifice. 
Ia Vierge* est agenouillée aux pieds de son fils. Derrière elle est 



Uappemonde d'Andréa Bianco 

une femme aussi à genoux et qui tient une couronne qu'elle semble 
prête à poî^er sur la tête de la mère du Christ; enfin, à côté de cette 
sainte femme, un ange agenouillé semhie appuyer l'intercession 
maternelle. La Vierge découvre son sein, et prononce les paroles 
d'un écriteau que soutient un ange à genoux en face d'elle : Yei i 
b' fiz mon piz de dtuiz laveie rhare preisin — Eks marne Unes dont Uit 



3S8 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

de Virgin qui estes — Syes merci de tous si com nos mesmes déistes — 
A... em... ont servi kav^ sauveresse me feistes. 

A gauche, un autre ange, embouchant également la trompette, en 
fait sortir les paroles suivantes, tracées sur un écriteau : Levés si 
ailes ail fu de enfer estable. Une porte, dessinée comme celle de l'en- 
trée, représente probablement l'issue par laquelle ceux qui sont 
condamnés aux peines éternelles doivent sortir. En effet, on voit 
le diable traînant après lui dans Tenfer une foule d'humains liés à 
une corde qu'il tient à la main. 

La carte proprement dite commence à sa partie supérieure, c'est- 
à-dire à l'Orient, par le paradis terrestre. C'est un cercle, au centre 
duquel on a dessiné l'arbre de la science du bien et du mal. Adam 
et Eve sont là, en compagnie du serpent tentateur. Les quatre fleu- 
ves légendaires sortent du pied de l'arbre, et on les retrouve plus 
bas, descendant à travers la carte. En dehors de TËden on voit re- 
présentée la fuite du premier couple et l'ange qui les chasse. A cet 
extrême orient est la région des géants à tête bestiale. On y voit 
aussi la première ville humaine, bâtie par Enoch. Plus bas, on re- 
marque la Tour de Babel, Voici, du reste, les détails les plus curieux 
qui m'ont frappé dans cette vaste et curieuse carte. 

Deux hommes, près du fleuve laxartes, sont assis sur une col- 
line, occupés à manger, l'un une jambe humaine, l'autre un bras, 
ce que la légende explique ainsi : c Ici habitent les Essédons, dont 
la coutume est de chanter aux funérailles de leurs parents -, ils dé- 
chirent les cadavres avec les dents, et préparent des mets avec 
ces chairs mêlées à des viandes d'animaux. Selon leur opinion, il est 
plus honorable aux morts d'être ensevelis dans le corps de leurs 
proches que dans celui des vers. » 

Plus bas, on remarque les dragons et les pygmées^ toujours à l'o- 
rient de l'Asie; et un peu plus loin, au milieu d'un paysage bizarre, 
le roi des Cyclopes, 

Cette géographie extraordinaire nous montre dans l'Inde la < man- 
tichora, qui a une triple rangée de dents, la face de l'homme, les 
yeux glauques , la couleur rouge du sang, le corps du lion et la 
queue du scorpion; sa voix est un sifflement. » 

Au nord de Gange est représenté un homme à une seule jambe 



Parsdia terreitr». 




D sphinx. Le roi des Cjclopes. Blemmje. Lèvre parasol. MouucLa. 

DETAILS DE LJl UAPFEHOnDS DE LA CATHÉORALS D'HEREFORD. 



350 DOUZIÈME SOIREE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

ombrageant sa tête avec son pied, ce qui est expliqué par la légende : 
« Dans rinde habitent les Monocles j qui n'ont qu'une jambe et vont 
cependant'd'une prodigieuse vitesse. Lorsqu'ils veulent se défendre 
de l'ardeur du soleil, ils se font de l'ombre avec la plante de leur 
pied qui est fort grand. » 

Les Blemmyes ont la bouche et les yeux dans la poitrine. D'autres 
ont la bouche et les yeux sur les épaules. Les Parvini sont des Éthio- 
piens qui ont quatre yeux. 

A Test de Syène est un homme assis, couvrant sa tête avec sa 
lèvre : < Peuple qui avec sa lèvre proéminente se met le visage à 
l'abri du soleil. > 

Au-dessus est dessiné un petit soleil avec le mot Sol. Ensuite vient 
un animal à figure humaine, ayant les pieds d'un cheval, la tète et le 
bec d'un oiseau; il s'appuie sur un bâton : c'est un satyre, nous dit la 
légende. Les faunes, à moitié hommes et chevaux. Les cynocéphales, 
liommes à tête de chien, et les cynanthropes, chiens à tète humaine. 

Le sphinx a les ailes de l'oiseau, l'extrémilé du serpent, la tête 
de la femme. Il est placé au milieu des Cordillères qui se rattachent 
à une grande chaîne de montagnes. On y voit enfin' le Monocéros^ ani- 
mal terrible, et voyez la merveille : « Que l'on expose à ce Monoceros 
une jeune fille, celle ci, lorsque l'animal s'approche, découvre son 
sein ; le monstre, oubliant sa férocité; y pose sa tète, et, lorsqu'il 
est endormi, on le prend sans défense. > 

Près du lac Méotide on voit un homme vêtu à l'orientale, coiffé 
d'un bonnet qui se termine en pointe et tenant par la bride un che- 
val dont le harnais est une peau humaine, ce qui est expliqué ainsi 
dans la légende latine : « Ici habitent les Grifes, hommes très-mé- 
chants, car entre autres crimes, ils vont jusqu'à se faire, avec la peau 
de leurs ennemis, des couvertures et des vêtements pour eux et leurs 
chevaux. » 

Plus au midi est un grand oiseau, une autruche, selon la lé- 
gende : « L'autruche a la tête de l'oie, le corps de la grue, . les 
pieds du veau. Elle mange le fer. » 

Non loin des monts Riphées, deux hommes vêtus de longues tu- 
niques et coiffés de bonnets ronds sont représentés dans l'attitude 
de gens qui combattent : l'un brandit une épée, l'autre une espèce 



MAPPEMONDES DES CATHÉDRALES. 361 

de massue, et la légende nous dit : < Les coutumes des peuples de 
la Scythie intérieure ont quelque chose de farouche : ils habitent des 
cavernes, ils boivent le sang des morts en suçant leurs blessures ; le 
nombre de ceux qu'ils tuent est un titre; n'avoir abattu aucun com- 
battant est une honte. > 

Près d'un fleuve qui se jette dans la mer Caspienne, on lit : < Ce 
fleuve vient. des lieux infernaux; il entre dans la mer, après être 
descendu de montagnes couvertes de bois, et c'est là, dit^on, que 
s'ouvre la bouche de l'enfer. » 

Au midi de ce fleuve et au nord de VHyrcanie est représenté un 
monstre ayant le corps de l'homme, la tète* la queue et les pieds du 
taureau : c'est le minotaure. Plus loin, sont les montagnes de l'Ar- 
ménie, et l'Arche de Noé figurée sur l'un des plateaux. On y re- 
marque aussi un grand tigre au-dessus duquel on lit : 

a Le Tigre, quand il voit que son petit lui a été ravi, poursuit le 
ravisseur d'une course précipitée; mais celui-ci, se hâtant sur un 
cheval rapide, lui jette un miroir et se sauve.... » 

On voit ailleurs la femme de Loth changée en statue de sel, le 
lynx dont la vue traverse les murs, le Léthon (Léthé), fleuve de 
Tenfer, ainsi nommé parce qu'il verse l'oubli à ceux qui boi- 
vent. » Etc., etc. 

— Cette carte est sans contredit l'une des plus merveilleuses qui 
existent dans le monde entier ! fit le député. 

— Etje vous l'ai décrite tout au long, reprit l'historien, parce 
qu'elle nous offre le type de toutes les autres. 

— Oui; l'impression la plus profonde qu'elle produit en nous, ré- 
pliqua le professeur de philosophie, c'est de savoir qu'elle repré- 
sente l'état des esprits à cette époque ténébreuse. Dieu ! comment 
pouvait-on vivre en un tel temps? 

— On n'y vivait pas, dit l'astronome, ou y mourait de tristesse. 

— A propos, fit la marquise, vous nous avez parlé du paradis cé- 
leste et du paradis terrestre, monsieur l'astronome; mais vous ne 
nous avez pas dit d'où vient ce mot, vous qui faisiez l'autre soir tant 
d'étymologies. 

— Ou vieux persan, répondit-il , sans aucun doute à mon avis. Dans 
le sens de jardin de plaisance ou simplement de jrrf/in, ce motest passé 



362 DOUZIEME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

vraisemblablement du persan dans l'hébreu Pardés, dans l'arabe Fir- 
daus, dans le syriaque Pardiso, dans l'arménien Parlés. On a voulu 
faire descendre le mot persan du sanscrit pra^esa ou paradisa, cercle, 
contrée, région étrangère. Cette étymologie peut sembler satisfaisante 
quant à la forme des mots, mais elle Test moins pour le sens. 

— Et Éden? 

— Éden, racine hébraïque, veut dire délices. 

— Ce paradis, ou ce jardin de délices, dit le capitaine de frégate, est 
toujours situé au sommet de ces cartes du moyen âge et marque l'o- 
rient. C'est du reste de là que vient le mot orienur. Aujourd'hui, c'est 
le nord qui est en haut. Pourquoi avait-on alors ce système d'orien- 
tation? 

— On obéissait à des idées religieuses, répondit le pasteur. Les 
allégories qu'on remarque dans certaines cartes ne laissent pas de 
doute à cet égard. On voit dans plusieurs mappemondes du dou- 
zième siècle le Soleil placé en haut de la carte et éclairant toute la 
Terre, idée qui a sans doute été inspirée au cartographe par ce pas- 
sage de la Genèse : Et dixii Deus : fiant luminaria in firmamento cœïi 
ut luoeant suptr terram^ et par le psaume 103, au sujet du lieu du 
lever du Soleil : Ortus est sol, et congregati sunt. 

Cette méthode d'orientation était l'expression des croyances re- 
ligieuses qui se rattachent à la création du monde, et dont voici 
les principales : l"" Les cosmographes pensaient que le Paradis ter^ 
restre était signalé par les traditions sacrées comme situé aux extré- 
mités orientales du continent habitable; l* suivant un usage con- 
sacré, les églises chrétiennes sont bâties dans la direction ouest 
vers est, et la chaire à prêcher est tournée au sud ; 3* Y Asie était le 
premier des continents, selon la loi divine; elle avait été le berceau 
du christianisme et de Jésus-Christ; 4° enfin, suivant une idée & la 
fois mystique et réelle, c'est de l'Orient qu'est venue la lumière qui 
a éclairé le reste du monde. 

Tel est le fond des idées générales qui présidèrent à l'ordonnance 
de ces mappemondes, images réduites du domaine donné par Dieu 
au genre humain. Les cartographes suivaient sans préocupation 
scientifique une habitude de leur temps, ils tournaient en esprit et 
comme à leur insu leur œuvre vers la divinité. 



SURNATURALISME ET HAGIOGRAPHIE. 363 

— Durant cette époque , repartit Thistorien , les hommes sont si 
absorbés dans le mysticisme religieux et l'esclavage politique, qu'à 
travers ce brouillard ils ne voient plus la terre. Dans le cloître, si 
après avoir disputé sur la Trinité on jette un regard vers notre 
monde obscur, on croit tantôt à Ptolémée et tantôt à Cosmas ; on 
emprunte un mensonge à Ëlien et une illusion à Aristote; puis, 
tout retombe dans une fatale indifférence; bientôt l'homme du clôt- 
tre n'apprendra plus même à lire les livres les plus simples de la 
religion, et il se croira dans une vaste tombe dont la trompette du 
jugement aura seule le pouvoir de briser la pierre. 

Quelle singulier temps ! Tout se déforme, tout s'altère. Nous 
l'avons vu l'autre soir en parlant des constellations, et aussi à propos 
du système du monde. La réalité est éclipsée par la fiction, même 
sur la terre. Ainsi, l'histoire naturelle du huitième, du neuvième et 
du dixième siècle se réfugie chez les peintres bien plus que chez les 
savants; maîtres du monde temporel, tandis que les autres le sont 
du monde spirituel , ces pieux dessinateurs de manuscrits arragent, 
corrigent, refont la nature! 

Lorsque l'art byzantin eut abandonné l'Europe, et que l'art chré- 
tien se fut complètement formulé, on ne donna plus les images des 
animaux et des plantes qu'avec une prodigieuse altération ; on en flt 
des espèces d'êtres fantastiques : l'aigle se transforme en la figure 
de la bannière germanique; le lion est devenu un être symbolique, 
etc. Voyez les animaux et les fleurs du blason et des enluminures. 

£t les relations de voyage ! 

Savez- vous au douzième siècle comment on se rend en Chine? 
le rabbin Benjamin de Tudèle va nous le dire; quoique lui-même 
n'ait pas fait le voyage, ses autorités sont certaines, et vous serez 
satisfaits de son récit. « Pour aller aux extrémités de l'Orient, il faut 
quarante jours sur mer. Quelques-uns assurent que cette mer est 
un détroit sujet à de violentes tempêtes que la planète Orîon y 
excite avec tant de furie, qu'il est impossible à aucun navigateur 
de les surmonter.... Les vaisseaux y demeurent si longtemps, que les 
hommes, ayant consommé leurs vivres, finissent par y périr. » Eh 
bien I voici comment les marins qui hantent ces mers échappent 
aux tempêtes et à la faim : ils embarquent des outres hermétique- 



364 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

ment fermées ; ils les gonflent de vent et, dans cet état, elles repren- 
nent la forme de l'animal dont la peau va servir de nacelle. Au mo- 
ment du péril, quand il n'y a plus nul espoir de salut, chaque 
aventureux matelot entre avec sa bonne épée dans cette embarcation. 
Jouet des flots qui l'emportent en mugissant, elle serait peut-être 
bientôt submergée; mais les aigles, les terribles griffons qui pla- 
nent incessamment au-dessus des vagues agitées, s'élancent sur cette 
proie que leur envoie la tempête, ils saisissent de leur serre puis- 
sante la nacelle du voyageur, bête égarée de quelque troupeau; ils 
l'enlèvent parmi les nuées, pour la déposer dans quelque vallée so- 
litaire ou sur quelque montagne escarpée : c'est alors que le hardi 
matelot fait usage de son épée, et qu'il échappe à une mort certaine 
en abattant l'aigle terrible, qui se préparait à le dévorer. 

— Ces terreurs relatives aux mystérieuses limites de la terre, dit le 
professeur, nous rappellent Quinte-Curce. Cet historien rapporte que 
les Macédoniens qui accompagnèrent Alexandre le Grand en Asie, 
représentèrent à ce prince , lorsqu'ils entrèrent dans le pays des 
Oxydraques et des Maliens, qu'ils se croyaient au terme de toutes 
leurs épreuves; et lorsqu'ils virent qu'une nouvelle guerre leur res- 
tait à commencer contre les nations belliqueuses de l'Inde, ils furent 
frappés d'une crainte panique et firent entendre des cris séditieux 
contre le roi. On les poussait contre des peuplades indomptées, et 
leur sang allait couler pour ouvrir à leur roi une route vers l'Océan; 
entraînés par delà le cours des astres et du Soleil, ils allaient se 
perdre dans des pays dont la nature avait dérobé la vue aux yeux 
des humains ; des brouillards^ des ténèbres et wu mer enveloppée dans 
une nuit perpétuelle; des abîmes remplis de monstres effrayants; des 
eaux immobiles qui attestaient l'épuisement de la nature mourante. 
Sénèque dit aussi, en parlant de l'Océan : Oceanus navigari non po- 
test, Confusa lux, alta caligine et interc^ptus tenebris dies. 

' — Les laborieux docteurs du quatorzième siècle, reprit Thistorien, 
nous dépeignent amplement et naïvement leur doctrine cosmogra- 
phique. Représentons-nous avec notre savant bibliophile M. Ferdinand 
Denis, représentons-nous un docteur de cette époque, bien posté- 
rieure déjà à Abailard. Il est chargé d*expliquer à ses nombreux et 
dévots auditeurs le monde tel qu'il est sorti de la pensée de Moïse» 



LES ÉTAPES DE LA COSMOGRAPHIE. 365 

et il faut avant tout faire concorder les révélations de la religion 
avec les vérités de la science : s'il est encore un peu incertain que le 
monde soit un globe, comme l'ont dit les stoïciens, ou un cylindre, 
comme le pensait Anazimène^ ou un tambour, ainsi que c'était 
l'opinion de Leucippe, ou un vaste palet creusé par le milieu, comme 
l'avait annoncé Démocrite ; s'il conserve avec Lactance de grands 
doutes sur les antipodes et sur la grandeur de la Terre, dont une 
lettre écrite des enfers par Dionysidore n'évaluait le demi-diamètre 

a 

qu'à quarante mille stages ; il n'en a aucun sur la disposition des 
cieux , sur la manière dont sont rangés les chœurs d'anges, et sur 
ce que font les séraphins. Avant donc d'expliquer à ses flots d'audi- 
teurs ce qui se passe dans ce monde sublunaire, il dira ce qui se 
passe dans les cieux ; et d'abord il fera voir à quelques-uns, dans 
une naïve pourtraicture, comment Dieu le Père nage dans un ciel de 
flammes, qu'épurent, du frémissement de leurs ailes, les archanges 
et les séraphins. Il dira l'harmonieux mouvement des célestes pha- 
langes, et les évolutions mystérieuses des intelligences entourant 
l'Éternel de leurs grands cercles colorés. Il n'hésitera pas un 
moment quand il faudra établir d'une manière positive comment 
sera fixée pour Téternité la céleste hiérarchie. A voir comme il 
parle clairement, avec méthode, des trônes et des vertus, des 
archanges et des dominations, il semble qu'il ait été plus d'une fois 
ébloui du reflet de leur nimbe doré, de l'azur brillant de leurs ailes, 
de leurs auréoles empourprées. Les célestes concerts , il les a en- 
tendus, et vous diriez, à l'extase de ses regards, que les sons di- 
vins en résonnent encore sur la terre. Il démêle dans les chœurs 
le psalterion, la saquebute, les sons éclatants du cornet redoublé, 
les sons plus doux du freslel, les retentissements de la naquaire, 
les voix prolongées de la vielle à roue. 

Quand on arrive à la situation de la Terre dans le Ciel, notre vieux 
Scolas tique nous enseigne que :« La Terre, selon Aristote, esttant égale- 
ment pesée en soy-même, qu'elle est tout au moyen lieu du monde, où 
elle est suspendue et tellement tenue, qu'elle ne sepeutaulcunement 
mouvoir n'en haut, n'en bas, comme est escript au Psaultier de David . » 

« 

Nous n'en finirions pas, du reste, mes chers amis, si nous vou- 
lions passer en revue tous les témoignages de celte cosmographie. 



366 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

Les indications les plus singulières y sont inscrites , comme nous 
l'avons déjà vu. Le passage que je viens de vous citer est extrait 
d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale {Secrets naturkns). Il y a 
aussi une mappemonde du quinzième siècle, appartenant au mu- 
sée du cardinal Borgia, sur laquelle on lit entre autres légendes: 

« Babylone, première monarchie du monde. Babel où prirent 
naissance soixante-douze langues. 

« Le mont d'Arménie, sur lequel est l'arche de Noé. 

« Le Phénix, oiseau unique et le plus beau de l'univers, se brûle 
dans un feu d'aromates et renaît de sa cendre au bout de trois jours. 

ce Ici des femmes velues, très-féroces, et abominables. » 

Tenez ! voici encore l'un des plus curieux documents géographi- 
ques de cette époque. C'est la mappemonde des Grandes Chroniqves 
de Saint-Denis , qui est du quatorzième siècle , et nous en conserve 
les idées. Les capitales sont représentées par des édifices. La Médi- 
terranée est un canal vertical qui va des colonnes d'Hercule à Jéru- 
salem ; la mer Caspienne y communique au nord et la mer Rouge au 
sud-est par le Nil.... ' 

— L'aspect de ces vieux ouvrages est toujours plein d'intérêt, fit 
remarquer l'astronome. Tantôt ce sont de risibles figures de vents à 
joues gonflées ; tantôt ces légers enfants d*Ëole sont assis sur des 
outres qui versent leurs furieux fluides; ailleurs, ce sont des saints, 
des anges, Adam et Eve, ou d'autres personnages, qui ornent les con- 
tours de la carte ; dans l'intérieur, sont répandus à profusion des 
animaux, des arbres, des populations, des monuments, des tentes, 
des drapeaux, des monarques assis sur leur trône : idée qui serait 
ingénieuse sans doute, et qui donnerait utilement au lecteur la con- 
naissance des richesses locales , de l'ethnographie , des formes de 
l'architecture et du gouvernement, si ces dessins n'étaient pas, hélas! 
bien enfantins pour la plupart, et n'offraient des êtres fantastiques 
plutôt que des êtres réels. 

La langue offre à peu près les mêmes bizarreries que les dessins : 
aucune régularité dans l'orthographe des noms, qui sur une même 
carte sont écrits de dix façons différentes ; c'est un mélange hétéro- 
gène de latin barbare, de roman ou vieux français, de catalan, d'i- 
talien, de castillan, de portugais III 



LES ÉTAPES DE LA COSMOGRAPHIE. 361 

— Il ne faudrait pas supposer ou faire supposer, répliqua le 
pasteur, que c'est au christianisme que ces erreurs sont dues. C'est 
à. l'époque, non éclairée par la véritable science d'observation, et 
non pas à la religion, que nous devons attribuer cet état de choses. 
La preuve, c'est que d'autres religious en étaient également là. 
Dubeux a exposé, par exemple, dans la vieille chronique arabe de 
Tabsri, ua système arabe sur la fondation solide de la Terre, digne 



M3pp:;[nonde de^ Grandes Chroniques do Saint-Denîs (quatorzième siâcle). 

des précédents. ■ Le prophète dit : le Dieu puissant et incomparable 
a créé la montagne de Kàf tout autour de ta terre ; on la nomme le 
pieu de la Terre, comme il est dit dans le (loran : • Les montagnes 
«sont des pieux. ■ Ce monde est au milieu de la montagne de KAf, et 
il y est comme le doigt est au milieu de l'anneau. Cette montagne 
est couleur d'émeraude et bleue -, aucun homme ne peut y arriver, 
parce qu'il faudrait pour cela passer quatre mois dans les ténèbres. 
Il n'y a dans cette montagne ni Soleil, ni Lune, ni étoiles, et elle est 



368 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

tellement bleue, que la couleur azurée que tu vois au ciel vient de 
l'éclat de la montaglie de Kâf qui se réfléchit sur le ciel, et il parait 
de cette couleur. Si cela n'était pas ainsi, le ciel ne serait pas bleu. 
Toutes les montagnes que tu vois dans le monde tiennent à la mon- 
tagne de Kâf; si elle n'existait pas, toute la Terre tremblerait sans 
cesse^ et les créatures ne pourraient pas vivre à sa surface. > 

— Sans contredit, répliqua Thistorien, ce n'est pas au cbristia* 
nisme que l'on doit ces erreurs, et nul ne songerait à les lui imputer, 
si quelques prosélytes trop zélés n'avaient voulu et ne voulaient 
encore défendre plusieurs d'entre elles au nom des Écritures. 

— Un autre auteur arabe, reprit le pasteur, Benakaty, écrivait 
en 1317 : c Sachez que la Terre a la forme d'un globe suspendu au 
milieu du ciel, elle est divisée par les deux grands cercles du méri- 
dien et de l'équateur qui se coupent à angles droits en quatre par- 
ties, celles du nord-ouest, nord-est, sud-ouest et sud-est. La. partie 
habitée de la Terre se trouve dans C hémisphère septentrional^ dont la moitié 
est habitée. » 

On voit donc les auteurs arabes soutenir encore au quatorzième 
siècle que la partie habitée de la Terre se trouvait renfermée seule- 
ment dans la moitié de l'hémisphère septentrional. Ibn-Wardy^ qui 
vécut dans le même siècle, adopte aussi la théorie de l'Océan 
environnant , dont on ne connaît, dit-il, ni l'étendue ni la profon- 
deur. 

Les Arabes connaissaient encore si peu l'Océan, qu'il ajoute « que 
cette mer renferme des villes habitées par des génies, et que dans un 
de ses coins est le trône i'îblis, ou du diable. • 

Selon ce géographe, la montagne de Kâf environne toute la Terre 
et les mers. Le ciel est appuyé dessus comme une tente. 

Mais l'auteur arabe ajoute à cette théorie, qu'une vaste mer, qu'il 
appelle Bahrnil-Mohithy est répandue sur les bords intérieurs de cette 
montagne et environne toute la Terre. 

— Nous sommes arrivés peu à peu, dit le capitaine, à l'époque des 
voyages de recherches, au temps de Marco Polo et de ses émules. 

Or j'ai remarqué que cet illustre voyageur de la fin du moyen âge 
(quatorzième siècle), que l'on peut appeler le précurseur de Colomb, 
avait conservé dans ses écrits toutes les traditions, et les soude sin- 



LES ÉTAPES DE LA COSMOGRAPHIE. 369 

gulièrement à ses voyages. Il o'a pas vu le paradis terrestre, mai» 
il a aperçu l'arche de Noé arrêtée au sommet de l'Ararat. Sa 
mappezDonde, dont voici un des- 
sin conservé à la Bibliothèque de 
Stockholm, est ovale et représente 
deux continents. Dans le nôtre, 
les seules mers indiquées sont ta 
Méditerranée et le Pont-Euiin. 
On voit l'Asie à l'est, l'Europe 
au nord, et l'Afrique lui faisant 
pendant. L'autre continent ima- 
giné au delà de l'équateur non 
marqué est l'antichtbone des an- 
ciens. Qu'était-ce que ce conti- 
nent? 

— Dans le siècle même des gran- 
des découvertes maritimes, ajouta 

„,, , . , . 1 .. Mappemonda de Marco Polo. 

1 historien, les souvenue de 1 an- 
tiquité dominaient tellement l'esprit des géographes et des carto- 
graphes, que dans une mappemonde gravée sur une médaille du 
quinzième siècle, règne de Charles VI, on trouve encore une 
réminiscence de la Terre voilée, ' 
la Méropide, décrite par Théo- 
pompe. Cette médaille est à la 
Bibliothèque de Paris, et en 
voici une photographie. Vous 
remarquez que le continent 
austral des anciens y ^t dési- 
gné sous le nom de BrumiE. 

Mais la fin du quinzième 
siècle afflrme décidément l'au- 
rore de la libre science. Les 
éminents écrivains de cette 
illustre époque soupçonnent 
l'influence que devaient exercer sur le développement de l'huma- 
nitê les faits qui remplirent ces laborieuses années. . Chaque jour. 



370 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

écrit Pierre Martire d'Ânghiera, dans ses lettres datées des années 1493 
et 1494, nous apporte des merveilles nouvelles d'un nouveau monde 
de ces antipodes de l'ouest qu'a découvertes xm certain Génow (Chris- 
tophorus quidam, vir Ligur), envoyé dans ces parages par nos sou- 
verains, Ferdinand et Isabelle. • Le pape Léon X lisait les Oceanica 
de cet historien à sa sœur et à ses cardinaux , et prolongeait la 
lecture fort avant dans la nuit. Anghiera écrivait encore : « Je ne 
quitterais plus volontiers FEspagne aujourd'hui, parce que je suis 
ici à la source des nouvelles qui nous arrivent des pays récemment 
découverts , et que je puis espérer, en me faisant l'historien de si 
grands événements, de recommander mon nom à la postérité. > 
Telle était l'idée qu'on se faisait déjà au temps de Colomb, de ces 
grandes tentatives qui se conserveront toujours brillantes dans la 
mémoire des siècles les plus reculés. 

L'imagination surexcitée poussait aux grandes entreprises, et 
d*autre part, la hardiesse que l'on déployait, soit dans le bon, soit 
dans le mauvais succès, agissait elle-même sur l'imagination et l'en- 
flammait plus vivement. Ainsi, dans ce temps merveilleux de la 
conguista^ temps d'efforts et de violence, où tous les esprits étaient 
possédés du vertige des découvertes sur terre et sur mer, certaines 
circonstances se réunissaient, qui, malgré l'absence de toute li- 
berté politique, favorisaient le développement des caractères indi- 
viduels, et aidaient, chez quelques hommes supérieurs, à l'accom- 
plissement de ces grandes pensées dont la source est dans les pro- 
fondeurs de l'âme. 

Il ne s'agissait pas seulement d'un hémisphère; près des deux tiers 
du globe formaient encore un monde nouveau et inexploré, un 
monde qui jusque-là avait échappé aux regards, aussi complète- 
ment que l'autre côté de la Lune qui ne se tourne jamais vers 
nous. 

Christophe Colomb écrivait à la reine Isabelle, le 17 juillet 1503 : 
« La Terre n'est pas immense; elle est beaucoup moins grande que 
le vulgaire ne se l'imagine. « Il se formait sur la Terre une idée su- 
périeure à celle de ses contemporains. Cependant bien des préjugés 
inhérents aux âges que nous venons de parcourir pesaient encore 
sur son espiit. Amsi, à propos de la terre d'Ophir qu'il avait Tes-^ 



LA CONQUÊTE DE LA TERRE. 371 

pérance d'atteindre , il dit dans Navarrète : « L'or d'Ophir a une 
vertu souveraine dont on ne saurait donner l'idée. Celui qui en est 
possesseur peut faire ce qu'il veut dans ce monde-, il est en état de 
faire passer les âmes du Purgatoire dans le Paradis, p 

— Mais n'avons-nous pas vu, répliqua l'astronome, que ce grand 
esprit ne croyait pas la Terre ronde, et lui supposait la forme d'une 
poire ? 

— L'illustre navigateur, répondit l'historien, a pu prendre cette 
idée dans la compilation de Jean de Beauvais, faite en 1479 ; el 
d'ailleurs il l'avait certainement reçue de quelque Traité de cosmo- 
graphie antérieur, car cette supposition avait été faite et admise, et 
l'on en voit des représentations dans les figures qui accompagnent les 
Traités de ce genre^ composés au treizième siècle, sous le titre 
d'Image du Monde. Ces comparaisons bizarres relativement à la forme 
de la Terre remontent même au delà du septième siècle. On lit dans 
plusieurs manuscrits cosmographiques datant de cette époque, que 
la Terre est de la forme d^un cène ou d'une toupie^ de sorte que sa sur- 
face va, selon ce système, en s'élevant du midi au nord. A la partie 
septentrionale est le sommet du cône, et derrière ce sommet le 
Soleil se cache pendant la nuit. 

La réception solennelle de l'amiral à Barcelone date du mois d'avril 
1493, et dès le mois de mai de la même année fut signée, par le pape 
Alexandre VI, la bulle célèbre qui fixait, pour toute la durée des 
temps, la ligne de démarcation entre les possessions espagnoles et 
portugaises, à la distance de cent milles à l'ouest des Açores. 
• Et à propos de la découverte de l'Amérique, ajouta l'historien, je 
ne puis m'empécher de remarquer ici lun des exemples les plus 
curieux de cette éternelle vérité : que les plus grandes choses nais- 
sent souvent des plus petites. 

— A minimis maxima prodeunty interrompit le député. 

— Dans le procès de 1514, qui s'éleva entre les héritiers de Colomb 
et Pinzon, continua l'historien, celui-ci prétendait que la décou- 
verte lui appartenait à lui seul, attendu que Colomb n'avait fait 
que suivre ses conseils pour atteindre les Açores et l'île Guana^ 
hami. Pinzon avait dit à l'illustre amiral lui-même que cette route 
lui était tracée par une inspiration intérieure, une révélation. Or la 



372 DOUZIÈME SOIRÉE. - LE MONDE DU MOYEN AGE. 

vérité est que cette révélation « était due à une nuée de perroquets 
qui, volant le soir vers le sud-ouest, avaient été supposés, par 
Pinzon, se diriger vers une côte invisible pour passer k nuit dans 
les buissons. » Jamais vol d'oiseaux n'eut de plus graves consé- 
quences, dirai-je avec Humboldt. Celui-ci décida des premières co- 
lonies qui s'établirent dans le nouveau continent et de la distribution 
des races. Si Colomb, résistant au conseil de Martin Alonzo Pinzon 
eût continué à naviguer vers l'ouest, il n'eût pas manqué d'être porté 
par le Gulf-Stream vers les Florides et peut-être jusqu'à la Virginie, 
circonstance dont la portée est' incalculable, puisque les États-Unis 
auraient reçu une population espagnole et catholique, au lieu de la 
population anglaise et protestante qui en prit possession beaucoup 
plus tard. 

— L'histoire est remplie de détails non moins curieux, fit remar- 
quer le député. Ainsi l'apparition subite d'une souris obligea Fabius 
Maximus d'abdiquer la dictature, et pour la même cause, le consul 
Flaminius renonça au commandement de la cavalerie. 

— Voyez pourtant, fit la marquise, quelle influence eût exercée 
la présence d'un chat sur ces deux épisodes de la république 
romaine. 

— La grande époque des découvertes dans l'espace , dit le capi- 
taine, fournit matière à de nombreux emblèmes héraldiques, tels 
que celui de Sébastien Cano, qui représentait le globe du monde 

avec cette légende : Primus circumdedisti me. Les armoiries (lonnées 

» 

à Colomb dès le mois de mai 1493, pour l'illustrer aux yeux de la 
postérité (para sublimarlo), se composaient de la première carte de 
l'Amérique et d'une rangée d'iles dans un golfe. Charles-Quint donna 
en armoiries à Diego, de Ordaz, pour avoir gravi le volcan d'Orizaba, 
l'image de ce pic, et à Thistorien Oviedo, qui avait passé trente-qua- 
tre ans sans interruption (1513-1547) dans l'Amérique tropicale, les 
quatre belles étoiles de la Croix du Sud. 

— Les temps de la conquista^ dit^ l'astronome, la fin du quinzième 
siècle et le commencement du sèiEième, sont marqués par une réu- 
nion prodigieuse de grands événements accomplis dans la vie poli- 
tique et morale des nations européennes. Le système du monde 
avait été trouve par Copernic, bien qu'il n ait été divulgué que plu# 



LA MESURE DE LA TERRE. 373 

tard, dans Tannée même où mourut Christophe Colomb , quatorze 
ans après la découverte du Nouveau-Monde. 

Au siècle des grandes découvertes accomplies sur la surface de 
notre planète, succède immédiatement la prise de possession par le 
télescope d'une partie considérable du domaine céleste. L'application 
d'un instrument qui a la puissance de pénétrer l'espace, je pourrais 
dire la création d'un organe nouveau, évoque tout un monde d'idées 
inconnues. Une ère brillante s'ouvre à partir de ce moment, pour 
l'astronomie et les mathématiques. C'est le grand siècle, si harmo- 
nieux dans son ensemble, le siècle de Kepler, de Galilée et de Bacon, 
de Tycho, de Descartes et de Huygens, de Fermât, de Newton et de 
Leibnitz. Les services de tels hommes sont si généralement connus, 
qu*il suffit de les nommer pour faire ressortir la part brillante qu'ils 
ont prise à l'agrandissement des vues sur le monde. 

La connaissance de la forme et de la grandeur de la Terre, et celle 
de son rang dans Tunivers, peut être résumée dans les phases sui- 
vantes, au milieu desquelles le mystique moyen âge est complète- 
ment éclipsé. 

On arrive, plusieurs siècles avant notre ère, à penser que la Terre 
est sphcrique et isolée, d'abord parce que les vaisseaux disparaissent 
par le bas en s'éloignant et que la mer s'élève visiblement au lieu 
de rester plate, ensuite parce qu'en voyageant on voit de nouvelles 
constellations, enfin parce que Tombre de la Terre est ronde pen- 
dant les éclipses de lune. 

Le premier essai de la mesure de la Terre a été fait par Ératos- 
thène deux cent quarante-six ans avant notre ère, et il a été fondé 
sur le raisonnement suivant : le Soleil éclaire le fond des puits à 
Syène, au solstice d'été ; le même jour, au lieu d'être vertical sur la 
tête des habitants d'Alexandrie, il est à 7 degrés 1/4 du zénith; 
7* 1/4, c'est la cinquantième partie de la circonférence entière; la 
distance des deux villes est de cinq mille stades : donc la Terre a 
cinquante fois cinq mille stades de circonférence. 

Un siècle avant notre ère, Posidonius est arrivé à un résultat ana- 
logue en remarquant que l'étoile Canopus rasait l'horizon de Rhodes 
lorsqu'elle s'élevait de 7 degrés 12 au-dessus de celui d'Alexandrie. 

Ces mesures, ingénieuses mais grossières, ont été suivies au hui- 



374 DOUZIÈME SOIRÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE. 

iième siècle de celles du calife arabe Almamoun, qui ne les modifia 
pas sensiblement. 

Après Christophe Colomb, tous les doutes sur la sphéricité de la 
Terre cessent. Le premier, Magellan, fait le tour du monde en 15S0, 
étant parti par Touest etfevenu par l'ouest. 

— Non pas lui-même, dit le navigateur, car il fut tué aux Philip- 
pines en 1521 ; mais son navire, parti en 1519, revient en 1522, con- 
duit par son lieutenant, Sébastien Cano. 

— En 1528, le médecin français Fernel mesure le premier direc- 
tement un arc du méridien, par un singulier et bien simple procédé. 
Il compta le nombre de tours que firent les roues de sa voiture en 
allant de Paris à Amiens , et sur les 57 070 toises qu'il trouva, il 
ne se trompa que de quatre toises sur la réalité, déterminée de- 
puis par des mesures infiniment plus précises. 

L'astronome Picard reprit la mesure, sous Louis XIV, par la 
triangulation. Cette mesure fut continuée, d'Amiens à Dunkerque par 
Lahire, et de Paris jusqu'à Perpignan par Cassini H. Mais il faut 
arriver aux années 1735-1745 pour avoir la connaissance exacte de 
la forme de la Terre, déterminée par les académiciens français en- 
voyés d'une part en Laponie et d'autre part au Pérou. On sait que le 
système métrique a été fixé sur une base spéciale, mesurée par 
ordre de l'Assemblée nationale de la République française, par les 
astronomes Méchain et Delambre. 

Cette connaissance exacte de la Terre et du Ciel, qui fait la gran- 
deur du monde moderne, est due aux progrès rapides de l'astrono- 
mie, tant mathématique que physique, et à l'établissement des 
observatoires chez tous les peuples européens. L'Académie des 
sciences de Paris, l'abbé Picard et Auzout surtout, donnèrent le si- 
gnal en préparant la fondation de l'Observatoire de Paris. Il y a deux 
siècles, en 1667, Colbert en soumit le projet à Louis XIV, et en 
quatre ans ce colossal monument fut élevé. L'Observatoire d'Angle- 
terre fut établi en 1676, celui de Berlin en 1710, celui de Pétersbourg 
en 1725, etc. Le ciel est constamment épié, scruté par les astro- 
nomes des divers pays, et aucune année ne se passe maintenant sans 
être marquée par des découvertes, souvent importantes. 

Pour moi, je ne puis m'empècher d'admirer que l'homme soit par- 



FONDATION I>E L'OBSERVATOIRE DE PARIS EN 1667, D^CID^ P 
ET LOUIS XIV. (p. 374,) 



LA MESURE DE LA TERRE. 375 

venu à se rendre si exactement compte de la forme, de la grosseur, 
du poids et de la situation du globe terrestre, que vraiment au- 
jourd'hui nous pouvons nous vanter de le tenir en quelque sorte 
dans nos mains, bien mieux que Charlemagne ne tenait la boule 
symbolique du gouvernement du monde. Quel contraste entre les 
essais informes des premiers historiens de la nature et nos affirma- 
tions modernes I Quel progrès depuis seulement deux mille ans! Et 
c'est par ces tâtonnements successifs que l'homme est parvenu à 
connaître la vérité. Nous devons tout au travail. La vraie révélation 
de la nature est celle que nous formons nous-mêmes par nos per- 
sévérants efforts. Nous savons maintenant que la Terre est sphéri- 
que, aplatie aux pôles d'un 300% aux trois quarts couverte par l'eau, 
et enveloppée de toutes parts d'un léger duvet atmosphérique d'une 
quinzaine de lieues d'épaisseur. La distance du centre de la Terre à 
la surface est de 6366 kilomètres. Son volume, ajouterai-je pour 
compléter ces éléments, son volume est de mille millions de kilo- 
mètres cubes; sa surface de 510 millions de kilomètres carrés, son 
diamètre de 3000 lieues. Son poids est de 5875 sextillions de kilo- 
grammes. Ainsi, grâce aux mesures audacieuses de son habitant, 
nous le connaissons, ce globe, comme si nous l'avions sculpté nous- 
mêmes. Que dis*je? nous le possédons, et sur les ailes de la vapeur, 
autre invention humaine, nous pouvons en faire le tour complet en 
moins de trois mois.... 

— En moins de trois mois? fit la marquise. 

— En 80 jours. On va maintenant de Paris à New-York en 1 1 jours ; 
de là à San-Francisco en 7 jours, — de là à Yoko-Hama en 21 jours, 
— à Hong-Kong en 6, — à Calcuta en IS, — à Bombay en 3, — au 
Caire en 14, — et du Caire on revient à Paris eu 6 jours!... Bientôt 
on aura des trains de plaisir de Paris à Pékin ou à Moscou ! 

Quand nous posséderons la navigation aérienne , nous ferons le 
tour du monde en huit jours.... Eh! l'Europe s'entretient désormais 
à voix basse avec l'Amérique , à l'aide d'un agent qui ne demande 
pas un clin d'œil pour porter notre pensée à travers cet Opéan tout 
entier, dont la seule image faisait trembler nos ancêtres I 



TREIZIEME SOIREE 



LA SUPERSTITION DES NOMBRES; LES COMETES 
ET LES ÉCLIPSES DANS L*HISTOIRE 



La supers'ition des nombres et des signes célestes. — Du rôle -des éclipses dans 
rbistoire ancienne. — Influence des comètes sur les grands événements histo- 
riques. — Erreurs et préjugés. — De certains nombres célèbres. « — Sciences occul- 
tes. — Astrologues, alchimistes, sorciers; sciences divinatoires. — Observation 

d'une éclipse. 



— C'est aujourd'hui notre treizième soirée, fit l'astronome ; nous 
étions trHze à table tout à l'heure, et nous sommes encore tous 
treize assis sur cette terrasse I De plus, c'est aujourd'hui le treize sep- 
tembre, et pour compléter la situation, un vendredi!.,. 

— Tout cela n'a rien de gai ! interrompit la femme du capitaine, et 
je regrette que mon père soit précisément arrivé ce soir pour faire 
le treizième. 

— Gomment, madame, répliqua le député, est-ce que vous auriez 
foi à l'influence du nombre treize ? 

— On ne se refait pas, répondit-elle. Ma mère était ainsi. C'est 
sans doute insensé, mais que voulez-vous? 

~ Et pour comble de malheur, reprit en riant l'astronome, la 
conduite de notre sujet nous amène à parler précisément ce soir des 
superstitions, des préjugés et des vaines terreurs causées par les 
signes célestes. 

— Voilà, j'espère, une série de coïncidences qui paraissent réu- 
nies exprès pour nous. 



LES ÉCLIPSES. 377 

— Et il y en a encore une autre bien plus curieuse, ajouta encore 
l'astronome. 

— Laquelle? 

— Nous devions parler ce soir des éclipses. Eh bien.... 

— Eh bien ! 

— Il y ajustement ce soir une éclipse de lune. 

— Oh 1 quelle chance, s'écria avec naïveté la fille du capitaine. A 
quelle heure? 

— L'entrée de la Lune dans Tombre de l'atmosphère terrestre, 
c'est-à-dire dans la pénombre^ conmiencera à dix heures moins sept 
minutes à Paris, c'est-à-dire à dix heures moins vingt ici. L'entrée 
dans Vombre de la Terre aura lieu à onze heures moins huit minu- 
tes ici, le milieu de l'ellipse sera à minuit un quart. 

— Alors nous avons le temps de causer d'ici là, fît la marquise. 
Mais quelle coïncidence! Le ciel est décidément avec nous. 

— Cela tombe admirablement, s'écria le professeur de philosophie. 
Mais voyez, ajputa-t-il, ces belles étoiles. Je crois, certes, qu'elles 
semblent scintiller avec plus de feux encore qu*elles n'ont coutume 
d'en verser sur noà têtes. Là, à gauche, dans le ciel occidental, bril- 
lent le Bouvier, Hercule, la Couronne ; à notre zénith, le Cygne et la 
blanche étoile de la Lyre étincellent ; l'Aigle franchit le méridien ; en 
face de nous, les constellations circompolaires veillent autour de la 
muette étoile du pôle. Ce sont les astres mélancoliques de septembre 
qui prédominent ce soir. 

— Ne trouvez-vous pas, dit sur un ton confidentiel la femme du 
capitaine au pasteur, ne trouvez-vous pas qu'en de telles heures, 
sous un ciel comme celui-ci, à côté de l'Océan aux mouvements 
éternels, on sent la supériorité de la pensée sur cette nature immense 
mais inconsciente. d'elle-même? Est-ce que nos âmes ne sont pas ici 
les reines de cette création? Est-ce que ce n'est pas pour l'homme 
que Dieu a préparé ces rivages, ces solitudes, ces spectacles ? Il y a 
des sensations qui ne se démontrent pas par le raisonnement. Ainsi, 
pour moi, je me sens vivre ici avec sérénité, et je sens que cette 
nature est en rapport avec moi par quelque lien invisible. 

— C'est la réflexion qui bien souvent me domine moi-même, ré- 
pondit le ministre. Nos âmes soi)t reliées à l'éternel principe par 



378 XIII' SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

des forces inconnues. Cette terre a été préparée pour Thomme. Le 
ciel nous voit et nous parle. Il s'agit de savoir Tinterpréter. 

— Prenons garde! répliqua l'astronome, ne nous faisons pas plus 
grands que nous ne sommes. Sans doute des fortes inconnues régis- 
senC nos pensées; mais il est si facile de tomber dans les erreurs de 
l'astrologie, que je crois plus prudent d'être fort réservé en ces con- 
jectures. 

— L'astrologie ! fît le député. Il y a longtemps que j'aspire à en 
connaître un peu l'histoire. Ce doit être un coup d'œil fort instructif 
que de revoir le singulier chapitre des illusions de l'humanité. J'avais 
précisément l'inteotion d'amener un soir la conversation sur Tin- 
fluence historique des signes célestes. Ce ne sera pas, sans doute, 
le point de vue le moins intéressant de notre histoire du ciel. 

— Il sera certainement fort curieux pour nous tous, répondit 
l'astronome, de causer un peu de l'influence des phénomènes astro- 
nomiques sur l'imagination humaine. Nous entreprendrons l'astro- 
logie proprement dite dans notre prochaine soîrée.Bornons-nous 
aujourd'hui à feuilleter d'une main curieuse les annales de l'his- 
toire; nous y reconnaîtrons par-ci par-là les traces des signes 
célestes. Comètes, éclipses, météores, étoiles nouvelles ont joué 
un rôle non inactif sur les destinées des empires. Les honunes se 
sont toujours cru le centre de l'Univers et le but des manifestations 
du Créateur dans la nature ! 

—Les éclipses y repartit le député, jouent un rôle naturel dans toutes 
les affaires d'État et se manifestent périodiquement dans la comédie 
politique. La diplomatie ne vit même, pour ainsi dire, que d'éclipsés. 
La franche lumière est tout à fait étrangère à ce monde-là. 

— Monsieur l'interrupteur de la gauche, s'écria la marquise, vous 
ouvrez toujours le champ aux digressions. Revenons, s'il vous plaît, 
aux vraies éclipses de soleil et de lune. 

— Oh ! ajouta le capitaine de frégate, l'histoire des éclipses nous 
offrirait un beau choix des opinions insensées des hommes! Les 
anciens secouraient la lune dans les éclipses par un bruit confus de 
toute sorte d'instruments : ce qui se pratique encore aujourd'hui en 
Perse et même en certaines provinces de Chine, où l'on s'imagine 
que la Lune combat alors contre un grand dragon, et que le bruit 



LES ÉCLIPSES DANS L'HISTOIRE. 319 

lui fait lâcher prise et le met en fuite. Dans les Indes orientales on 
croit que quand le soleil et la lune s'éclipsent, c'est qu'un certain 
dragon aux griffes noires les étend sur ces astres, dont il veut se sai- 
sir; et nos astronomes français et anglais, qui y sont allés récem- 
ment pour observer une éclipse, ont vu leurs domestiques indigè- 
nes, au lieu de les aider en ces moments si précieux, se jeter à Teau 
religieusement, convaincus que c'est une situation très-délicate 
et très-propre à obtenir du soleil et de la lune qu'ils se défen- 
dent bien contre le dragon. En Amérique, on était persuadé que le 
soleil et la lune étaient faciles quand ils s'éclipsaient; et Dieu sait 
tout ce qu'on faisait pour se raccommoder avec eux. Mais les Grecs 
qui étaient si raffinés, n'ont-ils pas cru longtemps que la lune était 
ensorcelée, et que des magiciennes la faisaient descendre du ciel, ^ 
pour jeter sur les herbes une certaine écume malfaisante? 

— Ce que vous venez de dire du prétendu dragon^ interrompit 
l'historien, me fait souvenir que cette superstition doit être née de 
l'usage ancien de donner aux nœuds de la lune où arrivent les éclip- 
ses, les noms de tête et de queue du dragon. Ainsi souvent de 
simples mots, de simples figures amenèrent avec le temps les plus 
singulières croyances. 

— L'histoire ancienne, ajouta l'astronome, est remplie de faits rela- 
tifs à l'influence des éclipses sur les hommes en général — et sur 
les généraux d'armée en particulier. 

— Pourquoi sur les généraux? répliqua l'une des jeunes filles. 

— Parce que les hommes se battent depuis la création, et que les 
fastes de l'histoire ne se composent presque que de guerres. 

— On se battait même avant la création de l'homme, dit le pas- 
teur, puisque les anges se livraient déjà dans le ciel de terribles ba- 
tailles ! 

— Ainsi, reprit l'astronome, une éclipse de Lune commença par 
causer la mort du général Nicias. Arrivée dans une circonstance cri- 
tique, elle remplit de frayeur ce chef athénien et toute son armée. 
La suite de cette terreur fut que Nicias et la flotte diflerèrentleur dé- 
part, que l'armée des Athéniens fut taillée en pièces, et que Nicias 
perdit la liberté et la vie. Plutarque raconte que l'on connaissait 
bien la cause des éclipses de Soleil par l'interposition de la Lune, 



380 Xllle SOIRÉE. - SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

mais qu'on ne pouvait comprendre par l'opposition de quel corps 
la Lune perdait sa lumière. 

Nous avons déjà parlé, dans notre troisième soirée, de la fameuse 
éclipse annoncée par Thaïes et rapportée par Hérodote. Tous les chefs 
qui furent surpris par ce phénomène n'en eurent pas une pareille , 
peur que Nicias ou Gyaxare. Plusieurs en apprécièrent exactement la 
cause. Qu'est-ce en effet qu'une éclipse par rapport à la Terre? l'in- 
terposition de la Lune qui nous dérobe la lumière du Soleil. Or on 
rapporte que Périclès, prêt à faire partir sa flotte pour une grande 
expédition, se voyant arrêté par un semblable phénomène, étendit 
son manteau devant les yeux du pilote, que l'épouvante empêchait 
de manœuvrer, et lui demanda s'il pensait que ce fût là un signe de 
malheur. Sur la réponse négative du pilote : ce Quel malheur peut 
donc te pîrésager le corps qui te cache \e Soleil, lui dit-il, puisqu'il 
n'a d'autre propriété que d'être plus grand que mon manteau ? > 

Agathocle ne se montra pas moins habile. Débarqué en Afrique, où 
malgré toutes ses belles paroles il ne pouvait rassurer ses soldats, 
qu'une éclipse de Soleil avait épouvantés, ce chef changea de 
tactique, et, feignant de comprendre le prodige : < Je conviens, ca- 
marades, leur dit-il. que si Téclipse eût été aperçue avant notre em- 
barquement, nous serions dans une situation bien critique; mais 
nous ne l'avons vue qu'après notre départ, et comme elle signifie 
toujours un changement de l'état présent des choses, il en résulte que 
nos affaires, très-mauvaises en Sicile, vont s'améliorer, tandis que 
nous ruinerons indubitablement celles des Carthaginois , jusqu'alors 
très- florissantes. > 

Christophe Colomb, réduit à la famine par les indigènes qui 
le tenaient prisonnier avec ses compagnons, et connaissant rap- 
proche d'une éclipse, les menaça dé les réduire aux plus grands 
malheurs, et de les priver de la lumière de la Lune, s'ils ne lui 
envoyaient immédiatement des provisions. Ils méprisèrent d'a- 
bord ses menaces, mais aussitôt qu'ils virent la Lune disparaître, ils 
accoururent avec des vivres en abondance, en implorant le pardon 
du vainqueur. C'était le 1" mars 1504. Cette date a été contrôlée 
par la science moderne avec les tables de la Lune que mon savant 
maître et ami Ch. Delaunay vient de construire. La même éclipse a 



CHRISTOPHE COLOMB ET l'ÉCLIPSG, 

(p. 380.) 



LES ÉCLIPSES DANS L'HISTOIRE. 381 

été observée à Ulm par Stoffler, et à Nurenberg par Bernard Wal- 
,ther. Elle commença à la Jamaïque vers 6 heures du soir. Toutes 
les circonstances indiquées par le calcul rétrospectif s'accordent 
parfaitement avec la description donnée par Colomb. 

Annibal ne partageait pas non plus les superstitions de son temps; 
on raconte qu'ayant conseillé à Prusias de livrer bataille aux Ro- 
mains, le roi de Bithynie ne le voulut point faire, alléguant que les 
entrailles des victimes s'y opposaient. « Ainsi, lui dit le conquérant 
carthaginois, vous préférez l'avis d'un foie de mouton à celui d'un 
vieux général !... » 

Les éclipses, les comètes et même les planètes ont joué tour à tour 
les plus singuliers rôles. D'après Sénèque, la tradition astrologique 
des Chaldéens annonçait qu'un déluge universel serait causé par la 
conjonction de toutes les planètes dans le signe du Capricorne, et 
qu'un embrasement général aurait lieu sur la Terre au moment de 
leur conjonction dans le Cancer, c L'embrasement général du monde, 
s'écriaient encore les astrologues, arrivera lorsque les astres domi- 
nateurs du ciel, pénétrés d'une qualité chaude et sèche, se rencon- 
treront dans une triplicité ignée. » 

Partout et à toutes les époques, l'homme a pensé qu'une provi- 
dence protectrice, veillant incessamment sur lui, cherchait à l'aver- 
tir des destinées qui l'attendent : de là les bons et mauvais présages 
tirés de l'apparition de certains corps célestes, de divers météores 
où tùême de la rencontré fortuite de quelques objets inanimés ou 
de certains animaux. C'est ainsi que chez presque tous les peuples 
sauvages, ou demi-civilisés, les éclipses, l'apparition des comètes 
ont excité la terreur. Il y a des milliers de présages bien 
moins importants, et qui ont une aussi grande influence sur 
certains individus. L'Indien de l'Amérique du Nord mourant de faim 
dans sa misérable cabane ne sortira pas pour aller à la chasse s'il 
a remarqué quelques présages dans l'atmosphère. Il ne faut pas 
s'étonner de cette suprestition grossière de l'homme :ia(Julte, 
quand une salière renversée, une glace brisée, une fourchette et un 
couteau placés en croix, le nombre treize dans uîre réunion de con- 
vives, etc., sont regardés journellement chez ;noiis comme accidents, 
de funeste augure. . ';: o' 



382 XIII» SOIRÉE. - SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

— Les moindres événements, dit le professeur, étaient réputés 
surnaturels pendant les siècles d'ignorance. Ainsi, je lisais encore 
ce matin un vieux bouquin, les Antiquités d* Orléans, dans lequel 
l'auteur rapporte qu'en 1462 la Loire fut glacée au mois de juin : ce 
que cet auteur attribue à un miracle. Louis XI ayant voulu (dit-il) 
faire enlever la bienheureuse Françoise d'Amboise, veuve de Pierre, 
duc de Bretagne, pour la marier au duc de Savoie, cette duchesse, 
qui avait fait vœu de chasteté, obtint par ses prières que la rivière se 
glaçât et qu'on ne put faire aucun usage des barques qui avaient 
été préparées I 

L'emploi des sortilèges et de la divination se rattachait d'ailleurs à 
tout un ensemble de croyances. Les comètes, les éclipses étaient 
tenues presque par tout le monde pour des présages de calamités 
ou de grandes révolutions, opinion qui fut aussi celle de plusieurs 
Pères de l'Église . On prenait les météores pour des signes de la 
colère divine. On voit par saint Maxime de Turin que les chrétiens 
admettaient de son temps qu'il était nécessaire de faire du bruit pen- 
dant les éclipses, pour empêcher ]es magiciens de nuire à l'astre, 
superstition toute païenne. On s'imaginait apercevoir dans l'air les ar- 
mées célestes, les voir venir prêter aux hommes un appui miracu- 
leux. On continuait de tenir les ouragans et les tempêtes pour l'ou- 
vrage des esprits mauvais dont la rage se déchaînait contre la terre. 
Saint Thomas d'Aquin, le grand théologien du treizième siècle, ac- 
cepte cette opinion, tout comme il admet la réalité des sortilèges. 

* ■ 

— Les sortilèges me font souvenir, dit l'historien, de la tradition 
des habitants des Philippines dont parle Bailly, d'une ancienne que- 
relle de la Lune avec le Soleil. La Lune, frappée dans le combat» 
accoucha de la Terre, qui se brisa en morceaux en tombant! Les habi- 
tants de THindoustan ont une autre tradition, rapportant que les mon- 
tagnes se révoltèrent autrefois contre les dieux; alors elles volèrent 
en l'air, cachèrent le soleil, écrasèrent les villes. Un dieu accourut 
pour leur faire la guerre; il parvint à leur couper les ailes : elles 
furent précipitées de toutes parts, et la terre ébranlée en fut 
couverte. On trouve dans ces traditions les idées et les fables de 
la guerre des géants, qui, selon les Grecs, lancèrent des montagnes 
contre le ciel. 



LiGKNDKS KT VISIONS AD HOYEN > 
(p. 383.) 



LES ÉCf.lPSES DANS L'HISTOIRE. 383 

— A propos de sauvages, répliqua le député, j'ai vu gravement 
rapporté daus les œuvres du P. Del Rio et de Johnston ce beau 
trait de stupidité : Quelques paysans anglais (textuel et authentique} 
ont été pris ouvrant le ventre d'un âne pour en retirer la Lune, 
parce que cet astre, dont ils avaient vu l'image dans une source d'eau 
bien claire, avait disparu à leurs yeux, ayant été caché par quelque 
nuage au moment où l'âne avait été y boire! 

— Quoiqu'on soit fort instruit depuis longtemps de la cause des 
éclipses, j'ajouterai encore d'après Bayle (Pensées sur la comète), 
reprit l'astronome, que l'éclipsé de Soleil qui arriva le 21 août 1564 
répandit une si grande consternation dans quelques endroits de la 
campagne, où l'on avait tenu à ce 

sujet des discours effrayants, qu'un 
curé, ne pouvant suffire à confes- 
ser tous ses paroissiens, prit le 
parti de leur dire au prône qu'ils 
ne se pressassent pas tant et que 
l'éclipsé était remise à liuilaîne 1 

— Ahl pour le coup, s'écria la 
marquise, voilà le bouquet, et 
nous pouvons tirer le rideau. 

— Ce sont lâ, messieurs, ajouta 
l'astronome, les principales éclip- 
ses plus ou moins intéressantes au 
point de vue historique. Je ne puis, 
à ce propos, m'empêcher de vous 
communiquer une trouvaille que 
j'ai faite à la bibliothèque du Châ- 
teau. C'est un vieux traité d'astro- 
nomie de l'an I58I, de P. Apian et 
Gemma Frison, dans lequel J'ai 
remarqué la figure que voici : 

— Dieu ! quelle naïveté ! s'écria le professeur , en prenant le 
volume. R^ardez donc cette figure de Soleil! et ces bonshommes 
qui se tiennent en équilibre sur la Terre! Admirez aussi les trois 
autres dessins qui accompagnent celui-ci. Ils servent à expli- 



ZSk XIII^ SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

quer les raisonnements suivants, pour démontrer que la Terre est 

ronde : 
« Si la Terre était carrée, son ombre sur la lune serait carrée 

aussi. 




« Si la Terre était triangulaire, son ombre, pendant Téclipse de 
lune, serait aussi en triangle. 




« Si la Terre avait six côtés, son ombre aurait la même Ogure. 




« Puis donc que Tombre de la Terre est ronde, c'est une preuve 
que la Terre est ronde aussi. » 

Il y aurait bien quelque chose à objecter à ce raisonnement; 
mais enfin il a sa valeur, et c* était une des preuves principales que 
les anciens astronomes donnaient de la sphéricité de la Terre. 

— Si les Éclipses ont joué un grand rôle dans Thistoûre des su- 
perstitions humaines, reprit l'astronome, nous allons constater main- 
tenant que les Comètes y sont entrées pour une part plus importante 
et plus curieuse encore. 



Les anciens partageaient les comètes en différentes classes. La fi- 
gure, la longueur, l'éclat de la queue étaient ordinairement Tunique 



LES COMÈTES. 385 

fondement de ces distinctions. Pline distinguait douze espèces de 
comètes dont il donne ainsi la description : « Les unes effrayent par 
leur crinière couleur de sang; leur chevelure hérissée se lève vers le 
ciel. Les barbues laissent descendre en bas leur chevelure en forme 
d'une barbe majestueuse. Le javelot semble se lancer comme un 
trait, aussi l'effet le plus prompt suit de près son apparition; si la 
queue est plus courte et se termine en pointe, on l'appelle épée * 
c'est la plus pâle de toutes les comètes : elle a comme l'éclat d'une 
épée sans aucun rayon. Le plat ou le disque porte un nom conforme 
à sa figure; sa couleur est celle de l'ambre; il naît quelques rayons 
de ses bords, mais en petite quantité. Le tonneau a réellement la 
figure d'un tonneau que l'on concevrait enfoncé dans une fumée 
pénétrée de lumière. La cornue imite la figure d'une corne et la 
lampe celle d'un flambeau ardent. La chevaline représente la cri- 
nière d'un cheval qu'on agiterait violemment par un mouvement 
circulaire ou plutôt cylindrique. Telle comète parait aussi d'une 
singulière blancheur avec une chevelure de couleur argentine ; elle 
est tellement éclatante qu'on peut à peine la regarder. Il y a des 
comètes hérissées; elles ressemblent à des peaux de bêtes gar- 
nies de leurs poils, et sont entourées d'une nébulosité. Enfin, l'on 
a vu la chevelure d'une comète prendre la forme d'une lance. > Voilà, 
j'espère, tout un choix de formes horribles, interrompit le député. 
Pingre, ce grand historiographe des comètes, nous apprend 
qu'une des premières comètes historiques célèbres est celle qui 
apparut sur Rome l'an 43 avant Jésus-Christ, et dans laquelle le 
peuple romain salua l'âme de César divinisée. On signale ensuite 
celle qui vint jeter ses feux sur le siège de Jérusalem et demeura 
toute une année au-dessus de Jérusalem (Josèphe, de Bello Jùdaico^ 
L VI). Elle était de cette espèce dont vient de parler Pline, « d'une 
blancheur tellement éclatante qu'on pouvait à peine la regarder ; 

ON Y VOYAIT l'image DE DIEU SOUS UNE FORME HUMAINE. » 

Diodore (liv. XV) nous dit que « peu avant la subversion des villes 
d'Hélice et de Bura on vit, plusieurs nuits de suite, une lumière 
ardente qu'on appela la poutre enflammée, » et nous lisons dans Aris- 
tote que « cette poutre était une vraie comète. » '{Météorologie , II, 
chap. VI.) 



386 XIII» SOIRÉE. - SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

Plutarque, dans sa Vie de Timoléon, dit « qu'un flambeau ardent 
précéda la flotte de ce général jusqu'à son arrivée en Sicile, et que, 
sous le consulat de Gaïus Serviiius, on vit dans le ciel un bouclier 
suspendu. » 

Les historiens Sazoncène et Socrate nous rapportent à leur tour 
qu'en 400 une comète en forme d'épée vint briller au-dessus de 
Constantinople et parut toucher ]a ville au moment des grands 
malheurs que lui ménageait la perfidie de Gainas. 

Même phénomène au-dessus de Rome, avant Tarrivée d'Alaric. 

— On voit, fit remarquer Thistorien, que les chroniques associè- 
rent toujours un événement terrestre à l'apparition des comètes. 
Il est probable que les comètes à la suite desquelles aucun événe- 
ment grave ne s'est produit ont été oubliées. 

— D'ailleurs, repartit le député, il est difficile qu'aucun événement 
n'arrive en quelque lieu dans un certain intervalle d'années, surtout 
si Ton songe à la fréquence des guerres. 

— Vous savez, reprit l'astronome, que Ton avait pendant long- 
temps annoncé la fin du monde pour Tan 1000. Or, les astronomes 
enregistrèrent cette année-là la chute d'un énorme bolide flam- 
boyant et l'apparition d'une comète. « Sous le règne de Robert, 
le 19 des calencjes de janvier, ou le 14 décembre, le ciel s'étant 
obscurci, une espèce de flambeau ardent tomba sur la terre, laissant 
derrière lui une longue trace de lumière -, son éclat était tel qu'il 
efl'raya non-seulement ceux qui étaient dans les camps, mais en 
même temps ceux qui étaient renfermés dans les maisons. Cette 
grande ouverture de ciel se refermant insensiblement, on vit la 
figure d'un dragon dont les pieds étaient bleus et dont la tête 
semblait croître toujours. Une comète ayant paru en même temps 
que ce chasme ou météore, on les confondit. » Pingre avait raison 
de charger de ce fait presque tous les historiens, car on le retrouve 
dans Sigebert (Chronique)^ dans llermann Corner, dans la Chronique 
de Tours^ dans Albert Casin, etc. Ils sont tous unanimes. 

Bodin, reprenant une pensée de Démocrite, écrivait que » les co- 
mètes sont les âmes des personnages illustres qui, après avoir vécu 
sur terre pendant une longue suite de siècles, prêtes enfin à 
périr, sont portées comme dans une espèce de triomphe au ciel 



LES COMÈTES. 387 

des étoiles. C'est pour cela que la famine, les maladies épi- 
démiques, les guerres civiles suivent l'apparition des comètes ; les 
villes, les peuples se trouvent alors privés du secours de ces excel* 
Lents chefs, qui s'attachaient à apaiser les fureurs intestines. » 

Tous les chroniqueurs du moyen âge, du sixième au quator- 
zième siècle, depuis Grégoire de Tours jusqu'à Guillaume de Nan- 
gis, se montrent très-attentifs à consigner les phénomènes célestes ; 
quels qu'ils soient, ils leur paraissent des choses extraordinaires et 
surnaturelles ; ils les envisagent comme une manifestation éclatante 
de la volonté de Dieu ; ces signes sont l'expression de la puissance 
divine parlant aux yeux des hommes et leur annonçant les événe- 
ments futurs. 

L'une des comètes du moyen âge qui eut le plus grand retentis- 
sement est celle qui s'alluma pendant la semaine sainte de l'année 
837 , et effraya Louis le Débonnaire. Le soir même, il fit venir son astro- 
logue. «Va, lui dit-il, sur la terrasse du palais, et reviens aussitôt me 
dire ce que tu auras remarqué, car je n'ai point vu cette étoile hier 
au soir, et tu ne me l'as .point montrée ; mais je sais que ce signe est 
une comète : il annonce un changement de règne et la mort d'un 
prince.» Le fils de Charlemagne, ayant consulté son conseil d'évèques, 
fut convaincu que la comète était un avertissement envoyé du ciel 
exprès pour lui. Il passa les nuits en prières et donna des richesses 
aux monastères. Ensuite il fit célébrer un grand nombre de mes&es, 
par crainte pour lui-même et par prévoyance pour l'Église confiée à 
ses soins. 

Cette comète était pourtant bien inoffensive ; c'était simplement la 
comète de Halley, qui est revenue en 1835. Pendant qu'elle effrayait 
ainsi les Français, les Chinois l'observaient en véritables astro^ 
nomes. 

L'historien de Merlin TEnchanteur rapporte que peu de jours après 
les fêtes auxquelleç donna lieu l'érection du monument funèbre de 
Salisbury, un signe parut dans le ciel. C'était une comète d'une 
grandeur et d'une splendeur incomparables. Elle ressemblait à un 
dragon, et de sa gueule sortait une langue rouge à deux fourches, 
dont l'une s'agitait vers le nord, l'autre vers l'orient I Le peuple était 
dans l'effroi, chacun se demahdant ce que ce signe présageait. Uter, 



388 X1II« SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

en Tabsence da roi Âmbroise son frère occupé à poursuivre un des 
fils de Guortigern, consulta tous les sages de la nation bretonne; 
mais aucun ne put lui répondre. Alors il songea à Merlin l'Enchan- 
teur et le manda à la cour. 

« Que présage cette apparition? » lui demanda le roi. 

Merlin se mit à pleurer : 

< fils de la terre bretonne, vous venez de faire une grande perte: 
le roi est mort 1 > 

Après un moment de silence, il ajouta: 

< Mais vous avez encore un roi: hâte-toi, Uter, attaque Tennemi. 
Toute File te sera soumise, car c*est toi que figure le dragon de feu. 
Le rayon allant vers la Gaule représente un fils qui doit naître de 
toi, qui sera grand par ses exploits, et non moins grand par sa 
puissance. Le rayon allant vers l'Irlande représente une fille dont 
tu seras le père, et ses fils et ses petits-fils régneront tous sur les 
Bretons. » 

Ces prédictions furent réalisées I Mais il est plus que probable 
que la légende a été faite après coup. 

Les annales astronomiques nous offrent plus tard la comète de 
1066, qui a été regardée comme le présage de la conquête du 
royaume d'Angleterre par Guillaume duc de Normandie. 

— Il y a un mois, en venant ici, dit Thistorien, je me suis arrêté à 
Bayeux où j'ai examiné la fameuse tapisserie sur laquelle la reine 
Mathilde de Flandre a retracé les plus mémorables épisodes de Tex- 
pédition d'outre-mer du duc Guillaume son époux. L'un des rec- 
tangles de cette longue et naïve tapisserie représente la comète, 
avec l'inscription Jsti mirantur sitllam^ qui prouve que cette étoile 
fut considérée comme une véritable merveille. On lui doit sans 
doute la victoire dllastings, de sorte que l'un des premiers fleurons 
de la couronne de la reine d'Angleterre est tiré de la queue de cette 
comète ! 

— Cette comète est aussi celle qui porte aujourd'hui le nom de 
Halley et revient tous les 76 ans, repartit l'astronome. 

En 1264, en juillet, apparut une brillante comète qui disparut le 

jour même de la mort du pape Urbain IV, c'est-à-dire le 3 octobre. 

En 1456, au mois de juin, un astre i^emblable et d'une grandeur 



LES COMÈTES. 389 

extraordinaire, horriblei traînant à sa suite une queue très-longue 
et brillant d'un vif éclat, jeta l'effroi dans toute la chrétienté. Le 
pape Calixte III se battait alors contre les Sarrasins. Il montra aux 
chrétiens que la comète « avait la forme d'une croix » et annonçait 
un grand événement; en même temps, Mahomet annonçait aux siens 
que la comète < ayant la forme d'un yatagan » était une bénédiction 
du prophète. On dit que le pape reconnaissant ensuite la même 
forme à la comète l'excommunia. Les chrétiens remportèrent la vic- 
toire sous Belgrade. A coup sûr la comète, qui était encore celle de 
Halley, ne s'en doutait guère. 

Les premiers mois de l'année 1472 furent témoins d'une grande 
comète que la plupart des historiens représentent comme très-hor- 
rible et tout à fait effrayante. Belleforest en trace ainsi la descrip* 
tion : < Au mois de février 1472, apparut au ciel un présage 
de la mort du frère de Louis XI, une comète fort hideuse et 
épouvantable qui lançait ses rayons d'Orient en Occident, donnant 
de grands effrois aux grands, lesquels n'ignorent point que ces co- 
mètes sont les verges menaçantes de Dieu pour estonner ceux qui 
ont commandement, afin qu'ils se conv.ertissent. » 

A cette époque, dit Pingre, c les comètes devinrent les signes les 
plus efficaces des événements les plus libres et les plus importants. 
Elles furent chargées d'annoncer les guerres, les séditions, les mou- 
vements intestins des républiques ; elles présagèrent des famines, des 
pestes, des maladies épidémiques; il fat défendu aux princes, aux 
personnes mêmes constituées en dignité, de payer le tribut à la na* 
ture sans l'apparition préalable d'une comète, oracle universel; 
on ne pouvait plus être surpris par un événement inattendu ; l'ave- 
nir se lisait au ciel aussi facilement que le passé dans les histoires. 
Leur effet dépendait du lieu du ciel où elles brillaient, des pays de la 
terre qu'elles dominaient directement, des signes du zodiaque qui me- 
suraient leur longitude, des constellations qu'elles traversaient, de 
la figure et de la longueur de leurs queues, du lieu où elles s'étei- 
gnaient, de mille autres circonstances enfin qu'il était toujours bien 
plus facile d'indiquer que de distinguer; d'ailleurs on annonçait 
d'ordinaire des guerres, des morts de princes ou de quelque grand 
ministre ; maisil se passait alors peu d'années qui ne fussent mar- 



390 XIII» SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

quées par quelque événement semblable. Les dévots' astrologues, 
car il y en avait beaucoup de cette espèce, risquaient moins que les 
autres. Selon eui, la comète menaçait de tel malheur; s'il n'arrivait 
point, les larmes de la pénitence avaient fléchi la colère de Dieu : il 
avait remis son épée dans le fourreau. Mais on imagina une règle 
qui mit les astrologues bien au large ; on s'avisa de dire que l'événe- 
ment annoncé par l'apparition d'une comète pouvait s'étendre à une 
ou plusieurs périodes de quarante ans, ou même à autant d'années 
que la comète avait paru de fois; de sorte qu'une comète qui 
avait paru six mois pouvait ne produire son eflet qu'après 180 
ans. » 

Les médecins s'étaient aussi emparés des comètes comme de cho- 
ses à eux appartenantes ; vu leurs qualités pernicieuses et morbifî* 
ques, ils déduisaient même de leur aspect des signes physiologiques 
et pathognomonîques. « La comète avait-elle le teint pâle, sa figure 
tirait-elle sur le blafard: c'étaient des léthargies, des pleurésies, 
des péripneumonies ; était-elle haute en couleur, rougeâtre, échauf- 
fée : c'étaient des fièvres ardentes, la rougeole, le pourpre et le millet ; 
était-elle bleue : signe de peste, de gangrène, de scrofules, de vice 
psorique ; enfin sa couleur approchait-elle de l'or : c'était la jau- 
nisse, le spleen, la mélancolie, l'atrabile, la manie, » etc. 

La plus redoutable de toutes les comètes de ce temps fat, d'après 
Simon Goulart, celle de l'an 1527. « Telle frayeur fut à plusieurs 
qu'aucuns en moururent, autres tombèrent malades. Elle fut vue de 
plusieurs milliers d'hommes, paroissant fort longue et de couleur 
de sang. Au sommet d'icelle fut veue la représentation d'un bras 
courbe, tenant une grande espée en sa main comme s'il eust voulu 
frapper. Au haut de la pointe de ceste espée, il y avoit trois estoiles, 
mais celle qui touchoit la pointe estoit plus luisante que les autres. 
Aux deux costez des rayons de ceste comète se voyoient force haches, 
poignards, espées sanglantes, parmi lesquelles on remarquoit grand 
nombre de testes d'hommes décapitez, ayant les barbes et cheveux 
hérissez horriblement. » — Et à la suite de cet affreux récit, Gou- 
lart s'écrie : « Et qu'a veu l'espace de soixante-trois ans depuis toute 
l'Europe, sinon les horribles effects en terre de cest horrible présage 
au ciel ? » 



LES COMÈTES. 391 

J'ai trouvé à la bibliothèque du Château, ajouta l'astronome, un 
dessin de cette comète dans un vieux livre intitulé Histoires prodi- 
gieuses. Tenez ! voici ce dessin. 



romèle de 15î7 d'aprOs !e livre de* Hi-toires prodigieuses. 

— Je me souviens d'avoir va une comète bien pins épouvantable, 
dit le député, dans un petit livre intitulé les Merveilles célestes, re- 
produite d'après Ambroise Paré. 

— En effet, répliqua l'un des assistants, et c'est dommage que ce 
petit livre ne soit pas encore dans les nouveautés de la bibliothè- 
que du Château. La comète d'Ambroise Paré est encore plus cu- 
rieuse que la précédente. 

— Après la comète de 1527, reprit l'astronome, l'histoire nous 
donne celle de 1 656, célèbre par l'abdication de Charles-Quint. Puis 
nous avons celle de 1577, dont la léte de chouette suivie d'un 
manteau de lumière vague, aux franges pointues, pouvait en efTet 
jeter l'effroi sur les imaginations ignorantes et craintives. On lit 
à son propos dans le curieux recueil des Hisioires prodigieuses : « La 
comète est un signe infaillible d'un très-pernicieux événement. 
Toutes et quantes fois qu'on a veu des éclipses de lune, comètes, 
tremblement de terre, converti ssemens d'eaux en sang, ou autres 
semblables prodiges, on a veu et expérimenté aussi peu de temps 



392 XIII» SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

après des espouvantables misères, afflictions et effasion de sang hu- 
main, massacres, morts de grands monarques, ^rois, princes et sei- 
gneurs, séditions, trahisons, dégâts de terre, éversions d*empi- 
res, royaumes et villes ; faim et cherté de vivres, bruslemens et 
embrasemens de villes, pestes, morts universelles, tant des bes- 
tes que des hommes; brief, toutes sortes de maux et malheurs 
dont l'homme se peult adviser. Or doncques il ne faut rien doub- 
ler que ces signes et prodiges et advertissent que la fin de ce 
monde et le terrible et dernier jugement de Dieu s'approche de 
nous. 5> 

Sous les règnes de Henri IV et Louis XIII, nous avons plusieurs 
comètes brillantes; mais on les observe déjà astronomiquement, 
on les examine, on les discute, et elles commencent à perdre de 
leur aspect sépulcral, tant grossi par l'imagination des siècles pré- 
cédents. 

— Avec sa haute raison cachée sous les esquises délicatesses de son 
esprit, dit l'historien, Mme de Sévigné a porté sur l'influence préten- 
due des comètes un jugement aussi sain qu'élégamment exprimé. 
« Nous avons ici une comète, écrivait-elle à sa fille, qui est bien 
étendue ; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir. Tous 
les grands personnages sont alarmés et croient que le ciel, bien 
occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette co- 
mète. On dit que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, 
ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son agonie d'un prodige, 
et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. 
Il eut la force de se moquer d'eux, et leur dit plaisamment que la 
comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire au- 
tant que lui, et l'orgueil humain se fait aussi trop d'honneur de 
croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit 
mourir. » 

—Vingt ans plus tard, cependant, les grands de la cour de Louis XIV 
n'étaient pas tous aussi sages que Mazarin I dit la marquise. Je vous 
paraîtrai peut-être, messieurs, un peu trop littéraire, un peu trop 
liseuse pour une femme ; cependant je vous avouerai que je suis en 
train de relire pour la troisième fois les Chroniques de rOEil-de-Bœuf. 
Eh bien, j'y ai lu ceci l'autre jour à la date de 1680 : « Toutes les 



i L ASTROLOGU. 



LES COMÈTES. 393 

lunettes sont braquées depuis trois jours sur le firmament : une 
comète comme on n'en vit point encore dans les temps modernes 
occupe jour et nuit nos doctes de TAcadémie des sciences. Ils disent 
que c*est la même qui parut Tannée de la mort de César, puis en 
531, puis en 1106. La révolution que ces Messieurs appellent une 
période, est à ce qu'ils assurent, d'environ cinq cent soixante-quinze 
ans. La terreur est grande par la ville ; les esprits timorés voient 
dans ceci le signe d'un déluge nouveau, attendu, disent-ils, que 
l'eau s'annonce toujours par le feu ; ce qui ne me paraîtra une 
raison démonstrative que si Cassini se donne la peine de me la 
confirmer. Pendant que les peureux font leur testament et, pré- 
voyant là fin du monde, lèguent leurs biens aux moines, qui se mon- 
trent en les acceptant meilleurs physiciens que les testateurs, la 
cour agite fortement la question de savoir si l'astre errant n'an- 
nonce pas la mort de quelque grand personnage, ainsi qu'il an« 
nonça, disent-ils, celle du dictateur romain. Quelques courtisans 
esprits forts se moquaient hier de cette opinion ; le frère de Louis XIV, 
qui craint apparemment de devenir tout à coup un César, s'est écrié 
d'un ton fort sec : < Eh, messieurs, vous en parlez à votre aise, vous 
« autres ; vous n'êtes pas princes ! » 

— Il s'agit ici de la comète de 1680, répliqua l'astronome. C'était 
du reste une fameuse comète. Elle fournit un thème merveilleux à 
l'imagination de Newton. Cette comète impressionna profondément 
tous les hommes, catholiques, réformés, turcs, juifs, etc. Elle im- 
pressionna, oserai-je dire, jusqu'aux poules I... 

— Comment cela? 

— Car j'ai trouvé dans les cartons de la Bibliothèque nationale 
de Paris une estampe de l'époque avec ce titre : Prodige extraordî- 
naire : comment à Rome une poule pondit un œuf sur lequel était gravée 
l'image de la comète. La gravure représente l'œuf en question.... 
sous différents aspects. 

— Ah ! pour cela, je n'en crois pas un traître mot, s'écria le beau- 
père du capitaine. 

•^ Voici pourtant une copie authentique de l'œuf astronomique 
de cette trop sensible poule, reprit l'astronome, et lisez la petite 
légende qui l'accompagne : 




394 XIII- SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

« Le fait a été vu de Sa Sainteté, de la reine de Suède, et de toutes 
les personnes de la première qualité de Rome. Le 4 décembre 1680, 

une poule pondit un œuf sur 
lequel on aperçut la figure de 
la comète , accompagné d'au- 
tres marques telles qu'elles 
sont ici représentées. Les plus 
habiles naturalistes de Rome 
Font vu et examiné, et ont 
trouvé ce prodige tout nou- 
veau et sans exemple. On 
laisse à MM. les cufieux de 
Paris d'en faire leur profit et 
d'en chercher la cause. » 

— Je me souviens, répliqua 
l'historien, que Lemonnier re- 
présente cette comète d'une 
grandeur énorme qui « s'é- 
tant élancée avec la plus 
grande rapidité du fond des cieux, parut tomber perpendicu- 
lairement sur le soleil, d'où on la vit presque aussitôt remon- 
ter avec une vitesse pareille. » 
Tout le monde dit son mot sur cette apparition. 
Bernouilli, dans son Systema cometarumy émet l'idée que si le corps 
de la comète n'est pas un signe visible de la colère de DieVy la queue pour- 
rait bien en être un. C'est à cette comète que Whiston attribuait le 
déluge, en se fondant sur des calculs mathématiques aussi abstraits 
que peu fondés dans leur point de départ. 

Ces astres si épouvantables, que Ton avait chargés de toutes les 
révolutions terrestres et humaines, qui, selon Buffon, avaient servi 
à la création du système du monde (les planètes étant dans son idée 
des éclaboussures du soleil produites par la chute d'une comète) ; 
ces astres terribles ne perdirent leur prestige séculaire que dans le 
courant du siècle suivant, surtout lorsque les travaux de l'astro- 
nome Halley eurent montré qu'ils circulent comme les planètes au- 
tour du soleil, et que les comètes remarquées par les générations 



Li comète de 1680 sur un œuf. 



LES COMÈTES. 395 

de 837, 1066, 1378, 1456, 1531, 1607, 1682, n'en formaient qu'une 
seule, dont la période était de 76 ans environ et la ramènerait en 
1759 : période qui se vérifia. 

Nous l'avons revue en 1835, comme nos pères l'avaient vue sous 
Louis XV; nos fils la reverront en 1911.... 

— Sous quel Louis? demanda le député. Sera-ce un Louis XIX, 
un Louis-Philippe ou un Louis-Napoléon? 

— Je crois, répliqua l'historien (et vous êtes de mon avis), que ce 
sera sous la République et sous les États-Unis d'Europe. 

— Quoi qu'il en soit, reprit l'astronome, les comètes que l'on ob- 
servera le siècle prochain n'épouvanteront, j'espère, plus per- 
sonne. Il faut avouer toutefois qu'elles jouissent encore du droit 
d'effrayer de temps en temps l'humanité, comme il est facile de 
s'en souvenir. 

Il y a moins de cent ans, en 1 773, une terreur panique se pro- 
duisit en France et à Paris même, à propos de ce fameux mot de 
comète. On alla jusqu'à craindre la fin du monde, et cela sur la 
simple annonce d'un mémoire scientifique de Lalande. 

Ce fait est trop curieux pour ne pas s'y arrêter, et voici, d'après 
les Mémoires secrets de Bachaumont, les diverses phases de cet évé- 
nement, aussi burlesque qu'incroyable. 

« 6 mai 1773. — Dans la dernière assemblée publique de l'Acadé- 
mie des sciences, M. de Lalande devait lire un mémoire beaucoup 
plus curieux que ceux qui ont été lus; ce qu'il n'a pu faire par dé- 
faut de temps. Il roulait sur les comètes qui peuvent, en s'appro- 
chantde la terre, y causer des révolutions, et surtout sur la plus pro- 
chaine. II en est résulté une inquiétude qui s'est répandue de pro- 
che en proche et qui , accréditée par l'ignorance , a donné lieu è 
beaucoup de fables. Les têtes de nos petites-mattresses se sont 
exaltées, et l'on a de la peine à calmer ces imaginations ef- 
frayées. 

« 9 mai. — Le cabinet de M. de Lalande ne désemplit pas de cu- 
rieux qui vont l'interroger sur le mémoire en question. La fermen- 
tation a été telle, que des dévots, aussi ignares qu'imbéciles, sollici- 
taient M. l'archevêque de faire des prières de quarante heures pour 
détourner l'énorme déluge dont on était menacé, et ce prélat était à 



396 XIII» SOIRÉE. — SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

la veille d'ordonner ces prières, si des académiciens ne lui eussent 
fait sentir le ridicule de sa démarche. 

« 13 mai. — M. de Lalande ne pouvant satisfaire aux questions 
sans fin que lui suscite son fatal Mémoire, et voulant d'ailleurs pré- 
venir les malheurs réels qu'il occasionne dans plusieurs têtes fai- 
bles, va prendre le parti de le faire imprimer et de le rendre aussi 
clair qu'il sera possible. » 

Enfin ce fameux Mémoire parait. L'astronome friand d'araignées 
y déclare que des soixante comètes connues, huit pourraient, en ap- 
prochant trop près de la terre, par exemple à 13000 lieues, occa- 
sionner une pression telle que la mer sortirait de son lit et cou- 
vrirait une partie du globe; mais qu'il y a toujours une vingtaine 
d'années à attendre. Cela ne faisait pas l'affaire des amateurs d'é- 
motions; c'était beaucoup trop long pour des provisions, et l'effer- 
vescence se calma. 

Voltaire ne manqua pas, du fond de sa retraite, de prendre la 
plume. C'était là une trop belle circonstance, et il publia une longue 
lettre dont voici un petit extrait : 

< Quelques Parisiens, qui ne sont pas philosophes et qui, si on 
les en croit, n'auront pas le temps de le devenir, m'ont mandé que 
la fin du monde approchait, et que ce serait infailliblement pour le 
SO du mois de mai où nous sommes. Ils attendent, ce jour-là, une 
comète qui doit prendre notre petit globe à revers et le réduire en 
poudre impalpable, selon une certaine prédiction de l'Académie des 
sciences, qui n'a point été faite. Rien n'est plus problable que cet 
événement; car Jacques Bernouilli, dans son Traité de la comèu^ 
prédit expressément que la fameuse comète de 1680 reviendrait 
avec un terrible fracas, le 17 mai 1719. Si Jacques Bernouiili se 
trompa, ce ne peut être que de cinquante-quatre ans et trois jours. 
Il est clair que rien n'est plus raisonnable que d'espérer la fin du 
monde pour le 20 du présent mois de mai 1773, ou dans quelque 
autre année. Si la chose n'arrive pas, ce qui est différé n'est pas 
perdu. » 

— Ce Voltaire est toujours le même, s'écria le député. 

— Voilà, mes enfants, une grande frayeur, dit le beau -père du 
capitaine. Mais nous-mêmes, en 1811, quand la fameuse comète qui 



LES CO.MÈTES. 397 

donna son nom à l'année qui la vit paraître, se fut dessinée dans 
Tespace, n'avons-nous pas vu des courtisans s'efforcer d'en faire 
hommage à l'empereur comme d'une ressemblance de plus avec Ce - 
sar? Ce qu'il y a de certain , c'est que le vin récolté l'année de la 
comète fut d'une qualité si supérieure, qu'il a puissamment contri- 
bué à son illustration. Cela ne prouve pas du tout, au surplus^ que 
la comète ait rendu nos vins meilleurs, mais seulement que les co- 
mètes n'ont pas la faculté d'empêcher le vin d'être excellent les an- 
nées où il doit l'être. 

— La peur des comètes, reprit l'astronome, est une maladie pério- 
dique qui ne manque jamais de revenir dans toutes les circonstances 
où l'apparition d'un de ces astres est annoncée avec quelque reten- 
tissement. Dans le cas où Ton aurait quelque chose à redouter de 
la rencontre d'une comète avec la Terre, il est arrivé de nos jours 
une circonstance grave où la peur en pareille matière paraissait jus- 
tifiée peut-être pour la première fois depuis un grand nombre de 
siècles; c'est lors du retour de la petite comète de Biélaen 1832. 

En calculant l'époque de la future réapparition du nouvel astre, 
Damoiseau trouva que la comète viendrait le 29 octobre 1832, avant 
minuit, traverser le plan de l'écliptique, c'est-à-dire le plan dans 
lequel la Terre se meut, et le seul endroit où une comète soit sus* 
ceptible de rencontrer la Terre. 

Ces résultats, appuyés de toute l'autorité scientifique désirable, 
furent portés par les journaux à la connaissance des populations ; 
on peut imaginer la sensation profonde qu'ils produisirent. C'en était 
fait! la fin des temps était proche. 

Mais une question restait à faire, et les journaux ne l'avaient ni 
posée ni même prévue. En quel endroit de son immense orbite, la 
Terre se trouverait- elle le 29 octobre, au moment où la comète 
passerait? Arago écrivit dans l'Annuaire pour 1832 : c Le passage 
de la comète très-près (Tun certain point de l'orbite terrestre 
aura lieu le 29 octobre avant minuit; eh bien! la Terre n'arri- 
vera au même point que le 30 novembre au matin, c'est-à-dire plus 
(Tun mois après. On n'a maintenant qu'à se rappeler que la vi- 
tesse moyenne de la Terre dans son orbite est de 660 000 lieues par 
jour, et un calcul très-simple prouvera que la comète de six ans 3/4, 



398 XIII*» SOIRÉE. ~ SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

DU MOINS DANS SON APPARITION EN 1832, SERA TOUJOURS A PLUS DE 
20 000 000 DE LIEUES DE LA TERRE. » 

Il arriva ainsi qu'il avait été prédit, et la Terre cette fois en fut 
encore quitte pour la peur. 

— Quelque temps après cette fausse annonce de fin du monde, 
dit le professeur, nous en avons eu une nouvelle pour Tannée 
1840, à laquelle on se laissa prendre de nouveau. 1840 est arrivé, 
et passé, et la fin du monde n'est pas venue. 

L'humanité est ainsi faite. L'histoire du passé c'est toujours l'his- 
toire du présent. Bien que le niveau général de Tintelligence se 
soit élevé, il reste encore dans le fond de la société une couche as- 
sez intense sur laquelle l'absurde a toujours chance de germer. 
Aussi longtemps que ce public d'esprits défaillants et de cœurs 
timorés existera» il se trouvera des hommes pour en abuser, pour 
le duper et pour le tromper. • 

— Nous en avons eu encore récemment une nouvelle preuve, re- 
partit l'astronome. Depuis vingt ans nous attendons une grande co- 
mète d'environ 300 ans de révolution, qui parut en 1264, et à la- 
quelle on attribua la mort du pape Urbain IV, et qui, de retour en 
1556, fit, dit*on, abdiquer l'empereur Charles-Quint. Sa réapparition 
avait été prédite pour 1848. La révolution de Février est venue sans 
la comète; l'Empire ne nous l'a pas apportée, et une nouvelle révo- 
lution viendra sans doute sans nous la donner. 

Quoique ces faits fussent bien établis, il s'est trouvé des hommes 
qui ont assez compté sur l'ignorance d'une partie de la société pour 
ne pas craindre de fixer, non pas une année, un mois, une semaine, 
mais un jour, comme étant celui de la venue de la comète : pour 
compléter l'efiet dramatique de cette apparition, ils ont, suivant l'u- 
sage d'autrefois, annoncé que ce jour-là notre globe serait heurté 
par l'astre et réduit en poussière. D'après ces prédictions, le 13 juin 
1857 (remarquez qu'on avait choisi la date du 13) devait être le jour 
de la fin du monde. Nous nous souvenons tous que malgré tout, 
sous l'impression de cette annonce, certaines populations des dépar- 
tements étaient véritablement plongées dans l'efiroi, et, même à Pa- 
ris, on ne cessait d'entendre parler de la comète avec terreur'. 

t. N*a-t-on pas vu les mêmes terreurs reparaître en 1872, à propos de la prétendue 



LES COMÈTES. 399 

— Quelle était ropinion des anciens sur les comètes? demanda la 
marquise. 

— Gomme vous le pensez, répondit Tastronome, leur opinion ne 
pouvait être que très -vague. Ainsi Métrodore disait que c'était 
une réflexion du soleil; Démocrite, un concours de plusieurs 
étoiles; Âristote, une consistance d'exhalaisons sèches et enflam- 
mées; Strabon, la splendeur d'une étoile enveloppée d'un nuage; 
Héraclide de Pont, un nuage élevé, qui renvoie beaucoup de lumière; 
Épigène, une matière terrestre enflammée et agitée par le veat; 
Boëce, une partie de l'air colorée ; Anaxagore, des étincelles tombées 
du feu élémentaire; Xénophane, un mouvement et uq épaississement 
de nuages qui s'enflamment ; Descartes, les débris des tourbillons 
détruits et qui font passer jusqu'à nous des pièces de leur nau- 
frage, etc. 

On a attribué aux Chaldéens l'opinion qu'elles sont analogues aux 
planètes par leur cours régulier et qu'elles s'éloignent de nous 
lorsqu'elles nous paraissent s'anéantir; Sénèque partage cette ex- 
plication, puisqu'il a regardé les comètes conmie des globes roulant 
dans le ciel et qui dans certains temps se montrent et disparaissent^ 
et dont les observations suivies pourront faire connaître quelque 
jour les mouvements périodiques. 

— Et maintenant, répliqua la marquise, qu'en pense-t-on? 

— Nous n'avons pas fait dans ces causeries, répondit l'astronome, 
la description des corps célestes. Cette description est l'objet spécial 
des livres dastronomie, et je l'ai donnée dans d'autres ouvrages. 
Notre œuvre actuelle est une histoire de l'astronomie, un tableau des 
phases par lesquelles l'esprit humain a passé avant d'arriver à la 
science moderne, un panorama — plus romantique que classique — 
des diverses vues qui caractérisent les temps antérieurs au nôtre. 
Cependant, madame, je serais heureux de répondre à votre question, 
si nous savions bien exactement ce que sont les comètes. 

— Comment, on ne le sait pas? 

— On «ait seulement que ce sont des astres d'une extrême té- 
prédiction du professeur Plantamour, de Genève, qui aurait annoncé une comète pour 

le 12 août 1872, ce à quoi il n'a jamais même songé. On a tremblé à Paris même; et en 
Autriche, des gens ont fait leur testament. — Pour qui? 



400 XIII* SOIRÉE. - SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

nuité, analogues à des atmosphères en mouvement, dont le noyau 
même' est d'une faible densité, et qui circulent autour du soleil 
suivant des ellipses très-allongées , lorsqu'elles ne décrivent pas 
même des paraboles ou des hyperboles qui les portent de système 
en système, de soleils en soleils, d'étofiles en étoiles. Ce sont cer- 
tainement, dans tous les cas, des voyageurs qui viennent des autres 
systèmes de TinAni, et circulent dans le nôtre un temps plus ou 
moins long. Si elles pouvaient parler, elles nous apprendraient bien 
des choses sur les autres régions de l'univers. 

— Et quelle est la nature de ces astres ^nguliers? demanda encore 
la marquise. 

— Madame, répondit l'astronome, au temps de la régence du duc 
d'Orléans, une dame de la cour, qui était allée visiter l'Observatoire, 
demandait à Mairan : « Dites-moi, je vous prie, ce que sont les 
bandes de Jupiter? — Je ne sais pas, répondit incontinent le secré- 
taire de l'Académie des sciences. — Pourquoi, répliqua la dame cu- 
rieuse, Saturne est-il la seule planète entourée d'un anneau? — Je 
ne sais pas » fut encore la réponse de Mairan. La dame impatiente 
lui dit alors avec une certaine rudesse : « A quoi sert-il donc, mon- 
sieur, d*étre académicien? — Gela sert, madame, à répliquer : Je 
ne sais pas. » 

— Cependant, ajouta la femme du capitaine, vous pouvez sans 
doute nous dire si la rencontre d'une comète avec la Terre serait 
sérieusement à craindre. 

— Fort peu assurément, car on a vu en 1770 la comète de Lexell 
aller heurter les quatre lunes de Jupiter sans les déranger; au con- 
traire, elle y perdit elle-même la vie ; et il y a quelques années, le 
29 juin 1861, la Terre est restée elle-même sans le savoir plusieurs 
heures dans la queue d'une comète fort inoffensive. 

— Sur certains points, en effet, remarqua le professeur, il vaut 
mieux avouer notre ignorance que de faire de la demi-science. J'a- 
jouterai cependant à notre infatigable astronome une question à la- 
quelle il pourra répondre et qui doit compléter cet entretien. Quel- 
les sont les dernières comètes importantes apparues, et quelles 
sont celles qui reviennent périodiquement? 

— Les plus intéressantes dont nous puissions nous souvenir, 



LES COMÈTES. 401 

sont : celle de 1843, qui fut visible même en plein jour, elle était 
remarquable par l'éclat de sa tête et la langueur de sa queue (50 
degrés et 60 millions de lieues) comme un filet de lumière; — celle 
de 1853, visible dans le nord du ciel au mois d'août ; — celle de 1858, 
désignée du nom de l'astronome de Florence, Donati, qui l'a décou- 
verte le â juin et fut visible à l'œil nu à partir du 3 septembre : on 
se souvient que sa queue se partagea en deux bandes lumineuses ; 
— celle de juin 1860 ; — celle de 1861, qui brilla si magniflquement 
tout Tété et dont la queue atteignit 118 degrés (les deux tiers du 
ciel); — celle d'août 1862, et celle d'août 1864. 

Des différentes comètes périodiques, celle de Halley est la seule vi- 
sible i l'œil nu. Six autres ont des périodes de quelques années seu- 
lement et reviennent assez souvent. Il ne se passe pas d'années qu'il 
n'y ait plusieurs comètes dans le champ du télescope des astronomes. 

— Messieurs mes nobles hôtes, fit la marquise en se levant, avez- 
Yous oublié que Flamanville vous offre ce soir le spectacle d'une 
belle éclipse de lune? 

— En effet, s'écria l'astronome, l'éclipsé est commencée, et même 
la Lune est non-seulement entrée dans la pénombre de l'atmosphère 
terrestre, mais vient encore d'entrer dans l'ombre. Du reste, il est 
onze heures. 

Tous les membres du groupe s'étaient levés instinctivement en 
voyant l'échancrure commencée par l'ombre de la Terre sur le dis- 
que de la Lune. Le comte apporta une longue-vue et une jumelle, 
et l'on suivit avec curiosité, tantôt à la vue simple, tantôt à l'aide 
de la lunette, la marche progressive de l'ombre, en notant l'instant 
d'arrivée sur les grandes taches grises qui sont toujours visibles sur 
la pleine lune. 

De la terrasse du château, où nous étions restés ce treizième soir, 
la vue était vaste et l'horizon découvert. Le Sagittaire se couchait. 
Les deux étoiles principales du Capricorne, à gauche desquelles 
trônait alors le brillant Jupiter, les petites étoiles du Verseau et 
des Poissons, marquaient le zodiaque au sud, de l'ouest à l'est, où 
venaient de se lever le Scorpion et Antarès. A l'horizon du sud, devant 
nous, brillait l'étoile australe de première grandeur Fomalhaut. 
Dans la région du zénith on voyait Andromède, le Carré de Pégase, 

7o 



402 XIII» SOIRÉE. - SUPERSTITIONS ET PRÉJUGÉS. 

le Cygne, son voisin de droite l'Aigle et sa voisine de gauche Cassio- 
pée, étendus tous trois dans la Voie lactée. En se tournant vers le 
nord, on avait devant soi la Grande-Ourse; à droite, Aldébaran, 
les Pléiades ; à gauche, la Couronne, Hercule et la Lyre. 

— Ainsi, dit la marquise, ces éclipses qui jadis effrayèrent les 
mortels sont aujourd'hui calculées et annoncées d'avance à l'heure 
précise, à une minute, à une seconde près, par les astronomes du 
Bureau des longitudes. 

— Depuis que nous connaissons exactement le plan du mouve- 
ment mensuel de la Lune autour de la Terre, et celui de la Terre 
autour du Soleil, il est facile de préciser par une formule invariable 
les dates où la pleine lune comme la nouvelle lune arrivent dans 
le plan de l'écliptique. Alors il y a inévitablement éclipse de lune 
dans le premier cas, éclipse de soleil dans le second. Si ce n'est pas 
tout à fait dans le plan et que la différence ne dépasse pas la lar- 
geur apparente du Soleil et de la Lune, Téclipse n'est que partielle. 

— Les mêmes éclipses doivent revenir au bout d'un certain temps? 
demanda le professeur. 

— Oui, si nous ne considérons pas une étendue de plusieurs siè- 
cles, repartit l'astronome, car dans ce cas il y a des corrections à 
apporter à la formule, dépendantes des variations séculaires des 
mouvements célestes. Le cycle est de dix-huit ans et onze jours. 
Ainsi, c'est aujourd'hui le 13 septembre 1867 : l'éclipsé de ce soir 
est déjà arrivée il y a dix-huit ans et onze jours, c'est-à-dire le 
2 septembre 1849. 

— Tiens! c'est le jour de ma naissance, fit l'une des jeunes filles. 

— Dix-huit ans et onze jours auparavant, reprit l'astronome, c'est- 
à-dire le 23 août 1831, on avait encore eu la même éclipse. 

Dans dix-huit ans et onze jours, soit en 1885, le 24 septembre, 
nous aurons de nouveau celle qui se présente ce soir. 

Il en est de même pour le Soleil. Dans ce cycle il y a quarante et 
une éclipses de soleil et ving-neuf de lune. Il y a chaque année sept 
éclipses au plus et deux au moins; quand il n'y en a que deux, ce 
sont des éclipses de Soleil. Quoique plus nombreuses en réalité, 
les éclipses de Soleil sont cependant plus rares pour un lieu déter- 
miné, parce qu'on ne les voit pas de partout, et qu'il n'y a que les 



UNE ÉCLIPSE. 403 

pays situés sur le cours de l'ombre de la Lune qui ont le privilège 
de Téclipse; tandis que toute la moitié de la Terre qui a la Lune sur 
son horizon la voit éclipsée quand elle Test. 

— Eh I la Lune sera bientôt à moitié couverte, s'écria la fille du 
navigateur, qui ne quittait pas sa jumelle. 

— Comment se nomme cette partie si brillante et rayonnante que 
l'on voit au bas de la Lune? demanda le comte. 

— Le mont Tycho. 

— Et cette grande tache qui paraît former son œil droit? ajouta 
la femme du capitaine. 

— La mer des Pluies. 

— Et au-dessous d'elle, il y en a encore une autre plus grande, 
qui dessinerait la joue droite? 

— C'est le Grand océan des Tempêtes. 

— Et l'œil gauche? ajouta le député. 

— Représente la mer de la Sérénité, répondit encore l'astronome. 

— Et la joue gauche? dit encore la jeune fille. 

— Mademoiselle, c'est la mer de la Tranquillité. 

Nous discutions encore sur l'éclipsé, arrivée en son milieu après 
minuit, lorsqu'on vint nous annoncer qu'un petit souper de collation 
était servi. Nous rentrâmes au château, et la conversation astrono- 
mique, loin de s'éteindre sous l'action du vin de Chypre parfumé, se 
prolongea fort avant dans la nuit ; en effet, nous vîmes même la 
sortie de Tombre, vers deux heures du matin. 11 était écrit qu'une 
partie de la nuit serait consacrée au culte des sciences et des arts, 
car nous étions depuis longtemps rentrés dans nos appartements, 
lorsque nous entendîmes l'une des dames du château chanterau piano 
la douce romance du Lac de Lamartine, à laquelle une autre voix 
répondit encore par la belle strophe de la Nuit de Félicien David. 



(QUATORZIÈME SOIRÉE 



GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LASTROLOGIE 



Les causes de Tastrologie et ses effets. Correspondance entre les événements de la 
nature terrestre et les mouvements des astres. Naissance de Tastrologie sous le ciel 
asiatique. Exagération des remarques primitives. Krreurs et préjugés. Application de 
r astrologie à la prédiction des actes humains. — Exemples curieux des prédictions 
astrologiques de l'antiquité et du moyen àgc. De Babylone à Paris et de Thrasylle 
à Nostradamus. — Influences supposées des planètes et des signes du zodiaque sur 
le corps humain. Si Tastrologie est tout à fait morte? 



— L'esquisse rapide que nous avons faite hier a développé 
sous nos yeux les faits caractéristiques qui nous rappellent l'in- 
fluence des signes célestes sur l'histoire de l'humanité. Ainsi, fit 
l'astronome, nous avons été conduits par les éclipses, les comètes, 
les phénomènes divers, à l'explication de l'astrologie, ce système 
immense qui dans tous les siècles et chez tous les peuples accom- 
pagna la science astronomique. L'astrologie mérite à elle seule un 
chapitre spécial de Y Histoire du ciel; l'histoire de sa grandeur et de 
sa décadence ne sera ni la moins curieuse ni la moins instructive de 
nos conversations. 

— Mais, interrompit le député, l'astrologie est morte. Pourquoi 
nous entretenir des morts? 

— Sans doute, répliqua l'historien, l'astrologie est morte ou à 
peu près ; mais les préjugés humains ne sont pas morts, Tignorance 
n'est pas morte, et il y a encore de par le monde plus d astrologues 
que d'astronomes. 



LES ORIGINES DE L*ÂSTROLOGIE. 405 

— D'ailleurs, ajouta le capitaine, toute histoire se compose fata- 
lement d'événements disparus. C'est là le propre de l'histoire. Ce qui 
reste d'un intérêt toujours actuel, ce sont les causes et les effets de 
ces événements, c'est-à-dire leur origine et leur un dans l'esprit de 
l'homme, éternellement semblable .à lui-même malgré le change- 
ment de la scène et des costumes. 

— Nous allons donc, reprit l'astronome, autant du moins que Tin- 
térét saura captiver notre attention, nous allons passer en revue les 
phases de la grande histoire de Tastrologie. 

Je vous rappellerai d'abord, madame la marquise, qu'on a distingué 
dès l'origine deux espèces d'astrologies : l'astrologie naturelle et l'as- 
trologie judiciaire. La première se proposait de prévoir et d'annoncer 
les changements des. saisons, les pluies, les vents, le froid, le chaud, 
l'abondance, la stérilité, les maladies, etc., au moyen de la connais- 
sance des causes qui agissent sur la terre et sur l'atmosphère. L'au- 
tre s'occupait d'objets qui seraient encore plus intéressants pour 
l'homme. Elle traçait au moment de sa naissance ou à quelque mo- 
ment que ce soit de sa vie, la ligne que chacun de nous doit par- 
courir suivant sa destinée. Elle prétendait déterminer notre carac- 
tère, nos passions, la fortune, les malheurs, les périls réser<rés à 
chaque mortel. 

Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'astrologie naturelle, qui 
est une véritable science d'observation et ne mérite pas le nom d'as- 
trologie. Elle est plutôt digne d'être appelée le calendrier météo- 
rologique des cultivateurs. Moins citadins que leurs descendants 
du dix-neuvième siècle, les anciens avaient reconnu la correspondance 
existante entre les phénomènes célestes et les vicissitudes des sai- 
sons ; ils observaient assidûment ces phénomènes pour découvrir les 
retours des mêmes intempéries ; fondés sur la connaissance du mou- 
vement des corps célestes, ils ont été jusqu'à enchaîner ces retours 
dans différentes périodes relatives aux différents aspects des astres. 

Mais ces rapprochements ne tardèrent pas à être dénaturés. On 
regarda les constellations d automne, par exemple Orion et les 
Hiades, comme des astres pluvieux, parce que les pluies arrivaient 
dans le temps où ces étoiles se levaient. Les Égyptiens qui obser- 
vaient le matin, appelèrent Sirius ardent, parce que son apparition 



406 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

du matin était suivie des grandes chaleurs de l'été. Il en fut de 
même à Tégard des autres étoiles. Bientôt on les regarda comme la 
cause des pluies et de la chaleur, quoiqu'elles n'en fussent que les 
témoins bien éloignés. 

— Ce serait donc de Sirius, étoile de la canicule, interrompit la 
femme du capitaine, que viendraient les jours caniculaires? 

— Cette dénomination, répondit l'astronome, provient du lever 
matinal de Sirius, qui arrivait au milieu de juillet vers le commen- 
cement de notre ère, qui n'arrive plus maintenant qu'au milieu du 
mois d'août, et qui arrivant il y a 4000 ans, vers le 20 juin, annon- 
çait la crue du Nil en Egypte. On continue d'appeler encore aujour- 
d'hui jours caniculaires la période du 22 juillet au 23 août. 

La croyance à l'influence météorologique des astres est une des cau- 
ses de l'astrologie judiciaire. Celle-ci a soumis l'homme comme l'at- 
mosphère au pouvoir des étoiles ; elle a fait dépendre de leurs in- 
fluences les orages des passions, les maux et les biens de la vie aussi 
bien que les variations des saisons. En effet, il paraissait tout 
simple de dire: ce sont les étoiles, les astres en général qui amènent 
les vents, les pluies et les orages ; leurs influences mêlées à l'ac- 
tion des rayons du soleil modifient le froid ou la chaleur ; la ferti- 
lité des campagnes, la santé ou les maladies dépendent de ces 
influences bienfaisantes ou nuisibles; il ne croît pas un brin d'herbe 
que tous les astres n'aient contribué à son accroissement ; l'homme 
ne respire que les émanations qui, échappées de ces astres, rem- 
plissent l'atmosphère ; l'homme ainsi que la nature entière leur 
est donc assujetti : ces astres doivent donc influer sur sa volonté, 
sur ses passions; sur les biens et les maux semés dans sa carrière ; 
en un mot, diriger sa vie. 

Dès qu'on eut établi que le lever d'une étoile ou d'une planète, 
son aspect à l'égard des autres planètes annonçait aux hommes une 
certaine destinée, il fut naturel de croire que les configurations plus 
rares signifiaient des événements extraordinaires, qui concernaient 
les grands empires, les nations, les villes. Enfin, puisque les erreurs 
s'enchaînent comme les vérités, il a été naturel de penser que des 
configurations plus rares encore, telles que la réunion de toutes les 
planètes en conjonction avec la même étoile, qui ne se renouvelle 



ORIGINES DE L'ASTROLOGIE. 407 

qu'après des milliers de siècles lorsque les nations se sont renou- 
velées une inCnité de fois, lorsque les ruines des empires se sont 
succédé, ne pouvaient regarder que la terr^ qui avait servi de 
théâtre à tous ces cbangemenls. On a joint à cette idée superstitieuse 
le souvenir des déluges et la tradition que le monde devait périr 
par le feu, et Ton a annoncé un déluge universel, quand les planètes 
se réuniraient dans le signe des Poissons, un embrasement général, 
quand cette conjonction arriverait dans le signe du Lion. 

— Mais, sï'cria la marquise, comment a-t-on pu concevoir que les 
émanations des astres, affaiblies par le long trajet qu'elles auraient 
à faire, pussent conserver assez d'énergie pour produire de si grands 
effets ? Certaines influences étant supposées vraies, les astres placés 
au méridien, c'est-à-dire dans le cas de leur plus grande puissance, 
produiraient ces mêmes effets pendant un certain intervalle de temps. 
Combien d'enfants, nés dans la même heure, auraient donc le même 
caractère et la même destinée. Mais en outre, l'homme ne dépend 
pas seulement du moment de sa naissance : ne fallait-il pas néces- 
sairement tenir compte de ses aptitudes, de ses passions, et des cir- 
constances diverses au milieu desquelles il peut être placé? 

— Les plus faibles racines, répliqua l'astronome, suffisent à Ter- 
reur. Si nous voulions retracer l'histoire de cet immense système, 
nous pourrions constater de suite qu'il a régné pendant des pério- 
des séculaires sur les gouvernants et sur les gouvernés. 

Son origine, comme celle de la sphère , est certainement dans la 
haute Asie. 

Là, le ciel étoile, toujours pur et splendide, appela de bonne heure 
l'observation et frappa 1 imagination. Déjà nous l'avons vu : les As- 
syriens saluaient dans les astres autant de divinités douées d'influen- 
ces bienfaisantes ou malfaisantes. L'adoration des corps célestes fut 
la première religion des populations pastorales descendues des mon- 
tagnes du Kurdistan dans les plaines de Babylone. Les Chaldéens 
finirent par constituer une caste sacerdotale et savante consacrée à 
l'observation du ciel, les temples devinrent de véritables observa- 
toires : telle était la célèbre tour de Babylone, monument consacré 
aux sept planètes et dont le souvenir a été perpétué par une des plus 
anciennes traditions que nous ait conservées la Genèse. 



408 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

Une longue suite d'observations mirent les Ghaidéens en posses- 
sion d'une astronomie théologique, reposant sur une théorie plus ou 
moins chimérique de l'influence des corps célestes appliquée aux 
événements et aux individus. Diodore de Sicile a relaté, vers le 
commencement de notre ère, les détails les plus circonstanciés qui 
nous soient parvenus sur les prêtres chaldéens. 

A la tête des dieux, les Assyriens plaçaient le Soleil et la Lune dont 
ils avaient noté le cours et les positions journalières dans les con- 
stellations du zodiaque, demeures mensuelles de l'astre du jour. 
Les douze signes étaient régis par autant de dieux qui se trouvaient 
avoir de la sorte les mois correspondants sous leur influence. Cha- 
cun de ces mois se subdivisait en trois parties : ce qui faisait en tout 
trente- six subdivisions auxquelles présidaient autant d'étoiles nom- 
mées dieux conseillers. La moitié de ces dieux avait sous son ins* 
pectiôn les choses qui se passent au-dessus de la terre et l'autre 
celles qui se passent au-dessous. Le Soleil, la Lune et les cinq pla- 
nètes occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie divine et 
portaient le nom de dieux interprèies. Entre ces planètes, Saturne 
ou Bel l'ancien^ regardé comme l'astre le plus élevé, comme la 
planète la plus distante de nous, était entouré de la plus grande 
vénération ; c'était l'interprète par excellence, le révélateur. Cha- 
cune des autres planètes avait son nom particulier. Les unes, telles 
que Bel (Jupiter), Merodaez (Mars), Nebo (Mercure), étaient regardées 
comme mâles; les autres, telles que Sin (la lune) et Mylitta ou BatU- 
this (Vénus), comme femelles; et de leur position relative par rap- 
port aux constellations zodiacales, appelées aussi seigneurs ou maîtres 
des dieuXy les Ghaidéens tiraient sur la destinée des hommes, nés 
sous telle ou telle conjonction céleste, des prédictions que les Grecs 
nommèrent ensuite horoscopes. 

Les Chaldéens supposaient aussi des relations entre chacune des 
planètes et les phénomènes météorologiques, opinion en partie fon- 
dée sur des coïncidences fortuites ou fréquentes qu'ils avaient pu 
observer. Au temps d'Alexandre leur crédit était considérable, et 
le roi de Macédoine, par superstition ou par politique, les voulut 
consulter. 

Il est pro])able que les prêtres de Babylone, qui rapportaient aux 



L'ASTROLOGIE DANS L'ASIE ANCIENNE. 409 

influences sidérales toutes les propriétés naturelles, imaginaient 
entre les planètes et les métaux dont l'éclat respectif avait avec la 
teinte de leur lumière une certaine analogie, des relations mysté- 
rieuses. L'or correspondait au Soleil, l'argent à la Lune, le plomb à 
Saturne, le fer à Mars, Tétain à Jupiter, le mercure garde encore 
maintenant le nom de sa planète. Il n'y a pas plus de deux siècles 
que Ton a cessé de désigner les métaux par le signe de leurs planè- 
tes respectives. L'alchimie, mère de la chimie, était une sœur inti- 
mement liée avec Tastrologie, mère de l'astronomie. 

— La civilisation égyptienne remontait à une époque non moins 
reculée que celle de Babylone, ajouta l'historien, et il est juste de 
confirmer les idées précédentes par les documents qu'elle nous offre. 
Observateurs non moins soigneux que les astrologues babyloniens, 
des météores et des révolutions atmosphériques, ils savaient pré- 
dire certains phénomènes et se donnaient pour les avoir produits. 

Diodore de Sicile nous dit que les prêtres égyptiens indiquaient 
assez ordinairement les années de stérilité et d'abondance, les con- 
tagions, les tremblements de terre, les inondations, les comètes. 
La connaissance des phénomènes célestes faisait, en Egypte comme 
en Chaldée, partie intégrante de la théologie. Les Égyptiens avaient 
des collèges de prêtres spécialement attachés à l'étude des astres, 
et où Pythagore, Platon, Eudoxe avaient été s'instruire. 

La' religion était d'ailleurs en Egypte toute remplie de symboles 
se rapportant au soleil et à la lune. Chaque mois, chaque décade, 
chaque jour était consacré à un dieu particulier. Ces dieux, au nom- 
bre de trente, ont été désignés dans l'astronomie alexandrine sous le 
nom de décans (ocxavoc) ou dieux décadaires. Les fêtes étaient mar- 
quées par le retour périodique de certains phénomènes astronomi- 
ques, et les levers héliaques auxquels se rattachaient certaines idées 
mythologiques étaient notés avec une grande attention. On trouve 
encore aujourd'hui la preuve de cette vieille science sacerdotale dans 
les zodiaques sculptés au plafond de quelques temples et dans des 
inscriptions hiéroglyphiques des phénomènes célestes. 

D'après les Égyptiens, auxquels n'avait pas plus échappé qu'aux 
Grecs l'influence des changements atmosphériques sur nos organes, 
les différents astres avaient une action spéciale sur chaque partie du 



410 QUATORZIÈME SOIRÉE. -- L'ASTROLOGIE. 

corps. Dans les rituels funéraires que l'on déposait au fond des cer- 
cueils, il est fait constamment allusion à cette doctrine. Chaque 
membre du mort est placé sous la protection d'un dieu particulier. 
Les divinités se partagent pour ainsi dire la déf ouille du défunt. La 
tète appartient au dieu lia ou Soleil, le nez et les lèvres à Anubis, 
et ainsi de suite. Pour établir le thème généthliaque de quelqu'un, 
on combinait la théorie de ces influences avec l'état du ciel au mo- 
ment de sa naissance. Il semble même que dans la doctrine égyp- 
tienne, une étoile particulière indiquât la venue au monde de 
chaque homme, opinion qui était aussi celle des Mages et à laquelle 
il est fait allusion dans l'Ëvangile. 

En Egypte, comme en Perse et en Chaldée, la science de la nature 
était une doctrine sacrée dont la magie et l'astrologie ne consti- 
tuaient que des branches, et où les phénomènes de l'univers se 
trouvaient rattachés par un lien étroit aux divinités et aux génies 
dont on le croyait rempli. Il en fut de même dans les religions pri- 
mitives de la Grèce. 

Les femmes de la Thessalie avaient surtout une grande réputation 
dans Tart des enchantements. Tous les poètes répètent à Tenvi 
qu'elles pouvaient, par leurs chants magiques, faire descendre la 
Lune, Ménandre, dans sa comédie intitulée la Thessalienne ^ repré- 
sente les cérémonies mystérieuses à l'aide desquelles ces sorcières 
forçaient la Lune à abandonner le ciel, prodige qui devint même si 
bien le type par excellence de tout enchantement, que Nonnus nous 
le donne comme opéré par les brahmanes. Il y avait de plus en 
Grèce un culte qui était à lui seul une véritable magie, c'était celui 
d'Hécate, aux rayons mystérieux, la patronne des sorcières. 

Lucien de Samosate — s'il est vrai que le traité sur l'astrologie soit 
bien de lui — justifie dans les termes suivants sa croyance à l'in- 
fluence des astres: « Les astres, dit-il, suivent leur orbite dans le 
ciel; maiS; indépendamment de leur mouvement, ils agissent sur ce 
qui se passe ici-bas. Voudriez- vous qu'un cheval au galop, que des 
oiseaux et des hommes en s'agitant, fissent sauter des pierres ou vo- 
ler des brins de paille par le vent de leur course, et que la rotation 
des astres ne produisit aucun efl^et? Le moindre feu nous envoie ses 
émanations,'et cependant ce n'est pas pour nous qu'il brûle, et il se 



L'ASTROLOGIE EN EGYPTE ET EN GRÈGE. kU 

soucie fort peu de nous échauffer ; pourquoi ne recevrions-nous au- 
cune émanation des étoiles? L'astrologie, il est vrai, ne peut rendre 
bon ce qui est mauvais ; elle ne change rien au cours des événe- 
ments, mais elle rend service à ceux qui la cultivent en leur annon- 
çant le bonheur à venir; elle leur procure une joie anticipée en 
même temps qu'elle les rend plus forts contre le mal. L'infortune, en 
effet, ne les surprendra pas ; la prévision la rend plus facile et 
plus légère. Telle est ma façon de penser sur l'astrologie. » 

Lorsque Octave vint au monde, un sénateur versé dans l'astrolo- 
gie, Nigidius Figulus, prédit la glorieuse destinée du futur empe* 
reur. Livie, étant enceinte de Tibère, interrogea un autre astrologue, 
Scribius, sur le sort réservé à son enfant; sa réponse fut, dit- on, 
aussi perspicace. 

— Ce fut surtout auprès des femmes que les Ghaldéens trouvèrent 
crédit, ût le député. Le beau sexe était alors fort curieux. Voici, 
ce qu'en disait Juvénal : « Tout ce que leur prédit un astro- 
logue leur semble émaner du temple de Jupiter. Évite la ren- 
contre de celle qui feuillette sans cesse des éphémérides ; qui est 
si forte en astrologie qu'elle ne consulte plus et que déjà elle est 
consultée ; de celle qui sur l'inspection des astres refuse d'accompa- 
gner son époux à l'armée ou dans sa terre natale. Veut-elle seule- 
ment se faire porter à un mille, Theure du départ est prise dans 
son livre d'astrologie. L'œil lui démange-t-il pour se l'être frotté, 
point de remède avant d'avoir parcouru son grimoire; malade au lit, 
elle ne prendra de nourriture qu'aux heures fixées dans son Péto- 
siris. Les femmes de condition médiocre, continue Juvénal, font le 
tour du cirque avant de consulter la destinée; après quoi elles livrent 
au devin leurs mains et leur visage. » 

— Le satirique latin, ajouta le professeur, nous dit encore que 
« les plus opulentes faisaient venir à grands frais de l'Inde et de 
la Phrygie des augures versés dans la connaissance des influences 
sidérales. » 

La demeure de Poppée, l'épouse de Néron, était toujours pleine 
d'astrologues. Ge fut l'un des devins attachés à sa maison, Ptolé- 
mée, qui prédit à Othon son élévation à l'empire, lors de l'expédi- 
tion d'Espagne, où il l'avait accompagné. 



412 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

— Rien n'est plus curieux, dit l'historien , que de revoir l'histoire 
de l'astrologie dans l'empire romain. J'en ai relevé les principaux 
faits, et les plus édifiants dans le savant ouvrage de M. Maury. 

Octave, en compagnie d'Agrippa, consulta im jour l'astrologue 
Théagène. Le futur époux de Julie, plus crédule ou plus curieux 
que le neveu de César, fit tirer le premier son horoscope. Théagène 
lui annonça d'étonnantes prospérités. Octave, jaloux d'un si heureux 
destin, craignit que la réponse ne fût pour lui moins favorable, et 
au lieu de suivre l'exemple de son compagnon, il refusa d'abord de 
dire le jour de sa naissance. Mais, la curiosité l'emportant, il 
se décida à répondre. Il n'eut pas plutôt révélé la date demandée» 
que l'astrologue se précipita à ses pieds et l'adora comme le futur 
maître de Tempire. Octave fut transporté de joie; à partir de ce 
moment il crut fermement à l'astrologie. Pour rappeler l'heureuse 
.influence du signe zodiacal sous lequel il était né, il voulut que 
des médailles frappées sous son règne en représentassent l'image. 

Les maîtres de l'empire croyaient à la divination astrologique, 
mais ils voulaient s'en réserver à eux seuls les avantages ; ils te- 
naient à connaître l'avenir, mais ils entendaient que leurs sujets 
l'ignorassent. Néron ne permettait à personne d'étudier la philoso- 
phie, disant que cette étude paraissait une chose vaine et frivole, 
dont on prenait prétexte pour deviner les choses futures. U crai- 
gnait qu'on ne poussât la curiosité jusqu'à vouloir découvrir quand 
et comment mourrait l'empereur, indiscrètes questions auxquelles 
les réponses étaient des conspirations et des attentats. G est ce que 
redoutaient surtout les chefs de l'État. 

Tibère avait été à Rhodes, près d'un devin en renom, s'instruire 
des règles de l'astrologie. U avait attaché à sa personne le célèbre 
astrologue Thrasylle, dont il éprouva la science fatidique par une de 
ces plaisanteries qui ne viennent qu'à l'esprit d'un tyran. 

Quand Tibère consultait un astrologue, il se plaçait dans la partie 
élevée de son palais, et prenait pour unique confident un affranchi, 
ignorant et vigoureux, qui amenait par des sentiers difficiles et bor- 
dés de précipices celui dont Sa Majesté voulait éprouver la science. 
Au retour, si l'astrologue était soupçonné d'indiscrétion ou de super- 
cherie, l'affranchi le précipitait dans la mer pour ensevelir le secret. 



L'ASTROLOGIE CHEZ LES ROMAINS. 413 

Thrasylle, conduit par les mêmes chemins à travers les précipices, 
avait frappé Fesprit de Tibère qui l'interrogeait, en lui montrant la 
souveraine puissance, en lui dévoilant habilement les choses futu- 
res. César lui demanda s'il avait tiré son propre horoscope, et de 
quels signes étaient marqués pour lui-même cette année et ce jour, 
Thrasylle alors examine la position et la distance des astres ; il hé* 
site d'abord, il pâlit, puis il observe, puis il tremble d'étonnetnent 
et de crainte, et enfin il s*écrie « que le moment est périlleui, qu'il 
touche presque à sa dernière heure. > Tibère alors l'embrasse, le 
félicite d'avoir échappé au danger en le devinant, et, acceptant toutes 
ses prédictions comme des oracles, il l'admet au nombre de ses 
amis intimes. 

M. Maury, ajouta l'historien, à qui j'emprunte cette histoire, 
rapporte aussi que Tibère fît mettre à mort un grand nombre 
d'hommes accusés d'avoir tiré leur horoscope, pour savoir quels 
honneurs leur étaient réservés, tandis qu'en secret il prenait lui- 
même l'horoscope des gens les plus considérables, afin de décou- 
vrir s'il n'avait point à attendre d'eux des rivaux. Septime Sévère 
faillit payer de sa tête une de ces curiosités superstitieuses qui con- 
duisaient chez les astrologues les ambitieux de son temps. De bonne 
heure il avait pris foi à leurs prédictions, et les consultait pour des 
actes importants. Ayant perdu sa femme et cherchant à contracter 
un second hymen, il tira l'horoscope des filles de bonne maison qui 
se trouvaient alors à marier. Tous les thèmes généthliaques qu*il éta- 
blissait par les règles de Tastrologiè étaient peu encourageants. Il 
apprit enfin qu'il existait en Syrie une jeune fille à laquelle les 
Chaldéens avaient prédit qu'elle aurait un roi pour époux. Sévère 
n'était encore que légat ; il se hâta de la demander en mariage et 
l'obtint. Julie était le nom de la femme née sous une si heureuse 
étoile ; mais était-il bien l'époux couronné que les astres avaient 
promis à la jeune Syrienne ? Cette réflexion préoccupa plus tard Sé- 
vère, et, pour sortir de sa perplexité, il alla en Sicile interroger un 
astrologue en renom. La chose vint aux oreilles de l'empereur Com- 
mode; qu'on juge de sa colère! Et la colère de Commode c'était de 
la rage, de la frénésie. Mais l'événement lui donna bientôt la ré- 
ponse qu'il était allé chercher en Sicile: Commode mourait étranglé 



klk QUATORZIÈME SOIRÉE. - L'ASTROLOGIE. 

La divination qui avait Tempereur pour objet finit par constituer 
un crime de lèse-majesté. Les rigueurs contre la curiosité indiscrète 
de l'ambition prirent des proportions plus terribles sous les pre- 
miers empereurs chrétiens. 

Sous Constance, quantité de personnes qui s'étaient adressées aux 
oracles furent punies des plus cruels supplices. 

Sous Yalens, un certain Palladius fut l'agent d'une épouvantable 
persécution. Chacun se voyait exposé à être dénoncé pour avoir des 
rapports avec les devins. Des traîtres glissaient secrètement dans 
les maisons des formules magiques, des charmes, qui devenaient 
ensuite autant de pièces de conviction. Aussi la frayeur fut telle en 
Orient, nous dit Ammien-Marcellin, qu'une foule de gens brûlèrent 
leurs livres, de peur qu'on y trouvât matière à accusation de sor- 
tilège et de magie. 

Un jour de colère, Vitellîus assigna aux astrologues une épo- 
que fixe pour sortir de l'Italie. Ceux-ci répondirent par une af- 
fiche qui ordonnait insolemment au prince d'avoir à quitter la terre 
auparavant, et à la fin de l'année Vitellius était mis à mort. — D'au- 
tre part, la confiance accordée aux astrologes conduisait à toutes les 
extrémités. Souvenons-nous qu'après avoir consulté Babylus, Néron 
fit périr tous ceux dont les prophéties lui annonçaient l'élévation 
d'Héliogabale. Souvenons-nous de Marc-Aurèle même et de Paus- 
tine son épouse. Celle-ci avait été frappée de la beauté d'un gladia- 
teur. Vainement elle' combattit longtemps en secret la passion dont 
elle était consumée : cette passion ne faisait que s'accroître. Faustine 
finit par en faire l'aveu à son époux, lui demandant un remède qui 
pût ramener la paix dans son âme bouleversée. La philosophie de 
Marc-Aurèle n'y pouvait rien! On se décida à consulter des Chal- 
déens habiles dans l'art de composer des philtres et des calmants. 
Le moyen prescrit fut plus simple que celui qu'on était en droit 
d'attendre de leur science si compliquée : ce fut de couper en mor- 
ceaux le gladiateur. Ils ajoutèrent que Faustine devait ensuite se 
frotter du sang de la victime. Le remède fut appliqué ; on immola 
Tinnocent athlète, et Fimpératrice ne put dès lors évidemment 
songer à lui avec grand plaisir. 

Les premiers chrétiens se livraient à l'astrologie comme les autres 



L'ASTROLOGIE CHEZ LES ROMAINS. k\b 

m 

sectes. Les conciles de Laodicée (année 366), d'Arles (314), d'Agde 
(505), d'Orléans (511), d'Auxerre (570), deNarbonne (589) en condam- 
nèrent la pratique. D'après une tradition du commencement de notre 
ère, et qui parait empruntée au mazdéisme, c'étaient les anges re- 
belles qui avaient enseigné aux hommes l'astrologie et l'usage des 
charmes. 

Sous Constance, le crime de lèse-majesté servait de voile à la per- 
sécution. On en accusait une foule de personnes qui continuaient 
simplement à pratiquer l'ancien culte. On prétendait qu elles recou- 
raient à des sortilèges contre la vie de l'empereur, en vue d'amener 
sa chute. On menaçait de peines sévères , on faisait périr dans les 
tortures ceux qui avaient consulté les oracles, sous prétexte qu'en 
agissant de la sorte ils avaient des projets criminels. Des trames 
infinies multipliaient ainsi les accusations; la cruauté des juges ag- 
gravait les supplices. Les païens avaient à leur tour à souffrir le 
martyre qu'ils avaient infligé aux premiers disciples du Christ, ou, 
pour mieux dire, l'autorité toujours intolérante, qu'elle fût païenne 
ou chrétienne, se montrait inexorable envers ceux qui ne recon- 
naissaient pas la religion décrétée. 

Libanius et Jamblique furent accusés d'avoir cherché à découvrir 
le nom du successeur de l'empereur. Jamblique, effrayé, dit-on, des 
poursuites dont il était l'objet, s'empoisonna. Le seul nom de phi- 
losophe devint un titre de proscription. Le philosophe Maxime Dio- 
gène, Alypius et son fils Hiéroclès furent condamnés à perdre la vie 
sous les accusations les plus légères. Nous voyons mettre à mort 
une vieille qui avait coutume de faire passer les accès de fièvre par 
des incantations, et un jeune homme qui avait été surpris appro- 
chant alternativement ses mains d'un marbre et de sa poitrine, 
parce qu'il croyait qu'en comptant ainsi sept voyelles, il se guéri- 
rait du mal d'estomac. 

Théodose prohiba toute espèce de manifestation, tout usage se 
rattachant au culte païen. Quiconque osera immoler une victime, dit 
sa loi, ou consulter les entrailles des animaux qu'on vient de tuer, 
sera regardé comme coupable du crime de lèse-majesté. Le fait d'a- 
voir recouru à un procédé divinatoire suffit pour faire accuser un 
homme. 



416 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

Théodose II s'imagina- que la continuation des pratiques idolâtri- 
ques avait attiré le courroux du ciel, les calamités récentes qui 
avaient affligé son empire, le dérangement des saisons, la stérilité 
du sol; il fulmina de terribles menaces, où sa foi et sa colère s'exal- 
tent jusqu'au fanatisme. Voici ce qu'il écrivait à Florentius, préfet 
du prétoire, en 439, année qui précéda celle de sa mort. 

« Pouvons-nous souffrir plus longtemps que les saisons soient bou- 
leversées par l'effet de la colère céleste, à cause de l'atroce perfidie 
des païens, qui dérange Té juilibre de la nature? Car quelle est la 
cause qui fait que le printemps n'a plus sa beauté ordinaire, que 
l'été ne fournit plus de moisson au laborieux cultivateur, que Thi - 
ver, par sa rigueur inaccoutumée, glace le sol et le rend stérile? » 

— Ces idées d« Théodose existent encore de nos jours, repartit le 
capitaine, car la moindre variation remarquée dans le cours des 
saisons est encore attribuée (et souvent officiellement) à une inter- 
vention directe de la Providence dans la conduite de l'atmosphère. 

— Le fait qui se passait dans le monde chrétien se reproduisait 
presque avec les mêmes caractères en Asie et dans tous les pays 
musulmans, dit le pasteur. 

Les Juifs, une fois qu'ils eurent abandonné la loi mosaïque pour 
suivre les prescriptions multipliées et puériles de la mischna, tom- 
bèrent dans un monde de superstitions qui laissa rentrer librement 
les pratiques païennes. Les démons ne furent en réalité, comme les 
anges, que des personniQcations des agents de la nature. Chaque 
partie de l'univers fut mise sous le gouvernement d'un esprit cé- 
leste, ce qui conduisit à en multiplier singulièrement le nombre. 
On arriva jusqu'à en compter deux cent mille qui présidaient, selon 
les rabbins, aux herbes dont la terre est couverte, et leur nombre 
total s'éleva à neuf cent mille; il y en eut pour tous les phénomènes 
et pour toutes les actions de la vie; chaque planète, chaque étoile, 
chaque météore obtint le sien. 

Les musulmans possèdent encore aujourd'hui des coupes et des 
miroirs magiques; ces objets représentent les planètes, des thèmes 
généthliaques, et se rapportent à l'astrologie, car cette science chi- 
mérique demeure en honneur chez les Arabes et tous les peuples is- 
lamistes. Quoique défendue par le Coran, les sultans ne manquent 



L'ASTROLOGIE AU COMMENCEMENT DU CHRISTIANISME. 417 

jamais d'y recourir dans les grandes occasions. Un mélange de 
croyances païennes et d'idées musulmanes en constitue le fond. 

— Au moyen âge, dit l'astronome, Tastrologie prit un tel empire 
que plusieurs philosophes allèrent jusqu'à considérer la voûte cé- 
leste comme un livre où chaque étoile, recevant la valeur d'une 
des lettres de l'alphabet hébraïque, disait en caractères ineffaçables 
la destinée de tous les empires. Le livre des Curiosités inouïes^ de 
Gaffarel, nous donne la configuration de ces caractères célestes ; on 
les retrouve aussi dans Cornélius Agrippa. Le moyen âge tira ses 
idées astrologiques des Arabes et des Juifs. Les Juifs eux-mêmes, 
à cette époque, puisaient leurs principes à des sources trop altérées, 
pour que l'on put y reconnaître la pure transmission des idées anti- 
ques. Pour n'en offrir qu'un exemple, Siméon Ben-Jochaï, auquel 
on attribue le livre fameux du Zohar^ était, dans leur pensée, par- 
venu à acquérir une connaissance si prodigieuse des mystères cé- 
lestes formulés par la disposition des astres, qu'il pouvait lire dans 
les cieux la loi divine avant qu'elle fût établie, pour ainsi dire, sur 
le globe terrestre. Durant tout le moyen âge, dès qu'il s'agissait 
d'éclaircir quelques doutes sur la géographie ou sur l'astronomie, 
c*était à la science orientale que l'on avait recours, qu'elle vînt des 
Juifs ou des Arabes. Au treizième siècle, nous savons avec quel em- 
pressement Alphonse X s'entourait d'Israélites pour s'aider de leurs 
conseils dans ses vastes travaux astronomiques et historiques. 

Nicole Oresme, à l'époque où le monarque le plus éclairé de l'Eu- 
rope donnait à du Guesclin un astrologue en titre pour le guider 
dans ses dispositions stratégiques, fut médecin de Charles V, qui se 
livrait lui-même à l'astrologie, et fut doté par lui de l'évéché de 
Lisieux. Il fit un Traité de la sphère^ dont nous avons parlé l'autre 
soir. Quelques années plus tard, un homme instruit, l'évèque Pierre 
d'Ailly, ne craignait point de tirer l'horoscope de Jésus-Christ, en 
établissant ses calculs sur des règles assez irréfragables selon lui 
pour que le plus grand événement qui ait marqué l'ère nouvelle 
fût aussi celui dont la science astrologique pouvait faire moins douter. 

Charles V fît venir d'Italie, où cette science était très-cultivée, le 
père de Christine de Pisau, afin de s'en mieux instruire, et c'est 
pour réfuter les erreurs accréditées par cette protection royale/iue 

27 



418 QUATORZIÈME SOIRÉE. - L'ASTROLOGIE. 

Gerson composa^ près d'un demi-siècle plus tard^ son Traité sur les 
astrologues. Ce livre n'eut pas plus d'efficacité contre la superstition 
régnante que celui qui sortit dans la suite de la plume de Pic de 
la Mirandole. Louise de Savoie, mère de François I^, fort entichée 
d'astrologie, voulut faire de Corneille Agrippa son devin ; mais, peu 
confiant dans un art dont il n'était pas pourtant désabusé, le philo- 
sophe n'accepta auprès d'elle que la charge de médecin. Michel 
Nostradamus trouva auprès de Catherine de Médicis et de Charles IX 
une confiance que lui refusaient ses compatriotes. Un astrologue 
italien, Cosimo Ruggieri, avait inspiré à la femme d'Henri II son 
goût pour la divination par les astres. Cardan, qui savait si bien 
estimer la magie pour ce qu'elle vaut, admettait l'influence des astres ; 
Campanella écrivit sur l'astrologie et la magie. Henri Estienne avait 
tiré des horoscopes. 

Les rois n'étaient pas plus sages, naturellement, que les savants. 

Mathias Corvin, roi de Hongrie, n'entreprenait rien sans avoir 
consulté les astrologues. Le duc de Milan, Louis Sforce, le pape 
Paul se dirigeaient également d'après leurs avis. 

— Et le bon roi Loyis XI, qui méprisait si cordialement l'huma- 
nité, et avait à la fois tant de malice et tant de faiblesse, vous sou- 
venez-vous de son aventure avec son astrologue ? 

On prétend que celui-ci avait eu le malheur de prédire la mort 
d'une dame que cet excellent monarque aimait beaucoup. Le voilà 
qui fait venir le pauvre prophète, le tance d'importance et lui pose 
à son tour la question suivante : c Toi qui parais tout connaître, lui 
dit-il, quand mourras-tu? » L'astrologue, soupçonnant un piège, 
lui répondit incontinent : « Sire, trois jours avant Votre Majesté. » 
La crainte et la superstition l'emportèrent sur le ressentiment, et 
le roi prit un soin particulier de cet adroit imposteur. 

On n'ignore pas à quel point Catherine de Médicis était influencée 
par les astrologues. Elle en avait un à son hôtel de Boissons, à 
Paris, qui veillait constamment au sommet d'une tour. Cette tour 
existe encore aujourd'hui, contre la halle au blé, construite en 1763 
sur les terrains de Thôtel. Elle est surmontée d'une sphère et d'un 
cadran solaire établi par le chanoine astronome Pingre. 

Sous Henri II et Henri III, les dames de la cour appelaient leurs 



L'ASTROLOGIE AU MOYEN AGE. «9 

astrologues leurs barons. Henri IV ordonna, dit-on, au fameux Lari- 
vière, son premier médecin, de tirer l'horoscope du jeune prince qui 
devait être Louis XIII. Richelieu et Mazarin, que leur caractère sem- 
blerait mettre au-dessus d'une telle superstition, Richelieu et Ma- 
zarin consultaient Jean Morin en qualité d'astrologue. 

Quand Louis XIY vint au monde , cet astrologue se tenait caché 
dans l'appartement d'Anne d'Autriche, pour tirer Thoroscope du futur 
monarque. Ce dernier fait nous montre qu'on commençait à avoir 
honte de la crédulité : c'est que depuis un demi-siècle Sixte V avait 
rendu contre les astrologues son motu proprio, qui eut plus d'effet 
contre les devins que les ordonnances édictées en 1493, 1560 et 1570. 

La première de ces ordonnances, dite Cri du prévôt de Paris, avait 
été rendue < contre les charmeurs, deviueurs, invocateurs de mauvais 
etdamnés esprits, nécromanciens et toutes gens usant de mauvais arts, 
sciences et sectes prohibées et défendues par notre mère Église. » 

— A propos, fit la marquise , qu'était-ce donc, au fond, que le 
fameux Nostradamus? 

— Michel Nostradamus était un médecin de Provence, né à Saint- 
Remy, en 1503. Il joignit l'astrologie à la médecine et se mit à pré- 
dire l'avenir. 

Appelé à Paris vers 1556 par Catherine de Médicis, il tenta de 
rendre la poésie française interprète de ses oracles. Il avait vu se 
succéder plusieurs éditions de ses fameux quatrains qu'il intitula 
dès le début : Quatrains astronomiques. La vogue de ce petit livre ne 
se ralentit point durant tout le seizième siècle et continua par delà 
le suivant. S'il faut en croire plusieurs écrits contemporains, les 
faiseurs d'almanachs s'emparèrent dès lors du nom de Nostradamus 
pour en parer leurs vulgaires prophéties , et le médecin de Salon 
devint populaire et célèbre. Un de ses fils essaya de l'imiter, 
mais il n'y réussit guère : ayant annoncé que la ville de Pouzin, en 
Vivarais, alors assiégée par les troupes royales, périrait par les 
flammes, il y mit lui-même le feu pour avoir raison ; mais il fut 
surpris et tué. 

— Je n'ai jamais rien vu de plus curieux, dit l'historien, que les 
innombrables essais d'explications et de commentaires sur Nostrada- 
mus, essais que Ton ressuscite encore aujourd'hui d'année en année. 



420 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

Je me souviens, entre autres, que Tun des éditeurs, Guinaud, 
prétend démontrer que rien n'est plus clair et moins mystérieux 
que les prédictions de son grand homme. Tout lui paraît si lucide 
dans Nostradamus, que ceux qui ne veulent point y voir clair font 
preuve de grossièreté et témoignent de Taveugle entêtement des 
modernes. Ainsi, il cite le quatrain suivant, et demande s*il était 
possible de prédire plus exactement la Saint-Barthélémy. 

Le gros airain qui les heures ordonne, 

Sur le trépas du tyran cassera. 

Pleurs, plainte et cris, eau, glace, pain ne donne, 

S. V. G. Paix, l'armée passera. 

é 

Y voyez-vous quelque chose ? 

— A peu près aussi clair que dans la diplomatie impériale et 
royale de l'Europe, fît le député. 

— Voici, ajouta Thistorien : 

D*abord, le gros airain est bien évidemment la petite cloche de 
l'horloge du palais. U airain cassera^ signifie que la cloche ne cassa 
paSy mais qu'elle aurait pu casser. Dans ces mots k trépas du 
tyrcn^ qui ne voit tout d'abord la mort de l'amiral Coligny, 
tyran des catholiques, en sa qualité de huguenot? Les pUurs^ Us 
plaintes^ les cris ne nous paraissent pas extrêmement difticiles à 
prophétiser; quanta ces mots, €au, glace, pain ne doimCj il faudrait 
avoir bien de la mauvaise volonté pour ne pas deviner que l'eau, 
c'est la Seine où furent noyés beaucoup de huguenots ; que la glace 
n'est autre chose que la terreur glaciale qui refroidit tous les cœurs; 
pain ne donne représente en termes exprès la famine, suite ordinaire 
des grandes catastrophes. Avec un peu de patience on ne trouvera 
pas moins lucide la signification des trois initiales S. Y. G. 11 suflit 
d'une simple transposition des deux dernières, ce qui nous donne 
S. C. V. Il est bien évident alors que S représente Philippe U comme 
Successeur.... de qui, s'il vous plaît?... de Charles-Quint, attendu que 
C est riniliale de Charles et que le V n'est point un Y, mais le chif- 
fre romain indiquant le nombre cinq ou quint. Pour ce qui est des 
trois derniers mots du quatrain, paix, l'armée passera^ ils s'expliquent 
d'eux mêmes : la paix étant rétablie, l'armée passera, parce qu'on 
n'aura plus besoin d'armée. 



NOSTRADAMUS. 421 

— Ah! c'est assez amusant, ût la marquise en riant aux éclats. 
Voilà, j'espère, une prédiction bien expliquée. 

— En voici une autre, ajouta Thistorien, qui indique aussi clai- 
rement la mort de Henri II. 

Bossu sera élu par le conseil, 

Plus hideux monstre en terr^ n^aperçu, 

Le coup voulant crèvera Toeil, 

Le traître au roi pour fidèle reçu. . 

C'est le bossu Montgommery, parce que monty la première syllabe 
de son nom, est synonyme de bosse; le conseil est la réunion des 
chevaliers du carrousel ; crèvera l'œil indiquait Toeil du roi crevé 
par la lance de Montgommery, et le traître au roi pour fidèle reçu, 
démontrait jusqu'à la dernière évidence que Montgommery avait 
tué le roi exprès, quoique l'on eût attribué à la maladresse ce qui 
était l'effet d'une déloyale préméditation. 

Ces explications valent bien celles que Ton a données dans mainte 
et mainte circonstance, au fameux vers de la quatrième églogue de 
Virgile : magnus ab intégra seclorum nascitur ordo : un grand ordre 
naîtra dans le courant des siècles Des Pères de l'Église y virent la 
prédiction du christianisme; un jésuite borna la prédiction à Tor- 
dre fondé par saint Ignace de Loyola; sous l'Empire, il y eut encore 
mieux, s'il est possible : il se trouva un scrutateur des arcanes de 
l'antiquité qui déclara que le magnus ordo de Virgile ne pouvait être 
attribué à autre chose qu'à la fondation du grand ordre de la Lé- 
gion d'honneur. 

— J'ajouterai encore, fit l'historien, que les adeptes de Nostra- 
damus sont allés jusqu'à mettre sur son compte des prophéties 
faites après coup. 

Ainsi on ne trouve pas dans les premières éditions des centuries 
la prédiction qui annonce la mort de Cinq-Mars et de de Thou. Le 
prophète est à son aise comme le sont ceux qui prédisent après 
l'événement. Il dit : 

Quand bonnet rouge par le mur passera, 
A. quarante onces on coupera la tête. 
Et Thou mourra. 

Le bonnet rovge signifie le cardinal de Richelieu ; le mur est 



422 QUATORZIÈME SOIRÉE. - L'ASTROLOGIE. 

celui qu'il fit abattre pour se faire transporter malade dans son 
lit; quarante onces forment cinq marcs ou Cinq-Mars, et certes 
le calembour est joli pour un prophète. Quant à Tappellation de 
de Thou par son nom, c'était un peu trop montrer le bout de l'oreille ! 
On avait été jusqu'à tirer l'horoscope des villes d'après la date 
de leur fondation. Ainsi Luc <iauric publia à Venise, en 1552, ses 
carrés magiques, dans lesquels on voit la destinée de Constantinople, 
Rome, Florence, Venise, Perrare, Milan, etc. 

Pendant que l'historien parlait, le comte tira de sa poche un petit 
in-douze. 

« A propos d'astrologie, connaissez-vous cet opuscule ? dit-il à 
l'orateur. 

— 1572 î s'écria l'astronome, l'année de la fameuse étoile nouvelle 
Voyons le titre : Prognostication touchant le mariage du très-honoré et 
très-aimé Henry , par la grâce de Dieu roi de Navarre^ et de très-illustre 
princesse Marguerite de France, calculée par maistre Bernard Abbatio^ doc- 
teur médecin et astrologue du très-chrestienroide Fraw^c. Voilà, j'espère, 
un vrai titre. 

Oh I ajouta-t-il, c'est un très-curieux document, et il nous donnera 
un digne exemple du style astrologique. Écoutez un peu cette page : 

Il s'agit de savoir si le mariage sera bon. Voici ce que raconte 
maître Abbatio : « Ayant en ma bibliothèque faictela figure du ciel, 
j'ay trouué que le seigneur de TAscêdant estoit joinct au seigneur 
de la septième maison, qui est pour la femme auec un trine aspect, 
et réception dont incotinent ay conclu selon l'opinion de Ptolémée, 
Haly, Zael, Messahala, et plusieurs autres souuerains astrologues, 
qu'ilz s*entrnymeront grandement tout le temps de leur vie. » 

— Ils se sont toujours détestés, fit l'historien. 

— Je continue, dit l'astronome. « Le serpent, deuant que froier 
auec la lamproie vomit et laisse son venin, et icelle à son appel 
sifflât, ol)éit, et vient vers luy. Quat à la longitude de vie, ay dressé 
vne aHtre figure et ay trouué que Jupiter et Vénus estoient ioinctz 
au soleil, auec fortification, et qu'ilz approcheront du siècle. » 

—Henri IV est mort avant 60 ans, fit encore remarquer l'historien. 



LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGIE. 423 

— « Notre bon roy de Nauarre aura de sa femme-Royne tressump- 
tueuse et tresuertueuse, plusieurs enfans, attendu qu'après auoir 
adressé la figure céleste, j'ay trouué que TAscendant et son sei- 
gneur, ensemble la lune, le tout estoit ioinct au seigneur de la 
cinquième maison, dicte des enfans, lesquels seront assez de nom- 
bre, à cause de Jupiter, aussi de Vénus. » 

— Ils n'ont pas eu d'enfants, s'écria le député. 

— « Jupiter et Vénus, reprit l'astronome en continuant sa lec- 
ture, se sont trouués auoir domicile sur les signes aquatiques , et 
pour ce que r.es deux planètes ont été trouuez concordats au sei- 
gneur de l'ascendant, le tout démonstre que les enfans seront jus- 
tes et bons et qui aymeront bien leurs pères et mères sans point 
leur faire aucun dommage, ou bien sans estre cause de leur des- 
truction, comme est notoire de voir du fruict du noyer, lequel faîct 
batre, rompre et esbrancher son tige, duquel a eu sa naissance. Les 
enfans viuront longuement, ilz seront bons chrétiens, et ensemble 
le père se rendra si bening et mansuet enuers ceux de nostre reli- 
gion , qu'enfin sera autant aymé d'vn chascun qu'ait eu encores home 
de nostre naissance, et trouue que n'aurons plus de guerre entre 
nous François, ce qui fust aduenu n'eust esté le présent mariage. 
Dieu nous face la grâce que tandis que serons en cette vie transi- 
toire, ne puissions voir qu'un viuant CliarUs IX. de ce nom, l'a pré- 
sent roy de France. » 

— On ne croirait guère que l'auteur écrivait ces belles pai ole.v 
l'année de la Saint-Barthélémy! lit le député. 

— Ce savant astrologue, s'écria l'historien, ne paraît pas s'être 
douté non plus de la rupture du mariage si naïvement célébré par 
lui, ni du mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, et encore 
moins de Ravaillac. 

— Je croyais entendre Rabelais, fit le professeur de philo- 
sophie. Cette lecture me rappelle Shakespeare, qui se moque si fine- 
ment de l'astrologie dans le passage suivant de sa pièce du Roi Lear: 

« Voici une excellente sottise du monde. Quoi I lorsque nous 
sommes maèades dans la fortune (ce qui vient souvent de notre 
mauvaise conduite), nous rendons coupables de nos souffrances le 
soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions .méchants par né- 



k2k QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOOIE. 

cessitéy fous par un ordre du ciel; fripons, voleurs et traîtres par 
une prédominance des astres ; buveurs, menteurs et adultères par 
une obéissance forcée à l'influence d'une planète; et comme si tous 
nos vices dépendaient d'une impulsion du ciel! Admirable inven- 
tion d'un libertin de mettre ses penchants déréglés sur le compte 
d'une étoile 1 Mon père et ma mère furent unis sous le signe du 
Dragon, et je naquis sous la Grande Ourse; de sorte que je dois être 
rude et sans honte. Bah 1 j'aurais été ce que je suis, si même la plus 
pure étoile du firmament eût présidé à ma naissance. » 

— Voltaire, qui ne fait pas toujours preuve d'une profonde in- 
struction en astronomie, reprit l'astronome, et qui dans le chapitre 
même auquel j'emprunte ce qui suit, semble ignorer les stations 
et les rétrogradations planétaires résultant de la combinaison des 
mouvements de notre globe avec ceux des diverses planètes, Vol- 
taire émet à propos de la vanité de l'astrologie des observations fort 
judicieuses que nous pouvons rappeler en passant. < Cette erreur 
est ancienne, dit-il, et cela suffit. Les Égyptiens, les Ghaldéens, les 
Juifs avaient prédit l'avenir; donc on peut aujourd'hui le prédire. 
On enchantait les serpents ; on évoquait des ombres : donc on peut 
aujourd'hui évoquer des ombres et enchanter des serpents. 11 n'y a 
qu'à savoir bien précisément la formule dont on se servait. Si on 
ne fait plus de prédictions, ce n'est pas la faute de l'art; c'est ainsi 
que les alchimistes parlent de la pierre philosophale. < Si nous ne 
« la trouvons pas aujourd'hui, disent-ils, c'est que nous ne sommes 
« pas encore assez au fait; mais il est certain qu'elle est dans la 
« clavicule de Salomon; » et^ avec cette belle certitude, plus de 
deux cents familles se sont ruinées en Allemagne et en France. 

c Ne vous étonnez donc point si la terre entière a été la dupe de 
l'astrologie. Ce pauvre raisonnement : « Il y a de faux prodiges, 
« donc il y en a de vrais, » n'est ni d'un philosophe ni d'un homme 
qui ait connu le monde. « Cela est faux et absurde, donc cela sera 
« cru par la multitude : » voilà une maxime plus vraie. 

c Étonnez -vous encore moins que tant d'hommes, d'ailleurs très- 
élevés au-dessus du vulgaire, tant de princes, tant de^ papes, qu'on 
n'aurait pas trompés sur le moindre de leurs intérêts, aient été si 
ridiculement séduits par cette impertinence de l'astrologie. Ils 



LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGIE. 425 

étaient très-orgueilleux et très-iguorants. Il n'y avait d'étoiles que 
pour eux : le reste de l'univers était de la canaille dont les étoiles 
ne se mêlaient pas. 

ce Le fameux duc de Yalstein fut un des plus infatués de cette chi • 
mère. Il se disait prince, et par conséquent pensait que le zodiaque 
avait été formé tout exprès pour lui. Il n*assiégeait une ville, il ne 
livrait une bataille qu'après avoir tenu son conseil avec le ciel ; 
mais comme ce grand homme était fort ignorant^ il avait établi pour 
chef de ce conseil un fripon d'Italien nommé Jean-Baptiste Seni, 
auquel il entretenait un carrosse à six chevaux et donnait la valeur 
dé vingt mille livres de pension. Seni ne put jamais prévoir que 
Yalstein serait assassiné par ordre de son gracieux souverain Fer- 
dinand II« et que lui Seni s'en retournerait à pied en Italie. 

a Et si on alléguait qu'un bandit que Sixte-Quint fît pendre était 
né au même temps que Sixte-Quint, qui de gardeur de cochons de- 
vint pape, les astrologues diraient qu'on s'est trompé de quelques 
secondes, et qu'il est impossible dans les règles que la même étoile 
donne la tiare et la potence. Ce n'est donc que parce qu'une foule 
d'expériences a démenti les prédictions que les hommes se sont 
aperçus à la fin que l'art est illusoire ; mais avant d'être détrompés, 
ils ont été longtemps crédules. 

« Je n'ai pas l'honneur d'être prince, ajoutait à ce propos le grand 
écrivain, cependant le célèbre comte de Boulainvilliers et un Italien 
nommé Colonne, qui avait beaucoup de réputation à Paris, me pré- 
dirent l'un et l'autre que je mourrais infailliblement à l'âge de 
trente-deux ans. J'ai eu la malice de les tromper déjà de près de 
trente années, de quoi je leur demande humblement pardon. » 

— J'approuve fort Voltaire d'avoir trompé Boulainvillers, s'écria 
le député, et je trouve toute cette histoire astrologique du plus haut 
intérêt. Mais ce n'est pas seulement l'histoire que je voudrais avoir : 
ce sont encore les principes même de cette prétendue science. 

— J'allais y arriver , répliqua l'astronome. Voici le résumé de 
cette iSeimeuse doctrine que Manilius expliquait déjà il y a deux 
mille ans dans son grand poème de huit mille vers intitulé les As- 
tronomiques. 

Sept astres principaux et les douze constellations influent parti- 



426 QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOGIE. 

culièrement sur la destinée humaine et sur les événements. Les sept 
astres illustres sont : le Soleil, la Lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mer- 
cure et Saturne. 

Le Soleil préside à la tête, la Lune au bras droit, Vénus au bras 
gauche, Jupiter à Testomac ; en continuant de descendre, on trouve 
Mars, puis Mercure qui tient la jambe droite et Saturne la jambe 
gauche. 

Dans les constellations, le Bélier gouverne la tête; le Taureau, le 
cou; les Gémeaux, les bras et les épaules; TËcrevisse, la poitrine 
et le cœur; le Lion, Testomac; Tabdomen correspond au signe de la 
Vierge, et les reins à la Balance. Viennent ensuite : le Scorpion ;' le 
Sagittaire, gouvernant les cuisses ; le Capricorne, gouvernant les 
genoux; le Verseau, les jambes; et les Poissons, les pieds. 

Albert le Grand a assigné aux astres les influences suivantes : 
Saturne était censé dominer sur la vie, les changements, les scien- 
ces et les édifices; 

Jupiter, sur l'honneur , les souhaits , les richesses et la pro- 
preté; 

Mars, sur la guerre, les prisons, les mariages et les haines; 

Le Soleil, sur l'espérance, le bonheur, le gain et les héritages; 

Vénus, sur les amitiés et les amours; 

Mercure, sur les maladies, les dettes, le commerce et la 
crainte ; 

La Lune, sur les plaies, les songes et les larcins. 

Chacun de ces astres présidait à un jour de la semaine, à une cou- 
leur, à un métal, etc. 

Le Soleil gouvernait le dimanche ; la Lune, le lundi; Mars, le mar- 
di; Mercure, le mercredi; Jupiter, le jeudi; Vénus, le vendredi; Sa- 
turne, le samedi. 

Le Soleil figurait le jaune; la Lune, le blanc; Vénus, le vert; 
Mars, le rouge; Jupiter, le bleu; Saturne, le noir; Mercure, les cou- 
leurs nuancées. 

Le Soleil présidait à Tair; la Lune, à l'argent; Vénus, à TétaiUj 
Mars, au fer ; Jupiter, à l'airain ; Saturne, au plomb ; Mercure, au 
vif-argent. 

Le Soleil était censé bienfaisant et favorable; Saturne, triste, mo- 



LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGIE. 427 

rose et froid; Jupiter, tempéré et bénin; Mars, ardent; Vénus, bien- 
faisante et féconde; Mercure, inconstant; la Lune, mélancolique. 

Dans les constellations, le Bélier, le Lion et le Sagittaire étaient 
chauds, secs et ardents. Le Taureau, la Vierge et le Capricorne 
étaient lourds, froids et secs ; les Gémeaux, la Balance et le Ver- 
seau étaient légers, chauds et humides; TËcrevisse, le Scorpion et 
les Poissons étaient humides, mous et froids. 

Vous voyez, messieurs, que le ciel était alors intimement mêlé 
aux affaires de la Terre ; l'astronomie et l'astrologie régnaient en 
souveraines absolues sur toutes les sciences. Les tireurs d'horosco- 
pes étaient aussi occupés que les plaideurs en Normandie et les 
architectes à Paris. On cite, entre autres, le fameux Thurneisen, 
homme vraiment extraordinaire qui vivait dans le siècle dernier à 
la cour électorale de Berlin où il était tout à la fois médecin, chi- 
miste, tireur d'horoscopes, faiseur d'almanachs, imprimeur et li- 
braire. Sa réputation d'astrologue était si étendue, qu'il ne naissait 
presque pas d'enfants dans une famille distinguée d'Allemagne, de 
Pologne, de Hongrie, de Danemark, même d'Angleterre, sans qu'on 
lui envoyât sur-le-champ un exprès qui lui annonçait le moment 
précis de la naissance. Il lui arrivait souvent trois et jusqu'à dix 
ou douze messages de ce genre à la fois, et il finit par être telle- 
ment surchargé de besogne qu'il fut obligé de prendre des associés 
et des commis I 

La conclusion de cette causerie sur l'histoire sommaire de 
l'astrologie, ajouta l'astronome en terminant, c'est que cette pré- 
tendue science divinatoire est née : 1*» des coïncidences primitive- 
ment remarquées entre les aspects célestes et les phénomènes de la 
nature, et â"" de la disposition innée de l'homme à se croire le centre 
et le mobile de l'univers. L'astrologie est la mère de l'astronomie, 
et, comme le disait Kepler, qui était obligé de faire des almanachs 
et de tirer des horoscopes pour gagner sa vie, elle n'a même pas 
toujours nourri convenablement sa fille. Aujourd'hui elle est morte, 
et bien morte, devant l'esprit scientifique. L'Astronomie règne seule 
et en souveraine absolue. 



Q.UINZIÈME SOIRÉE 



LE TEMPS ET LE CALENDRIER 



Les définitions du temps et de Téternité. — Mesure des éTénements terrestres. — 
Différentes espèces de calendrier. — Les années; les mois; les semaines; les 

jours. Explication du calendrier actuel. 



Trois jours après l'entretien précédent, nous nous trouvions réunis 
tous les dix au coucher du soleil, devant le grand spectacle de la mer, 
toujours nouveau, toujours captivant, toujours inspirateur. La mar- 
quise, la femme du navigateur et sa fille, causaient ensemble, assises 
devant la tiède muraille du chalet, et discutaient sur un passage de 
la Légende des siècles qui les avait impressionnées. Le capitaine et 
le comte arrivaient ensemble du sémaphore en fumant de magnifi- 
ques spécimens de la Havane. Le professeur de philosophie et le 
pasteur étaient tout simplement couchés dans l'herbe. L'historien 
et le député étaient debout, appuyés sur le bloc de granit, devisant 
politique. L'astronome^ que mettaient souvent en retard son ha- 
bitude constante de travail intellectuel ou son infatigable goût de 
recherches, arrivait de la bibliothèque du château, dans laquelle il 
s'était mis à fureter au dessert. 

< Eh bien I mon cher astronome , fît la marquise , avez - vous 
trouvé? » 

Il faut dire, pour expliquer cette entrée en matière, que la con- 
versation du dîner avait principalement porté sur la nature du Temps. 
On avait longuement causé, pour, en définitive , n'arriver qu'à un 



LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ. 429 

mince résultat. Les uns voulaient que le temps fût une réalité ab- 
solue, exactement mesurée par les heures, les jours et les années, 
aussi connue et aussi incontestable que l'existence de tous les objets 
qui tombent sous nos sens. Les autres disaient que le temps n'est 
qu*une affaire de sensation. D'autres ajoutaient même que c'était 
une illusion de la vie; et lo professeur, plus fln, déclarait mieux en- 
core : que la mesure du temps n'est autre chose qu'une hallucina- 
tion exacte du cerveau éveillé. On avait remis la discussion à la soi- 
rée, et l'astronome aurait voulu trouver dans la bibliothèque une 
définition solide, susceptible d'être adoptée ou discutée. 

« Hélas I chère marquise, répondit-il à l'interpellation, je puis 
personnellement vous démontrer que le temps n'existe pas en réa- 
lité; mais je n'ai pas trouvé grand'chose là-dessus dans nosphiloso- 
phes. Je viens de voir qu'Emmanuel Kànt le définit «une des formes 
de la sensibilité. » Schelling l'appelle « l'activité pure avec la né- 
gation de tout être. » Leibnitz le définit « l'ordre des successions, » 
comme il définit Tespace l'ordre des coexistences. Newton et Glarke 
font de l'espace et du temps deux attributs de Dieu.... 

— Ahl fit le député, qu'est-ce que toutes ces définitions définissent? 
Que j'aime mieux l'astronomie I 

— Eh! comment définissez -vous le temps vous-même, monsieur 
le député? 

— Pour moi, le temps, c'est ce qui tue les monarchies et prépare 
les républiques. 

— Ce n'est pas là une définition. Et vous, monsieur le pasteur? 

— C'est le germe de l'éternité. 

— Et pour vous, marquise ? 

— Pour moi, c'est un être tout à fait désagréable, que je n'ai ja- 
mais appelé, et qui, tous les soirs, vient se montrer dans ma glace. 
Pour moi, c'est un indiscret. Voilà ma définition. 

— Et la vôtre ? commandant. 

— Time is money ! messieurs, c'est mon opinion. 

— C'est vrai, dit le comte, et toutefois c'est un sylphe moqueur : 
plus on le cherche, plus on le perd I 

— Ahl mon Dieu! fit le professeur, quel kaléidoscope. Voyons! 



430 XV» SOIRÉE. - LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

ne pouvons -nous donc Tenvisager sérieusement, ce fameux problème, 
et nous former une juste idée de sa valeur? 

— Je pense que nous le pouvons, reprit l'astronome, et j'ajouterai 
même qu'il est nécessaire que nous examinions un instant ensemble 
cet aspect de Thistoire du ciel; car c'est un complément indispensa- 
ble à Tunité du panorama astronomique qui a fait jusqu'à présent 
l'objet de nos causeries. 

Il me semble que la connaissance astronomique actuelle de l'uni- 
vers nous autorise à déclarer que notre temps ni notre espace ne sont 
pas des réalités, et qu'il n'y a d'absolu dans ce sujet que l'éternité 
et l'infini. 

— Ahl slh! fit le député. En effet, nous donnons le nom de temps 
à la succession des événements terrestres mesurés par le mouvement 
de la terre. Ne nous y trompons pas. Si la terre ne tournait pas , 
nous n'aurions pas de mesure , et par conséquent pas de temps. A 
l'époque où l'on croyait la terre en repos , où le soleil et tous les 
astres tournaient autour de nous, ce mouvement apparent était, 
comme aujourd'hui le mouvement réel de la terre, le mode généra- 
teur du temps. Les théologiens eux-mêmes ont dû s'y conformer. 
Pour Moïse, le temps n'exista qu'à partir du premier jour de la créa- 
tion, lorsqu'il y eut c soir et matin. » Pour les Pères de l'Église, le 
mouvement diurne cessera à la fin du monde, et « il n'y aura plus 
de tempç. » Mais examinons le fait en lui-même. 

Supposons un instant que la terre soit, comme on le croyait jadis, 
une immense surface plane , et qu'elle soit éclairée par un soleil 
toujours immobile au zénith, ou par une lumière diffuse invariable. 
Cette terre est, je suppose, unique dans l'espace et immobile. 

Un homme est créé sur cette surface. Je vous demande si le temps 
existera pour lui ? 

La lumière qui Téclaire est immobile. Pas d'ombre, pas de gno- 
mon, pas de cadran solaire; pas de jour ni de nuit, de soir ni de 
matin ; pas d'année ; pas de divisions (divisions de quoi ?) ; pas de pé- 
riode que l'on puisse partager en jours, heures, minutes, secondes. 

— Mais si, interrompit le navigateur. Sa vieî 

— Si cet homme était seul, répliqua l'astronome, il lui importe- 
rait peu après sa mort de savoir si sa vie s'est effectuée dans le temps 



LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ. Wl 

OU dans Féternité. Mais pour faciliter votre hypothèse, admettons , 
non pas un homme, mais une société. Vous dites que, en ne suppo- 
sant pas les individus immortels^ on pourrait mesurer la durée de 
leur existence. Mais comment? 

— On pourrait dire, par exemple : la moitié, le quart, les trois 
quarts de la vie. 

— Mais ce ne sont pas là des mesures. En effet. Voici deux planè- 
tes dans notre supposition. Sur Tune on vit 1000 ans. Sur l'autre 100. 
Or, la moitié, le quart de mille ans, ce n'est pas une valeur égale à 
la moitié , au quart de cent. 

— Non, sans doute, mais ce sont là des valeurs relatives. 

— Eh bien I c'est justement ce que je veux dire. Ce que nous ap- 
pelons le temps n'est qu'une appréciation relative. L'absolu, c'est 
Féternité. 

— De ce que le temps n'existe pas pour Fespace , cela ne prouve 
pas qu'il n'existe pas pour nous, dit le député. Il n'y a rien dans 
Fespace; mais il y a bien des choses sur la terre, qui existent indu- 
bitablement. 

— Sans doute, répliqua l'astronome. Mais voici où gît notre er- 
reur. Nous avons l'habitude de croire que la terre est le type de Fu- 
nivers; que nos impressions terrestres s'appliquent à la nature 
entière; que notre temps est la mesure de la création et de Fhistoire 
générale du ciel. Combien de personnes instruites croient encore qu'il 
y a du temps dans Féternité, et que là mille ans sont présents comme 
un jour.... 

— Et les semaines d'indulgence pour les âmes du purgatoire? fit 
la femme du capitaine. S'il n'y a pas de temps dans le ciel ni dans 
Fenfer, il y en a un dans le purgatoire. Autrement, les messes et les 
prières.... 

— Ah ! madame, interrompit le député, vous mêlez le purgatoire 
aux planètes. Là-dessus, nous ne p\)urrions jamais nous entendre. 

— Quoique je n'admette pas le dogme catholique du purgatoire, 
dit le pasteur, je pense toutefois que dans Féternité nos impressions de 
souffrance ou de joie, d'expiation ou de récompense, seront succes- 
sives, et nous donneront comme sur la terre l'appréciation du temps. 

— C'est-à-dire, fit le capitaine, que si vous vous ennuyez mortel- 



kZ2 XV« SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

lement pendant la durée de vingt-quatre heures, cela vous paraîtra 
plus long que si vous êtes heureux pendant cent ans. 

— Avouons, mes amis, dit Thistorien, que tout cela nous est diffi- 
cile à bien co'.nprendre. Penser qu'en vivant mille années, puis mille 
autres années, et encore mille autres années.... dix, cent, un mil- 
lion de siècles.... ne serait jamais approcher en rien du terme 
de réternilé!... que ces périodes séculaires recommencées et multi- 
pliées par elles-mêmes ne feront toujours pas davantage 1... que no- 
tre âme, force personnelle, est indestructible, et que c'est là la per- 
spective que nous avons devant nous au sortir de cette vie.... C'est 
tellement eiïrayant, que c'est à désirer de n'être pas né.... 

— L'efiroi ne peut venir que de notre insufiisance de conception, 
dit le professeur. Êtres finis, nous ne pouvons concevoir l'infini. 
D'ailleurs, sommes-nous effrayés de notre éternité passée? Non. Ce- 
pendant nous avons la même raison de nous croire éternels dans le 
passé que dans l'avenir. La seule différence, c'est qu'en progressant, 
nous devenons de plus en plus conscients de nous-mêmes. 

— Loin d'être effrayé, dit l'astronome, je suis au contraire satis- 
fait de penser que j habiterai tour à tour ces mondes merveilleux 
posés comme autant de points d'interrogation au-dessus de nos tê- 
tes. Mais évidemment, je le répète, le temps planétaire n'est rien. 

— Nos années sont nos années ! s'écria le député, et nos jours sont 
nos jours ! 

— Non, mon cher Breton , fit l'astronome. Ne soyez pas obstiné. 
Nos années ni nos jours ne sont pas des bases. En effet, si la terre 
tournait deux fois plus vite sur elle-même et autour du soleil, les 
personnes qui vivent soixante ans n'en vivraient plus que trente, 
comparativement à la durée actuelle; mais ce serait tout de même 
soixante révolutions terrestres, et, rigoureusement, soixante années. 
Si la terre tournait dix fois plus vite, soixante ans seraient rapetis- 
ses en six ans; et cependant ce serait toujours soixante ans. Nous 
vivrions toujours aussi longtemps; il y aurait toujours quatre sai- 
sons, 365 jours, 24 heures, 60 minutes, etc. Seulement, tout serait 
plus rapide; mais ce serait exactement k même chose pour nous, et 
les autres mouvements célestes apparents subissant une diminution 
corrélative, nul ne s'apercevrait de la métamorphose. 



LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ. 433 

Du reste, voyez au microscope , sur une feuille, dans une goutte 
d'eau, tels êtres infiniment petits ne vivant là que cinq minutes. Du - 
rant cette période ils ont le temps de naître et de grandir. Enfants, 
ils deviennent adolescents, arrivent à Tàge des passions, se marient, 
ont une famille parfois très - nombreuse , qu'ils élèvent et lancent 
dans le monde. Puis, après Tâge mûr, ils arrivent à la vieillesse, et 
Unissent par mourir. Tout cela en cinq minutes ! Leurs impressions, 
si rapides et si fugaces, sont aussi profondes pour eux que vos plus 
grandes méditations politiques Tont été pour vous, mon cher député. 

Tout n*est que relatif. En Valeur absolue, une vie complète de 
cent ans n'est pas plus longue qu'une vie complète de cinq minutes. 
Il en est de même de l'espace. La terre a 3000 lieues de diamètre, et 
nous avons de 5 à 6 pieds de taille. Or si, par un procédé quelcon- 
que, la terre se rapetissait jusqu'à devenir aussi petite qu*une bille, 
et si les divers éléments du monde subissaient une diminution corré- 
lative, nos montagnes seraient alors comme nos grains de cendre 
actuels ; cet océan ne serait qu'une goutte, et nous, nous serions 
plus petits que les animalcules microscopiques dont je parlais tout 
à rheure. Cependant il v!y aurait rien de changé pour nous! Nous au- 
rions toujours nos 5 ou 6 pieds, le mètre serait toujours la dix mil- 
lionième partie du quart du méridien terrestre, et la France n'au- 
rait pas perdu un pouce de son territoire. 

Eh bien 1 une valeur que l'on peut ainsi renfler et rapetisser à 
volonté sans changer sa nature n'est pas une valeur mathématique. 
Donc, en réalit*^, le temps ni l'espace n'existent pas. 

Prenons un autre exemple plus direct. La révolution de la terre 
autour du soleil nous crée nos années. La rotation autour de l'axe 
nous crée nos jours. Voilà la base de notre calendrier. Or, au lieu 
de rester sur le globe , supposons - nous placés dans l'espace pur, 
n'importe où, dans l'espace absolu. Quel temps est-il là? — Nul temps. 
Nous pouvons rester là dix ans, vingt ans, cent ans, mille ans, 
nous n'arriverons jamais à l'année prochaine. 

— Ainsi, dit Thistorien, le temps, selon vous, est créé par le dou- 
ble mouvement de la terre. Sans ces mouvements, il n'existerait 
pas. £t dans l'espace absolu il n'y a pas de temps? 

— Cette vérité me paraît tout à fait évidente, répondit l'astronome.- 

38 



434 XV« SOIRÉE. — LE'TEMPS ET LE CALENDRIER. 

Notre planète nous fabrique notre temps, à nous, simultanément ; 
Jupiter fabrique à ses habitants des années de douze ans et des jours 
de moins de dix heures; Saturne, des années de trente ans et des 
jours de dix heures un quart; Neptune des années de cent soixante- 
cinq ans; Mercure des années de quatre-vingt-huit jours. Sur d'au- 
tres systèmes r il y a plusieurs soleils ensemble, de sorte qu'il est 
difficile de deviner quelle espèce de temps ils doivent avoir. Toute 
cette infinie diversité de mesures se fait au sein de Féternité, seule 
réelle. L'histoire entière de la terre et de ses générations passe ac- 
tuellement à travers Téternité. Mais avant l'existence de la terre et de 
notre système solaire, il y avait un autre temps, mesuré par d'autres 
mouvements et pour d'autresêtres. Quand la terre n'existera plus, ily 
aura peut-être dans la région de l'espace où nous sommes actuelle- 
ment, un autre temps pour d'autres êtres. Mais ce ne sont pas là des 
réalités, des fragments deTéternité. Non. Cent millions de milliards 
de siècles ou une seconde,c'est de la même longueur réelle dans l'éter- 
nité. Au milieu de l'espace, nous n*en pourrions pas faire la différence. 

— Nous devions parler du calendrier ce soir, dit la marquise. 
Mais comment parler d'une chose qui n'existe pas ? 

— Chaque planète a son espèce de temps particulière , répliqua 
l'astronome, et le temps de la terre n'est pas celui des autres mon- 
des ni celui de l'univers, puisqu'en fait l'univers n'a pas de temps. 
Voilà la distinction qu'il importait d'établir. Maintenant, nous pou- 
vons nous occuper de l'espèce de temps que notre planète nous fa- 
brique pour notre usage personnel ici -bas. 

Elle tourne autour du soleil. Un tour entier forme une période 
qui peut nous servir de mesure relative pour nos affaires terrestres. 
On l'appelle annêe^ c'est-à-dire l'anneau, le cercle. 

Un second mouvement, plus court, fait tourner la terre sur elle- 
même, de sorte que dans ce mouvement , chaque méridien avance 
vers le soleil, passe directement sous ses rayons, s'en va, approche 
de l'ombre qui marque Topposite du soleil, traverse cette ombre, et 
revient de nouveau vers le soleil. Cette période, nous l'appelons le 
jour, du mot giorno^ que les Italiens ont pris du latin diurnurn^ dies, 
lequel vient lui-même du sanscrit dyaus, que nous avons vu dans 
notre troisième soirée^ 



LES ANNÉES ET LES JOURS. 435 

Voilà donc deux mouvements pouvant servir de mètre pour la du- 
rée. Malheureusement ils n'ont pas entre eux de commune mesure. 




■ O wUllt 



t« aJir» 

L'année terrestre et les mois. 

Ainsi, il n'y a pas un nombre exact de jours dans Tannée. Pour re- 
venir au même point de son cours relativement au soleil, la terre 
emploie 365 jours, plus une fraction.... 

— 25 centièmes, ou un quart de jour, ou six heures , je crois? 
dit la fille du capitaine. 

— Pas exactement. 

— 256 millièmes? dit Thistorien. 

— Pas exactement. 

— 2563 dix-millièmes? ajouta le navigateur. 

— Pas encore exactement , répondit Tastronome. Nous pouvons 
aller aux dix-millionièmes, sans voir la fraction s'arrêter. La ré- 
volution sidérale de la terre est , en jours moyens, donnée par le 

chiffre 265,2563744. 

On appelle année sidérale le temps que, par suite de la révolu- 
tion de la terre, le soleil emploie à accomplir son cours apparent, 
ou l'intervalle compris entre deux coïncidences successives du cen- 
tre du soleil avec une même étoile de l'écliptîque. 

Mais pendant cet intervalle, l'équinoxe, nous l'avons vu, se dé- 
place parmi les étoiles. Cette rétrogradation séculaire fait qu'en un 



436 XV- SOIRÉE. - LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

an il est od peu plus à l'est qu'il n'était. Le soleil arrive donc à 
lui un instant plus tôt : onze minutes environ, ou plus exacte- 
ment : j. 0141578. En retranchant cette petite quantité de Tannée 
sidérale, nous avons Tannée tropique , le retour annuel du soleil à 
chaque équinoxe , celui qui importe aux saisons et au calendrier. 

C'est donc 365,Î422166, 365J 5^ 48" 47' 8. 

Voilà donc Tannée. Par conséquent, on ne peut la partager en un 
nombre exact de jours. 

— Ce qui a singulièrement gêné la chronologie ! fit l'historien. 

— Cependant il y a 365 jours par an , dit le comte. 

— Et 366 aux années bissextiles, remarqua la ûlle du capitaine. 

— C'est justement dans ce partage qu'a toujours été la difticulté, 
dit l'historien. Ainsi, le plus ancien des calendriers connus, celui des 
Égyptiens, faisait Tannée de 365 jours juste. Elle était donc de six 
heures trop courte. Il en résultait qu'au bout de quatre ans, Tannée 
recommençait un jour trop tôt; c'est-à-dire que la date d'un sol- 
stice ou d'un équinoxe tombait un jour plus loin. Par l'accumulation 
de ces petites différences, Teffet devenait sensible dans la durée même 
de la vie d'un homme, puisque au bout d'un siècle cette année 
recommençait 24 jours avant Tannée réelle. Le premier jour de celle- 
ci se trouvait ainsi parcourir toutes les dates de celle-là, et, au bout de 
1460 années réelles, on avait compté 1461 années] civiles, et le jour 
initial des deux années se retrouvait en coïncidence comme dans 
l'origine. 

Comme le jour initial parcourait, en rétrogradant, tous les degrés 
du zodiaque, le retour des mêmes saisons et des mêmes travaux d'a- 
griculture n'était pas attaché aux mêmes dates : ce qui rendait l'ob- 
servation des levers d'étoiles fort importante. Le lever héliaque de 
Sirius annonçait l'époque du débordement prochain du Nil, phéno- 
mène d'une si jjrande utilité pour TÉgypte, qu'il était célébré par 
les fêtes nationales les plus solennelles. 

Dans ce système, la même date courait toute Tannée. Les travaux 
de l'agriculture se rapportent aux divers mois , non pas à cause de 
leurs noms, mais à cause de leurs températures. Dans le système de 
Tannée égyptienne, on ne pouvait donc pas dire : la moisson se fait 
dans tel mois, la vendange dans tel autre » puisque tous les mois, 



LE CALENDRIER ÉGYPTIEN. 437 

dans une certaine période, correspondraient à la température favo- 
rable à la moisson, à la vendange, etc. 

— Voilà un calendrier qui ne servait pas à grand'chose, dit le 
professeur; celui des Grecs était plus embrouillé, mais plus utile. 

Il était luni'Solairey c'est-à-direqu'il se réglait à la fois sur les révolu- 
tions de la lune et sur celles du soleil ; voici comment on l'avait établi. 

L'année commençait à la nouvelle lune la plus voisine du 20 au 
21 juin, époque du solstice d'été; elle était composée en général de 
12 mois dont chacun commençait le jour de la nouvelle lune, et qui 
avaient alternativement 30 et 29 jours. Cette disposition, conforme à 
Tannée lunaire, ne donnait que 354 jours à l'année civile; et comme 
elle est plus courte que celle du soleil de 10 jours 21 heures, cette 
différence, en s'a joutant, produisait à peu près 87 jours au bout 
de 8 ans, ou 3 mois de 29 jours. Pour amener les années lunaires à 
concorder avec les solstices, il fallait donc ajouter trois mois inter- 
calaires en 8 ans. 

. On attribue à Méton la remarque qu'après 19 ans, il s'est écoulé 
235 lunaisons et que les nouvelles et pleines lunes reviennent aux 
mêmes dates. En effet, l'année et la lunaison sont à très-peu près 
entre elles dans le rapport de 235 à 19. Avec une série de 19 années 
d'observations lunaires, les phases reviennent périodiquement dans 
le même ordre, et l'on peut prédire les dates des retours de ces 
phases. Ce cycle /unaire fut adopté des Athéniens Tan 433 avant notre 
ère, pour régler leur calendrier luni-solaire, et ils en avaient fait 
graver le calcul en lettres d'or sur les murs du temple de Minerve ; 
c'est de là que vient le nom de nombre d'or qu'on donne au numéro 
qui marque le raffg d'une année proposée dans cette période de 19 
ans, ramenant les phases aux mêmes dates. 

Calippe rendit ce cycle plus exact, en le quadruplant et ôtant 
un jour; ainsi il le fltde 27759 jours, ou 76 années juliennes, durant 
lesquelles on a 940 lunaisons. 

— Le calendrier romain, dit l'astronome, était encore plus com- 
pli(|ué que le grec, et moins bon. C'est un véritable capharnatim. 
Romulus donna à ses sujets un arrangement bizarre auquel nous 
ne comprenons plus rien. Plus guerrier que savant, ce fondateur 
de Rome ne faisait l'année que de dix mois, les uns de 20 jours, les 



438 XV SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

autres de 55 ! Ces durées inégales étaient probablement réglées par 
les travaux champêtres et les idées religieuses dominantes. Après 
l'épuisement de ces dix mois on recommençait à compter toujours 
dans le même ordre. L'année n'avait que 304 jours. 

.Le premier de ces dix mois s'appelait mar^, du nom du dieu dont 
Romulus prétendait descendre. Le nom du deuxième mois (aprUis) 
dérive ou du mot aperire^ ouvrir, parce que c'est le moment où la 
terre s'ouvre, ou d'Aphrodite^ un des noms de Vénus, grand'mère 
d'Ënée. Le troisième mois fut consacré à Mala^ mère de Mercure. 
Le quatrième à Junon. Les noms des six autres mois exprimaient 
simplement leur rang : 

Quintilis Sextilis September October November December 
(cinquième] (sixième) (septième) (huitième) (neuvième) (dixième). 

Numa ajouta deux mois aux dix de Romulus ; l'un prit le nom de 
Januariusj de Janus ; le nom de l'autre dérive, ou des sacrifices ex - 
piatoires {fehrualia) par lesquels on se^ purifiait des fautes commises 
dans le cours de Tannée, ou de Februoy le dieu des morts, auquel ce 
dernier mois aurait été consacré. L'année fut alors portée à 355 jours. 

Ces mois romains sont devenus les nôtres. Il est donc indispen- 
sable de les considérer à leur origine, et de voir comment ils se sont 
modifiés et complétés. 

Chacun d'eux était partagé en sections inégales, séparées par des 
jours portant les noms de calendes, de nones et d'ides. Les calendes 
étaient invariablement fixées au premier jour de chaque mois; 
les nones arrivaient le 5 ou le 7; les ides, le 13 ou le 15. 

Les enfants, dit Arago, ayant leur attention principalement fixée 
sur le prochain jour de congé, sur le dimanche , désignent souvent 
les jours de la semaine d'après leur distance i cette époque tant dé- 
sirée. Il n'est pas rare de leur entendre dire : nous sommes à deux, 
à trois, à quatre jours, etc., du dimanche. Ainsi comptaient les Ro- 
mains: ils caractérisaient chaque jour par sa distance i la fête sui- 
vante du même mois. Immédiatement après les calendes d'un mois 
quelconque, les dates étaient rapportées aux nones, et Ton disait : 
sept jours, six jours, cinq jours, etc., avant les nones. Dès le lende- 
main des nones, on comptait par ides ; enfin les jours qui terminaient 
un mois étaient rapportés de même aux calendes du mois suivant. 



CALENDRIERS GRECS ET ROMAINS. 439 

L'incroyable bizarrerie de cette manière de compter se complète d'une 
manière digne d'elle si Ton ajoute que Tavant-veille de chacun de ces 
jours, qui aurait dû prendre respectivement le nom de deuxième jour 
avant les nones, avant les ides, avant les calendes, s'appelait en réalité 
le troisième ; le jour qui précédait l'avant-veille prenait le nom de qua- 
trième, et ainsi de suitç, avec une erreur constante en plus d'une unité l 

Comme il y avait dix jours de moins dans l'année, on sentit bien- 
tôt la nécessité de les ajouter. On créa donc un mois supplémen- 
taire que Ton appela rmrcèdonius. Ce mois, par une autre bizarrerie, 
on l'intercalait tout entier entre le 23 et le 24 février. Ainsi, après 
le ï3 février venait: le 1*', le 2, le 3, etc., mercédonius; ce n'était 
qu'après Tépuisement des jours de ce mois supplémentaire qu'on 
reprenait la série : 24, 25 février, etc. 

Enfln, pour combler la mesure, les pontifes chargés du soin de 
régler ce complexe calendrier, s'en acquittèrent aussi mal que pos- 
sible ; par négligence, ou par un usage arbitraire de leur puissance, 
ils allongèrent ou aceourcirent Tannée sans aucune règle d'unifor- 
mité. Souvent même ils ne consultaient pour cela que leur commo- 
dité, ou les intérêts de leurs amis. 

Le désordre que cette licence avait jeté dans le calendrier était 
allé si loin, que les mois avaient changé de saison, ceux de l'hiver 
ayant été avancés à l'automne , ceux de Tautomne à l'été , etc. Les 
fêtes étaient célébrées dans des saisons différentes de celles pour 
lesquelles on les avait instituées; en sorte que celles de Gérés ar- 
rivaient quand le blé était en herbe, et celles de Bacchus quand les 
raisins étaient verts. Jules César résolut d'établir l'année solaire 
suivant la mesure connue de la révolution du Soleil, ou 365 jours 
et un quart. Il ordonna que chaque quatrième année on ferait Tin- 
tercalatîon d'un jour à la place où l'on faisait arriver le mois mer- 
cédonius, c'est-à-dire entre le 23 et le 24 février. Ainsi l'année 
civile eut 365 jours 1/4. 

Le 6"'" des calendes de mars était dans les années communes le 
24 février; on l'appelait sexto-kalendcis. Comme tous les quatre ans 
on intercalait un jour entre le 23 et le 24, ce jour additif était ap- 
pelé un second 6™* jour, bissexto kalendas, d'où vient le mot 6w5earU7e, 
appliqué aux années de 366 jours.' 



kkO XV« SOIRÉE. - LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 



Mais il fallai t rendre aussi les fêtes publiques aux saisons qui devaient 
les recevoir : César fut obligé d'insérer dans l'année courante — 46 (ou 
708 de Rome) deux mois intercalaires, outre le mois mercédonien. 
On eut donc une année de 1 5 mois divisés en 445 jours : c'est ce 
qu'on appella Vannée de confusion. 

César chargea de tous ces soins Sosigène, célèbre astronome d'A- 
lexandrie, qu'il avait amené à Rome dans ce dessein ; et sur les mê- 
mes principes, Flavius eut ordre de composer un nouveau calendrier 
dans lequel il fit entrer toutes les fêtes romaines, en suivant toujours 
l'ancienne manière de compter par les calendes, les nones et les ides, 

Antoine, après la mort de César fit donner au mois quintilis où 
Jules César était né, le nom de Julim^ d'où nous avons fait juillet. 
On donna le nom à'Augustus (août) au mois sextUis, parce que l'em- 
pereur Auguste avait remporté ses principales victoires pendant ce 
mois. 

— Tibère, Néron, et les autres monstres impériaux, fit le député, 
avaient essayé de faire donner leur nom aux. autres mois. Mais les 
peuples ont eu ici plus d'honneur que d'habitude et n*ont pas ac- 
cordé cette flatterie. 

— En effet, répliqua le professeur, ces derniers mois s'appellent 
toujours Septième, Huitième, Neuvième et Dixième, quoiqu'ils n'aient 
plus cette place depuis le temps de Numa Pompilius. 

— Et que le christianisme ait presque tout changé au paganisme, 
dit le pasteur. 

— Ce que c'est que l'habitude I 

Voici, ajouta l'astronome, le dessin d'un calendrier cubique en 
marbre blanc trouvé à Pompéi. Chaque mois est couronné par le 

signe du zodiaque par lequel passait 
le soleil. Sous le nom du mois est 
inscrit le nombre de jours qu'il ren- 
ferme, ^ — la date des nones, — le 
nombre des heures de jour et le 
nombre des heures de nuit, — la 
place du soleil, ' — la divinité sous la 
protection de laquelle le mois était placé, — les travaux d'agricul- 
ture qui deva'ent être faits dans le mois, les fêtes civiles et les céré- 



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LE CALENDRIER ROMAIN. kk\ 

monies religieuses. On voit ces inscriptions dans celles du mois de 
janvier, reproduites à gauche. 

La réforme ainsi introduite par Jules César est ordinairement 
désignée sous le nom de réforme julienne, La première année dans 
laquelle ce calendrier ait été suivi est l'année 44 avant J. C. 

Le calendrier julien fut en usage, sans aucune modification, pen- 
dant un grand nombre d'années ; cependant, la valeur moyenne qui 
avait été attribuée à Tannée civile étant un peu différente de Tannée 
tropique, il finit par en résulter un changement notable dans les dates 
auxquelles arrivaient, chaque année , les commencements des sai- 
sons; en sorte que, si Ton n'y avait pas porté remède, une même 
saison se serait déplacée peu à peu dans Tannée, de manière à com- 
mencer successivement dans les différents mois. 

Le concile de Nicée, qui se tint en Tan 325 de Tère chrétienne, 
adopta une règle fixe pour déterminer chaque année Tépoque de la 
fête de Pâques ; cette règle est basée sur ce que Ton croyait que Té- 
quinoxe du printemps arriverait tous les ans le 21 mars, comme 
cela avait eu lieu Tannée même du concile. C'est ce qui aurait existé 
en effet, si la valeur moyenne de Tannée civile du calendrier julien 
eût été exactement égale à Tannée tropique. Mais, tandis que la pre- 
mière est de 365 jours 25, la seconde se compose de 365 jours 
242 264 : Tannée tropique est donc plus petite que Tannée julienne de 
jours 007 736, ou II minutes 8 secondes. Il en résulte que, lors- 
qu'il s'est écoulé une période de quatre années juliennes, Téquinoxe 
du printemps, au lieu d'arriver précisément à la même heure que 
quatre années auparavant, arrive en réalité 44 minutes 34 secondes 
plus tôt; après une nouvelle période de quatre années, cet équinoxe 
avance encore de trois quarts d'heure, et ainsi de suite. En sorte 
que, au bout d'un certain nombre d'années, à partir de Tan 325, Té- 
quinoxe est arrivé le 20 mars, puis plus tard le 19 mars, puis le 
18, etc. Cette avance continuelle signalée par les astronomes déter- 
mina le pape Grégoire XIII à apporter une nouvelle réforme au 
calendrier. 

C'est en Tan 1582 que la réforme grégorienne fut opérée. A cette 
époque Téquinoxe arrivait déjà le 1 1 mars au lieu du 2 1 . Pour faire 
disparaître cette avance de 10 jours que Téquinoxe avait éprouvée et 



kh2 XV* SOIRÉE. - LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

le rameDer à la date primitive du 21 mars, le pape Grégoire XIU 
décida que le lendemain du 4 octobre 1582 se nommerait non pas 
le 5 octobre, mais le 15 octobre. Ce changement de date ne suffisait 
pas pour détruire Tinconvénient qu'avait présenté l'emploi du ca- 
lendrier julien, il fallait encore apporter une modiflcation à la règle 
qui servait à déterminer les longueurs des années civiles succes- 
sives, afin d'éviter la même erreur pour l'avenir. 

Aussi le pape décida-t-il en outre que, dans l'espace de 400 années 
consécutives, il n'y aurait que 97 années bissextiles au lieu de 100 
qu'il devait y avoir d'après le calendrier julien. Cela faisait 3 jours 
retranchés sur 400 ans, et par conséquent la valeur moyenne de 
l'année civile se trouvait réduite à 365 jours 2425, ce qui est presque 
Tannée tropique. L'année grégorienne ainsi obtenue est encore plus 
grande de jours 000 236 ; la date de l'équinoxe du printemps doit 
donc encore tendre à avancer peu à peu, en vertu de cet excès ; mais 
il est aisé de voir que la réforme grégorienne suffira pour un grand 
nombre de siècles. 

Voici maintenant en quoi consiste la règle d'après laquelle on 
intercale les 97 années bissextiles dans l'espace de 400 ans. Dans 
le calendrier julien, les années bissextiles se trouvaient être celles 
dont les numéros, comptés à partir de l'ère chrétienne, étaient exac- 
tement divisibles par le nombre 4. Les années séculaires, telles que 
1400, 1500, 1600, étaient donc toutes des années bissextiles. On dé- 
cida que^ Ton continuerait à mettre 366 jours dans les années dont 
les numéros seraient divisibles par 4; mais que sur quatre années 
séculaires il y en aurait trois qui feraient exception à la règle : sur 
ces quatre années séculaires, la seule qui dût rester bissextile fut 
celle dont le numéro se compose d'un nombre de centaines exactement 
divisible par 4; ainsi l'année 1600 a été bissextile; 1700 et 1800 
ont été des années communes; 1900 sera également une année com- 
mune; 2000 sera bissextile, et ainsi de suite. Par ce moyen, dans 
l'espace de 400 ans, trois années qui seraient bissextiles dans le 
calendrier julien, deviennent des années ordinaires. 

Le calendrier grégorien fut adopté promptement en France et en 
Allemagne ; plus tard, l'Angleterre Tadopta à son tour. Maintenant, 
il est en vigueur chez tous les peuples chrétiens d'Europe, excepté 



LR CALENDRIER MODERNE. kk3 

en Russie, où l'on suit encore le calendrier julien. 11 résulte de là 
que les dates de la Russie ne s'accordent pas avec les nôtres. En 1582 
la différence était de lo jours; cette différence se conserva jusqu'à 
la fin du dii-septième siècle; l'année 1700 ayant été bissextile dans 
le calendrier julien, la différence des dates fut de 1 1 jours pendant 
tout le dix-huitième siècle; enfin, par la même raison, elle augmenta 
d'un jour en 1800, et elle est actuellement de douze jours. 

— J'espère, ma fille, dit en riant le capitaine, qu'après l'attention 
que tu viens de porter à l'tiistoire du calendrier, tu ne te tromperas 
plus sur la durée de chaque mois. 

— Il y a du reste, repartit le professeur, un moyen extrêmement 
simple de s'en souvenir. En fermant la main, et en supposant que la 
saillie correspondant 

à l'index représente 

le mois de janvier. « 

le creux suivant re- &• 

présente février, lu 

saillie suivante mars; 

creux ; avril; bosse : mai; creux : juin; bosse : juillet; et en 

recommençant : saillie de l'index : août, etc. Les mois longs sont 

marqués par les saillies et les courts par les dépressions. 

— Comment a-t-on pu déterminer anciennement la longueur de 
l'année ? demanda le député. 

— Probablement, répondit l'astronome, par l'observation du lever 
et du coucher du soleil à certains points de l'horizon. Les premiers 
hommes passaient la plus grande partie de leur vie dans les champs. 
Vers le temps des équinoxes ils auront pu remarquer un arbre, un 
rocher, un monticule derrière lequel ils voyaient pointer le soleil, 
à' tel jour. Le lendemain, ils auront vu cet astre se coucher ou se 
lever assez loin de cet endroit, attendu qu'au temps des équinoxes 
la déclinaison du soleil change sensiblement d'un jour à l'autre. Six 
mois après, ils auront vu le soleil revenir à ce même point, et au 
bout de douze mois, il y sera encore revenu. Cette manière de fixer 
l'année est assez exacte et en mémo temps fort simple. Elle ex- 
plique comment les hommes ont pu partager assez vite l'année en 
quatre parties égales. Elle explique encore comment quelques 



kkk XV» SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

peuples ont eu des années de 3 et de 6 mois dont il aurait été dif- 
ficile de fixer autrement le terme et la durée, et comment plusieurs 
peuples comptaient leur année d'un solstice à l'autre ; car alternati- 
vement les jours croissaient pendant une année, et décroissaient 
pendant la suivante. 

En observant le point de Thorizon où le soleil se trouve le jour de 
réquinoxe du printemps , on voit que tous les jours pendant trois 
mois il se lève plus au nordjusqu'à un certain terme qu'il ne dépasse 
pas. Voilà le premier intervalle et le premier quart de Tannée. Il 
revient ensuite sur ses pas jusqu'à l'équinoxe d'automne, où il se 
lève au même point qu'à l'équinoxe du printemps. C'est le second 
intervalle. Il passe ce point et s'écarte autant vers le midi qu'il 
s'était d'abord écarté vers le nord. Voilà le troisième intervalle. 
Puis revenant vers le nord et retrouvant le point de l'équinoxe du 
printemps, il finit le quatrième intervalle, et termine l'année. 

— La durée du jour, observa encore le député, doit être la mesure 
la plus anciennement employée sans aucun doute, ainsi que ses sub- 
divisions en heures, minutes et secondes. 

— Le mot jour^ dans son acception la plus générale, s'est toujours 
appliqué au temps que le soleil paraît employer à faire une révo- 
lution entière du firmament. On donne plutôt le nom de journée au 
temps qui s'écoule entre le lever du soleil et son coucher. 

Les Grecs avaient dans l'expression nyctémère, c'est-à-dire nuit 
et jour, le moyen de prévenir les équivoques que notre langue peut 
comporter. De temps immémorial, le nyctémère a été divisé en vingt- 
quatre parties ou heures. 

Quelques peuples conrptaient ces vingt-quatre heures de suite, de 
une à vingt-quatre. Chez d'autres, on comptait deux périodes consé- 
cutives de douze heures chacune. Nous ne parlerons pas de la tenta- 
tive faite en 1793, de partager la durée, du jour en dix heures seu- 
lement,, dont chacune se composait de cent minutes; cette division 
n'a pas été adoptée, et l'on est généralement revenu au jour de 
vingt-quatre heures. 

On a beaucoup varié sur le cTioix du commencement du jour civil. 

Les Juifs, les anciens Athéniens, les Chinois, les Italiens, etc., 
commençaient le jour au coucher du soleil. 



LE CALENDRIER MODERNE. 4^5 

Jusqu'à ces derniers temps, chez les Italiens, on comptait tout 
d'un trait, vingt-quatre heures entre deux couchers du soleil. 

On a cru justifier, dit Arago, cette méthode si défectueuse de ré- 
gler les montres en disant que, dans un instant quelconque, elle 
apprenait aux voyageurs de quel nombre d'heures et de minutes de 
jour ils pouvaient disposer avant que la nuit les atteignit. Le soleil 
devant toujours se coucher à 24 heures d'une montre italique, si 
cette montre marque 21 heures, 20 heures, 19 heures, etc., c'est 
qu'il y a encore 3 heures, 4 heures, 5 heures, etc. de jour propre- 
ment dit à courir. Mais de quel poids peut être un pareil avantage, 
quand on songe à l'inconvénient d'être obligé de toucher sans cesse 
le temps [toccare il tempo)^ comme on dit de l'autre côté des Alpes? 
quand on réfléchit que les horloges italiques se concilient difficile- 
ment avec une vie méthodique; car les heures des repas, des tra- 
vaux, du repos, les heures où commencent et finissent les fonctions 
publiques ne sauraient être fixes dans un pareil système, et chan- 
gent notablement, suivant les saisons. 

Les Babyloniens, les Syriens, les Perses, les Grecs modernes, les 
habitants des iles Baléares, etc., ont pris pour commencement du 
jour le lever du soleil. Cependant, parmi les phénomènes astronomi- 
ques, il n'en est pas dont Tobservation soit sujette à plus d'incerti- 
tude, à plus d'erreurs que celle du lever ou du coucher des astres. 

Chez les anciens Arabes, suivis en cela par l'auteur de VAlmagesle, 
par Ptolémée, le jour commençait à midi. Les astronomes mo- 
dernes ont adopté cet usage. Le moment de changer de date se 
trouve alors marqué sans équivoque par un phénomène facile à 
observer. Les astronomes modernes, ainsi que Ptolémée, comptent 
24 heures consécutives entre deux midis. 

Enfin, comme pour prouver que toutes les variétés possibles se 
rencontrent dans les choix abandonnés au libre arbitre des hommes, 
les Égyptiens, et parmi eux Hipparque, les anciens Romains, les 
Français, les Anglais, les Espagnols, ont invariablement fixé à minuit 
le commencement du jour civil. Copernic, parmi les astronomes 
modernes, suivait cet usage. Remarquons que le commencement du 
jour astronomique, quand il est réglé sur le midi, est postérieur de 
12 heures au commencement du jour civil. 



4*5 XV^ SOIRÉE — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

— Sait-on d'où viennent les jours de la semaine el quelle est l'o- 
ri^rine de lears noms ? demanda le naviiTateur. 

— Parmi les divers aiUears qui ont discuté Torigioe de la se- 
maine, répondit l'astronome, les uns ont prétendu qu'une période 
de sept jours fut en usage chez tous les peuples de l'antiquité. 
D'autres ont soutenu que les Juifs seuls employèrent la semaine 
dans ces temps reculés. 

La haute antiquité que l'on attribuait à la science indienne venait 
en aide à l'opinion fort répandue parmi les savants du dix-huitième 
siècle, que la semaine serait une institution commune à tous les peu- 
ples du monde et dont l'origine se perdrait dans la nuit des temps. 
ISailly, s'appuyant sur le rapport d'Hérodote i livre II), déclare que 
l'ordre général et si ancien des jours de la semaine est la preuve la 
plus singulière de son astronomie antédiluvienne. Laplace lui-mémei 
acceptant de confiance ces conjectures, en étendait encore les consé- 
quences ; et, dans V Exposition du système du mande^ il présente la 
semaine, dans sa relation avec les sept planètes, comme le monummt 
jicut-ètre le plus ancien et le plus incontestable des connaissances humaines. 

L'emploi de la semaine, coaune période chrondlogique, a été, sans 
aucun doute, très-anciennement établi chez les Hébreux, puisqu'on 
la trouve mentionnée dans les premières pages de la Bible. Mais, 
contrairement aux assertions de Bailly, l'archéologie et l'érudition 
moderne n'en ont découvert aucune trace chez les autres peuples 
anciens de TOrient et de l'Occident dont les documents originaux 
ont pu être étudiés. 

Les Égyptiens des temps pharaoniques divisaient leurs mois en 
périodes de dix jours; les Chinois pareillement. La supposition con- 
traire n'a été qu'une induction trop éloignée, que Ton tirait des 
idées superstitieuses qui se sont attachées là, comme presque par- 
tout, au nombre vu. Elles n'entraînent nullement l'usage chronolo- 
gique d'une période hebdomadaire. 

On sait aussi que la semaine n'était pas employée dans les anciens 
calendriers des Romains, où elle ne s'est introduite que par l'inter- 
médiaire des traditions bibliques, et où elle est devenue d'un usage 
légal sous les premiers empereurs chrétiens. De là elle s'est pro- 
pagée avec le calendrier julien chez les populations assujetties à la 



LE CALENDRIER MODERNE. kkl 

puissance romaine. Nous trouvons la période des sept jours em- 
ployée dans des traités astronomiques hindous, mais postérieurs au 
cinquième siècle. Cette période ne leur appartient donc pas. Max 
MûUer a montré qu'elle ne se trouve dans aucun des écrits de la lit- 
térature ancienne ou védique de l'Inde. Là on partage le mois en 
deux moitiés : la moitié claire, de la nouvelle à la pleine lune, et la 
moitié obscure^ de la pleine lune à la nouvelle.* 

Dion Gassius, au troisième siècle, présente la semaine comme uni- 
versellement répandue de son temps, et toutefois d'une invention 
assez récente, qu'il attribue aux Égyptiens ; par quoi il veut sans 
doute désigner les astrologues de Técole d'Alexandrie, alors très- 
occupés à répandre les spéculations abstraites de Platon et de Pytha- 
gore. Car, pour les Égyptienst véritables, nous connaissons aujour- 
d'hui parfaitement les noms ainsi que les attributs qu'ils donnaient 
aux planètes, et Ton ne trouve rien qui les rallie à la succession 
des jours, dont chacun avait sa divinité particulière attachée au rang 
qu'il occupait dans le mois. On pourrait, à la vérité, faire remonter 
l'invention jusqu'aux Chaldéens. On rencontre dans TlbuUe (livre I, 
élégie 3""] l'indication du samedi comme jour néfaste, étant le jour 
de Saturne. 

Il est incontestable que les noms français de la semaine dérivent 
des noms des sept planètes. Dans la semaine anglaise, le dimanche 
est encore désigné sous le nom du Soleil [Sunday), le second jour 
porte le nom de la Lune (Monday). Dans la désignation des quatre 
jours qui suivent, les noms des divinités septentrionales ont pris 
la place de ceux des divinités grecques; quant au septième jour, 
samedi {Saturday)^ jour de Saturne, on est revenu à la mythologie 
des peuples méridionaux. Les autres langues modernes nous feront 
faire tout à l'heure les mêmes remarques. 

Ces dénominations peuvent tirer leur origine d'une pratique my- 
thologique : celle de consacrer dans un certain ordre les diverses 
planètes aux vingt-quatre heures de la journée, et d'appeler chaque 
jour du nom de la planète qui présidait à la première heure. 

Nous avons vu que, dans Tancien système, les planètes, à partir de 
la circonférence du c'el, se succédaient dans l'ordre suivant jusqu'à 

Terre centrale: 



448 XV SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

Saturne. — Jupiter. — Mars. — SoleiL — Vénus. — Mercure. — Lune. 

Si nous supposons les vingt-quatre heures du jour consacrées 
chacune à une planète, et que, par exemple, la première heure de 
samedi soit consacrée à Saturne, la deuxième le sera à Jupiter, la 
troisième à Mars, etc., la l\uitième de nouveau à Saturne, ainsi que 
la quinzième et la vingt-deuxième. La vingt-troisième sera consacrée 
à Jupiter, la vingt-quatrième à Mars et la vingt-cinquième au Soleil: 
c'est la première du jour suivant, qui s'appellera jour du Soleil. 

Partons maintenant du jour du Soleil, et nous trouverons que la 
8% la 15« et la 22» heure lui reviennent. La 23* sera à Vénus, la 
24* à Mercure, et la 2b®, ou la première heure du jour suivant, à 
la Lune. 

En faisant la même opération sur toutes les autres planètes, on 
arriverait déûnitivement à l'ordre actuel des jours de la semaine : 

Samedi, Dimanche, Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi. 

Dion Cassius déclare que les dénominations données aux jours de 
la semaine avaient pour but d'exgrimer, sous une forme philoso- 
phique, les rapports occultes des parties du temps avec Tordre des 
astres qui en règlent la succession; et encore de rattacher, dans une 
même conception mathématique, les harmonies des mouvements 
célestes aux intervalles harmoniques des sons musicaux, deux 
grands sujets des spéculations imaginaires auxquelles se livraient 
les néopythagoriciens d'Alexandrie. Ce double mystère nous reporte 
à une seconde origine des noms de la semaine, à Torigine astrolo- 
gique, qui se révèle par l'inspection de la figure ci-joirite, empruntée 
à Scaliger {de Emendatione temporum). 

Divisons le contour d'une circonférence en sept arcs égaux, re- 
présentant les parties de l'heptacorde. Aux points de division, 
plaçons les signes du soleil, de la lune et des planètes dans leur 
ordre apparent. Puis, joignons ces points de quatre en quatre, 
par une suite continue de cordes qui les sépareronf par des inter- 
valles de quarte. Alors, attribuant le premier jour à la lune, sui- 



LES JOURS DE LA SEMAINE. 4^9 

VOUS continûment, à partir de ce point, la série des sept cordes 
dans Iç sens du mouvement indiqué par la flèche : de la Lune, nous 



S^nmret)^ """>^ ^ ^*" 



jw™:^/-;- \ /\ ~:^ *^°"™ 




iUiwCfx \ / yÇVnn» 



O LbSoisxii. 



allons à Mars (mardi), de Mars à Mercure (mercredi), de celui-ci à 
Jupiter (jeudi), de là à Vénus (vendredi), puis à Saturne (samedi), 
puis au Soleil (dimanche), et nous voici revenus à la Lune (lundi). 
Tels sont les rapports occultes que la superstition des derniers 
philosophes d'Alexandrie avait établis entre les planètes, les jours 
de la semaine juive, et les heures du jour. L'Église chrétienne, 
trouvant ces dénominations païennes devenues d'un usage public et 
général, les accepta en changeant seulement la dénomination du 
premier jour Dies Solis, en Dus Dominica, le jour du Seigneur. Mais 
les peuples qui les reçurent des Romains avant d'être convertis au 
christianisme, les Germains par exemple, y remplacèrent les noms 
latins des divinités planétaires, par les noms de leurs dieux, dont 
les attributs se trouvaient y correspondre. 

— A quelles dates les différents jours de l'année reviennent-ils 
aux mêmes jours de la semaine ? demanda la jeune fille. 

— Au bout de vingt-huit ans, répondit l'astronome, et c'est ce 
qu'on appelle le cycle solaire. 

Ce calcul suppose une bissextile tous les quatre ans; mais si, dans 
le nombre des années considérées, il y a une année séculaire non 
bissextile, le nombre des jours contenus dans les vingt-huit années 
consécutives n'est plas un multiple de 7, et le premier janvier de 

29 



450 Xy« SOIRÉE. - LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

Tannée suivante, au lieu de revenir au même jour de la semaine 
que vingt-huit ans auparavant, revient un jour plus tôt. Ainsi, Tan- 
née 1861 ayant commencé par un mardi, Tannée 1861+28 ou 1889 
commencera aussi par un mardi ; mais il n'en sera pas de même de 
Tannée 1889-|-28 ou 1917; elle commencera par un lundi, attendu 
bue Tannée 1900 sera commune. On peut encore remarquer, 
comme renseignements, que chaque année finit le même jour qu'elle 
commenc3y attendu que 52 semaines font 364 jours. Le 31 décem- 
bre arrivant le même jour que le 1*' janvier, Tannée suivante 
commence un jour plus tard. Au cas d'une bissextile, elle avance de 
deux jours, à partir du 1" mars. 

— A propos des jours de la semaine, dit le comte, voici un petit 
tableau qui complète tout ce que nous venons d entendre, en nous 
offrant les noms de ces jours dans les diverses langues. 



JOURS DE LA SEMAINE CHEZ LES DIFFÉRLXTS PEUPLES 



Français. 

Dimanche. 

Lundi. 

Mardi. 

Mercredi. 

Jeudi. 

Vendredi. 

Samodi. 


Italien. 

Domenica. 

Lunedi. 

Mirreli. 

Herc ledi. 

riiovfdi. 

Venerdi. 

Sai)bito. 


Espagnol. 

Domingo. 

Lùneo. 

Martes. 

Miércoles. 

Juéves. 

Viérnes. 

Sàbado. 


Portugais. 

Domingo. 
Secunda frira. 
Tt»rça feira. 
Quaria feira 
Ouinta feii-a. 
Ntxla feira. 
Sabbado. 


Anglais. 

Sunday. 

M(.nday. 

Tucsday. 

Wednesday. 

Thiirsday. 

Friday. 

Saturday. 


Allemand. 

Sonniag. 

Montag. 

Dien-t.g. 

Mitwoch. 

Freitag. 

Donnerstag. 

Sam^tig. 


AngloSaxon. 

Sorinan-dâg. 

.Monan-dàg. 

Tives-dàg 

V'ôdenes-dàg. 

Frigenlàg. 

Thunores-dàg, 

SfRire-j-dàg. J 

Soelcrnes-dàgi 


Ancien firiion. 

Sonna-dei. 

Mona-dei. 

Fys-dei. 

Werus doi. 

Thunres-dei. 

Fng'n-dei. 

Frci-dei. 

Sater-dei, jour de Saturne. 

Ce dernier est le seul nom 
romain conservé. 


Ancienne langue du Nord. 

Sunnu- lapr, jour du Soleil. 
Mâna-daffr, jour d« lu Lune. 
Tyrs-diigr, lys-dagr, jour 

du diru Tys. 
Odins-dairr, jour d'Odin. 
Thôrs-dagr, jour de Thor. 
Fra-d.igr, Freyju-dagr, de 

Fria. 
Laugar-dajr, jour du bain. 

C'est le seul des sept noms 
qui ne soit pas mythologique. 


Hollandais 

Zondag. 

Maandag. 

Dingsdag. 

Woen-dag. 

DonderJag. 

Vrijdig. 

Zaturdag. 


Youm el abad 
Youm eth thaï 
Youm eth Ihal 
Yoiira el arhan 
Youm el khaui 
Youm f\ dj.)un 
Youm ri clfabl 


Arabe. 

, le premier jour, 
m, le second — 
elh, le Iroi-ïit'mo — 
i. leffuatrirrne — 
!>«, le ciiiqu ômc — 
aaa, le jourd'assenibl^p. 
, le jour du sabbal. 


Indien. 

Souera-varam, 1*' jour de Vénus. 
Sany-varam, 2* — Saturne. 
Addita-varam, 3* — Soleil. 
Soma-varani, 4* — la Lune. 
M.ini:ala-vaiam, h* — . Mars, 
liouta-v.iram, 6* — Mercure. 
Braliaspali-varam,7* — Jupiter. 



— J'ajouterai maintenant deux mots sur les ères, reprit Tastro- 
nome quand on eut examiné le tableau précédent. 



LES JOURS DE LA SEMAINE. 451 

A quelle date doit-on commencer de compter les années ? De la 
création du monde, a-t-on répondu autrefois. Mais il faut avouer 
que sa détermination est assez difficile, et chez les Juifs mêmes, qui 
comptent ainsi, il n'y a pas moins de soixante-dix opinions diffé- 
rentes, aussi vaines Tune que l'autre. Entre les diverses versions 
de la Bible, il y a plusieurs milliers d'années de différence. On a 
essayé d'y arriver par l'astrologie. 

Suivant Bodin, Moïse assure que le premier mois de l'année 
était anciennement celui qui répond à notre mois de septembre. 
< Le soleil était donc au signe de la Balance, lorsque le monde a 
commencé. Le même mois était aussi le premier de l'année chez les 
Égyptiens, et il est vraisemblable que Dieu ayant créé l'homme et 
tous les animaux en un âge parfait, leur a aussi donné les fruits 
mûrs et dans l'automne du pays où le paradis terrestre était 
situé. 5 Munster est même allé jusqu'à fixer le jour et l'heure de 
la création : « Ce fut, dit -il, un dimanche, à neuf heures du ma- 
tin I » 

Malgré tous ces beaux calculs, on n'a guère pu s'entendre sur 
l'ère de la création, et Ton a compté de l'origine des organisations 
politiques, — des olympiades, — de la fondation de Rome, etc. Le 
mot ÈRE, iERA, vient, dit-on, des quatre initiales de la formule Ab 
ExoRDio Regni Augusti, « du commencement du règne d'Auguste. » 
Après avoir compté à partir de plusieurs origines différentes, l'Eu- 
rope chrétienne a reçu pour point de départ la date de la naissance 
de Jésus-Christ, elle=-même controversée du reste. Cette ère règne 
actuellement dans tous les pays chrétiens. 

— Elle n'a pas été en usage, dit le pasteur, dès les origines du 
christianisme. Les chréliens ont été, pendanf plusieurs siècles, de la 
plus grande indifférence sur l'année où Jésus-Christ est venu au 
monde. Ce fut un moine vivant à Rome dans l'obscurité, vers l'an 
580, originaire d'un pays si inconnu, qu'on l'a regardé comme Scy- 
the, ce fut le moine Denys, surnommé Exiguus,le Petit, qui, le pre- 
mier, a essayé de trouver, par des calculs chronologiques, l'année de 
la naissance de Jésus-Christ. 

L'ère de Denys le Petit ne fut pas adoptée par ses contemporains. 
Deux siècles plus tard, Bède le Vénérable exhortait les chrétiens à 



452 XV» SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER. 

remployer ; enfin l'usage en fut ordonné seulement par Charlema- 
gne, en Tan 800. 

— Parmi les peuples qui avaient, au moyen âge, adopté l'ère 
chrélienne, dit rinstorien, les uns faisaient commencer l'année en 
mars, premier mois du calendrier de Romulus ; les autres en janvier, 
où s'ouvrait l'année de Numa; d'autres au jour de la naissance du 
Christ, le 26 décembre; d'autres encore au 25 mars, jour de 
l'Incarnation ou de la Conception, etc., etc. En lisant les vieilles 
chroniques, et si l'on ne veut se perdre dans le chaos de leurs 
dates, il faut tenir compte de ces diflérenccs, ce qui n'est pas tou- 
jours facile, et se rappeler qu'il était aussi d'usage quelquefois 
d'ajouter les années écoulées entre l'Incarnation et la Passion. 

— La pratique de faire commencer Tannée à Pâques, ajouta en- 
core le pasteur, rendait les années inégales à ce point, par exemple, 
qu'on avait deux mois d'avril presque complets dans une année. 
Ainsi, par exemple. Tannée 13^7, qui avait commencé le 1" avril, ne 
s'était terminée qu'à la Pâque suivante, qui tomba le 20 avril. Cette 
année 1347 avait donc eu : deux !•' avril, deux jours nommés 2 avril, 
deux 3 avril..., deux 19 et deux 20 avril. 

— Ce n'est que vers Tan 1500, et en Allemagne, dit Thislorien, 
que l'habitude s'est établie de commencer Tannée au 1*' janvier. Un 
édit de Charles IX le prescrivit en France en 1563. Le même usage 
fut adopté en Angleterre pour commencer Tannée 1752, et ce chan- 
gement lit assez de bruit, parce (ju'il réduisit de près d'un quart la 
longueur de Tannée 1751. L année 1751, comme les années précéden- 
tes, avait commencé en Angleterre le 25 mars. Elle aurait dû durer 
jusqu'au 25 mars suivant; mais dès le 1" janvier 1751, on compta 
1752; Tannée 1751 perdit ainsi son mois de janvier, son mois de 
février tout entiers, et les vingt-quatre premiers jours de mars. Ceci 
fait comprendre comment lord Chesterfîeld^ le promoteur du bill, 
faillit devenir victime de la colère du peuple; pourquoi on le pour- 
suivait partout aux cris répétés de : R-ndez-nous nos trois mois. Peu 
de personnes consentaient, même quand tout disait que c'était une 
simple apparence, à vieillir subitement de trois mois entiers.... 

Ainsi fut, en définitive, installé le calendrier dont nous nous ser- 
vons maintenant. 



SEIZIEME SOIREE 



LA FIN DU MONDE 



Celte soirée devait être la dernière de nos entretiens de Flaman-r 
ville. Le lendemain, le député et l'historien devaient se remettre en 
voyage pour Saint-Brieuc, où se préparait un congrès archéologi- 
que. Par un singulier tour de conversation, on en était venu pen- 
dant le dîner à s'occuper des prédictions relatives à la fin du monde, 
et la soirée, qui se passa entièrement dans le grand salon du châ- 
teau, continua le même sujet d'entretien. Si nous voulons prendre 
cette causerie dès son origine, nous pourrions à peu près la rappe- 
ler dans les termes suivants. 

— Mon cher historien, fit la marquise, vous m'aviez promis de 
nous offrir le choix des diverses prédictions faites sur la fin du 
monde? 

— Sans remonter au déluge, quoique ce soit peut-être le cas, re- 
prit l'historien, nous pouvons nous reporter aux premiers siècles de 
l'Église, où la croyance à la fin du monde, dans un délai rapproché, 
était universellement répandue parmi les chrétiens. L'Apocalypse de 
saint Jean, les Actes des apôtres semblaient l'annoncer avant la fin de 
la génération. Puis on s'accorda à l'attendre pour Tan mil. Le moyen 
âge, ce temps de foi naïve et de crédulité superstitieuse, flotte 
tout entier sur la crainte de cette terrible catastrophe. 

C'est aux approches de cette date redoutée que Ton trouve les plus 
fréquents et les plus pressants avertissements de cet ordre. Ainsi, 



kbk SEIZIÈME SOIRÉE -- LA FIN DU MONDE. 

par exemple, Bernard de Thuringe, vers 960, commença à annoncer 
publiquement que le monde allait finir, assurant que Dieu lui en 
avait fait la révélation. Il prit pour texte de ses prédications ces pa- 
roles énigmati(iues de TApocalypse : « Au bout de mille ans, Satan 
sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre 
coins de la terre. Le livre de la vie sera ouvert ; la mer rendra ses 
morts; chacun sera jugé selon ses œuvres par Celui qui est assis 
sur un grand trône resplendissant, et il y aura un Ciel nouveau et 
une Terre nouvelle. » Il fixait le jour où l'Annonciation de la Vierge 
se rencontrerait avec le vendredi saint comme étant la fin du 
monde. Cette rencontre eut lieu en 992,... et il n'en résulta rien 
d'extraordinaire. 

Pendant le dixième siècle, les chartes royales s'ouvraient par 
cette formule caractéristique : La fin du monde approchant..,. 

En 1185, les astrologues effrayèrent l'Europe en annonçant une 
conjonction de toutes les planètes. I^^gord, écrivain contempo- 
rain, dit dans la Vie de Philippe-Augusle : <^ Les astrologues d*Orient, 
juifs, sarrasins et même chrétiens, envoyèrent par tout l'univers des 
lettres où ils prédisaient avec assurance , pour le mois de septem- 
bre, de grandes tempêtes, tremblements de terre, mortalit